‹ Œuvres inédites; (volume 2)Chapitre 1 sur 41 · DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITEUR

Les pages qui suivent sont les rares mais intéressants débris d'un traité de Philosophie morale qui ne paraît pas avoir été terminé, quoique la rédaction en fût probablement assez avancée. Plus que tout autre , cet ouvrage a subi sa part des tristes vicissitudes auxquelles furent soumis les manuscrits de M. deBiran : aussi se trouve-t-il dans un élat de mutilation assez complète. Les six parties dont il se compose ne sont point des articles coordonnés et suivis, mais de simples fragments laborieusement reconstitués, en rapprochant les pages qui se suivaient, et disposés ensuite dans l'ordre qui a paru le meilleur. Cependant, malgré son état fragmentaire, cet ouvrage n'en présente pas moins, à un double point de vue , une assez grande importance. Non-seulement il marque l'époque précise où la pensée de l'auteur entre dans cette troisième et dernière phase qu'on peut appeler sa période métaphysique et religieuse , mais il sert, en outre, à combler une lacune grave dans l'ensemble de sa Philosophie, C'est, en eifct, le seul des écrits de M. de Biran où la théorie morale se trouve abordée directement avec des développements convenables. Il est vrai que l'on reconnaît les éléments de cette théorie dispersés dans quelques autres ouvrages, mais ils ne s'y présentent point sous la forme de système. Aussi nous a-t-il paru intéressant et presque nécessaire de reconstruire au moyen de ces diverses données la doctrine morale de M. deBiran , et

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de lui rendre cette unité sans laquelle elle resterait toujours plus ou moins obscure. Cette recherche, qui n'est que brièvement indiquée dans Y Introduction générale aux œuvres de M. de Biran, trouve sa place naturelle en tête des pages qui suivent. De là le développement accordé à cet Avant-Propos qui, sans cette explication, pourrait paraître hors de proportion avec l'étendue matérielle de l'ouvrage qu'il précède.

Une analyse exacte et quelque peu approfondie de la nature humaine ne peut, sans un abus évident de l'esprit de système , laisser en dehors de ses recherches les faits relatifs à l'ordre moral. Il n'est pas besoin d'être philosophe , il suffît d'être homme et de s'observer, de la manière même la plus superficielle , pour reconnaître en soi l'existence d'un système particulier de sentiments et d'idées qui se distinguent du résultat des fonctions organiques comme des notions purement intellectuelles. Ces sentiments et ces idées se présentent avec un caractère de clarté , d'autorité et de permanence bien remarquable; ils ne dérivent point des sens, quoique les sens soient souvent l'occasion ou l'instrument qui les actualise; ils ne leur empruntent aucun caractère affectif de plaisir ou de douleur ; tout au contraire, ils luttent contre toutes les impulsions de l'organisme et imposent à la volonté des actes entièrement contraires aux appétits sensuels; ils ne procèdent point de la raison, quoique la raison bien dirigée puisse les embrasser dans une sage théorie et les rattacher à leur véritable source; mais, dans ce cas encore, les vérités morales n'empruntent jamais leur évidence que d'elles-mêmes, et le raisonnement le plus subtil ne peut rien ajouter à leur certitude. Il ne peut pas davantage les obscurcir ou les ébranler, et les nombreux efforts tentés par les philosophes

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sensualisles pour réduire la nature humaine tout entière à l'unité logique et conventionnelle de la sensation, sont constamment venus se briser contre les faits de cet ordre ; car la morale de l'intérêt ne peut être considérée comme Texplication, mais plutôt comme la négation systématique de cette loi que le sens intime ne peut s'empêcher de reconnaître, et qu'il distingue nécessairement, aussitôt qu'il la reconnaît, de toutes les impulsions égoïstes et intéressées. D'autre part, les Platoniciens, en identifiant, sous un seul terme, celui de .m^me, la connaissance des vérités spéculatives et la pratique des devoirs moraux, ont donné lieu à un autre abus et confondu la vertu avec la science.

Mais qui osera dire que l'homme veut tout ce qu'il juge être bon? S'il fallait nous prononcer entre ces deux doctrines opposées, dont l'une pèche par trop de grandeur, comme l'autre par trop de bassesse, notre choix ne serait assurément pas douteux; mais si l'erreur de Platon est celle de l'âme la plus pure et la plus élevée, elle n'en est pas moins une erreur irrévocablement condamnée par le témoignage du sens intime. Aussi ces vaines tentatives pour ramener à l'unité, soit organique , soit intellectuelle , les fondements de l'ordre moral, n'ont-elles jamais abouti qu'à discréditer les doctrines oîi elles se sont produites, en découvrant aux yeux de tous leur impuissance et leur vice radical. Bien plus sage a été sous ce point de vue le philosophe moderne qui, dans le scepticisme méthodique où il enveloppait la connaissance humaine, refusant toute certitude absolue aux notions a priori, comme aux faits connus directement par le sens intime, s'est cependant arrêté devant l'ordre moral, et a trouvé dans la raison pratique la hase fixe et immuable (ju'il refusait à la raison pure. Que ce soit ou non une inconsé(juence dans la doctrine d(î Kant, cela n'importe point à notre but actuel; il nous sulïit que ce philosophe ail établi sur les fondements les plus sûrs et les plus soli-

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des Tautorité de la conscience morale , à son titre réel de loi et d'obligation, différente à la fois de la connaissance, de l'intérêt et de la sympathie. Sous ce rapport , comme sous beaucoup d'autres, le profond et subtil penseur de Kœnigsberg a rendu un éminent service à la cause de la vraie science et de la saine philosophie.

Si des métaphysiciens purs , comme ceux que nous venons de citer, à peu près exclusivement préoccupés de vérités de raison, de notions abstraites, ont dû cependant compter avec les faits moraux et leur accorder une place dans leurs théories systématiques , combien plus ces faits devaient-ils frapper les regards d'un observateur de soimême, comme Tétait à un si haut degré M. de Biran. Cet esprit désintéressé , d'une sincérité si parfaite , en même temps que d'une si admirable profondeur, ne pouvait, sans se manquer à lui-même, fermer les yeux sur cette face importante de la nature humaine. Aussi le voyons-nous, dès les débuts de sa carrière philosophique , se préoccuper avant tout des questions morales, et plus particulièrement de celle qui a pour objet les conditions de notre bonheur.

Les premières pages du Journal intime contiennent sur cet intéressant sujet des considérations étendues, et quoique l'auteur, alors disciple fervent de Condillac , résolve le problème dans le sens du sensualisme, cette étude, même erronée, n'en prouve pas moins l'importance attachée par lui à cette branche de la philosophie. Plus tard , et à mesure que sa pensée s'éloigne de son point de départ, la manière dont il envisage les problèmes moraux change pareillement et s'écarte de plus en plus des tendances sensualistes. De nombreux passages du Journal intime établissent, ce qui d'ailleurs pouvait être afiTu'mé d'avance , que les questions morales n'ont pas perdu aux yeux du philosophe spiritualiste, défenseur de l'activité et

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de la liberté humaines , rimportance que leur accordait autrefois le jeune disciple d: Locke et de Condillac. Tout au contraire, le champ de es recherches relatives à ce sujet s'est considérablement élargi : le problème du bonheur qui, malgré son intérêt pour l'homme , n'absorbe cependant pas toute la morale , a cessé d'occuper exclusivement sa pensée; l'influence réciproque du principe sensitif et de l'élément spirituel , la part de ces deux forces opposées dans nos sentiments, dans notre humeur, l'origine de nos dispositions morales, la différence essentielle qui sépare le bien-être sensuel du contentement intérieur de la conscience, toutes ces questions se trouvent indiquées dans le Journal intime. Je dis indiquées plus que développées, vu la nature des pages qui les renferment , mais cette indica^ lion atteste d'une manière évidente que les questions de cet ordre n'ont, à aucune époque de sa vie , cessé d'occuper M. de Biran ; elle suffît d'ailleurs pour nous faire apprécier les divers résultats auxquels son développement intérieur l'a successivement amené, et elle nous permettra, comme on le verra plus loin, d'établir pour sa philosophie morale trois périodes distinctes, parallèles, ou peu s'en faut, à celles qui ont été fixées ailleurs pour sa psychologie.

Ici se présente un fait remarquable et dont il est assez difficile de donner Une raison satisfaisante : pourquoi M. de Biran, préoccupé, comme il l'était très-certainement, de la considération des faits moraux, les a-t-il longtemps laissés en dehors de toute recherche spéculative, et même ne les a-t-il jamais , à proprement parler , fait rentrer d'une manière bien nette dans les expositions générales de son système? Comment cet observateur assidu du sens intime a-t-il pu négliger une contrée aussi importante de son propre domaine? Celte lacune s'explique d'autant

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moins qu'elle n'a sa cause ni dans l'aveugleraent , ni dans aucun préjugé ou point de vue systématique; car, d'un côté, la bonne foi de M. de Biran est hors de toute contestation, et de l'autre, nous le voyons lui-même, à plusieurs reprises, signaler ce défaut et sentir le besoin d'y remédier. La note suivante, écrite dans la marge du manuscrit sur la Décomposition de la pensée , postérieurement à la rédaction de cet ouvrage, ne laisse aucun doute à cet égard ; « Le dernier programme de l'Académie de Berlin, qui « roule principalement sur les faits primitifs intellectuels, « laisse une pierre d'attente pour les faits primitifs mo- « raux. Je tâcherai de remplir le cadre entier en ajoutant « un deuxième volume au Mémoire qui doit être imprimé à <( la fin de cette année (1). » Ce projet, si catégoriquement exprimé, ne reçut cependant pas même un commencement d'exécution. Le Mémoire de Berlin mvVAperception immédiate et celui de Copenhague sur les Rapports du physique et du moral , qui suivit de près le précédent, laissent complètement de côté tous les faits de l'ordre moral, quoique le sujet de ces deux Mémoires dût attirer sur eux l'attention de l'auteur. La même lacune se retrouve plus frappante encore dans VEssai sur les fondements de la psychologie, ce vaste monument dans lequel M. de Biran prétendait embrasser tous les faits de la nature humaine, en les rattachant au fait primitif de la conscience ou de l'existence personnelle. La place accordée aux notions morales dans cet ouvrage est tout à fait disproportionnée à leur importance réelle; on n'en trouve aucune trace dans l'analyse, et leur présence dans la synthèse sert seulement

(d) II s'agit du Mémoire sur la Décomposition de la pensée^ dont l'impression fut en effet commencée en 1807. On a expliqué ailleurs comment cette entreprise fut suspendue. Voyez le volume Maine de Biran y sa vie et ses pensées.

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à faire mieux sentir l'absence d'une théorie plus complète. C'est en étudiant les phénomènes de classification et de combinaison, produits de l'activité libre et de l'attention, dans leur rapport avec les sentiments qui les accompagnent, que l'auteur accorde un court chapitre aux notions morales, plutôt pour mémoire que dans le dessein médité de les rattacher à l'ensemble de son système.

En 1815 , nouveau retour vers cet ordre d'idées : la lecture de Joseph de Maistre lui fait sentir le besoin d'élargir son point de vue qui tend à isoler l'homme, et de rattacher en quelque manière son système psychologique aux questions sociales ; or, c'est à l'ordre moral qu'il demande ce lien : « Comment, s'écrie-t-il, comment dériverai-je des « principes de philosophie que j'ai suivis, l'obligation « morale, le devoir? » Et il ajoute : « C'est là un système « de facultés, un point de vue de l'âme qui doit pourtant « rentrer dans celui que j'ai tant médité jusqu'ici. » On est surpris, après un aveu aussi explicite, de ne trouver dans les nombreuses compositions secondaires qui datent de cette époque, non-seulement aucune théorie, mais encore rien qui annonce des recherches un peu sérieuses sur un sujet si grave et dont la gravité a été tant de fois reconnue. Quant à V Examen des leçons de Laromiguicrc, publié par l'auteur dans le courant de l'année 1817, il n'y a pas lieu de s'étonner si l'on n'y rencontre nulle part un système de faits qui ne rentre pas directement dans le but et le cadre de cette composition. Mais, dès le printemps de Tannée suivante, les préoccupations relatives à l'ordre moral semblent devenir beaucoup plus pressantes. On trouve, en effet, dans le Journal intime , à la date du 17 mai, un passage que nous transcrivons ici, parce qu'il résume assez bien les pensées nouvelles qui occupaient alors M. de Biran ; En courant les mes en voiture, je réllé-

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« chissais sur la conscience morale, que je distingue de la « conscience personnelle (base de toute philosophie) et « d'une autre conscience qu'on pourrait appeler ration- « nelle. Ce sont trois points de vue ou trois faces de l'âme « humaine. Par l'une, elle est tout en elle-même, faisant « abstraction de tout le reste; par l'autre, la conscience « morale, elle se tourne vers les âmes qui se manifestent « par une organisation comme la sienne et qui lui révèle lent par certains signes, naturels ou arbitraires, des im- « pressions ou des affections, comme des opérations actives « et intellectuelles pareilles aux siennes. Enfin , par la « troisième face, la conscience rationnelle , l'âme tournée « vers la réalité, la vérité absolue qui est Dieu, entend les « choses comme elles sont et s'entend elle-même, se met- «. tant au-dessus des lois de la sensibilité pour se juger « comme elle est. » Le Journal intime de la même année abonde en passages relatifs aux notions morales; enfin toute cette agitation d'idées aboutit à son terme naturel : le 24 mai, M. de Biran annonce dans son journal qu'il prépare un écrit sur les idées psychologiques et morales, et, dès le 6 juin suivant, il déclare que cet ouvrage est en voie d'exécution.

Le traité dont il est ici question est celui que nous publions à la suite de cet avant-propos. Pour en saisir toute l'importance, il suffit de savoir que l'auteur s'y est proposé explicitement d'appliquer à la conscience morale les mêmes procédés d'analyse qui lui ont si heureusement servi à approfondir la conscience psychologique, et que c'est, nous l'avons déjà dit, le seul écrit de M. de Biran oii les questions de cet ordre se trouvent abordées d'une manière directe et spéciale. A partir de cette époque, à la vérité , le Journal intime est à peu près complètement absorbé par des considérations relatives à l'ordre moral, comme h l'or-

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dre religieux, fondus l'un dans l'autre par les vues nouvelles métaphysico- psychologiques qui préoccupent de plus en plus M. de Biran. Cependant les Nouveaux Essais d'Anthropologie ne contiennent rien qui soit directement relatif aux faits moraux ; le devoir y est distingué de l'intérêl, le désir de la volonté, enfin l'âme unie à Dieu par l'amour est bien représentée comme jouissant de la pureté et du bonheur le plus parfait, mais nulle part l'on ne trouve l'analyse du sens intime appliquée aux faits primitifs moraux comme elle l'est aux faits primitifs intellectuels. Là encore il y a une lacune évidente et grave. L'état fragmentaire et les pertes certaines de ce dernier ouvrage en sont sans doute la cause principale ; car on ne peut admettre que M. de Biran eût négligé entièrement un ordre de faits qu'il avait plusieurs fois reconnu dans des termes si explicites, et qui , d'ailleurs, se liait d'une manière intime avec la récente transformation de sa doctrine psychologique. Le. plan des Nouveaux Essais le conduisait naturellement à refondre le traité spécial de 1818 dans cette œuvre d'ensemble qui devait être le résumé de toutes ses recherches antérieures. Aussi les fragments relatifs à la morale et à la religion sont-ils un élément essentiel à la reconstruction des doctrines de la dernière période : ils complètent et achèvent, pour ainsi dire, les Nouveaux Essais^ et cette considération suffirait seule à justifier l'importance que nous leur avons accordée.

Il est temps maintenant d'aborder l'examen des divers points de vue ([ui ont successivement occupé la pensée de M. de Biran relativement aux principes de l'ordre moral. On peut, sous ce rapport, établir trois périodes parallèles, comme nous l'avons annoncé plus haut, à celles de son développement philosophique et leur correspondant assez exactement, A la pliilosophic de la sensation répond la

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morale de rinlérêt, ou, pour mieux dire, celle qui, ne voyant rien au delà des sens, repose tout entière sur le bien-être physique dont elle fait à la fois son moyen et son but, qui refuse à la volonté toute influence sur nos sentiments et, par suite, sur nos actions , celle enfin qui fait de l'homme un être purement passif, soumis à toutes les causes extérieures, incapable de leur opposer aucune résistance.

A la philosophie de la volonté répond la morale stoïcienne, fondée sur l'exercice de cette même activité qui est le fondement de l'ordre intellectuel. La psychologie et la morale se réunissent ainsi dans une source commune et reposent sur une même base. Enfin, à la philosophie religieuse qui ne considère plus l'homme comme un être isolé, mais comme un membre de cette grande société dont Dieu est le père, répond une morale appropriée dont le principe est l'amour ou la sympathie. Caractérisons rapidement chacune de ces trois périodes.

Philosophie sensualiste. — Morale de rintérêt.

Le commencement et la fin de cette période restent indéterminés , faute de données suffisantes : les premiers fragments qui nous montrent M. de Biran occupé de recherches philosophiques, en suivant la route tracée par Condillac, datent de 1794. D'autre part , le Mémoire sur la Décomposition de la pensée, oii Tauteur se détache pour la première fois de l'école sensualiste, a été couronné par l'Institut en 1805. C'est donc entre ces deux dates qu'il faut plac^:^r approjs^imativement le début et la fin de

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cette première période. Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur la doctrine morale de M. de Biran à cette époque, attendu d'abord qu'elle ne se sépare pas du fond commun des systèmes sensualistes ; et, en second lieu, qu'elle a été complètement abandonnée par Fauteur, qui ne la tirait pas de ses propres réflexions, mais l'avait reçue toute faite de ses premières lectures et des maîtres de sa jeunesse. Il faut cependant signaler un trait original qui fait honneur au tempérament de notre philosophe. Le bonheur que d'autres écrivains de la même école placent dans la satisfaction des passions , des désirs , de tous les appétits sensuels, lui paraît plutôt consister dans l'absence de ces appétits, dans un état de bien-être également éloigné des joies violentes et de la douleur, où le corps n'a plus rien à désirer, sinon la continuation de cette heureuse quiétude. Le repos, le calme, l'absence de toute émotion vive, voilà pour lui l'état le plus parfait auquel notre organisation puisse atteindre, et il n'en connaît pas de plus attrayant. Cependant le fatalisme pèse de tout son poids sur la nature humaine comme sur l'univers matériel. L'âme, privée de toute activité propre, ne peut rien pour se procurer ou même pour conserver cet heureux état, objet de tous ses désirs ; sa nature purement passive reçoit du dehors, avec les sensations , ses idées intellectuelles et ses sentiments moraux; le centre cérébral détermine ensuite par réaction sympathique des mouvements spontanés que nous appelons volontaires ; l'homme , esclave de l'organisme, ne peut en secouer l'influence; il doit subir ses passions comme SCS maladies , et ne peut rien ou peu de chose pour s'en délivrer. La liberté n'est qu'une illusion, ou, comme le dit l'auteur lui-même, « la conscience d'un état de l'âme tel « que nous désirons qu'il soit (1). » La sagesse consiste à

(1) Pensées, 179/i.

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changer avec la nature, mais en sachant que l'on change, et que celle perpétuelle variation est conforme à des lois immuables et nécessaires. Nos opinions , nos jugements , nos idées ne dépendent pas de nous , mais de l'état actuel de nos organes ; elles varient, s'altèrent avec eux et ne sont jamais en notre pouvoir.

Il n'est pas besoin de faire observer qu'une telle théorie ne saurait expliquer ce sentiment d'obligation qui est le fait primitif de l'ordre moral, ni même le reconnaître sans le dénaturer. Où la liberté n'existe pas, où la volonté n'est que la servante du corps et se confond avec le désir, où tout nous vient du dehors sans résistance possible , il n'y a pas lieu de chercher la place d'un fait qui , par sa nature, suppose tout le contraire de celte hypothèse, d'un fait qui exclut toute origine sensible, et qui, bien loin de pouvoir trouver son explication dans les sens, est lui-même la réfutation la plus complète et la plus frappante de toute doctrine sensualiste.

Mais ces considérations sont trop simples et trop naturelles pour qu'il soit nécessaire d'y insister plus longtemps.

Philosophie de la volonté. — Morale sloïcienné.

Quoique l'œuvre capitale de cette seconde période soit ï Essai sur les fondements de la psychologie y ce n'est pas là, comme nous l'avons annoncé plus haut , que nous devrons chercher le nouveau système de morale adopté par M. de Birao.

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Préoccupé avant tout de ses recherches sur le principe de la science de l'homme et sur la nature du fait primitif , l'auteur oublie ou néglige la lacune qu'il a reconnue dans ses précédents Mémoires, et il n'accorde aux faits qui nous occupent qu'une place tout à fait disproportionnée à leur importance réelle.

C'est peut-être dans l'article consacré à l'examen des systèmes d'éducation que l'on trouve à cet égard les indi^ cations les plus précises. L'auieur y pose expressément l'identité de principe qui existe entre le progrès intellectuel et le progrès moral : l'exercice des facultés actives est, selon lui, le plus sûr et même l'unique moyen de perfectionnement qui soit accordé à la nature humaine , et il le recommande comme devant être le fondement de toute bonne méthode pédagogique. Quant au court paragraphe spécialement consacré aux notions morales , il n'offre que des indications incomplètes et peu précises. On y trouverait peut-être l'opinion que le fait fondamental de la morale est un sentiment de l'âme, et non une idée de la raison ; mais cette opinion , si elle existe , ne se trouve pas assez développée pour qu'il soit possible d'y reconnaître la base d'une théorie nouvelle.

VEssai laisse donc, sous ce rapport, une vaste lacune à remplir et ne nous fournit point les lumières que l'on serait en droit d'attendre d'un ouvrage aussi capital. Heureusement le Journal intime vient, comme toujours, à notre aide et dissipe toute obscurité en nous offrant des données à la fois plus étendues et plus précises. Il nous montre à cette époque M. de Biran, vivement frappé par la lecture des maximes de Marc-Aurèle et d'Epictète , venir demander à la philosophie stoïcienne cet art de vivre, cette sage félicité qu'il a vainement cherchée autrefois dans le bien-être des sens. La morale du Portique, fondée sur

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l'asservissement de la matière à l'esprit , sur l'abaissement de la partie sensitive de notre être au profit de la partie active, devait trouver chez notre philosophe une approbation sympathique, car elle venait s'offrira lui sur son propre terrain : lui aussi avait consacré de longues et patientes recherches à déterminer le rôle de la volonté en nous, son influence directe ou indirecte sur nos sensations , nos sentiments et nos idées. Or , en admettant la doctrine stoïcienne, l'activité libre de cette force intérieure déployée sur une résistance organique, fait fondamental dans la science de l'être intellectuel, le devenait pareillement dans la science de l'être moral, et les deux grandes branches de la philosophie venaient ainsi se réunir, sans se confondre, à une source commune. Quelle séduction pour un philosophe ! Cette unité de principe satisfaisait à l'une des exigences les plus vives de l'esprit humain , et la doctrine psychologique semblait y puiser une confirmation nouvelle. Aussi M. de Biran dut-il se convertir au Stoïcisme , d'autant plus facilement qu'il avait abandonné depuis longtemps les opinions de sa jeunesse, et qu'il ne les avait jusqu'ici remplacées par aucun système bien arrêté. Cependant la nature particulière de son esprit , moins enclin à pratiquer qu'à connaître, peut-être aussi la délicatesse et l'extrême sensibilité de sa constitution physique, le portèrent à modifier d'une manière assez profonde les principes stoïciens. Tandis que ces fiers réactionnaires du bien au sein de la corruption païenne prétendaient asservir entièrement le principe corporel au principe spirituel, refusant aux sens tout empire, élevant enfin la nature humaine à une hauteur trop sublime, hélas 1 pour être vraie, le psychologue, plus subtil qu'enthousiaste, se borne à distinguer par l'observation ce qu'il y a d'actif en nous et ce qu'il y a de passif, pour réduire à ses limites propres le

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domaine de la morale. Yaincre absolument tous les penchants sensuels, leur refuser toute influence directe ou indirecte sur nos actions comme sur nos pensées, tel était le but proposé par les philosophes du Portique à l'activité du sage. M. de Biran est plus modeste dans ses prétentions : il ne refuse point à la sensibilité le rôle qui lui appartient d'une manière légitime; la douleur, pas plus que la joie, n'est susceptible d'être niée : la sagesse consiste seulement à placer le bonheur dans les choses qui sont en notre pouvoir, à étendre, autant que possible, par une sorte d'hygiène intellectuelle, la sphère de notre activité, de manière à restreindre en égale mesure, celle de la nécessité. L'homme le plus sage est celui qui connaît le mieux ce qu'il peut comme ce qu'il ne peut pas , ce qui ne dépend que de luimême comme ce qui lui vient du dehors; l'homme le plus vertueux est celui qui, guidé par cette connaissance intime de son propre esprit, s'est habitué à ne désirer que ce qu'il peut vouloir, à ne demander jamais son bonheur aux choses qui sont hors de lui, c'est-à-dire hors de sa volonté. Cette manière de voir, qui s'écarte des principes attribués à Zénon pour se rapprocher de ceux d'Épictète, revient au fond à cette maxime vague et fameuse en même temps : agir conformément à sa nature. S'étudier pour se connaître est le premier degré de la vertu ; faire de cette étude le régulateur de toutes ses actions, voilà la vertu même, voilà toute la morale. On attend cependant quelque chose déplus : l'auteur a décrit une sorte de bien-être, un état de calme ou de repos d'esprit, plutôt qu'une vie vraiment vertueuse : celte absence dopassions violentes, cette résignation est assurément meilleure que l'étal contraire, elle peut même servir efîicacement à l'exercice de la vertu par les sages habitudes qu'elle fait contracter à l'âme ; il est vrai aussi que ractivité est en nous un principe supérieur à la sen-

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sibilité. Mais il manque à tout cela un élément sans lequel il ne saurait y avoir rien de véritablement moral. Le sage de M. de Biran n'a jamais en vue que son propre bonheur, et là se trouve le vice qui corrompt toute la doctrine. Aux yeux de l'homme même le plus simple qui s'observe luimême, le devoir ne saurait être confondu avec l'intérêt ou le désir : la loi morale se manifeste dans la conscience avec une netteté et une évidence trop grandes pour qu'il soit possible de méconnaître sans aveuglement le caractère d'obligation qui lui est propre et qui la distingue de tous les autres faits inférieurs. A plus forte raison est-il impossible de la confondre avec cette tendance instinctive et égoïste qui pousse l'homme vers le bonheur. Le bonheur est souvent la suite et la récompense des actions que le devoir détermine, mais il n'en est pas le principe , et ne saurait l'être , sans leâ corrompre dans leur source même. Et comment confondre ♦ en effet, une loi avec un désir, un instinct avec ce qu'il y a de plus opposé à l'instinct , ce qui fait violence à la volonté et ce qui l'entraîne sur une pente toujours douce , toujours facile? On s'étonne de ne trouver nulle part chez Mi de Biran une vue nette de la loi morale à son titre propre d'obligation, et c'est même cette lacune qui fait à la fois le vice et le caractère de sa philosophie sur cet important sujet. Mais nous aurons bientôt l'occasion de revenir sur cette erreur de doctrine en analysant l'écrit sur les fondements de la morale et de la religion; pour le moment) il nous suffit de l'avoir constatée.

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Philosophie religieuse. — Morale de la sympathie.

La morale stoïcienne ne put satisfaire longtemps M. de Biran. A mesure que son cœur et sa pensée se rapprochaient du Christianisme, il sentit de plus en plus Tinsuffisance d'une doctrine qui tend à faire de l'homme son propre centre , en l'isolant à la fois de la société de ses semblables, et de celle de Dieu, son créateur.

Le Journal intime conserve des traces nombreuses de ce nouveau changement dans le point de vue de notre philosophe : on y trouve de fréquents parallèles entre le Stoïcisme et le Christianisme; l'auteur y expose ses hésitations, ses alternatives de doute et de croyance. On le voit osciller longtemps entre les deux doctrines, avant de se prononcer: d'un côté, le Stoïcisme lui semble accorder une part trop grande à la volonté; mais, de l'autre, le Christianisme lui paraît étendre la passivité de notre nature au delà des bornes légitimes; il voudrait trouver un milieu entre ces deux extrêmes, mais tandis qu'il se dispose à le chercher, son point de vue se transforme, et la doctrine de l'Évangile occupe définitivement la première place dans son intelligence comme dans son cœur.

C'est à peu près vers cette époque que se place l'influence exercée sur M. de Biran par plusieurs écrivains, qui abordaient les questions philosophiques sous l'empire de préoccupations sociales et religieuses plus encore que sbientifiques : nous voulons parler de MM. de Maistre, Lamennais et de Bonald. Il se corrigea lui-même en les critiquant : la lecture attentive de leurs ouvrages qu'il commentait, selon sa coutume, lui fit découvrir un défaut dans

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sa propre philosophie. Il combattit, il" est vrai, l'importance excessive accordée par eux aux relations sociales, mais il comprit en même temps que jusqu'ici sa méthode avait trop isolé l'individu, que l'homme n'était pas seulement une créature vivante, douée d'intelligence et de volonté, mais qu'il était, en outre, dans un rapport intime avec les êtres semblables à lui; il comprit que faire abstraction de ce rapport , c'était se cacher volontairement toute une face de la nature humaine; il crut enfin qu'une philosophie, pour être vraie et complète, devait considérer dans l'individu même les germes de la société. C'est sous l'influence de ces préoccupations et de ces idées que fut composé l'ouvrage sur les fondements de la morale et de la religion qui va nous occuper exclusivement.

Dans la seconde période de son développement philosophique, M. deBiran avait pris le désir réfléchi du bonheur pour principe d'une morale conçue , à quelques égards, sur le modèle de celle des Stoïciens ; nous venons de voir comment il sentit l'insuffisance de ce point de vue qui confond la vertu avec un habile égoïsme. Maintenant il cherche un autre point d'appui sur lequel il puisse fonder sa nouvelle théorie, et ce point d'appui il pense l'avoir trouvé dans le fait universel de la sympathie. Suivons pas à pas la marche de sa pensée.

L'homme, être libre , doué d'intelligence et de volonté, transporte sympathiquement à ses semblables l'activité dont il jouit lui-même , comme il leur accorde les impressions dont il s'est senti précédemment afl*ec té, aussitôt qu'il en aperçoit les signes. Le moi se réfléchit dans un autre moi comme dans un miroir, ce qui signifie que je ne puis voir un homme sans le voir pareil à moi , sans lui attribuer toutes les facultés dont j'ai conscience, sans en faire, en un mot, mon égal ou mon semblable. C'est ce consensus sym-

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palhique qui constitue proprement la conscience morale. Par la conscience personnelle, j'ai le sentiment de mon activité propre, je me sais libre et doué d'une force intérieure dont l'exercice ne dépend que de ma propre détermination. De là le sentiment du droit personnel qui en est la conséquence immédiate. Mon pouvoir n'est, dans cet état hypothétique, ni plus ni moins étendu que ma volonté; il n'est limité que par la résistance que m'opposent les objets étrangers, c'est-à-dire tout ce qui ne peut être vaincu par l'action directe de cette force intérieure. Mais la conscience morale me fait voir dans une foule d'êtres qui m'entourent , et au sein desquels je vis , autant d'agents libres semblables à moi; je ne puis m'empêcher de leur attribuer sympathiquement la même volonté et, par conséquent, les mêmes droits que je m'attribue à moi-même. Or, ces droits, par cela seul qu'ils existent, limitent nécessaiiement les miens , car je puis vouloir ce qu'un autre ne veut pas, comme il peut, de son côté, s'opposer à ce que je veux. Je suis ainsi conduit à reconnaître à ma volonté une borne dilTérentede ses limites naturelles et infiniment plus restreinte ; mais ce que je reconnais pour moi-même, je le reconnais pour tous les hommes, et telle est l'origine de la notion de devoir. Co qui était droit dans la conscience de l'individu qui se l'attribuait en propre, devient devoir dans celle de la personne morale qui le confère au même titre à toute l'espèce. On voit ainsi que le droit et le devoir sont des termes nécessairement corrélatifs , et que l'un ne saurait exister là oii Tautre n'est pas. Il en résulte que le prétendu droit du plus fort, dont quelques insensés ont voulu faire la base de toute société, n'est au fond qu'une abstraction illusoire, ou, pour mieux dire, la force ne confère un droit à celui ijui en est doué qu'en y joignant immédiatement le devoir de ne s'en point servir, au

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delà du moins des limites prescriles. Tels sont les remarquables effets de la sympathie personnelle qu'il faut bien se garder de confondre avec celle qui n'a pour objet que les affections de plaisir ou de douleur communiquées d'un être à l'autre au moyen de certains signes naturels. Cette dernière n'a rien qui s'élève au-dessus des lois delà nature organique; elle appartient à l'animal aussi bien qu'à l'homme, elle constitue même le lien naturel de toutes les espèces sociables. Mais la sympathie personnelle, source et fondement de la loi morale, est l'apanage exclusif de l'humanité. On objectera peut-être contre la réalité et l'universalité de cette loi naturelle les variations qu'elle a subies chez les différents peuples et dans les différents âges du monde; on alléguera les usages barbares, les pratiques impures ou sanguinaires, mais il s'agit de savoir si l'on tire bien de ces exemples la conséquence légitime que l'on en doit tirer? Pour peu que l'on y réfléchisse avec quelque attention, on reconnaîtra bientôt que la variété des lois et des coutumes ne prouve rien contre l'identité et l'universalité de la conscience morale; car les divergences ne portent jamais que sur des actes, c'est-à-dire sur des applications de principes, et non sur les principes mêmes. On peut bien ne pas reconnaître la vertu, mais on ne peut se dispenser de l'estimer dès qu'on l'a reconnue; ainsi l'habitude a pu légitimer aux yeux de certains peuples des usages que notre raison mieux éclairée considère comme odieux , mais elle n'a pu faire que, dans une contrée ou chez une nation quelconque, la bienveillance et la probité considérées en elles -mêmes fussent condamnées comme des vices, tandis que la cruauté et la perfidie seraient honorées comme des vertus. La plupart de ces coutumes qui nous font horreur ont eu pour premier mobile un principe vrai appliqué d'une manière aveugle, comme l'amour de la patrie ou le respect pour les

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dieux. Les expositions des enfants et les victimes humaines immolées au pied des idoles sont plutôt l'exagération que la négation d'un devoir. Les pères à Sparte aimaientils moins leurs fils? Nullement; mais l'intérêt du pays l'emportait à leurs yeux sur celui de leurs familles; et si ce fds tant désiré devait n'être un jour qu'un citoyen inutile, le père en faisait à la patrie le sanglant sacrifice. Ce dévouement est cruel sans doute ; mais est-il permis pour cela d'en méconnaître le vrai principe , et de ne voir dans cet attentat sublime qu'une vulgaire cruauté? Ainsi la loi morale peut être , comme toutes les lois , mal comprise et mal appliquée, mais ses préceptes subsistent toujours au fond de l'âme , et peu de chose suffit pour leur rendre toute leur primitive clarté.

Si l'on réfléchit avec quelque attention sur le système que nous venons d'esquisser dans ses traits les plus généraux, on sera surpris de voir M. de Biran demander à la sympathie, c'est-à-dire à un sentiment relatif et de second ordre, le principe sur lequel il fait reposer une loi absolue, telle que la loi morale. Comment cet observateur assidu de lui-même a-t-il pu fermer les yeux au point de méconnaître la véritable nature de ce fait, à la fois simple et universel, que nous nommons le devoir? Gomment ce philosophe, qui découvre avec tant de profondeur dans le fait primitif intellectuel une résistance organique opposée à une force librement agissante, a-t-il négligé cette autre résistance, d'une nature supérieure à la première, dont l'opposition à la volonté constitue le fait primitif moral? Comment le caractère d'obligation absolue, qui est l'essence même du devoir, lui a-t-il échappé pour venir se fondre dans un sentiment relatif comme la sympathie? Comment enfin M. de Biran peut-il se rencontrer avec Adam Smilh en partant de données philosophiques si différentes? Tou-

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tes ces questions sont plus faciles à poser qu a résoudre. On pourrait cependant en trouver une explication plausible dans l'organisation particulière de notre philosophe : Doué d'un tempérament nerveux, mobile et sensible à l'excès, en même temps que d'une âme délicate et naturellement portée au bien, il devait être plus qu'un autre accessible aux affections douces et sympathiques; mais l'austère sentiment du devoir devait en revanche avoir peu de prise sur une constitution de cette nature. Le devoir est en effet le mobile des âmes fortes, peu soumises aux variations de l'organisme, pouvant dominer leurs impressions et se décider par raison plus que par instinct; telle n'était pas celle de M. de Biran, et ce fait qui nous est démontré, pour ainsi dire, par la lecture du Journal intime, peut servir à expliquer sinon à justifier cette lacune grave de sa philosophie. Faire de la sympathie le principe de la morale , c'est confondre, en effet , le relatif avec l'absolu, c'est faire du devoir un produit de la société , quand nous savons fort bien que la conscience réprouve une foule d'actes comme coupables en eux-mêmes, quoiqu'ils ne nuisent à aucun de nos semblables, et que la société ne les punisse point.

L'homme fût-il seul devant Dieu, il y aurait encore une loi morale et un devoir : cet homme pourrait pécher, et sa conscience le condamnerait comme s'il y avait autour de lui un peuple assemblé pour le reprendre et des tribunaux djessés pour le punir. Tant il est vrai que les notions morales ne dépendent ni des lieux, ni des temps , ni des circonstances, mais seulement de Dieu même qui les a déposées dans nos âmes à l'heure de notre création.

Ce point de vue, à la vérité, ne fut pas le dernier auquel s'arrêta M. de Biran. Le développement de sa pensée philosophique le conduisait à reconnaître la possibilité d'une

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troisième Vie, d'une Vie de l'esprit dans laquelle l'âme humaine s'unit à Dieu par l'amour. A cette hauteur, l'esprit se détache du relatif pour contempler l'absolu, il voit avec Dieu et en Dieu la vérité éternelle, les idées nécessaires; il n'a plus qu'un commerce indirect avec les sens, il jouit enfin de la félicité la plus parfaite. A cette existence sublime doit correspondre une morale appropriée : le devoir relatif doit disparaître avec la sympathie qui en est l'essence ; il doit céder la place à un devoir absolu dont le principe serait l'amour de Dieu, source éternelle de tout bien et de toute perfection.

Les dernières pages de l'écrit sur les Fondements de la morale et de la religion présentent, en effet, les éléments de ce point de vue nouveau qui devait sinon détruire, du moins modifier assez profondément les bases de la précédente théorie. On y trouve l'affirmation d'une loi absolue opposée à tout ce qui est relatif. Mais cette thèse manque de développements, et il reste encore beaucoup d'obscurité sur la vraie naturede cet absolu, fondement d'une nouvelle morale. Est-ce un principe de raison dans le sens de l'école rationaliste? Mais ce principe serait si loin de pouvoir être rattaché aux bases premières de tout le système qu'il sembleraitplulôt les contredire. S'agit-il d'un rapport spécial de l'âme à l'absolu ? Nous serions portés à le croire, mais, en ce cas, ce rapport, pour être bien compris, exigerait de plus amples développements. En l'absence de ces explications, nous sommes donc autorisés à conclure que la théorie propre de M. de Biran est bien celle que nous avons exposée, que pour lui les fondements de l'ordre moral sont tout entiers dans la sympathie , et que le fait primitif du devoir s'est constamment dérobé à ses analyses. Il en résulte une conséquence assez importante , car l'ordre religieux reposant sur les mêmes bases que Tonh-e moral, une omission

MORAT-E ET KEÙGtON.

aussi grave dans lo dernier de ces ordres devait amener dans l'autre une lacune correspondante. Ce point a été suffisamment développé dans V Introduction générale à laquelle nous renvoyons le lecteur. Quant à cette morale absolue dont nous avons reconnu les éléments dans la dernière partie de l'ouvrage qui nous occupe, elle doit être considérée, selon nous, moins comme un système nouveau que comme une tendance nouvelle. C'est un germe que le temps et la réflexion auraient sans doute mûri, mais qui est resté infécond , faute des conditions nécessaires à son développement. Aussi nous bornons-nous à le signaler en terminant comme un nouveau point de vue qui prouve chez son auteur le besoin inaperçu peut-être d'assurer la morale sur un fondement plus solide et plus durable que la sympathie, sans que ce besoin ait donné lieu à aucune théorie complète, à aucune vue bien arrêtée. Peut-être, si la mort ne s'y fût opposée, l'aurait-il conduit à réformer un jour son système d'après des données nouvelles. C'est moins là une supposition que l'expression d'un regret qui sera partagé, nous n'en doutons pas , par tous les amis de la saine philosophie.

Marc DEBRÏT.

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