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ET DE LA FORTUNE

Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de concert avec la nature^ et que Tune et l'autre concourent de temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de fournir les qualités; celuy de la fortune est de les mettre en œuvre et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui conviennent à leur dessein. On diroit alors qu'elles imitent les règles des grands peintres pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu elles veulent représenter. Elles choisissent un sujet et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé. Elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles et acquises^ des

1. Ce morceau est particulièrement intéressant, devant être considéré comme un des derniers qu'ait écrits M. de la Rochefoucauld, puisqu'il est postérieur à la mort de Turenne, tué le 27 juillet 1675.

temps, des conjonctures^ des amis, des ennemis. Elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heureuses et malheureuses. Elles joignent mesme de petites circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paroissent tousjours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaist à la nature et à la fortune d'y donner. Quel concours de qualités éclatantes n'ont-elles pas assemblé dans la personne d'Alexandre pour le montrer au monde comme un modèle d élévation d'âme et de grandeur de courage? si on examine sa naissance illustre, son éducation^ sa jeunesse, sa beauté, sa complexion heureuse, l'estendue et la capacité de son esprit pour la guerre et pour les sciences, ses vertus^ ses défauts mesme, le petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses ennemis, la courte durée d'une si belle vie^ sa mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la fortune et la nature à renfermer dans un mesme sujet ce nombre infini de diverses circonstances?

Ne verra-t-on pas le soin particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'événements extraordinaires et de les mettre chacun dans son jour pour composer un modèle d'un jeune conquérant, plus grand encore par ses qualités personnelles que par l'estendue de ses conquestes.

Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre plan ? Qu'elles n'ont

renfermé dans sa personnne tant de valeur, de clémence, de libéralité^ tant de qualités militaires, tant de pénétration, tant de facilité d'esprit et de mœurs, tant d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la paix et pour la guerre^ ne verra-t-on pas, dis-je, qu'elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à mettre en œuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles n'ont contraint César de s'en servir contre sa patrie que pour nous laisser un modèle du plus grand homme du monde et du plus célèbre usurpateur? Elle le fait naître particulier dans une république maîtresse de l'univers, affermie et soutenue par les plus grands hommes qu'elleaitjamaisproduits. La fortune choisit parmi eux ce qu'il y avoit de plus illustre, de plus puissant et de plus redoutable pour le rendre ses ennemis. Elle se réconcilie pour un temps avec les plus considérables pour les faire servir à son élévation; elle les esblouit et les aveugle ensuite pour luy faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien d'obstacles ne luy a-t-elle pas fait surmonter ? De combien de périls sur terre et sur mer ne l'a-t-elle pas garanty, sans jamais avoir esté blessé ? Avec quelle persévérance la fortune n 'a-t-elle pas soutenu les desseins de César et détruit ceux de Pompée ? Par quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si puissant, si fier et si jaloux de sa liberté, à se soumettre à la puissance d'un seul homme. Ne s'est-elle même pas servye de la mort de César pour la rendre convenable à sa vie? Tant

d'avertissements du devoir, tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le garantir, et la fortune choisit le propre jour qu'il doit estre couronné dans le Sénat pour le faire assassiner par ceux mesmes qu'il a sauvés et par un homme qui luy doit la naissance.

Cet accord de la fortune et de la nature n'a jamais esté plus marqué que dans la personne de Gaton, et il semble qu'elles se soient efforcées l'une et l'autre de renfermer en un seul homme non-seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire conduit l'un à estre usurpateur et l'autre à servir de modèle d'un parfait citoyen. Mon dessein n'est pas de faire icy le parallèle de ces deux grands hommes après tout ce qui est escrit Je dirois seulement que, quelque grands et illustres qu'ils nous paroissent, la nature et la fortune n'auroient pu mettre toutes leurs qualités dans le jour qui convenoit pour les faire exalter^ si elles n'eussent opposé Caton à César. Il falloit les faire naistre en mesme temps , dans une mesme république, différents par leurs mœurs et par leurs talents, ennemis par les intérests de la patrie et par des intérests domestiques ; l'un, vaste dans ses desseins et sans bornes dans son ambition ; l'autre, austère, renfermé dans les lois de Rome et idolâtre de la liberté. Tous deux célèbres par des vertus qui les montroient par de si différents costés, et plus célèbres encore, si l'on ose

dire^ par l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre entr 'eux. Quel arrangement, quelle suite^ quelle économie de circonstance dans la vie de Catonet dans sa mort. La destinée mesme de la République a servi au tableau que la fortune nous a voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vio avec la liberté de son pays. Si nous laissons les exemples des siècles passés pour venir aux exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la fortune ont conservé cette mesme union, dont j'ay parlé pour nous montrer de différents modèles en deux hommes consommés en l'art de commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de Turenne disputer de la gloire des armes et mériter par un nombre infiny d'actions éclatantes la réputation qu'ils ont acquise. Ils paroîtront avec une valeur et une expérience égales. Infatigables de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément et quelquefois opposés l'un à l'autre; nous les verrons heureux et malheureux,. dans diverses occasions de la guerre, devoir leurs beaux succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer mesme tousjours plus grands par leurs disgrâces. Tous deux sauvent l'Estat; tous deux contribuent à le détruire et se servent des mesmes talents par des voyes différentes. M. de Turenne suivoit ses desseins avec plus de règle et moins de vivacité; d'une valeur plus retenue et toujours proportionnée au besoin de la faire paroître. Monsieur le Prince, inimitable en la manière de voir et d'exécuter les plus grandes choses, en-

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traîné par la supériorité de son génie qui semble luy soumettre les événements et les faire servir à sa gloire. La foiblesse des armées qu'ils ont commandées dans les dernières campagnes et la puissance des ennemis qui leur estoient opposés ont donné de nouveaux sujets à Fun et à l'autre de montrer toute leur vertu, et de réparer par leur mérite tout ce qui leur manquoit pour soutenir la guerre. La mort mesme de M. de Turenne, si convenable à une si belle vie, accompagnée de tant de circonstances singulières et arrivée dans un moment si important, ne nous paroît-elle pas comme un effet de la crainte et de l'incertitude de la fortune qui n'a osé décider de la destinée de la France et de FEmpire ? Cette mesme fortune qui retire Monsieur le Prince du commandement des armées sous le prétexte de sa santé et dans un temps où il devoit achever de si grandes choses, ne se joint-elle pas à la nature pour nous montrer présentement ce grand homme dans une vie privée, exerçant des vertus paisibles, soutenu de sa propre gloire, et brille-t-il moins dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires ?

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