‹ Œuvres inédites; (volume 2)Chapitre 11 sur 41 · Chapitre xi. Verset 33. Jésus-Christ frémit en · texte numérisé non relu

Chapitre xi. Verset 33. Jésus-Christ frémit en

so?7 esprit et se troubla lui-même. Il est souvent parlé dans l'Évangile de ces troubles du Christ. N'était-ce pas le combat de deux natures? En se liant à une nature sensible, la nature divine pouvait en partager les affections et en éprouver momentanément quelque résistance ou obstacle à sa volonté et à son action toute-puissante. De là le frémissement dans l'esprit, et le ti'ouble momentané que la nature divine ne partageait que pour le régler ou le surmonter.

Chapitre viiî. Verset 19. Si vous me connaissiez^ vous connaîtriez aussi mon père. Sur ces paroles de J.-C, Bossuet fait ce commentaire remarquable comme vérité psychologique: « Ne croyez pas qu'en « vous élevant à la connaissance de mon père je vous « mène à quelque chose qui soit liors de moi ; c'est « en moi qu'on connaît le père et vous l'avez déjà « vu. Quel est ce nouveau mystère? Comment est-ce « qu'on connaît le père en connaissant J.-C. ? » Comment connaît-on Vâme en connaissant ou apercevant le 77wi intérieurement et immédiatement? C'est là tout le mystère et le premier problème de la psycliologie, car la vérité psychologique est la représenta tion de la vérité absolue: ce qui est dans l'homme, image de Dieu, est la représentation de ce qui est en Dieu d'une manière absolue.

On ne peut chercher et trouver ce qui est dans \'âme ou ce qu'est l'àme elle-même autrement que par la conscience ou l'aperception interne de ce qui est dans le moi ou le moi lui-même. En apercevant ce qui est dans le moi, on trouve ce qui est dans l'âme, on conçoit son être et la manière dont les au-

très choses ou les idées de ces choses y sont présentes. En étudiant le moi par l'observation ou l'expérience interne, nous avons donc déjà connu l'âme: l'être pensant, l'absolu, est donné dans le relatif.

Chapitre xiii. Verset 13. Fous m'appelez votre maître et vous avez raison^ car je le suis. Heureux celui qui se sent toujours en présence du maître qui lui parle au dedans, qui sait recueillir toutes ses paroles et obéir à ses commandements ou suivre, sans les détourner, toutes ses inspirations. « Toute ma « connaissance, dit Bossuet (1), ne consiste qu'à me « réveiller, à me rendre attentif aux simples et pures « idées que je trouverai en moi-même dans les lu- « mières de la foi, ou peut-être dans celles de la rai- « son aidée et dirigée par la foi même. »

L'emploi de notre activité bien réglée consisterait en effet à nous tenir éveillés par l'esprit, en faisant taire l'imagination et les sens; en nous faisant taire nous-mêmes pour laisser parler le maître et l'écouter. Mais combien ne faut-il pas être disposé au dedans de nous-mêmes, pour n'avoir qu'à écouter la voix intérieure ou pour que cette voix même y parle, car elle ne parle pas toujours, et à tous les hommes, et dans toutes les dispositions également. Suffit-il de se tenir éveillé pour l'esprit, ne faut-il pas encore que l'esprit agisse ?

Il y a une partie secrète de nous-mêmes où le inoi (le Dieu même qui est en nous) se retire et habite, surveillant de là tout ce qui est dans l'homme ou de

(1) Élévations sur les mystères»

i)E SAINT JEAN. 3Ô7

lui, tout ce qui est produit par la volonté de la chair (^exvoliintate carnis)^ le dominant et le dirigeant. Là seulement est le repos, la paix, la dignité de notre nature, tout ce qu'il y a de vraiment moral. Pour nous maintenir calmes et dignes, tout consiste donc à tenir toujours cette partie intime de nous-mêmes, ce lieu secret ou Dieu habite, à l'abri de toutes les passions, des troubles et des affaires du dehors. « 0 hommes 1 où courez-vous , de distractions en « distractions, de visites en visites, d'affaires en af- « faires? » Tout votre bien, tout votre contentement et votre repos possible est en vous.

Je suis heureux dans la solitude parce que je me sens relever de ce point central de mon être qui domine et se rend présent à tout. Je suis malheureux, dégradé dans le monde et les affaires, parce que ce centre supérieur est envahi , que le désordre et le trouble s'étendent jusqu'à lui ou l'offusquent. Je ne suis plus au-dessus ni à part de toutes les impressions qui viennent m'assaillir, parce que j'existe tout entier hors de mol, que le monde est 7nol ou que le moi est le monde. Cet état singulier tient à une maladie nerveuse qui produit un besoin instinctif d'agitation, de courses au dehors.

Chapitre xiv. Verset 17. L'esprit de vérité que le monde ne peut recevoir. Il y a bien de la différence entre connaître la vérité et avoir l'esprit de vérité, de manière qu'il soit en nous et qu'il y fc^^^se sa demeure.

Quand nous aimons fortement et avec passion une créature, son image est comme empreinte Ilïïs notre

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âme, do manière qu'elle s'y représente sans cesse, qu'elle y vit, s'y meut, pour ainsi dire, et qu'elle est en nous autant que nous-mêmes ou comme nousmêmes. Combien l'amour divin, celui de l'esprit de vérité peut encore mieux remplir notre âme et demeurer en nous quand nous savons l'y établir, quand nous méritons qu'il s'y fixe!

Tout ce discours de J.-C. doit être étudié, et peut être entendu dans le sens de la plus haute psychologie. Si vous m'aviez connu., vous auriez connu mon fière. Celui qui me voit, voit mon père (1). Le père, c'est l'être de l'âme qui ne se manifeste que par le moi. Celui qui réfléchit profondénient sur lui-même, en se distinguant de toutes sensations, a, dans la conscience même du moi, la connaissance certaine de l'âme dont le moi n'est que la manifestation. Celui qui ne réfléchit pas et se confond avec les sensations ne voit pas, ne connaît pas le père, l'être de l'âme que le corps cache et enveloppe, loin de la manifester. C'est là aussi ce que signifie la réponse de J.-C. à Judas (2), où Bossuet a vu le mystère inexplicable de la prédestination. Le monde n'aime pas l'esprit de vérité; il hait la réflexion, la vie intérieure. Cet esprit ne peut donc pas se découvrir au monde, mais seulement aux disciples qui aiment, qui ne vivent pas comme le monde.

(1) Cliap. XIV, versets 7 et 9.

(2) Id., Id. 22 et 23. Judas lui dit : Seigneur, d'où vient que vous vous découvrirez vous-même à nous et non pas au monde? Jésus lui répondit : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon père Faimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.

DE SALNT JEAN.

CHAriTRE XIY. Verset 6. Je suis la vole, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père que par moi. Le viui est la vie, la vérité, la vie. Personne ne vient à reconnaître l'âme immortelle que par lui.

Verset 26. Le Saint-Esprit vous fera ressouvenir de ce que j' aurai dit. Bossuet, clans ses Méditations sur l'Évangile,^iviià\x\i de même le texte latin : suggeret vobis quœcwnque dixero. Je ne crois pas que cette traduction rende la pensée. Le Saint-Esprit ou l'esprit de vie suggérant les paroles de J.-C. doit leur ajouter ce caractère de force vivante qu'elles n'auraient pas sans lui. Il ne s'agit pas d'un simple acte de ressouvenir, qui n'équivaudrait pas à l'audition de la parole même, reçue immédiatement. Bossuet semble vouloir d'abord établir lui-même la distinction que nous faisons; mais il l'abandonne ensuite par préoccupation contre certaines idées mystiques qu'il veut combattre. « Soyons attentifs, dit-il, à « cette école intérieure qui se tient dans le fond du « cœur. Outre les enseignements du debors, il fallait « un maître intérieur qui fît deux cboses : l'une de « nous faire entendre au dedans ce qui nous avait été « enseigné au dehors, l'autre, de nous en faire sou- « venir et d'empêcber qu'il nous écliappàt jamais. »

Je ne crois pas que ce soit là deux cboses différentes; mais l'une est la suite de l'autre: si FenscMgnement intérieur a été donné par J.-C. en même temps que l'extérieur, si ses paroles ont été suggérées à l'âme de cliacun de ses disciples en même te!U[)s qu'ils les entendaient, ils devi'ont s'en lessouvcnir d'(Mix-mêmc's par la seule liaison naturelles des facul-

tés de riiomme. Il ne faut pas un secours supérieur pour se souvenir de toutes les choses qui ont frappé vivement le cœur et l'esprit. Mais si le cœur n'était pas disposé à recevoir la parole alors qu'elle a frappé le sens pour la première fois, ou même qu'elle a été entendue par l'esprit, il sera vrai de dire que celui qui parvient à la suggérer au cœur la lui fait entendre d'une tout autre manière , dans un sens bien plus élevé, qui influe sur tous les actes, sur tout l'ensemble de la vie, qui transforme en hommes tout nouveaux ceux en qui une telle suggestion ou inspiration a lieu.

Sans doute, ce sont les mêmes choses qui sont enseignées par J.-G. et par le Saint-Esprit; mais il suffît que l'un enseigne au dehors et l'autre au dedans pour que ce soient réellement deux maîtres. Le moment n'était pas venu pour les disciples d'être frappés intérieurement des paroles de J.-C, de les entendre par le cœur. Ce n'était pas la faute du maître, mais celle de la nature qui exige une préparation, une éducation. La troisième vie, la vie du cœur ou de l'amour, ne pouvait se développer qu'après la deuxième, ou la vie des sens et de l'entendement de l'homme.

Il ne s'agît pas seulement d'entendre la vérité, mais de la tenir toujours présente à notre espi'it par l'attachement qu'elle nous inspire. L'esprit n'enseigne pas tant la science que l'amour, et c'est par lui véritablement que nous sonnnes enseignés de Dieu. « C'est l'amour, ditFénelon (1j,qui fait naître au fond

(i) E^ntrUiciii affccii[s.

« de l'âme les vérités que la parole sensible de J.-C. « n'avait exposées qu'aux yeux de l'esprit ; on goûte, « on se nourrit, on se fait une même chose avec la « vérité. Ce n'est plus elle qu'on voit comme une « chose hors de soi, c'est elle qui devient nous-mêmes « et que nous nous sentons intimement comme l'âme « se sent elle-même. »

Chapitre xv. Verset 7. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous , vous pourrez tout; sans cela vous ne pourrez rien (î). Demeurer en J.-C. c'est se transporter en lui en esprit, de manière à anéantir cet esprit, ce moi propre, et c'est alors que la parole (le verbe vivant habite en nous , que nous agissons, nous existons sous sa seule influence. C'est le caractère de cette vie supérieure d'amour qui nous fait demeurer dans l'être aimé, en nous identifiant à lui, au lieu de prétendre l'attirer, le fixer en nous, de manière à l'assimiler, à l'identifier avec notre propre nature.

« La parole de Dieu entre dans les plus secrets « replis de l'âme et de l'esprit, séparant l'homme « animal de l'homme spirituel, et discernant ce qui « vient de l'un et de l'autre (3). » C'est là aussi le but de l'analyse psychologique, entreprise avec les seules forces de la raison appuyée sur l'observation intérieure. Mais que peut-on sans le secours de Tes-

(1) Les propres paroles de rÉcrilure sont ; « Si vous demeurez « en moi et que mes paroles demeurent en vous, vousdcmandej ez « tout ce que vous voudrez, et il vous sera accordé. »

(2) Bossue l.

NOTES SUn L'ÉVANGILE

prit qui juge tout d'un point de vue élevé? Ce qui manque aux esprits les plus actifs, les plus pénétrants, c'est de se fixer à ces vérités qui font la destinée et la vie de l'aoîe. On va d'une idée à l'autre suivant la pente d'un esprit inconstant et mobile, qui revêt successivement les modifications les plus opposées, îl n'y a que l'esprit de Dieu qui soit fixe quand il demeure en nous; lui seul peut nous donner un point d'appui de quelque côté que souffle le vent de l'instabilité, nous maintenir les mêmes. « Soyons « donc recueillis et intérieurs puisque c'est au de- « dans que nous parle l'esprit. Homme, où cours-tu « d'affaires en affaires, de visites en visites, de trouble « en trouble ? Tu te fuis toi-même, tu fuis l'esprit. »

Chapitre xtv. Verset 30. Le prince du monde va veiiir (jUGiqu'il liait rien en moi qui lui appartienne, Jésus-Christ seul pouvait le dire; quel homme vit assez de la vie de l'esprit pour que le prince du monde n'ait rien en lui qui lui appartienne?

Chapitre xvn. Verset 11. Je ne suis plus dans le inonde^ mais pour eux ils sont encore dans le monde, dit Jésus-Christ en parlant de ses disciples, et il prie pour eux et ne prie pas pour le momie (verset 9). Le monde, c'est l'orgueil de la vie et la concupiscence; c'est l'esprit de l'homme abandonné à lui-même, absorbé dans sa chair et méconnaissant Dieu et luimême. Les disciples étaient des honiuîes élevés vers Dieu, dignes de recevoir son esprit, mais qui n'avaient pas encore dépouillé entièrement la vie de la chair (la deuxième vie). C'était pour eux que priait le mediaieu , coiuiiie pour to js les hoinmes (jui, étant dans

la deuxième vie, aspirent à la troisième, qui sont dans le monde et le haïssent, qui sentent des passions, mais n'y consentent point et détestent le péché qu'ils ont le malheur de commettre.

Jésus-Christ, le Verhe incarné, était l'esprit de Dieu même sous une enveloppe mortelle. En se communiquant aux hommes, en se rendant leur médiateur, J.-C. a séparé du monde ceux qui ont reçu son esprit. Il dit aussi (1) : « J'ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés en les séparant du monde. »

(1) Chap. XVII, verset 6.

Si

NOUVELLES KOTES SUR I;ÉVâNGILE de saint JEAN,

Par MAINE DE BÏRAN.

Les trois vies sont exprimées dans les paroles de l'Evangile de saint Jean. Comme Jésus-Christ, le Verbe incarné médiateur, manifeste le Père, l'esprit en soi, la cause première de tout ce qui est, de même saint Jean, le précurseur, annonce l'intelligence, le Verbe, mais il n'est pas le Verbe. Le moi, le Verbe incarné (ou entièrement uni au corps, à la chair), manifeste l'âme comme il est manifesté, annoncé, par les signes corporels empreints dans l'organisation humaine. L'analogie me semble parAûte.

Versets 1 et 2. ^f-i commencement c'est-à-dire avant sa manifestation, l'esprit de l'homme était en Dieu {apLui Deam), tout retiré en Dieu qui est sa source ; l'âme humaine, non-seulement ne se manifestait pas, mais même n'existait pas. Dieu crée cette substance et lui communique le premier souffle de son esprit. Ce souffle de l'esprit divin n'est point inhérent à la substance de l'âme ; ce n'est pas son attribut essentiel, mais une communication, une émanation de la lumière. C'est ainsi que certains ob-

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