‹ Œuvres inédites; (volume 2)Chapitre 8 sur 41 · CHAPITRE I, VERSETS 1 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE I, VERSETS 1 A

Par Charles LOYSON.

Prenons d'abord ce que l'Apôtre dit de Dieu comme une pure description psychologique, et cherchons en nous-mêmes les faits qu'il décrit.

Verset \ . Ju commencement était le Verbe. — Dans le premier comme dans le plus profond exercice que l'homme puisse faire de ses facultés, lorsqu'il se retire du dehors et se renferme en lui-même, se met vis-à-vis de lui-même et s'interroge ou s'écoute lui-même, il trouve le sentiment de son existence ou plutôt de son activité, car pour lui être^ c'est agir. Ce sentiment double ou plutôt un, qui semble commencer dans un autre monde pour finir dans celui-ci, est une sorte de parole, un battement de la vie, signe de l'inteHigence , c'est le verbe, le mot par excellence \fagis, plutôt que je suis, ou l'un enveloppé dans l'autre. (Origine du langage. — Rapport du signe à la chose signifiée — Verbe en grammaire, — pronom de la première personne.) Voilà

donc la première chose que nous éprouvions : ce qui était au commencement, le Verbe.

Et le Verbe était avec Dieu. — En même temps que nous sentons cette manifestation de notre vie, de notre activité, nous concevons quelque chose de substantiel et de permanent, dont cette manifestation n'est qu'une production ou image, limitée par la durée. Cette substance, c'est Dieu le père, dans le mystère de l'Apôtre; ce sera l'âme dans la description de l'homme; le Verbe, le moi est avec, chez l'âme, apud Deum.

Et le Verbe était Dieu. — Le moi n'est pas seulement une action de l'âme, il en est une action (1) , une production, son image, comme je l'ai dit, et sous ce point de vue, le moi est rigoureusement l'âme : et le Verbe était Dieu,

2. // était au commencement avec Dieu. — Nous ne pouvons pas concevoir une âme dont la nature ne soit pas de se sentir, de s'exprimer en elle-même par un moi. Ce moi est donc au commencement avec l'âme, son contemporain, quoique son fils.

3. Toutes choses ont été faites par lui et rien de ce qui a été fait na été fait sans lui. — Ces paroles, dans un sens théologique, contiennent le mystère sublime de la création ; dans un sens naturel , elles s'appliquent parfaitement à l'homme. Que faisonsnous? Prenons-y bien garde 1 rien autre chose que des arrangements, des dispositions ; cela est vrai au

(1) U y a visiblement ici une faute de rédaction, mais la correction à faire n'est pas assez évidente pour que l'éditeur en prenne la responsabilité.

sens intellectuel, moral et physique; les choses préexistent et nous sont données. Mais qu'est-ce donc que ces arrangements? l'œuvre de l'intelligence qui n'a conscience d'elle-même que dans le moi. Le manœuvre qui exécute machinalement, agit d'après les plans d'un autre moi. Tout se fait par le moi et rien ne se fait sans lui. L'évangéliste a ajouté : « de ce qui se fait, » aussi admirable par la précision que par la sublimité.

4. En lui était la vie. — Ceci n'a pas besoin d'explication. Nous sentons que la vie et le moi se confondent. Admirons cependant l'exactitude du philosophe : la vie est dans le moi et non le moi dans la vie. Le moi est plus ample : nous nous sentons vivants, mais nous sentons autre chose; l'évangéliste ajoute donc :

Et la vie était la lumière des hommes. — Un moment d'attention sur notre conduite habituelle! Lorsque nous agissons, soit d'après des besoins aveugles, des instincts irréfléchis, des préjugés reçus sans examen, lorsque nous abandonnons la partie de notre vie à la matière, au temps, à l'habitude, lorsque nous prononçons les paroles que nous avons été accoutumés à répéter dès notre enfance, et qui, avec leur vague et leur indétermination, font tout le commerce de la vie, nous agissons à la lettre et nous parlons sans lumière, sans savoir ce que nous faisons, ce que nous disons. Ce n'est pas nous qui agissons, qui parlons; le moi n'est pas là : nous nous prêtons à un autre moi passé, étranger. Mais lorsque nous ramenons chaque action , chaque parole en

nous-mêmes, elles puisent leur force^, leur vertu, leur fécondité à cette source; elles s'éclairent à ce flambeau; le moi est le premier mot dont tous les autres ne sont que des dérivés; il en est la clef et on ne peut les entendre que par lui, et la vie était la lumière des hommes.

5. Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise. — Notre vie, la plupart du temps, et la vie tout entière d'une grande partie des hommes est telle que je viens de le dire, livrée aux circonstances, aux besoins, aux sensations, aux préjugés, c'est-à-dire aux ténèbres (ceci n'est point une métaphore). Cependant les hommes ont le nioi^ et le moi luit en eux, car il ne peut être sans luire; mais il luit enveloppé, caché; il luit dans les ténèbres. Ce n'est que par un effort que quelques hommes pénètrent jusqu'à cette lueur qui est en euxmêmes, et aucun ne peut la contempler constamment, et il ne peut la contempler qu'en dissipant tout le reste, car tout le reste est ténèbres et par conséquent obstacles, et les ténèbres ne comprennent point la lumière. D'où vient ? sont-ce deux natures? Mais pourquoi ne vivons-nous pas sans effort dans la principale, la plus parfaite, la plus nôtre? Quelle a été dans l'origine la cause de ce désordre évident ? Comment les ténèbres ont-elles prévalu sur la lumière? Naturellement nous l'ignorons, mais nous le voyons; c'est un fait indubitable; Dieu a voulu y remédier d'abord.

6 et 7. // y eut un homme envoyé de Dieu gui s'appelait Jean ; il vint pour servir de témoin, pour

rendre témoignage à la lumière. — Voici le but du cliristianisme, rappeler les hommes à la vie intérieure, à la vie de lumière, à la vie du mol, bien entendu.

Afin que tous crussent par lui. — Le moi ne nous donne pas toute et pleine évidence sur toutes choses, mais nous y trouvons la nécessité de croire.

8. // n'était pas la lumière, mais il vint rendre témoignage à celai qui était la vraie lumière. — Jean n'était qu'un sage envoyé de Dieu, qui savait vivre dans la partie la plus parfaite de sa nature; mais enfin, il n'était comme les autres qu'un composé de lumière et de ténèbres, et tout ce qu'il avait de plus qu'eux, c'était de trouver dans la partie lumineuse de quoi rendre témoignage à celui qui était la lumière.

9. Celui-là était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. — C'est ici le mystère. L'homme n'est qu'une faible image de la Divinité, image à la lettre, c'est-à-dire que ce qui se trouve imparfaitement dans l'homme se retrouve pleinement, substantiellement en Dieu. Le Verbe, le moi humain est l'image d'un verbe, d'un mt?/ divin qui est la manifestation de la vie ou de l'activité divine, en qui Dieu se sent et se conçoit comme essence ; moi engendré, fils coéternel qui est en Dieu dès le commencement, par qui Dieu a tout fait; parole intérieure par laquelle Dieu se dit éternellement : je suis et je produis; et le disant, le fait, et se substantialise et se personnifie en cette émanation de lui-même, vie de Dieu dans cette parole substantielle et lumière d;!ns

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cette vie, c'est-à-dire intelligence suprême. Tel est celui à qui Jean rendait témoignage et qui était la vraie lumière (attention à ce mot vraie], la lumière dont la nôtre n'est qu'une image, même dans sa perfection, lumière qui doit rallumer la nôtre ou plutôt la faire luire^de manière à dissiper les ténèbres qui l'enveloppaient. Chaque homme qui vient dans le monde apporte sa lumière, mais elle n'est que l'image et la production de la lumière vraie, éternelle et créatrice.

10. // était dans le monde; par sa toute présence, par la lumière naturelle du Verbe humain.

Et le monde a été fait par lui. — Platon dit aussi que c'est par son intelligence que Dieu produit. Au reste il est évident que c'est l'action de Dieu qui a tout produit, et le Verbe est comme nous l'avons vu, cette action substantielle, éternelle, et le manifestant lui-même à lui-même comme étant, et comme cause.

Et le monde ne l'a point connu. — Parce que les hommes vivant dans leurs ténèbres ne sont point descendus en eux-mêmes, dans ce sanctuaire où luit leur lumière, qui seule pouvait les rendre capables d'envisager la lumière vraie.

11. // est venu chez soi et les siens ne l'ont point reçu. — //, le Verbe, fils de Dieu, l'intelligence essentielle, première et unique, est venu, s'est manifesté en personne daiis le monde des formes et des phénomènes. Qu'y a-t-il là de surprenant? cliez soi, au milieu des hommes qui ont aussi leur verbe, image et émanation du verbe divin; et les siens ^ ces

mêmes hommes ne l'ont point reçu parce qu'ils sont restés dans la vie extérieure et ne l'ont point cherché en eux.

12. Mais il a donné à tous ceux qui [ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu, — Ce n'est point ici une métaphore. Ceux qui ont reçu le verbe divin et par lui retrouvé la possession et la vie du verbe humain, sont véritablement enfants de Dieu, non avec la même plénitude, mais de la même manière que le vrai verbe.

A ceux qui croient en son nom. — Mais pour cela il ne suffit pas de le retrouver à demi dans son intelligence, il faut le retrouver aussi dans la foi.

\ 3. Qui ne sont point nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme^ mais de Dieu même. — Celui qui vit de la vie extérieure vit en tant que né du sang, de la volonté de la chair, suivant l'expression admirable de l'Apôtre, en un mot de la volonté de l'homme, parce que toutes ses actions sont le résultat de facultés dont c'est là l'origine ; ils sont donc à la lettre nés du sang, etc. Mais dès le moment où un homme se retrouve et qu'il commence à vivre dans la vie du moi, il vit en tant que né de la volonté de Dieu. Je ne sais si je parle clairement, mais'il me semble qu'il y a à peine ici le moindre mystère.

14. Et le Verbe a été fait chair. — Qu'est-ce que la chair? qu'en savons-nous? Nous savons notre moi, mais la chair n'est pas le moi; nous concevons seulement qu'il y a entre eux des rapports. Eh bieni le moi' àWm a consenti à se mettre dans le même rap-

port, à affecter la même forme, à unir sa nature à une autre nature, et à venir parmi nous dans les conditions de temps, d'espace, de sensibilité qui forment ce monde réel ou phénoménique.

Et il a habité parmi nous. — Sa nature corporelle et sensible a été comme la nôtre soumise aux mêmes lois. Sa nature divine, intellectuelle et morale a communiqué avec la nôtre. C'est en ce sens que l'Évangile ajoute :

Et nous avons vu sa gloire, sa gloire telle que le Fils unique devait la recevoir du Père,- Quelle est cette gloire? C'est la manifestation de l'intelligence suprême; l'Apôtre l'explique lui-même.

Plein de grâce et de vérité. — Plein de vérité, puisqu'il est la manifestation de l'être. Plein de grâce; ce mot paraît ici pour la première fois. La grâce, c'est l'amour, l'affection , le principe de l'action. L'intelligence ne suffit pas.

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