CONCLUSION DE CE CHAPITRE
Caractères particuliers des idées qui y ont été analysées.
Les idées dont nous venons de présenter l'analyse en montrant leur dérivation commune et immédiate du fait de conscience, sont les éléments véritables de la science des principes; elles servent de base nécessaire au travail de la raison (1), ainsi que l'a trèsbien conçu et exprimé la société savante qui a posé le problème relatif à l'analyse des faits primitifs du sens intime et à l'aperception interne immédiate.
Ces termes de substance^ cause ou force ^ unité ^ identité, etc., expriment en effet autant de points de vue abstraits dans la forme du langage, mais primitifs et réels dans le fond du sujet pensant qui s'aperçoit ou existe un, durable, identique, cause ou force productive du mouvement. Ce sont là enfin les idées que Locke reconnut le premier, sous le titre d'idées simples de la réflexion, mais dont il laissa l'analyse si imparfaite. Ainsi, considérées dans leur rapport immédiat au type originel dont chacune d'elles est une empreinte, ces idées simples, élémentaires, ne sauraient être confondues sans les plus graves inconvénients avec celles qu'on a nommées d'une manière beaucoup trop vague, idées abstraites ou générales. Appellerait-on on effet abstractions le
(1) Expressions du programme de TAcadémie de Berlin. Voyez rintroduclion générale, au commencement
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fait primitif du sens intime ou ses dérivés les plus immédiats, le moi, la personne, la cause, Vun^ le même, parce que ces faits, ces idées simples n'ont point d'objets qui puissent se représenter ou se figurer d'aucune manière aux sens externes ou à l'imagination ; ou bien encore parce qu'entrant comme éléments subjectifs, formels ou régulateurs, dans tout ce que le moi peut connaître hors de lui ou en lui, ces idées ne sont conçues à part qu'en tant qu'elles sont vraiment séparées ou abstraites des objets de nos représentations? Je demande alors à motiver ici plus précisément une distinction nécessaire entre les deux sortes d'idées abstraites dont il s'agit.
Les idées ou les notions abstraites, suivant Condillac (1 ), ne sont formées que de ce qu'il y a de commun entre plusieurs idées particulières : telle est la notion à' animal, etc. C'est là limiter la valeur du mot abstraction aux idées générales. Or, toute notion générale est bien abstraite, mais toute idée abstraite n'est pas générale.
En résolvant un tout concret dans ses parties ou ses qualités élémentaires, on obtient un certain nombre d'abstraits proprement dits, dont chacun ainsi donné comme abstrait à la faculté d'attention qui l'isole du composé objectif, n'existe réellement que dans ce tout auquel il tend sans cesse à se rejoindre. Telle est l'opération que nous appelons proprement abstraire; mais celle qui consiste à généraliser, suppose de plus des comparaisons plus ou moins éten-
(1) Voyez le Traité des systèmes.
dues entre divers objets, rapprochés entre eux sous le point de vue de telles propriétés ou qualités abstraites qui leur sont communes. Ici l'on abstrait de plusieurs individus et l'on compare ; là, on n'abstrait que d'un, et l'on ne compare point. Voilà donc déjà une différence essentielle à noter entre les idées générales, et les idées abstraites par l'attention, d'un seul et même tout objectif, concret. Mais les idées simples, abstraites par la réflexion du moi sur lui-même, diffèrent également des unes et des autres par plusieurs caractères dont je noterai ici les principaux.
Les idées abstraites générales, formées par la comparaison de telles qualités ou modifications sensibles, dépendent de la nature de ces modifications, tellement que, si celles-ci viennent à changer en intensité ou en nombre, l'idée abstraite n'est plus la même. Comme, par exemple, un aveugle ne saurait attacher aucune idée aux signes généraux des couleurs, il n'attachera pas non plus la même signification que nous aux termes des genres plus élevés, tels que ceux de fleur, d'arbre, de végétal, d'animal, etc. Combien d'ailleurs ces notions ne sont-elles pas sujettes à varier, suivant que les idées particulières d'où elles sont abstraites, varient aussi en qualité ou en quantité, dans les divers esprits, ou dans le même en difl'érents temps I
Au contraire les idées simples réflexives dont il s'agit, quoique intimement associées par nos habitudes avec les objets des sens ou de l'expérience extérieure, n'ayant dans leur nature et avant l'association, aucun caractère sensible, variable ou multiple.
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conservent après l'abstraction, la même forme individuelle et constante. Comme elles ne dépendent point de la nature ni du nombre des modifications comparées, celles-ci ont beau changer dans la représentation, les autres resteront les mêmes dans l'acte de réflexion, qui saisit leur caractère propre et individuel. Voilà pourquoi aussi ces idées simples, abstraites par réflexion, ne sauraient servir de type à aucun genre ou classe de choses et de phénomènes extérieurs. En eflet , les propriétés ou qualités abstraites qui servent de base à une classification doivent appartenir également à tous les objets classés, ou entrer comme éléments de composition dans l'idée particulière qui représente chacun d'eux individuellement. Or, les idées dont il s'agit ici n'étant qu'associées^ eo qualité d'éléments formels ou régulateurs à toutes nos représentations, ne peuvent devenir les titres distinctifs de genres ou espèces de quelques-unes d'entre elles. Comme elles ne servent qu'à lier entre elles les parties du composé objectif, elles n'en sont point parties intégrantes. Comme elles constituent le un de tout individu, elles ne peuvent devenir le commun titre de la classe ou du genre. Enfin, comme elles ont leur source unique dans le sujet de toute représentation, elles sont hétérogènes à toutes les propriétés ou qualités qui se représentent dans les objets mêmes cîassifîés. Aussi ne peuton les obtenir par la simple résolution de quelque concret que ce soit dans ses parties constituantes. Ainsi :
1° Pendant que les idées générales abstraites,
qu'on pourrait aussi appeler abstractions logiques , sont nécessairement collectives, les idées abstraites réflexives sont toujours individuelles et simples. (Otez l'universel ou le commun, le singulier ou le un restera encore, comme l'a très-bien remarqué Leibnitz, quoique dans un point de vue différent du mien.)
2° Celles-là s'éloignent d'autant plus du caractère individuel ou réel, par leur extension à une multitude d'objets variés, qu'elles sont d'ailleurs plus abstraites, c'est-à-dire plus simplifiées quant à la compréhension. Celles-ci, au contraire, se rapprochent toujours davantage de l'unité réelle ou de la vérité même du fait primitif de conscience, à mesure qu'elles sont plus abstraites^ c'est-à-dire plus complètement séparées de toutes les qualités ou impressions sensibles dont se composent les objets hors de nous.
3° Les abstractions logiques se trouvent réduites à une valeur purement nominale, jusqu'à ce que l'imagination s'emparant de leurs signes y ajoute le complément sensible, nécessaire pour les mettre à sa portée et les appliquer à l'étude des phénomènes. Les idées abstraites de la réflexion jouissent par ellesmêmes d'une valeur propre et réelle, indépendante de toute application aux choses du dehors, ou plutôt qui peut s'altérer par cette application même. Celleslà, fondées en grande partie sur les conventions qui ont déterminé notre langage, ne sont susceptibles que de cette sorte d'évidence de raison qui satisfait l'esprit, lorsqu'il aperçoit clairement que ses propres
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conventions sont remplies, et qu'elles le conduisent à un but final par une pente régulière de déductions. Celles-ci, après qu elles ont été purifiées pour ainsi dire de tout mélange avec les choses du dehors, revêtent ce caractère d'évidence immédiate, et éminemment appropriée aux faits de sens intime où elles prennent leur source unique.
On trouve dans les caractères qui distinguent les deux sortes d'idées abstraites que nous venons de comparer, la solution de cette question élevée par quelques philosophes, si l'on peut, ou si l'on doit analyser les principes des sciences, ou si ce mot principe n'indique pas lui-même le terme où toute analyse doit s'arrêter.
En effet, prend-on pour principes des catégories ou des idées générales, des termes de classes, de genres, tels que ceux qui se trouvent à la tête de chaque branche de connaissances physiques? Alors on peut et on doit toujours analyser les principes, c'est-à-dire descendre des effets les plus généraux jusqu'aux phénomènes élémentaires, particuliers à qui appartientexclusivement l'évidence du fait. Mais, appelle-t-on principes, ou plutôt, prend-on pour la base même de la science des principes, le fait de conscience, ou les idées simples de la réflexion, comme celles de cause, de force, d'identité, etc., prises dans leur dérivation la plus immédiate de ce même fait de conscience? Alors, sans doute, il ne saurait y avoir lieu à analyser les principes; il ne peut s'agir que de ramener les idées premières, simples et régulatrices, à leur source propre, c'est-à-
FATTS DU SENS ÏNTTME. — CH. IV.
dire au moi. Et comme avant le moi, il n'y a point de science puisqu'il n'y a pas d'existence, l'analyse parvenue jusque-là s'arrête nécessairement sans pouvoir s'étendre plus loin.
La métaphysique sera donc une science réelle et positive : celle des phénomènes intérieurs et de toutes les idées qui peuvent s'en déduire, en tant qu'elle partira du fait de conscience, comme donnée primitive qu'il s'agit de constater, et non d'expliquer ou d'analyser. Ce sera une science abstraite, roulant nécessairement sur ses propres définitions ou ses hypothèses conventionnelles, et n'ayant ni commencement ni fin, si, partant de principes généraux, elle veut se créer elle-même ou se constituer science hors de toute existence donnée. En d'autres termes, et pour rappeler ici la vérité qui sert d'épigraphe à cet ouvrage, si tous les principes réels de notre connaissance viennent se résoudre dans un fait primitif, le sens qui s'applique immédiatement à la connaissance de ce fait intime, doit être lui-même le vrai principe et l'unique origine de la science : Sensionem cognoscendi ipsa principia principium esse, scientiamque omnem ab eâ derivari dicendum est. Ils se sont donc laissé entraîner par le torrent des habitudes de l'imagination ou du langage, ces philosophes qui ont substitué des abstractions, logiques ou physiques, aux éléments vrais de la science des principes, suivant sans restriction une méthode de pure analogie, propre ! aux sciences dérivées, soit physiques, soit conventionnelles. Ils ont trop imité les philosophes de l'Inde qui appuient le monde sur une tortue, sans I. n
remonter jusqu'à la force mouvante qui active, soutient et balance entre elles toutes ses parties.
Je demande à étayer encore la distinction essentielle et fondamentale que je viens d'établir entre les idées abstraites de la réflexion et les idées générales, sur l'autorité d'un métaphysicien célèbre, qui a parfaitement reconnu et exprimé la même distinction quoiqu'il n'y soit pas toujours resté fidèle.
« Il est nécessaire, dit Kant, d'éclaircir et de pré- <( ciser la signification encore incertaine de ce mot « abstrait, dont l'ambiguïté pourrait répandre des « nuages sur toutes nos recherches des choses intel- « lectuelles. Il faut donc distinguer d'une manière « plus expresse, les éléments qui sont abstraits des « choses ou objets en qui ou par qui ils existent in <i concreto^ dans un état de combinaison intime, et ^ les éléments qui s'abstraient eux-mêmes des com- « posés avec lesquels ils sont associés par une sim- <i pie agrégation ou co-existençe. Ainsi , tout con- « cept intellectuel (ou idée simple de la réflexion) « n'est point abstrait des choses sensibles, comme « s'il était un des éléments constitutifs de ces choses ; « mais il s en abstrait de lui-même ou s'en sépare, « comme élément hétérogène aux parties intégrantes « du composé, en sorte qu'il serait plus exact de « l'appeler abstrayant (dans la signification active) « qu'abstrait (dans la voix passive). Conceptus intel- 4i lectualis abstraliit ab omni sensitivo, non abstra- « hitur a sensitivis, et forsitçin reetius diceretur
« ABSTRAHENS <7W^?m ABSTRÂCTUS (1). »
(1) De mundi sensibilis atque inteUîgibilis forma et princi-
Ce point de vue rentre parfaitement dans ma manière de considérer les idées abstraites réflexives de substance, de cause, de force, telles que je les ai déduites par l'analyse du fait primitif de conscience, en développant le caractère dislinctif si bien exprimé par Kant. En remontant jusqu'à la source même de la distinction, on trouverait la confirmation du principe que j'ai cherché moi-même à établir, et comme le résumé de toute cette section, savoir, que le moi qui existe ou s'aperçoit intérieurement comme ww, simple, identique, n'est point abstrait des sensations comme ce qu'il y aurait de commun ou de général en elles, mais qu'il s'en abstrait lui-même par l'acte d'aperception interne, qui distingue et sépare jusqu'à un certain point l'individu ou \q un du collectif et du multiple ; la force agissante ou la cause, de l'effet produit; l'action de la passion; en un mot le sujet qui fait l'effort, du terme qui résiste et qui pâtit des modifications diverses. Le moi est donc vraiment abstrahens dans son action réflexive, et non abstractus. Cette opposition ou antithèse d'expressions et d'idées se trouve également effacée, et dans les systèmes qui ramènent tout h la sensation transformée , et dans ceux qui dénaturent les idées simples de la réflexion, en les transformant d'une autre manière en catégories ou idées générales abstraites, avant de les avoir ramenées à leur source ou au véritable principe.
L'objet de cette section se trouverait rempli si j'é-
piis, 1770. Cette dissertation latine paraît avoir servi de début à toute la doctrine critique.
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tais parvenu à mettre dans tout son jour le vrai principe générateur de la science, en le dégageant des illusions systématiques sur lesquelles se fonde la double transformation dont je viens de parler. Je poursuivrais alors avec plus de sécurité la nouvelle carrière ouverte à l'analyse des sensations et des idées.