‹ Œuvres inéditesChapitre 65 sur 81 · DE L'INCONSTANCE · texte numérisé non relu

DE L'INCONSTANCE

Je ne prétends pas justifier ici l'inconstance^ Tinconstance en général et moins encore celle qui vient de la seule légèreté, mais il n'est pas juste aussi de lui imputer tous les autres changements de l'amour. Il y a une première fleur d'agrément et de vivacité dans l'amour qui passe insensiblement comme celle du fruit; ce n'est la faute de personne, mais seulement la faute du temps. Dans les commencements, la figure est aimable: les sentiments ont du rapport, on cherche de la douceur et du plaisir^ on veut plaire parce qu'on nous plaît, et on cherche à faire voir qu'on sait donner un prix infini à ce qu'on aime ; mais dans la suite, on ne sent plus ce qu'on croyoit sentir toujours. Le feu n'y est plus, le mérite de la nouveauté s'efface; la beauté, qui a tant de part à l'amour, est diminuée ; on ne fait plus la mesme impression. Le nom d'amour se conserve, mais on ne se retrou veplus les mesmes personnes, ni les mesmes sentiments. On suit encore ses engagements par honneur, par accoutumance et pour n'estre pas assez assuré de son propre changement.

Quelles personnes auroient commencé de s'aimer si elles s'estoient veues d'abord comme on se voit dans la suite des années? Mais quelles personnes aussi se pourroient séparer si elles se revoyoient comme on s'est vu la première fois?

L'orgueil, qui est presque toujours le maître de nos gousts et qui ne se rassasie jamais, seroit flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir; la constance perdroit son mérite, elle n'auroit plus de part à une si agréable liaison. Les faveurs présentes auroient la même grâce que les faveurs premières, et le souvenir n'y mettroit point de différence. L'inconstance seroit mesme inconnue et on s'aimeroit toujours avec le mesme plaisir, parcequ'on auroit toujours les mesmes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans l'amitié ont à peu près des causes pareilles à ceux qui arrivent dans l'amour, leurs règles ont beaucoup de rapport; si Fun a plus d'enjouement et de plaisir, l'autre doit estre plus égal et plus sévère; elle ne pardonne rien, mais le temps qui change l'honneur et les intérêts les détruit presque également tous deux. Les hommes sont trop foi blés et trop changeants pour soutenir longtemps le poids de l'amitié, l'antiquité en a fourny des exemples ; mais dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il est encore moins impossible de trouver un véritable amour qu'une véritable amitié.

DE LA KETMITE.

Jem'engagerois à un trop long discours si je rapportois icy en particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce du monde ; le changement de leur humeur, de leur figure et Taffolblissement des organes les conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui est inséparable de Famour-propre, leur tient alors lieu de raison. 11 ne peut plus estre flatté de plusieurs choses qui flattent les autres. L'expérience leur a fait connoître le prix de ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse, et l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui paroissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux gran&eurs, aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes, leur sont fermées ou par la fortune et par leur conduite, ou par l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est trop long et trop pénible quand on s'est une fois égaré. Les difficultés leur en paroissent insurmontables, et l'âge ne leur permet plus

d'y prétendre; ils deviennent insensibles à l'amitié, non-seulement parcequ'ils n'en ont peut-estre jamais trouvé de véritables, mais parcequ'ils ont vu mourir un grand nombre de leurs amis qui n'avoient pas encore eu le temps ni les occasions de manquer à l'amitié, et ils se persuadent au premier qu'ils auroient esté plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont plus de part au premier bien qui ont d'abord remply leur imagination. Ils n'ont mesme presque plus de part à la gloire, celle qu'ils ont acquise est déjà fïétrye par le temps, et souvent les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent. Chaque jour leur oste une portion d'eux-mesmes. Ils n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour arriver à ce qu'ils désirent. Ils ne voyent plus devant eux que des chagrins, des maladies et de l'abaissement; tout est vieux, et rien ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté. Le temps les éloigne imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient de voir les objets et d'où ils doivent estre veus. Les plus heureux ont encore souffert, les autres sont mesprisés. Le seul bon party qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne luy ont peut-estre que trop montré; leur goust, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles. Le bastiment, l'agriculture, l'œconomie, l'étude, toutes ces choses sont soumises à leurs volontés. Ils s'en approchent et s'en éloignent comme il leur plaist ; ils sont maistres de leurs desseins et

de leurs occupations. Tout ce qu'ils désirent est en leur pouvoir^ et, s'estant affranchys de la dépendance du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent employer à leur salut le temps qui leur reste, et n'ayant qu'une si petite part à cette vie^ ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres n'ont au moins qu'eux-mesmes pour tesmoins de leur misère : leurs propres infirmités les amusent. Le moindre relasche leur tient lieu de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur oste souvent la peine de désirer. Enfin ils oublient le monde qui est si disposé à les oublier; leur vanité mesme est consolée par leur retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitude et de foiblesse, tantost par piété, tantost par raison, et le plus souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.

'êXsy

Page 1