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OEUVRES DE M. DE BIRAN
abordant la vérité religieuse, il y a retrouvé les vues sur la nature de l'homme qui découlent de cette vérité, l'étude de la lente élaboration de ses doctrines permet d'affirmer, je le crois, que l'idée des trois vies sous sa forme expresse a été le produit spontané de sa pensée. Il ne l'a pas reçue de seconde main; il l'a puisée à la source, et a reproduit saint Augustin et saint Bonaventure, sans le savoir, de même que Descartes a donné pour sien, sans qu'il soit permis de l'accuser de plagiat, un argument déposé depuis des siècles dans les pages de saint Anselme. Il importe beaucoup moins du reste de discuter ici une question de propriété intellectuelle, que de se rendre compte de la nature de la troisième vie telle que M. de Biran la comprenait.
Le fatum des penchants nés de la machine organisée caractérise la vie animale. La vie humaine résulte de l'apparition de l'intelligence et de la volonté; l'effort préside à tous ses phénomènes et en constitue l'essence. Ce qui préside à tous les phénomènes de la vie de Tesprit, c'est Funion de l'âme avec Dieu, source de la paix et du bonheur ; ce qui en constitue l'essence, c'est l'amour. L'amour divin est l'abandon de soi à l'être par lequel et pour lequel nous sommes faits, à l'être dans lequel réside la plénitude de toute perfection. C'est l'acte suprême de l'âme qui renonce à l'orgueil de sa possession propre, et, entrant dans l'harmonie universelle dont l'égoïsme la séparait, se donne à Dieu comme au principe de son existence, et trouve en Dieu un
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ordre nouveau d'affections. « 11 faut que Dieu soit « mis à la place que le moi n'a pas eu honte d'usur- « per. Après Dieu, tous les objets de nos affections « raisonnables doivent être aimés, non pour nous « mais pour eux-mêmes et comme ouvrages de « Dieu. »
L'amour est donc un renoncement ; mais un renoncement merveilleusement profitable; l'âme qui aime Dieu se donne, mais elle abandonne tout pour tout retrouver au centuple, car l'union avec la source de tout bien nous met en possession de la plénitude de la joie, dont les recherches de l'égoïsme ne poursuivent jamais que la trompeuse apparence. « Dès « que nous sommes disposés invariablement à sacri- « fier notre volonté propre, en faisant abnégation « complète de nous-mêmes, dès lors notre âme est « en repos et l'amour est le bien de la vie. »
Tel est le but de l'homme; et ce but nous est assigné par notre nature même. Quand l'âme s'élève à la vie supérieure, elle n'arrive pas à quelque chose d'extérieur, d'étranger à sa constitution primitive ; elle y trouve l'épanouissement d'un principe qui, semblable au feu couvant sous la cendre, était voilé sans être détruit. « Le germe de la vie de l'esprit « existe toujours au fond de l'âme, où il a été déposé « par l'auteur de la nature. » Nous avons besoin de Dieu ; il est au fond de notre être une partie divine qui ne saurait se satisfaire dans l'instabilité des choses présentes, et tend toujours par nature à se rejoindre à son premier principe. Mais l'homme extérieur avec ses convoitises, les distractions de la vie.
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Tesclavage des sens, voilent la lumière intérieure, et font taire la voix secrète qui nous rappelle à notre destination.
Cet état n'est pas primitif puisqu'il est un désordre, et que tout ce qui est primitif remonte à Dieu dont nul désordre ne saurait procéder. La chute de l'espèce humaine nous a ainsi enlacés dans les liens d'une vie inférieure, de telle sorte que l'idéal s'éteint en nous, et que lorsqu'il brille à nos regards comme une lueur fugitive, la force nous fait défaut, et nous désespérons de l'atteindre. Mais cet idéal obscurci, Jésus-Christ l'a montré au monde dans toute la splendeur de son premier éclat; mais cette force qui nous manque, Jésus-Christ la promet et l'accorde à ceux qui ont foi en sa promesse. La vie de l'esprit, déposée à l'origine dans l'âme humaine et détruite par le péché, resplendit de nouveau dans l'économie de la grâce qui est une économie de restauration.
L'union de l'âme avec Dieu s'opère au moyen d'une faculté, ou plutôt d'une réceptivité supérieure, qui est le fait le plus élevé de l'existence. Le développement de la force personnelle qui constitue la vie humaine s'accomplit donc entre deux états passifs, Tun dont elle doit sortir par son effort : la sensibilité animale ; l'autre où elle doit parvenir : la vie en Dieu. « L'homme est intermédiaire entre Dieu et « la nature. Il tient à Dieu par son esprit, et à la « nature par ses sens. II peut s'identifier avec celle-ci « et y absorber son moi, sa personnalité, sa liberté, «en s'abandonnant à tous les appétits, à toutes « les impulsions de la chair. Il peut aussi, jusqu'à
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« un certain point, s'identifier avec Dieu, en absor- « bant son moi par l'exercice d'une faculté supé- « rieure. Il résulte de là, que le dernier degré d'a- « baissement, comme le plus haut point d'élévation, « peuvent également se lier à deux états de l'âme, « où elle perd également sa personnalité; mais dans « l'un, c'est pour se perdre en Dieu; dans l'autre, « c'est pour s'anéantir dans la créature. »
Telles sont les vues générales de M. de Biran sur la vie de l'esprit. Si l'on s'arrêtait aux dernières paroles que je viens de citer, on serait conduit à penser que ce philosophe, après avoir si hautement proclamé, contre l'école de Condillac, les droits de la personnalité humaine, a sacrifié cette personnalité aux extases du quiétisme. Mais on n'a pas le droit de prendre au pied de la lettre les termes d'ébauches renfermant le premier jet de la pensée d'un écrivain. La plus simple équité demande qu'on les interprète, en les rapprochant des autres déclarations qui peuvent en éclairer le sens. Or, M. de Biran ne renie point sa doctrine antérieure. Pour que l'homme renonce à lui-même et s'abandonne à l'infiuence de l'esprit de Dieu, il faut d'abord que l'homme soit, et il n'est que par l'activité libre. « Pour faire abnéga- « tion du tnoi, il faut d'abord qu'il y ait un moi. » Puis la volonté, l'effort, la liberté ne sont ni des illusions, ni des puissances trompeuses. Tout au contraire, la seconde vie a pour mission de préparer la troisième. Agir, méditer, prier^ sont des actes de l'âme; et ces actes sont le chemin pour aller à Dieu. Il faut que l'efPort lève les obstacles qui retiennent
OEUVRES DE M. DE BIRAN
l'âme captive dans les sens, et laisse se manifester son affinité naturelle avec le créateur. 11 ne faut pas attendre Dieu passivement, il faut le chercher, il faut marcher à sa rencontre. Les Stoïciens se trompent sans doute lorsqu'ils croient pouvoir atteindre par leur propre force la sagesse et le bonheur; ils demeurent dans les illusions de l'orgueil. Mais le quiétisme aussi a ses illusions; il se trompe lorsqu'il méconnaît la force propre que le créateur a donnée à sa créature, lorsqu'il ne tend à rien moins qu'à nier la réalité de l'âme et du moi. « L'acte de soumission « du moi à la voix intérieure, ou à l'opération de l'es- « prit supérieur est un acte libre. Le moine s'anéan- « tit pas pour cela; et, quand il s'absorbe dans l'en- « thousiasme, il n'y a plus rien de libre, plus rien de « moral. »
Ces déclarations réduisent, à leur juste valeur, les expressions échappées à M. de Biran, dans une rédaction qu'il n'a jamais revue, et ne permettent pas de le confondre avec les partisans de l'extase mystique. Il lui a manqué le temps de s'expliquer à loisir, et même de s'entendre toujours bien avec lui-même. Des notes jetéesen passant, des indications rapides déposées sur des feuilles volantes, prouvent que son œuvre, revue et terminée, n'eût pas laissé de place à certaines difficultés qui, dans l'état actuel des choses, peuvent s'offrir à Tesprit du lecteur.
On peut se demander, par exemple, comment il entend précisément le rapport de la vie de la volonté et de la vie supérieure de l'amour. A prendre le plus
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grand nombre de ses déclarations, il semble qu'il considère ces deux vies comme successives dans le temps. La seconde vie prépare la troisième ; l'âme triomphe des penchants inférieurs, puis, ce triomphe accompli, elle s'abandonne à l'action de l'esprit de Dieu, et, de la période de la lutte, elle passe à la période de la joie et du repos. D'un autre côté, dans sa polémique contre les Stoïciens, M. de Biran insiste sur ce que l'homme est impuissant à atteindre la troisième vie par ses seuls efforts. Il y a ici un manque d'unité dans la pensée. Si la grâce est nécessaire à l'homme pour qu'il puisse triompher des penchants, les éléments de la vie supérieure coexistent avec ceux de la période de lutte; l'union de l'âme avec Dieu et ses efforts pour dompter la nature animale sont des faits contemporains et non pas seulement successifs. Le philosophe voit la difficulté, et en indique la solution. « ta question, » dit-iU dans une note isolée, « est de savoir si la troisième vie ne peut pas « coexister avec la seconde, comme la seconde avec « la première. C'est ce que je crois possible, en tant « qu'on fait servir dans la pratique les facultés de « la seconde vie à préparer la troisième. »
Cette pensée, enrichie de ses conséquences, suffisait à dissiper les nuages qui enveloppent, en quelques endroits, la pensée de M. de Biran touchant les rapports des deux vies supérieures et la nature propre de la vie de l'esprit. En effet, reconnaître la simultanéité dans le temps de l'effort humain et de la grâce divine, ce n'est pas seulement faire la part de l'action divine dans la lutte
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de l'âme contre les penchants, c'est, du même coup, tarir dans leur source les erreurs du quiétisme. L'analogie dont use M. de Biran le met bien sur cette voie. Il compare la coexistence de la troisième vie avec la seconde, à celle de la seconde avec la première. Or, il résultait de ses analyses que le déploiement le plus énergique de la force personnelle ne détruit pas la vie animale ; que l'état normal n'est pas celui où cette vie inférieure serait supprimée, mais celui où elle serait domptée, et mise sous le joug de la volonté dont elle deviendrait l'instrument. De même, l'état normal dans un degré supérieur ne doit pas être celui où la force personnelle serait anéantie, mais celui où cette force, renonçant à se donner elle-même des lois, se soumettrait entièrement à la volonté divine. Ainsi, de même que la vie animale réduite au rang d'instrument subsiste dans la vie humaine la plus développée, de même, la vie humaine, devenue par l'amour, l'organe libre et l'instrument volontaire de la puissance suprême, doit subsister dans le degré le plus élevé de l'union de l'àme avec Dieu.
Ces pensées sont en germe dans l'œuvre de M. de Biran ; elles n'y sont pas développées et indiquées d'une manière assez précise. Dans l'état incomplet où se trouvait sa théorie, il a trop cédé parfois à l'influence exclusive des clartés nouvelles qui lui étaient apparues. Ébloui de l'éclat de cette lumière, le temps lui a manqué pour que son regard intérieur, remis de cette première impression, pût s'orienter complètement dans le monde qui venait de s'ouvrir devant
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
lui. Il incline donc quelquefois à confondre la disposition de la créature à tout rapporter à ellemême, ce moi haïssable dont parle Pascal, avec la personnalité ou le moi métaphysique. Il ne voit pas, ou ne dit pas assez clairement, que, dans l'union la plus intime de l'âme avec Dieu, la volonté loin d'être détruite trouve, au contraire, la plénitude de la liberté. L'amour n'étant que la disposition de la volonté qui se donne librement, là où il n'y aurait plus de volonté, il n'y aurait plus d'amour. La conception d'un état d'extase au sens propre de ce terme, loin de nous représenter un degré supérieur de développement rabaisse, au contraire, les créatures libres et raisonnables au rang des choses inanimées qui accomplissent, mais sans le savoir, les décrets de la sagesse éternelle.
L'antique Orient a légué à nos philosophies et à nos religions ces vues incessamment renouvelées par le panthéisme ; mais la vérité chrétienne a d'autres conséquences. Dans ce domaine, les idées morales de Tobéissance et de la révolte remplacent les conceptions métaphysiques de l'être et du néant. L'humilité n'est pas le sentiment de n'être rien, mais d'être une puissance libre et réelle, révoltée contre sa loi. La restauration n'a pas pour but l'état d'une âme qui perd conscience de soi, mais l'état d'une âme qui, dans la plénitude de la vie, ne veut plus que l'accomplissement des plans de l'amour infini. La grâce n'est pas une extase qui abîme la personnalité, mais une force qui relève la volonté défaillante, la grandit, la libère, la fait triomphante; desorteque,
CLXXXVi OEUVRES DE M. DE BIRAN.
dans un concours mystérieux, plus Dieu opère et plus l'homme est fort en lui-même; car l'œuvre de Dieu est précisément de rétablir dans la créature les forces primitives altérées par la chute. La prière de l'âme chrétienne n'est pas d'être détruite, mais d'être fortifiée.
Une vue plus distincte de ces vérités, souvent méconnues par les philosophes chrétiens eux-mêmes, aurait épargné à M. de Biran bien des incertitudes, et ne lui aurait pas permis d'établir, comme il lui arrive de le faire momentanément, entre la grâce et la liberté, une opposition qui l'embarrasse.
Il est un autre point sur lequel ses expositions ne jettent pas une pleine lumière ; je veux parler de l'influence de la troisième vie sur l'ordre de la connaissance. L'homme est un, et toutes ses puissances, enchaînées dans une étroite harmonie, s'abaissent et s'élèvent en même temps. Si la domination de la vie animale obscurcit l'intelligence en troublant les sources de la pensée, il est naturel d'admettre que l'union de l'âme avec Dieu doit éclairer l'esprit, et le mettre en rapport avec la vérité comme avec le bonheur. D'un autre côté, cette thèse mise en présence des faits se trouve toute hérissée de difficultés, et soulève des objections sérieuses. Elle réclame donc un examen approfondi ; et, dans la voie où était engagé M. de Biran, il était impossible que la question ne se posât pas. Il a vu le problème, en effet, et se disposait à en poursuivre l'étude. Après avoir approuvé ce mot de Pascal : « On n'entre « dans la vérité que par la charité, » il ajoute :
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLXXXVii
« Ce sont les œuvres qui font naître l'amour, et « l'amour produit les croyances. » Dans les derniers temps de sa vie, il trace les lignes suivantes : « La troisième vie, qui a l'amour pour principe, « n'admet-elle pas aussi un ordre supérieur de «connaissances intuitives ? N'y a-t-il pas, dans cet « ordre élevé, une faculté qui correspond à la con-
« ception, une autre à la mémoire Il faut y
« penser avant de décider. » Il y pensa peut-être ; la mort ne lui laissa pas le temps de nous faire connaître sa décision.
On doit regretter sans doute que M. de Biran n'ait pu exposer avec l'ampleur convenable, compléter, rectifier sur quelques points, sa doctrine de la troisième vie. Ce regret ne doit pas toutefois dépasser certaines bornes. Ses déclarations sont assez nombreuses et assez explicites pour que nous soyons en pleine possession de sa pensée, au sujet du problème capital que soulève l'étude de la nature humaine. Ce problème, dont la solution emporte celle des plus hautes questions de la métaphysique, est celui de notre destination. La théorie de la destinanation de l'homme suppose nécessairement une vue précise des éléments de sa nature, et une doctrine relative à ses rapports avec l'univers, en sorte qu'un système entier est toujours implicitement contenu (dans l'affirmation qui porte sur ce point unique. Or, à cet égard, les affirmations de M. de Biran sont en pleine lumière.
Le désir permanent de répondre à cette question: Quel est le but légitime de notre existence? a tou-
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jours été le mobile conscient ou secret de ses travaux, et forme l'unité de son développement. Sensualisle, il voit la fin de Thomme dans l'équilibre des fonctions vitales et la jouissance calme de la vie. Philosophe de la volonté, il la voit dans le triomphe de la force libre se possédant elle-même. Chrétien enfin, il la voit dans la soumission parfaite de l'âme à Dieu. Serait-il nécessaire de faire ressortir l'importance de cette pensée dernière, soit en elle-même, soit en vue des discussions philosophiques et religieuses de notre temps? Sans nous arrêter au matérialisme, que nous voyons pourtant relever son drapeau déchiré, qu'est-ce qui divise les esprits qui croient à la raison, à la liberté, au devoir? Quelle est la question qui, au sein d'une dissémination apparente, réunit toutefois en deux camps, ou groupe en deux familles, toutes les intelligences? Celle-ci assurément : L'homme est-il fait pour ne relever que de soi, ou pour dépendre d'une puissance supérieure ? Sa fin légitime est-elle en lui , ou hors de lui? La question s'étend à tout, à l'ordre intellectuel comme à l'ordre moral. Ce problème fondamental , ici clairement aperçu , là voilé aux yeux mêmes de ceux qui l'agitent, remplit les débats des philosophes et des théologiens. Sa solution est indissolublement liée à celle du problème général des existences : c'est ce qu'un peu de réflexion suffît à faire entendre. L'indépendance absolue ne saurait appartenir qu'à l'être qui porte en soi la loi et le terme de son développement, parce qu'il porte en soi le principe même de son être. Si la fin
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légitime de l'homme est raffranchissement absolu et la souveraine possession de soi, il faut que l'homme ait la vie par lui-même, qu'il soit la manifestation, la conscience de Dieu, ainsi que l'entendent les panthéistes. Mais si l'homme est, non la manifestation mais la créature de Dieu, ainsi que le croient les chrétiens; si Dieu, source unique de l'être, principe immanent de l'homme et du monde, existe pourtant en dehors du monde et de l'homme, dans la plénitude de son être et de sa liberté, il est évident que dans son existence absolue et sa personnalité infinie, il demeure la loi suprême, la seule fin légitime, le souverain de l'homme. Dès lors, le dernier terme de notre progrès n'est pas l'affranchissement, mais l'obéissance, l'obéissance à un principe qui est en nous, puisque nous ne subsistons que par lui, mais qui est hors de nous, comme l'Être infini, dont l'univers n'épuise, ni n'absorbe la puissance éternelle. Si nous sommes appelés à nous afiranchir des liens d'une nature inférieure, si nous sommes appelés à devenir libres, c'est que c'est là le moyen unique, la condition même de l'obéissance. L'être inerte peut agir en conformité de lois dont il n'a pas conscience : obéir est le privilège de la liberté.
M. de Biran devait arriver à ces conséquences, dès que l'idée du vrai Dieu prenait place dans sa doctrine; il y arrive en effet. La philosophie de V Essai lui ouvrait l'accès à une autre voie. 11 lui était facile, en partant de ses prémisses, de se faire I apotre de l'indépendance absolue, le philosophe de la pure li-
ŒUVRES DE M. DE BIRAN
berté; ni les appuis, ni les encouragements ne lui auraient manqué. Mais il marcha jusqu'au bout dans la vérité, telle qu'elle se manifestait à lui. Il fit à Dieu sa place tout entière. Voilà la grandeur de sa pensée ; voici maintenant son insuffisance.
Le Dieu que cherche M. de Biran est le Dieu des chrétiens; il le sait; ce n'est pas sans avoir mûrement pesé le pour et le contre qu'il a préféré Jésus- Christ à Zénon. Mais sa conception du christianisme présente deux lacunes essentielles.
La pemière se rattarhe directement à une omission, signalée déjà, dans son analyse de la nature humaine : il n'avait jamais envisagé en face, et dans leur caractère spécifique, les faits de l'ordre moral. Cette omission étrange se retrouve et porte ses conséquences , lorsqu'il aborde les questions religieuses.
S'il est un fait certain pour une intelligence impartiale, mise en présence des documents primitifs de la religion chrétienne, c'est que le terrain de l'Évangile est le terrain moral proprement dit. A quoi se rapportent les trois grandes vérités évangéliques : la chute, le pardon, la sanctification? A la volonté. La volonté créée pour obéir à Dieu, toujours présent dans la loi de la conscience, — la volonté en révolte contre son auteur et obscurcissant l'entendement des ténèbres qui montent du cœur, — la volonté ramenée par la miséricorde à l'obéissance dans la lumière et l'amour; n'est-ce pas le résumé et comme la substance de la prédication chrétienne? Jésus-Christ nous est présenté avant
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
tout comme l'auteur de la grâce et du pardon ; son nom par excellence est le Sauveur; et la lumière avec laquelle il s'identitîe, resplendit plus encore de réclat de la sainteté que des clartés de l'intelligence, si toutefois il nous est possible de soumettre à notre faible analyse l'unité de la perfection. Enfin , tandis que dans la plus noble école de l'antiquité, la réforme de l'entendement devait amener la réforme de la conduite, et la science conduire à la vertu, n'est-ce pas, dans l'économie chrétienne, le redressement de la volonté qui doit ramener dans l'esprit la lumière, et dans l'âme le bonheur? Ces vérités sont assez manifestes, soit dans le texte des écrits apostoliques, soit dans la tradition religieuse qui en découle.
M. de Biran, comme guidé par un secret instinct, méconnaît quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la religion chrétienne; la nature spécialement éthique de l'Évangile disparaît dans ses expositions. Il en aurait été autrement si la conscience morale avait obtenu dans ses études la place qui lui appartient. S'il eût bien reconnu que la volonté porte sa loi en elle-même, que le dernier fait moral est un sentiment de dépendance et de responsabilité, il eût reconnu aussi que le mal, dans son essence, est la volonté déviée de sa direction normale; le retour au bien, la volonté ramenée à sa loi : son christianisme eût été plus complet, plus nerveux, si j'ose le dire; et les tendances quiétistes, auxquelles il ne résiste toujours pas assez nettement, auraient été définitivement domptées.
OEUVRES DE M. DE BIRAN
Ce n'est pas, du reste, qu'il nie ou conteste aucune des assertions énoncées plus haut. Il n'a pas choisi dans le christianisme. Jamais il ne l'a envisagé dans son ensemble ; c'est tout au plus s'il a posé en passant, et sans s'y arrêter, la question de sa réalité objective, et c'est ici la seconde lacune annoncée, et dont la première n'est au fond qu'une face particulière.
Il semble difficile d'entreprendre l'œuvre d'une philosophie chrétienne, d'introduire dans sa doctrine Jésus-Christ et la grâce surnaturelle, sans s'être posé directement la question de la nature du christianisme en soi, et sans l'avoir résolue. On ne saurait sans doute demander à un philosophe d'entrer dans les détails de la théologie proprement dite, et de parcourir tout le champ si vaste et si épineux de cette science, avant d'aborder son objet propre. Mais les bases métaphysiques du christianisme, ou, en d'autres termes, les éléments de la vérité chrétienne qui sont de nature à agir directement sur la philosophie, sont assez simples après tout, et ne sont pas plus difficiles à reconnaître dans les documents primitifs et dans la tradition générale, que les bases du Platonisme, par exemple. Tout a été contesté et peut l'être encore dans les controverses des théologiens ; mais, au-dessus de toutes ces discussions, à la hauteur où se posent les problèmes philosophiques, il y a un courant visible, d'autant plus visible peut-être qu'on le regarde à distance, qui est historiquement, c'est-à-dire véritablement, le christianisme dans son essence permanente. Or,
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, CXCIII
il est difficile, je le répète, d'entreprendre l'œuvre d'une philosophie chrétienne sans s'être demandé auparavant, et d'une manière très-explicite, si le christianisme , ainsi envisagé dans ses doctrines fondamentales, est une réunion de vérités, une collection de symboles, ou un amas de superstitions.
Cette situation étrange est pourtant, en quelque degré, celle de M. de Biran. A mesure qu'il avance, on voit bien se multiplier sous sa plume les emprunts qu'il fait au dogme révélé, et les déclarations de l'insuffisance de la raison livrée à ses seules ressources. Mais, enfermé dans ses vues particulières, ne saisissant guère de la religion que ce qui se rapporte directement à l'état de son âme, il ne se place jamais au centre même de la vérité chrétienne pour en contempler les parties diverses et l'harmonie qui les rassemble. Il est semblable à un homme qui, entré dans une cathédrale par une porte dérobée, resterait à l'écart, sous les bas-côtés de la nef, sans avoir jamais pénétré au cœur de l'édifice pour en contempler la structure générale et les proportions. fIL'auteur des Nouveaux Essais d'Anthropologie ne possédait donc pas une vue ferme et complète de l'ensemble du christianisme. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, c'est là ce qui fait en partie le caractère propre et la valeur exceptionnelle de son œuvre.
Lorsque du sein de la chrétienté, des croyants, éprouvant le besoin de savoir, vont à la recherche de la science, et entreprennent de systématiser leur foi, ils risquent fort de rencontrer dans beaucoup d'esprits un sentiment de défiance. On ne croit pas sans
CXCIV OEUVRES DE M. DE BIRAN
peine à leur impartialité, à leur loyauté parfaite, on soupçonne des intérêts autres que ceux de la vérité dans les mobiles qui les dirigent. Telle est la discipline des écoles modernes ; tels sont les préjugés répandus dans le monde scientifique; telles sont les fautes des représentants de l'Église dans les luttes de la pensée, qu'on n'admet pas volontiers qu'un chrétien qui continue à l'être puisse devenir un philosophe. Mais ici, c'est un philosophe qui devient chrétien, et lecaracractère incomplet de sa religion n'étant que la trace de la voie purement personnelle et libre qui l'a conduit à la foi, est précisément ce qui éloigne les soupçons et inspire une confiance si précieuse en pareille matière.
Il y a plus. Les hommes qui partent de la théologie pour venir à la métaphysique (je parle de ceux qui y viennent sérieusement, non en apparence et par une simple manœuvre de parti), ces hommes risquent fort de s'enivrer du sentiment de la liberté de la pensée, d'être éblouis et comme aveuglés par le milieu nouveau pour eux de la raison pure et de la dialectique. Plus les données chrétiennes leur sont familières, plus ils risquent de les croire naturelles, de considérer comme primitifs et inhérents à l'esprit humain des faits intellectuels et moraux qui ne se sont produits que sous l'influence de l'Évangile (1).
(1) « La grande influence du christianisme sur la civilisation nouvelle serait moins révoquée en doute, si elle n'avait pas pénétré si avant dans tout notre être ; et l'on ne pourrait absolumei?t pas en douter si déjà elle s'en était rendue complètement maîtresse. Car, cette influence est méconnue par deux raisons princi-
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUP. ^:|f
Et c'est là sans doute une des raisons pour lesquelles les écoles de théologie ont servi la cause du rationalisme, autant, plus peut-être que les écoles de pure philosophie.
Les intelligences qui arrivent de la philosophie à la religion sont dans une condition différente. Elles savent mieux ce que peut et ce que ne peut pas la raison livrée à ses seules ressources. Le milieu dialectique qu'elles ont parcouru dans tous les sens, a perdu pour elles ses illusions et ses prestiges; elles ont compris, trop bien pour pouvoir l'oublier, ce qui leur manquait dans la pure philosophie, puisque le sentiment même de ce déficit a contribué pour sa part à les amener à l'Évangile. Pour la vue nette et ferme de l'importance des dogmes chrétiens, de la nature et de la place de l'ordre surnaturel, l'intelligence qui rencontre la foi est dans des conditions plus sûres que la foi qui cherche l'intelligence (1). Ce serait donc un grand bienfait, et la cause d'un grand progrès dans le mouvement de la pensée contemporaine, que l'apparition de quelques âmes d'élite arrivant à l'Evangile par la voie de la philosophie, et rendant au sujet de ce qui leur manquait et de ce qu'elles ont trouvé, un témoignage auquel nul
pales : d'un côté, parce que dans nos mœurs et dans nos institutions, on trouve encore beaucoup de choses qui contredisent le christianisme ; d'un autre côté, parce que nous portons en nous beaucoup de choses qui ne sont dues qu'au christianisme, et quiy devenues en nous une seconde nature, ne nous semblent point être l'effet du christianisme, mais celui de la nature humaine universelle. (lUlter, Histoire de la philosophie.) CIJ Fides quœrens intellectum, (Saiat Anselme.)
ŒUVRES DE M. DE BIRAN
esprit sérieux ne pourrait refuser de se rendre attentif.
Tel fut M. de Biran. Il avait sans doute des progrès à faire pour être à même d'accomplir l'œuvre d'une philosophie chrétienne ; mais cette œuvre il l'a conçue et il l'a entreprise. Arrivé à la religion, il ne laissa pas subsister un mur de séparation entre sa personne et son œuvre, entre sa vie et sa science. C'est bien là le trait essentiel de la dernière période de ses travaux et ce qui doit recommander hautement sa mémoire à l'attention et au respect des hommes dépensée qui croient à la vérité de la religion, et des hommes religieux qui croient à la légitimité de la pensée.
Nous donc, qui croyons que l'Évangile est la vérité, et la raison une lumière qui ne doit pas être mise sous le boisseau, nous marchons dans les mêmes voies où a marché M. de Biran, et plus ces voies sont désertées aujourd'hui par la foule des intelligences, plus nous sommes heureux de pouvoir invoquer l'autorité de son nom en faveur deconviçtions qui nous sont chères.
Nous pensons que la séparation absolue établie entre la philosophie et la religion, entre la raison et la foi, est une séparation factice, momentanée, née de circonstances passagères et destinée à disparaître dans lésâmes éclairées et sérieuses. Il faut à l'homme une seule vérité : s'il ne croit pas à l'Evangile, une philosophie qui le remplace; s'il y croit, une philosophie chrétienne (1 ) .
(1) Il existe, sans doute, dans la science des départements en-
INTRODUCTION DK LIDîTEUU. CXCVII
Or, nous croyons à une philosophie chrétienne. Nous ne courbons pas la tête sous l'opinion qui déclare contradictoires l'idée de la science et l'idée de la foi positive ; nous ne pouvons reconnaître comme légitime la position des esprits qui prennent parti d'avance, et a priori, contre l'ordre surnaturel, au nom de droits prétendus de la raison. On trouve» à la vérité, la base d'une négation a priori du surnaturel dans l'affirmation que le principe du monde est la source d'un développement nécessaire. Mais le panthéisme, qu'on en convienne, n'est pas une vérité évidente ; c'est une doctrine fort discutable avec laquelle personne n'a le droit d'identifler la philosophie dans son ensemble. Ce point compris, et dès qu'on admet, même à titre de simple possibilité, la liberté de Dieu et son intervention dans
tiers qui restent en dehors de l'influence des convictions religieuses, et forment comme un territoire neutre où les hommes de toute croyance peuvent se rencontrer et philosopher ensemble, dans des conditions naturelles et normales. Ce qui constitue ce terrain neutre, c'est, avant tout, la logique pure, puis Tobservation psychologique directe et les points de la science générale de la nature qui ne touchent pas aux problèmes des causes premières et des premières origines. Mais, aussitôt qu'on aborde le domaine moral et les questions relatives au principe de l'univers et à la destinée de l'humanité, ia recherche spéculative tombe nécessairement sous l'influence des croyances de celui qui s'y livre. Le croyant est inévitablement conduit à faire entrer dans la science les objets de sa foi, puisque les objets de sa foi sont pour lui des réalités.
Ce n'est pas à dire qu'un chrétien convaincu ne puisse discuter, même sur les questions morales et religieuses, avec l'homme qui ne partage pas sa foi. Il peut toujours, par un acte de sa volonté, s'imposer la loi de n'employer que les procédés acceptés par son interlocuteur, et s'enfermer dans le domaine delà nue raison. Mais dans ce cas , la situation est factice et ne peut être que momentanée et de circonstance.
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l'histoire, la question du surnaturel est ouverte, et les droits de la raison qu'on prétendrait opposer à son examen, ne sont plus, en ce cas, que la puissance du préjugé. Ce préjugé, sans doute, est imputable en partie à certains défenseurs mal inspirés des vérités chrétiennes. Si l'ordre surnaturel était sans lien avec la nature, si la science de l'univers et de l'homme pouvait fermer son cercle sans rencontrer le christianisme, s'il n'y avait aucune voie ouverte pour passer de l'étude des faits à l'étude des questions religieuses, on ne saurait faire rentrer la religion dans le champ des investigations régulières de l'esprit humain. Mais la voie est ouverte, et pour ne pas y entrer il faut être résolu à ne pas le faire. Des considérations indiquées déjà en fournissent la preuve ; ces considérations ont une telle importance qu'il vaut la peine de les reproduire et d'y insister.
On a compris, de notre temps, l'importance de l'histoire de la philosophie pour la philosophie ellemême: c'est un progrès réel, un progrès notable de la pensée moderne. Or, on l'a vu, il est impossible d'aborder sérieusement, soit l'histoire des idées métaphysiques, soit l'histoire de la conscience humaine, Srins se poser la question du surnaturel.
Le christianisme est pour les croyants une intervention de la libre puissance de Dieu dans la marche de la nature ; pour tout le monde, il est un fait historique dont il faut rendre raison. Passer à côté sous prétexte qu'on ne s'occupe que de philosophie, c'est méconnaître le lien indissoluble qui unit les
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divers éléments dont se compose l'esprit humain. Et c'est vainement qu'on dirait : « La religion « s'appuie sur l'autorité et la philosophie sur la «raison, elles n'ont donc rien à démêler ensem- « ble (1). » Le philosophe ne peut faire l'histoire de sa propre science, bien plus, il ne peut faire l'analyse de sa propre pensée, sans rencontrer l'action visible de la tradition chrétienne. Cette tradition découle d'un fait historique sur lequel il faut prendre parti; et qui seul après tout, selon la signification qu'on lui accorde, fonde ou détruit l'autorité religieuse, et de plus, en détermine la nature. Il faudrait voir la question telle qu'elle est, et ne pas consentir à l'accepter telle qu'elle a été posée par l'auteur de VEssai sur l'indifférence. Sans doute, si pour aborder la religion il fallait faire une abdication préalable de la raison, de même qu'il fallait être géomètre pour entrer à l'école de Platon, l'abîme subsisterait entre la foi et les recherches de la pensée. Mais M. dô Lamennais qui fut, si je ne me trompe, désavoué par son Eglise même, ne saurait être considéré comme l'interprète exclusif du christianisme. Il peut être parfois commode, il est toujours injuste de lui faire cette position.
Prenons les choses ainsi qu'elles s'offrent à un esprit libre de toute préoccupation autre que celle de la vérité. L'Evangile est le plus grand fait de notre histoire. Qui pourrait le nier? La science doit en rendre raison, sous peine de rester étrangement mu-
(1) Jules Simon.
ce OEUVRES DE M. DE BIRAN.
tilée. Ce fait est donné, dès son origine, pour être surnaturel; l'est-il ? ne l'est-il pas? Voilà le problème. La solution rationaliste est-elle si lumineuse que ne pas l'admettre soit, par cela seul, renoncer à la science? 11 serait difficile de prendre tout à fait au sérieux une critique qui proclamerait la négation du surnaturel, quand cette critique avouerait que cette négation est son point de départ, son axiome, son parti pris (1). Critique, science moderne, ce sont là, pour certains esprits, des idoles devant lesquelles ils se prosternent sans les regarderen face. Si la foi a ses superstitions, l'incrédulité fait largement preuve qu'elle aies siennes aussi. Il faut savoir d'où sortit cette lumière de l'Evangile qui, de l'aveu de tous, a coupé l'histoire en deux, changé la face du monde et fondé notre civilisation dans tous les sens. Lorsque, pour répondre à cette question, on voit le rationalisme conclure par analogie des siècles crépusculaires aux temps de la clarté historique; supposer je ne sais quelle spontanéité primitive aux hommes de l'époque où les sujets de Tibère lisaient les œuvres de Cicéron ; se livrer enfm aux plus énormes hypothèses ; il est permis de penser que là solution chrétienne en vaut une autre, qu'il y a autant de raison , autant de philosophie à admettre l'intervention de Dieu dans l'Evangile qu'à la nier, à croire au surnaturel qu'à l'impossible , et qu'à tout prendre on est peu en droit d'exclure du domaine de la science les hommes qui
(1) Voir les Études d'histoire religieuse^ de M. Renan.
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n'auraient d'autre tort que de rapporter à un acte particulier de la puissance infinie, un fait dont les causes naturelles ne sauraient rendre raison à leurs yeux. En un mot, il y a dans l'histoire une voie ouverte à la science pour arriver à l'étude de la religion révélée (1).
Il y en a d'autres.
Voici le point essentiel, le vif de la controverse. La philosophie, depuis Pythagore jusqu'à Leibnitz, a pris le modèle de sa méthode dans les mathématiques. Elle se donne donc à l'ordinaire, et on l'accepte, pour une science qui s'appuie sur l'évidence intellectuelle seule et se construit par déduction pure. S'il en était ainsi, il n'y aurait nul passage possible de la philosophie à la religion, car la religion n'est pas évidente pour l'intelligence. Le plus qu'on pût admettre, en ce cas, serait une philosophie et une
(1) « Le philosophe devient chrélien sans abdiquer lorsqu'au « lieu de tergiverser, il a regardé le christianisme en face, comme « un fait historique dont la philosophie de l'histoire est tenue de « rendre compte, et qu'il s'est convaincu qu'une intervention di- « recte de Dieu dans l'histoire est la seule raison suffisante de ce (( phénomène. » (Charles Secrétan, Recherches de La méthode qui conduit à la vérité, etc. 1857.)
Je dois beaucoup à M. Charles Secrétan, et je me sentirais coupable d'une sorte d'ingratitude, si son nom ne se trouvait au bas de ces pages, dont le contenu est bien propre à me rappeler, soit les utiles entretiens dans lesquels il m'a fait jouir de ses lumières et de son amilié, soit l'instruction que j'ai puisée dans ses écrits, et très-particulièrement dans la Philosophie de la liberté, 18Û9. 11 y a, dans cet ouvrage, des difficultés qui m'arrêtent, des hardiesses qui m'étonnent, des tendances auxquelles je résisle ; mais peu d'écrits ont plus de saveur morale, plus d'élévation, et une puissance plus grande pour exciter la pensée et lui ouvrir des horizons nouveaux.
CCII OEUVRES DE M. DE BIRAN
religion parallèles en quelque degré, mais toujours séparées par l'abîme infranchissable de la méthode philosophique en elle-même. Ainsi l'entendait Descartes, et il ne faut pas perdre de vue que sa conception de la science excluait au même titre que la religion, l'histoire tout entière, et tous les résultats de la science expérimentale de la nature. Depuis Descartes, deux siècles ont passé ; des écoles célèbres sont nées et ont fini: nous avons pour déterminer l'idée de la philosophie une base nouvelle et très-large. Or, je le demande à la lumière qui procède des faits : Qu'est-ce qu'un système métaphysique? Un système métaphysique est un essai d'explication rationnelle des données de l'expérience. — Quelles sont les conditions qui rendent un tel système sérieux et digne d'examen ? Ces conditions sont au nombre de deux : La première est que ce système s'appuie sur des faits réels, observés dans la nature humaine; la seconde, qu'il fournisse une solution satisfaisante aux grands problèmes que l'intelligence se pose. Mais, entre l'observation des faits et la solution des problèmes, se place nécessairement une hypothèse, qui est le principe des déductions.
Lorsqu'on est à bout d'observation et d'analyse, et qu'on veut construire une doctrine, il faut nécessairement adopter un principe, qui, sous sa forme première, ne peut être qu'une hypothèse, et dont le déploiement logique prouvera la fécondité. Quant à la logique pure, elle est incapable de produire autre chose qu'elle-même, et jamais on n'amènera l'es-
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prit humain à prendre sérieusement ses propres lois pour la réalité des choses. Les panthéistes rationalistes se font d'ailleurs la plus étrange des illusions, lorsqu'ils se figurent établir une science pure de toute donnée extra-rationnelle. Tout leur édifice en effet repose sur une hypothèse qui, pour la hardiesse, ne le cède à aucune autre, savoir que la raison se pose elle-même comme étant l'absolu. Après Kant, il ne devrait plus être permis de se méprendre sur la nature d'un tel point de départ, et d'attribuer l'évidence à une affirmation de cette espèce.
En vertu des explications qui précèdent, la question de savoir si le christianisme peut servir de base à une philosophie, revient à celle-ci : La foi chrétienne s'appuie-t-elle sur des faits observables dans la nature humaine, et fournit-elle des lumières satisfaisantes pour la solution des problèmes que se pose l'esprit humain ? Si elle remplit ces deux conditions, elle se recommande à tout esprit impartial, à titre d'hypothèse sérieuse et digne d'examen. Or elle remplit ces deux conditions plus et mieux qu'aucune autre des théories que renferment les annales de la pensée humaine.
Le premier de ces points de vue surtout fut celui de M. de Biran. Il constate par l'observation des états intérieurs qui viennent offrir à la vérité révélée des appuis positifs. La défaillance de l'âme abandonnée à ses propres ressources, l'action de la grâce divine pour la relever, l'efficacité de la prière, la joie et la paix dont nous avons l'impérieux besoin, et que nous rencontrons dans l'Évangile, ce sont là pour lui des
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vérités d'expérience, des vérités psychologiques et non de foi seulement. Il considère comme une pauvre philosophie, celle qui néglige de prendre ces vérités en considération, parce que l'esprit engagé dans cette voie dépasse les limites ordinairement posées entre la science et la religion.
Mais admettons que ce ne soient là que des illusions; admettons que cette base psychologique de la vérité chrétienne soit trouvée chancelante. Entrons dans les doutes qui arrêtent parfois M. de Biran, dans sa carrière : les états intérieurs attribués à la foi comme à leur cause, peuvent n'être en réalité que le simple résultat du jeu des organes et de l'équilibre des fonctions de la vie. D'autres faits restent, des faits qui défient les explications de cet ordre.
L'homme est destiné à trouver le bonheur dans l'ordre, à accomplir la loi de la conscience, à entrer librement dans les plans de l'amour universel ; il est destiné à traverser la vie, dans la joie et la paix, comme un voyageur appelé à de plus hautes destinées. Mais l'homme est déchu; impuissant pour le bien sans cesser de l'aimer; entraîné vers le mal sans cesser d'entendre, dans les profondeurs de son âme, une voix secrète de reproche et de protestation ; son cœur s'attache aux choses passagères de la vie, et toutefois sans y rencontrer le bonheur.... Tel est l'enseignement chrétien. Or, il ne suffît pas de dire que le péché originel est un mystère, que la raison n'a rien à faire dans les questions de cet ordre, et de passer outre. La doctrine de la chute présente
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sans doute, en elle-même, de graves difficultés; mais l'état de l'homme, sous le double rapport du bien et du bonheur, est certes une matière d'observation; et ce qu'il importe de se demander, c'est si cet état, tel que l'expérience le manifeste, ne soulève pas des problèmes dont le mystère de la chute offre seul une explication plausible. L ame humaine est-elle dans des conditions normales, ou bien est-elle le théâtre permanent des luttes décrites par l'apôtre saint Paul, chantées par le poëte Racine? Les sombres éclairs que jette la pensée de Pascal, quand il exalte et rabaisse tour à tour notre nature, sont-ils des contradictions, ainsi qu'on se plaît à le dire? ou bien la contradiction est-elle dans les choses mêmes, dans cette âme avide du bien et enchaînée au mal ; dans cette poursuite du bonheur qui aboutit à la misère, dans cette soif de vie à laquelle répond laniort?Cequi est contradictoire aux faits, à l'expérience de chacun, aux combats, aux souffrances, aux déchirements de l'humanité, n'est-ce pas la doctrine qui prend pour bon notre état actuel, substitue à l'idée du mal celle d'un moindre bien, d'une simple imperfection, la conception abstraite d'une imitation de l'être ; et, en présence des lugubres problèmes du péché et de la souffrance, hasarde des solutions qui blessent la conscience, sans avoir au moins l'excuse de satisfaire la raison?
Allons plus avant : Il y a une transmission héréditaire du mal : voilà le christianisme. Et que dit une psychologie vraie? Si l'homme porte en soi des principes innés de raison; s'il est faux que son en-
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tendement soit une table rase; est-il moins faux qu'il naisse table rase sous le point de vue moral, et se trouve dans un parfait équilibre entre le bien et le mal? N'y a-t-il pas des penchants de naissance qui deviennent le vice, quand la responsabilité apparaît? Lorsque la conscience s'éveille, ces penchants sont-ils devenus, oui ou non, des habitudes impérieuses comme le besoin, fortes comme la nature? Chacun est-il responsable de tout le mal qui est en lui? Peut-on, sans outrager la justice, dire à une créature humaine : de tout ce que tu reconnais en toi de contraire à la loi parfaite de la morale, il n'est rien qui ne soit l'œuvre de ta volonté? N'y a-t-il pas entre l'individu et ses ancêtres, entre une génération et une autre génération, entre l'homme et l'humanité, une solidarité mystérieuse sans doute dans sa nature et son origine, mais dont la réalité est claire comme le soleil, pour qui n'a pas appris que dès qu'on aborde un domaine qui touche aux dogmes religieux, il faut ou sourire, ou s'incliner et porter ailleurs ses regards?
Loin de moi la pensée d'affirmer que les vérités chrétiennes peuvent directement se lire dans les faits et ressortir d'une simple observation. Mais ces vérités sont dans un rapport immédiat avec des éléments d'observation qui les confirment, qui peuvent conduire à les faire accepter; et si le caractère d'une saine philosophie est d'appuyer fortement ses bases sur l'étude attentive de l'âme humaine, ce n'est pas une philosophie chrétienne qui faillira à cette condition. La solidité de ses principes apparaîtra d'autaut
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mieux, qu'on creusera plus profondément dans les secrets de notre nature.
La philosophie chrétienne faillira-t-elle davantage à la seconde condition d'unescience digne de ce nom, qui est de fournir des solutions aux grands problèmes que se pose l'esprit humain? Certainement la lumière évangélique n'a pas apparu dans le monde sous la forme spéciale de cette clarté intellectuelle que cherche la métaphysique. Tout dans les paroles de Jésus-Christ et dans la prédication de ses apôtres tend à la pratique, au relèvement, à la consolation, au salut des âmes ; rien n'est dirigé du côté des recherches et des curiosités de l'esprit. Telle est la religion dans son essence, et en tant que religion, elle ne doit ni ne peut abandonner ce terrain. Mais il n'est pas une parole de piété qui ne suppose une doctrine, pas une vérité pratique qui ne soit dans une connexion intime avec une vue théorique; et les éléments les plus simples de. la religion, les vérités qui entrent sans eflbrt dans l'âme de l'enfant, de l'homme du peuple, de la pauvre femme, contiennent toutefois tous les germes d'une conception systématique de l'univers , renferment des réponses aux plus hautes questions que puisse se poser la pensée spéculative.
Le théisme proprement dit, le théisme clairement formulé et pur de tout alliage, appartient spécialement au christianisme, nous Lavons dit, et, en le disant, nous avons pu nous appuyer du témoignage non suspect d'un des chefs de la philosophie française contemporaine. Ce qixoa sait moins peut-
ŒUVRES DE M. DE BIRAN
être c'est que, d'une manière plus générale, la vérité chrétienne est riche de solutions qui lui sont propres pour les grandes questions que les penseurs débattent depuis l'origine de la science. Il existe un certain nombre de difficultés qui, sous le nom de dualités ou d'antinomies , sont véritablement en philosophie les questions maîtresses dont tout le reste dépend. Concilier l'infinité de Dieu avec la réalité du monde, sans recourir à des solutions équivoques qui nient au fond un des deux termes du problème; — interpréter l'opposition du bonheur et du devoir, dont les besoins les plus impérieux de l'âme tout entière réclament la parfaite union; — expliquer le mal et la souffrance, sans atténuer la réalité des faits et sans léser les droits imprescriptibles de la conscience ; — dire pourquoi la raison a besoin d'arriver sur tous les sujets à une pleine lumière, tandis qu'elle va se heurter de toutes parts à des mystères impénétrables : ce sont là quelques-unes au moins des exigences principales d'une philosophie sérieuse et digne de ce nom- Or, pour tous ces problèmes, le christianisme, interprété par une science fidèle, fournit des solutions spéciales et seules satisfaisantes.
Ces solutions se trouvent, sans doute, plus ou moins énoncées dans les travaux accomplis depuis l'ère chrétienne; mais elles s'y trouvent éparses, mêlées souvent aux restes des conceptions de la philosophie antique qui les obscurcissent ou les dénaturent. La science chrétienne est appelée, de nos jours, à les dégager purement et avec netteté de l'ensei-
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giif'/nont reîiij^ienx donî elles émaiient, h les relier entre elles, à les suivre dans leurs eonséquences, par les proeédés propres de la raison. C'est ainsi qu'on pourra prouver par le fait que, sous le joug, ou, pour mieux dire, dans la lumière de la foi, la raison voit s'étendre son domaine, devient plus forte et plus libre, ne recule devant aucun problème, ne s'arrête que lorsqu'elle a reconnu qu'elle doit s'arrêter; et, après avoir prouvé sa force en ne tentant pas follement de percer des ténèbres dont elle a reconnu la cause et le caractère de nécessité, la montre encore en trouvant la solution de problèmes que le rationalisme évite ou dénature. C'est en fondant une science vraiment chrétienne dans ses bases, et vraiment scientifique dans ses procédés, qu'on pourra confirmer les croyants dans leur foi, et rendre respectable à tous les esprits sans préventions une doctrine qui, d'une part, ira se fonder solidement sur la psychologie, et de l'autre, porter la lumière dans les plus hautes sommités de la métaphysique.
Une telle science confirmera les croyants dans leur foi ; car nous pensons que le dernier effort de la philosophie est d'affermir les vérités élémentaires qui font la vie des âmes chrétiennes. Nous pensons que l'intelligence la plus humble et l'esprit le plus élevé peuvent se rencontrer en présence de l'Evangile, dans la même foi, dans la même espérance. Nous n'en sommes pas réduits à creuser un abîme entre le commun des esprits et la classe hautaine des penseurs. Nous croyons que la vérité est rieçue pour être donnée, et que ceux qui s'élèvent sur l'échelle
CEUVRES DE M. DE BIRAN
de l'intelligence, ont la mission et le devoir d'attirer les autres à eux (1). Une foi incompatible avec la science est, sans doute, erronée; mais une science qui détruit le besoin de répandre la vérité, qui déclare impossible la communion universelle des âmes dans l'intelligence et l'amour; une science qui, en échange du sentiment de l'humanité qu'elle leur enlève, promet à ses disciples les tristes joies de l'orgueil et du dédain, une telle science, de quel nom faudra-t-il la nommer?
Ce serait déjà un grand titre d'honneur pour une philosophie chrétienne, que de prémunir la pensée contre des aberrations qui semblent nous faire rétrograder jusqu'aux jours des contemplatifs de l'Inde antique.
Et qu'on ne dise pas : Que voulez-vous? Voulezvous revenir au moyen-âge? Voulez-vous renoncer à la liberté de la pensée et aux conquêtes de l'esprit moderne? Ce que nous voulons, c'est de relever la pensée abattue en lui indiquant des voies de lumière, loin desquelles elle s'égare dans le découragement; ce que nous voulons, c'est de préparer l'avenir de la science en la faisant vivre du principe qui seul fait vivre, seul peut faire durer ce qu'il y a de salutaire dans la civilisation moderne.
La philosophie est-elle isolée, a-t-elle d'autres destins que le mouvement général des esprits? Est-ce revenir au moyen-âge, que de réclamer toujours
(1) Le savant s'est senti le frère de celui qui ignore ; il a compris que le premier acte de la piété envers le ciel, était d'éclairer et de féconder les intelligences. (Jules Simon.)
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plus, pour l'état social, la justice égale pour tous, la charité universelle, la liberté de conscience, la pureté des mœurs? et qu'est-ce que tout cela, sinon l'enseignement de l'Évangile, accepté, à des degrés divers, par la conscience des peuples? Le moyenâge a beaucoup fait sans doute : de la putréfaction romaine et de la barbarie des nations conquérantes, il a tiré la société moderne. Mais l'œuvre est-elle achevée? A-t-on épuisé le christianisme ? L'a-t-on dépassé? A-t-on trouvé des principes nouveaux, des principes meilleurs? Et qui donc oserait soutenir sérieusement que poursuivre l'œuvre de la civilisation chrétienne, c'est revenir en arrière?
La philosophie est dans les mêmes conditions. Le moyen-âge a beaucoup fait aussi dans ce domaine : il a organisé le monothéisme; il a développé le sens moral ; il a discipliné et fortifié l'esprit humain ; il a permis et préparé l'avènement des grandes théories de la nature. A-t-il tout fait? A-t il épuisé la science chrétienne? Cette science, l'a-t-on dépassée? A-t-on trouvé, dans l'ordre métaphysique, des principes nouveaux et meilleurs? Qui oserait le dire? Qui oserait dire que la philosophie s'est assimilé toute la substance de l'Evangile, quand les penseurs les plus illustres n'ont pas réussi à asseoir sur des bases solides les doctrines pour lesquelles ils ont combattu ; quand Descartes ne prévient pas Spinosa ; quand Leibnitz échoue à sauver la liberté; quand Kant voit son œuvre méconnue et faussée avant de mourir; quand le panthéisme, le matérialisme, le doute renaissent de toutes parts, et que les intelligences les plus hardies
OEUVRES DE M. Diî. BlRAlN.
et les plus éprises de l'amour des nouveautés, n'abouîissent qu'à renouveler la forme de conceptions anciennes, souvent repoussées déjà par la conscience humaine? Oli ! que nous sommes loin d'avoir solidement implanté dans le sol de la science ces vérités évangéliques que le cœur réclame, que la conscience accepte, qui éclairent l'esprit, étendent son horizon, et tout ensemble le préservent des abîmes ! Que nous sommes loin de voir régner une philosophie digne de ce nom, qui nous laisse le Dieu vivant et vrai, créateur du monde et de l'humanité, l'ordre moral dans toute sa pureté sainte, un soulagement à nos soufîrances, un pardon à nos fautes, la prière vraie et les fermes espérances de l'avenir !
Non, certes, il ne faut pas revenir au moyen-âge. Il faut proscrire l'intervention du pouvoir social dans les matières de pensée et de croyance. Il faut s'unir dans une ligue sainte en faveur de la liberté intérieure, de la liberté des âmes; appuyer toutes les voix qui soutiennent cette cause de justice ; dire aux gouvernements que, s'ils doivent protéger l'ordre social et affermir ses bases, ils n'ont pas mission pour décider de la vérité et de l'erreur; rappeler aux chrétiens que l'Evangile n'est pas né dans le pouvoir mais dans la persécution ; qu'il a conquis le monde par la patience, non par le glaive; et que ses armes dans ce grand combat ne furent que l'obéissance et le n]artyre. Voilà ce qu'oublia le moyen-âge; voilà ce que doivent proclamer aujourd'hui de concert, et tous ceux qui croient au christianisme, et tous ceux qui, sans y croire, acceptent pourtant quelques-uns
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des principes toujours prêts à sortir de son sein.
Puis, il faut renoncer encore, je ne dis pas, l'avis serait superflu, à canonivSer Aristote, et à prendre chacune de ses sentences pour un oracle, mais à accepter trop facilement les résultats des travaux des Pères de l'Eglise et des docteurs de la scolastique, comme identiques à la révélation. Il faut se demander, au contraire, et rechercher avec soin, s'ils n'ont point trop subi l'influence de la science antique ; si la pureté des solutions chrétiennes dans l'ordre de la métaphysique ne s'est point altérée parfois dans leurs expositions, par une alliance trop intime avec les savantes doctri«ies d'Aristote ou les nobles théories de Platon.
Il y a là tout un travail historique, aussi important en soi qu'il est conforme au génie de notre siècle. La scolastique avait son œuvre à faire ; elle l'a accomplie. Inintelligents dans notre orgueil, ne répudions pas son héritage, mais ne retournons pas en arrière. Demandons au passé les gages de l'avenir." Dans les conditions nouvelles qui nous sont faites, à la lumière et dans la liberté , reprenons et poursuivons l'œuvre excellente de la science chrétienne. Remontons aux sources de cette science, à la prédication apostolique consignée dans les documents écrits qui la conservent, transmise et confirmée au travers des siècles par la foi des âmes croyantes, cette tradition perpétuelle qui toujours a su))sisté à côté des discussions de l'école. Que la pensée (jui a transformé le monde verse toujours plus ses eaux pures et fécondes dans le domaiiic propre de
GCXiv ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
la philosophie. Dans cette œuvre, aidons-nous avec respect mais avec liberté du travail des siècles et des efforts des docteurs de l'Église ; aidons-nous des recherches de toutes les intelligences, de toutes les âmes sincères qui, comme M. de Biran, sont venues à la foi sans déserter la science. ... et, munis de ces ressources, marchons en avant.
C'est une étrange illusion que de croire le christianisme épuisé, et la transformation qu'il a apportée dans l'esprit humain, parvenue à son terme. C'est le méconnaître, que le croire asservi à une forme passagère, et de le supposer détruit parce qu'il fut contenu, pour un temps, dans les cadres aujourd'hui brisés delà scolastique. Sans doute, le christianisme est immuable de sa nature; on ne saurait ni refaire, ni modifier l'œuvre divine. Mais autre chose est la vérité religieuse , autre chose les systèmes qui s'efforcent d'en exprimer scientifiquement le contenu. Le soleil ne s'est-il pas levé toujours le même, sur les ruines successives des systèmes des astronomes? La nature ne poursuit-elle pas son cours, au milieu des théories des naturalistes qui s'élèvent et s'écroulent tour à tour? L'Évangile éternel survit de môme aux conceptions de la science qui cherchent à l'exprimer; et tandis que les systèmes se succèdent, passent et se renouvellent, il demeure comme une source permanente de lumière; les siècles passeront sans l'éteindre.
Toute forme extérieure peut se détruire; humaine, elle appartient au domaine de la mortalité; la vérité lié meurt pas parce qu'elle a la vie en elle-même. Vé-
ENTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CCXY
rité ancienne et toujours nouvelle, source où l'on puise depuis dix-huit siècles sans que son flot diminue, l'Évangile suffira aux besoins de la pensée, aussi longtemps que la pensée poursuivra son cours; loin d'arrêter l'essor de l'esprit humain, il lui réserve de nouveaux progrès et de nouveaux triomphes.
Il n'est pas temps en vérité de s'arrêter avec découragement sur la route, de douter de l'avenir et de regarder en arrière. Nous avons mieux à faire que de nous borner à recueillir, comme dans un miroir, les rayons pâlissants de la sagesse des siècles écoulés. Le jour où les Chrétiens, renonçant à leurs luttes intestines, travailleraient de concert à compléter l'œuvre commencée de la science vraie, et l'ofFriraient à un monde qui, après tout, a besoin de doctrine et de vérité; le jour où la philosophie éclairée par tant d'expériences et avertie par tant de chutes, embrasserait sérieusement l'Évangile, et rassemblerait tous les jets de lumière qui jaillissent de ses ténèbres, ce jour-là serait grand et lumineux dans l'histoire de la pensée.
Ernest N A VILLE.