‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 18 sur 32 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Tous les êtres qui composent ce que nous appelons le monde matériel ou sensible , obéissent à des lois constantes, invariables et nécessaires, qui sont les résultats de leurs rapports les plus généraux. Ainsi, l'impulsion et l'attraction combinées déterminent la marche fixe et régulière de chaque planète ; les agents physiques ou chimiques se manifestent à nous par certains effets que le calcul de l'expérience parvient à réduire en lois. Les machines organisées, malgré la spontanéité et l'espèce d'indépendance qui les soustraient à toutes les lois générales et à l'application de nos calculs déterminés, n'en partagent pas moins l'aveuglement et la nécessité des autres forces de l'univers, avec lesquelles elles doivent se coordonner.

Comme nous attribuons l'existence absolue aux objets matériels qui se représentent à nos sens et résistent à notre effort, quoique la chose qui est dite exister ainsi ne sache pas qu'elle existe, de même

m FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE. PART. I.

nous concevons qu'un être purement sensitif puisse vivre et sentir sans connaître sa vie.

Vivit et est vitse nescius ipse suae.

Cette existence, cette vie, cette sensation sont des faits pour une intelligence capable de les juger du dehors, mais non pour la combinaison organisée à laquelle nous les attribuons.

Comme être physique, l'homme appartient à la nature matérielle ; il en partage tout l'aveuglement et en subit toute la nécessité. Comme être vivant, et même comme animal, il ne fait que sentir; il n'aperçoit ou ne connaît pas même son existence. Dirigé, poussé, entraîné, comme les animaux, par les impressions internes ou externes, par toutes les déterminations d'un instinct aveugle, il est acteur subordonné et non point spectateur de Tunivers ; il ne se dirige point par sa propre force. Dénué du pouvoir de commencer une série de mouvements ou d'actes volontaires, il réagit et n'agit point. Mais, comme être doué d'une puissance libre de mouvement et d'action, l'homme jouit de la vie de relation et de conscience; soustrait à la nécessité du fatum, il étend sur la nature l'empire qu'il a d'abord sur les instruments de sa volonté. Non-seulement il vit de la vie commune à tous les êtres qui sentent comme lui, mais il sait qu'il vit, et pendant que la sensation enveloppe réellement toute l'existence animale , lui seul a ridée de sa sensation et distingue son individualité, son moi, l'aperçoit ou en a conscience. Nonseulement il a des rapports essentiels avec cette na-

TNTP.ODTICTION. iWi

iiire dont il fait partie, mais oncoro il aperçoit ces rapports; il s'en rend compte : bien plus, il les modifie, les étend sans cesse, ou s'en crée de nouveaux, par l'exercice de cette force agissante et pensante qui constitue sa nature, son existence et . sa personnalité tout entière.

L'homme ne perçoit ou ne connaît rien , à proprement parler, qu'en tant qu'il a conscience de son individualité personnelle, ou que sa propre existence est un fait pour lui-même, enfin qu'il est moi. Le sentiment du moi est donc le fait primitif de la connaissance ; et, comme nous prouvons ultérieurement qu'il ne dépend essentiellement d'aucune impression reçue par les sens externes, qu'il n'est essentiellement attaché à aucune modification variable, accidentelle , quoiqu'il s'associe avec toutes, mais qu'il est exclusivement inhérent à l'exercice d'un sens interne particulier, nous disons que c'est un fait primitif de sens intime.

Il ne s'agit point ici de prouver ce fait, qui sert luimême de fondement à toutes les preuves, à toutes les vérités de fait (1), mais de le constater dans sa source propre, en employant le sens qui y est spécialement et exclusivement approprié, et le séparant de tous les éléments hétérogènes qui l'altèrent par leur mélange. Il s'agit enfin de trouver l'expression la plus simple et la plus vraie de ce fait. primitif, et d'y ramener par

(1) «Si les expériences internes immédiates n'étaient pas certai- « nés (dit très-bien Leibnitz dans ses Nouveaux Essais) ,il ne « saurait y avoir de vérités de l'ait dont on pût être assuré. Il n'en « est pas de même pour les perceptions externes médiates,' qui sont « sujettes aux illusions des sens ou de l'imagination. »

l'analyse tous les phénomènes de la psychologie, tous les modes les plus intimes de la pensée, tous les principes de la connaissance humaine.

Dans les sciences dérivées ou secondaires que l'homme fait, soit en observant ce qui est hors de lui, soit en combinant ses propres idées , en composant des notions avec les matériaux abstraits de ses représentations sensibles, ce sont ordinairement les principes qui sont les plus simples et les plus faciles à saisir, soit que l'on parte d'axiomes ou de définitions convenues, soit qu'on parte de faits ou de phénomènes élémentaires donnés à l'imagination ou aux sens. Mais le véritable principe sur lequel repose la science de l'esprit humain est sujet à des difficultés particulières. Ce n'est point une abstraction, car le sentiment de notre être est, au contraire, celui d'une individualité très-précise. Ce n'est point un phénomène ni un objet qui se représente; car le moi se distingue très-nettement de tout objet représenté ou senti au dehors; c'est un fait intérieur sui generis, très-évident sans doute pour tout être réfléchi, mais qui demande à être aperçu à l'aide de son sens propre et spécial. Si, faute d'appliquer le sens approprié, on manque le vrai point de vue, ou si l'on se fait illusion sur la nature du vrai principe, il n'y a plus, au lieu d'une science réelle, que des hypothèses et des systèmes artistement établis et liés par l'expression, sans l'être par les faits, semblables à ces édifices sans fondement, beaux et réguliers quand on les voit à distance, mais qu'on ne saurait habiter avec la moindre sécurité.

KSTRODUCTION.

La difficulté qu'il y a à bien saisir lo principe de la connaissance dans sa primauté et sa réalité de fait, si bien prouvée par l'histoire des opinions et des divers systèmes des philosophes, l'est de plus par les tentatives infructueuses qu'on a faites jusqu'ici pour analyser ce principe ou l'exposer d'une manière précise, nette, et à l'abri de toute attaque, enfin pour élémenter la science de l'esprit humain.

Ceux qui s'attachent d'abord et uniquement à une expérience extérieure, comme ceux qui chicanent sur la réalité de cet objet, se montrent également faciles à admettre certains principes ou certaines formes de nos connaissances, qu'il faudrait peut-être éclaircir, vérifier ou constater dans leur source même, avant de les appliquer comme données, ou de les employer comme hypothèses. Cette remarque aussi judicieuse que profonde (1) a donné lieu aux recherches fondamentales dont nous nous occupons. Il sera utile de la confirmer par un examen rapide des doctrines de philosophie, considérées sous le rapport des principes sur lesquels elles s'appuient, ou des faits qui leur servent de point de départ.

(1) Voyez le programme de l'Académie de Berlin.

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