CXXVII
Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont
]. Sauf les deux premières lignes qui ont formé la maxime
pas si bien persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation.
(Inédite.) CXXYIII*
La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit que dans les nouvelles inquiétudes.
GXXIX
Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent.
GXXX
L'amitié la plus sainte et la plus sacrée n'est qu'un trafic où nous croyons toujours gagner quelque chose.
GXXXI
Nous nous persuadons souvent d'aimer des gens plus puissants que nous : l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne leur promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent.
Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; on peut dire la même chose de son étendue, de sa profondeur, de son discerne-
ment, de sa justesse, de sa droiture et de sa délicatesse.
L'étendue de l'esprit, c'est la mesure de sa lumière.
La profondeur est celle qui découvre le fond des choses.
Le discernement les compare et les distingue.
La justesse ne voit que ce qu'il faut voir.
La droiture prend toujours le bon biais des choses.
La délicatesse aperçoit l'imperceptible^ et le jugement prononce ce qu'elle sent.
Si on les examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler.
La finesse n'est qu'une pauvre habileté.
La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours des choses honnêtes et délicates.
La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit, par lequel il pénètre et conçoit les choses les plus flatteuses^, c'est-à-dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres.
Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et qu'il trouve toutes achevées en luy-mesme, de sorte qu'il semble qu'elles y soient cachées, comme l'or et le diamant dans le sein de la terre.
L'esprit est toujours la dupe du cœur.
CXXXYII
On peut cognoistre son esprit, mais qui peut cognoistre son cœur?
cxxxvin
Les affaires et les actions des grands hommes, comme les statues, ont leur point de perspective. 11 y en a qu'il faut voir de près pour en discerner toutes les circonstances; il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on est éloigné.
Pour savoir^ il faut savoir le détail des choses, et comme il est infini, de là vient qu'il y a si peu de gens qui sont savants, et que nos cognoissances sont superficielles et imparfaites^ et qu'on décrit des choses au lieu de les définir. En effet, on ne les co-
gnoit et on ne les fait cognoistre qu'en gros et par des marques communes ; de mesme que si quelqu'un disoit que le corps humain est droit et composé de différentes parties^ sans dire le nombre, la situation, les fonctions, les rapports et les différences de ces parties.
On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis^ et on est toujours satisfait de l'estre par soy-mesme.
11 est aussi facile de se tromper soy-mesme sans s'en apercevoir, qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner. L'un paroît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite et soumettre ses sentiments; et son dessein, le plus souvent, est de faire passer les siens, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cher-
che en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller ; de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit.
La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire semblant de tomber dans les pièges qu'on nous tend; l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
La coustume que nous avons de nous déguiser aux autres pour acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mesmes.
La foiblesse fait commettre plus de trahisons que le véritable dessein de trahir.
On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.
Comme la finesse est l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.
La finesse n'est qu'une pauvre habileté.
On est sage pour les autres personnes; personne ne l'est assez pour soi-même.