Mémoires anecdotes de Segrais, tome I
3. Je mentionnerai ici brièvement l'avis de quelques auteurs considérables sur les Maximes: Montesquieu les appelle «les proverbes des gens d'esprit. » Voltaire dit : « Ses Mémoires sont lus, on sait par cœur ses pensées. » Et ailleurs : « Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de précision, c'est le recueil à^sMaximes. Quoiqu'iln'y aitpresqu'aucune vérité dans ce livre, qui n'a que l' amour-propre pour mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés qu'elle est presque piquante ; c'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. » Bayle écrit à l'article César : « Je m'assure qu'il y a peu de partisans de l'antiquité assez prévenus pour soutenir que les Mémoires de M. de la Rochefoucauld ne sont pas meilleurs que ceux de César. » Suard dans sa notice dit : « Il n'appartenoit qu'à un homme d'une réputation bien pure et bien reconnue d'oser tlétrir ainsi le principe de toutes les actions humaines (l'amour-propre). Mais il donnoit l'exemple de toutes les vertus dont il paroissoit contester même l'existence : il sembloit réduire l'amitié à un échange de bons offices, et il n'y eut jamais d'ami plus tendre, plus fidèle et plus désintéressé. » La Fontaine : .
Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux, Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde. Il accusoil tous les miroirs d'être faux.
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. Mais un canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés.
Il s'y voit, se fâche, et ses yeux irrités Faisoient apercevoir une chimère vaine.
11 fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.
Les Maximes ne renferment aucun passage contre la religion. A ce propos, je me permettrai de faire observer que, sans aucun motif, M. Vinet croit que M. de la Rochefoucauld mourut peu chrétiennement, ou tout au moins seulement avec bienséance. Rien n'indique dans l'existence du duc des sentiments et des actes hostiles à Ja religion : ses Maximes ne fournissent aucun point qui puisse faire incriminer sa foi. Il passa de longues années à souffrir, vivant au milieu d'une société pieuse, éminemment honnête; il montra une grande résignation, un grand courage ; Bossuet le voyait souvent, en était aimé et l'assista à sa dernière heure. Entin Mme de Sévigné nous dit au moment de sa mort : « Il reçut hierNotre-Seigneur.
Mais quoi ! le canal est si beau , Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
On voit bien où je veux en venir.
Je parle à tous et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d'entretenir, Notre âme^ c'est un homme amoureux de lui-même; Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui, Miroirs , de mes défauts les peintres légitimes : Et quant au canal , c'est celui Que chacun sait : le livre des Maximes.
Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux a jugé très-sévèrement le livre des Maximes. Dans une lettre que lui écrivit le duc de la Rochefoucauld, le 3 mars 1778 en lui adressant un exemplaire de la nouvelle édition, on lit: «Peut-être n'auroit-il pas été difficile d'excuser mon grand-père premièrement en disant qu'il avoit toujours vu les hommes à la cour et dans la guerre civile, deux théâtres sur lesquels ils sont certainement plus mauvais qu'ailleurs, et ensuite de justifier par la conduite personnelle de l'auteur des principes qui sont certainement trop généralisés dans son ouvrage. Il a pris la partie pour le tout, et parce que les gens qu'il avoit eus le plus souvent sous les yeux étoient animés par l'amour-propre, il en a fait le mobile général de tous les hommes. Au reste, quoique son ouvrage mérite à certains égards d'être combattu, il est cependant estimable même pour le fond, et beaucoup pour la forme. »
Jean-Jacques Rousseau appelait le livre des Maximes « un triste livre » , M. Sainte Beuve dit : « un exquis et excellent petit livre » ; et M. Sosthène de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville, « un livre triste », en y ajoutant dans ses Mémoires quelques passages assez sévères à l'égard de son illustre parent.
Il est fort bien disposé pour sa conscience. Croyez-moi, ma fille, ce n*est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments, qu'ils n'ont rien de nouveau, ni d'étrange pour lui. » Je ne comprendrai pas, après cela, qu'on pût conclure de l'ensemble de ces faits à une fin peu chrétienne de la part du duc de la Rochefoucauld, surtout quand je vois que c'est des termes de ce récit de la marquise que M. Yinet tire sa conclusion. Non assurément! M. de la Rochefoucauld avait l'esprit trop élevé, l'intelligence trop haute, le sens moral trop profond pour ne pas être un catholique véritable; la société au milieu de laquelle il vivait était essentiellement chrétienne, et, on aura beau faire, il faudra nous laisser cette grande illustration et renoncer à la joindre à la cour trop brillante malheureusement de l'incrédulité.
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