INSTITUTION DES SIGNES
Avoir la conscience d'un effort voulu, dans un mode quelconque qui résulte en tout ou en partie de cet effort; apercevoir la cause (moi) dans l'effet senti : tel est le premier acte de la réflexion, son caractère essentiel et constitutif. C'est de là qu'elle part pour distinguer tous les éléments coordonnés dans un môme groupe, apercevoir à part le mode de leur coordination, et s'élever ainsi à ces idées universelles, constantes qui sont les formes propres de la pensée.
C'est par un premier acte de réflexion que le sujet de l'effort s'aperçoit comme tel, distinct ou séparé du terme étranger qui résiste. C'est par un acte pareil de réflexion encore plus intime que l'être moteur qui articule des sons, distingue l'effort vocal des impressions qui en sont les effets. Sans cette distinction il n'y a point de signes volontaires; dès qu'elle a lieu ces signes sont institués.
Plusieurs philosophes s'accordent à dire que la différence essentielle qui sépare l'homme des animaux tient à ce que ces derniers n'ont pas comme nous l'usage des signes articulés. Mais pourquoi n'ont-ils pas l'usage de ces signes? Ou pourquoi n'en instituent-ils pas comme nous? Plusieurs d'entre eux
répètent et imitent Tort bien les articu la tiens de la voix humaine, comme l'enfant répète les premiers sons dont sa nourrice frappe son oreille; mais quoiqu'ils associent certaines voix ou accents avec des affections agréables ou douloureuses, ils n'ont pas la faculté de lier des sons avec des idées, parce qu'ils sont susceptibles par leur nature d'éprouver ces affections et non point d'avoir ces idées. Ce qui fait, dit un de nos philosophes les plus estimables (1), que les animaux n'ont pas nos signes quoiqu'ils aient une sorte de langage, et que plusieurs d'entre eux articulent très-bien « c'est qu'ils n'ont point la capa- « cité d'isoler une idée partielle, de détacher une « circonstance d'une impression totale et composée, « de séparer un sujet de son attribut, d'abstraire, en « un mot, et d'analyser. » J'adopte entièrement cette explication, mais je crois qu'elle a besoin d'être plus précisée pour entrer dans la profondeur du sujet.
Les impressions de l'animal, comme celles de l'enfant qui vient de naître, sont confuses. L'être sentant n'a pas la faculté d'y rien remarquer ou distinguer. Cet être n'existe point pour lui-même ; il n'y a pas de moi distinct des impressions reçues; celles-ci ne sont point des perceptions ni des idées. Il n'y a donc pas là matière d'une abstraction ou d'une isolation de quelque idée partielle; ou plutôt cette matière seule est donnée avec l'impression même; le sujet capable d'en abstraire les éléments, ou avant tout de s'abstraire lui-même, manque. Pour qu'il y ait possi-
(1) M. de Tracy. Voyez dans sa Grammaire , la note du chapitre I.
bilité d'isoler une idée partielle de l'impression totale composée, la première condition requise est donc que cette impression soit vraiment composée, ou renferme déjà un sujet distinct pour lui-même de l'impression organique ou matérielle, c'est-à-dire que celle-ci soit déjà élevée au rang de perception localisée, attribuée à une résistance perçue à part dans l'espace, ou à un moi qui s'aperçoit aussi bors d'elle dans le temps. Tel est le jugement primitif et fondamental, dont nous nous sommes attachés à constater l'origine, et sans lequel il n'y a point de conception possible, de sujet ou d'attribut séparé, point d'abstraction ni de jugement d'aucune espèce, par la raison simple que les deux antécédents nécessaires de tout rapport d'attribution objective ou subjective manquent essentiellement.
Cela posé, si, avant d'être remonté par une analyse approfondie jusqu'à l'origine ou au fondement de nos idées de sujet et d'attribut, on se bornait à dire que les animaux n'ont pas nos signes, parce qu'ils n'ont pas la capacité de séparer un sujet de son attribut, il y aurait lieu à rétorquer l'argument en disant plutôt que si les animaux n'effectuent pas cette séparation, c'est parce qu'ils n'ont pas nos signes, et qu'il n'y aurait à cet égard aucune différence entre eux et un individu de notre espèce qui aurait vécu isolé jusqu'à un certain âge et serait dépourvu de tout langage. On se fonderait sur le nombre infini de cas où ce que nous appelons le sujet du rapport ou de la proposition n'a qu'une valeur logique. On pourrait môme aller plus loin, et, en s'appuyant sur
la doctrine de la sensation transformée, soutenir que toute idée de sujet séparé de son attribut est purement artificielle ; qu'il n'y a point de sujet réel hors de la sensation individuelle ou de l'impression totale composée. Mais, s'il en est ainsi, si toute idée d'un sujet séparé de l'attribut est artificielle, comment sera-t-elle connue sans le signe auquel elle se trouve réduite et qui en fait pour ainsi dire toute l'essence dans l'état d'abstraction? 11 faudrait donc revenir à dire que les animaux n'abstraient pas, uniquement parce qu'ils n'ont pas nos signes institués. La cause explicative donnée dans le passage précédent serait ainsi prise pour l'effet ou l'effet pour la cause, sans qu'il fût possible de sortir de cette espèce de cercle vicieux.
Le seul moyen de rectifier ce cercle ou de lui assigner une origine ou une fin, c'est de reconnaître que le premier emploi du signe institué présuppose essentiellement le fait primitif de conscience, c'est-àdire Taperception immédiate interne du sujet de l'effort comme distinct du terme qui résiste. Dès que cette distinction a lieu, il y a un fondement à l'emploi du premier signe intellectuel est qui est le verbe, le logos par excellence. Ainsi les animaux ne parlent point parce qu'ils ne pensent pas, et en général les êtres purement sentants n'ont point de signes institués parce que le premier acte d'aperception interne dont nous parlons n'est pas dans leur nature. Or, cet acte primitif n'est pas dans leur nature en tant qu'ils ne sont point des agents moraux, des causes libres de mouvements ou d'actions; qu'ils ne se meu-
vont point par un principe on une force hyperorganique, mais qu'ils sont mus par des impressions sensibles, ou proportionnellement à ces impressions, sans avoir la faculté de les changer ou de se mettre au-dessus d'elles. C'est de la même manière que nous sommes mus nous-mêmes quand nous ne faisons qu'obéir à l'instinct sensitif, aux habitudes ou à des passions entraînantes, quand nous sommes hors de nous-mêmes, hors de l'état de conscium ou de compos suî. Dans l'état d'animalité, il n'y a donc pas lieu à séparer le sujet de l'attribut, parce que avant tout il n'y a pas lieu à distinguer la cause ou la force motrice de l'effet produit, l'acte de la locomotion ou de la voix, de son résultat sensible. En remontant jusque-là, on trouve le principe ou les véritables racines du langage institué ; on trouve de plus que la moralité et l'intelligence humaine sont identifiées dans leur source commune.
Dans l'être sentant, les impressions affectives se manifestent au dehors par des mouvements ou des voix qu'elles déterminent, mais on ne peut pas dire que cet être se serve lui-même de tels signes pour exprimer ce qu'il sent. Là où il n'y a point d'intention ni de volonté, il n'y a point de signes proprement dits. Nous pouvons bien attacher à une interjection, à un cri qu'arrache la douleur, le sens d'une proposition complète, telle que celle-ci : Je sens, je juge, je veux, exprimée en un seul terme; mais c'est nous qui instituons ici arbitrairement le signe et lui créons une valeur qu'il n'a pas et ne peut avoir pour l'être sensitif. Si le mouvement, le cri involontaire,
SYSTÈME RÉFLEX1F. — CH. Et. 241
la simple agitation mécanique avaient déjà dans le sens intime la valeur qu'on leur attribue, il ne faudrait plus chercher l'origine de l'institution des signes, pas plus que celle de la pensée ou de l'individualité personnelle. Tout serait inné, et l'homme penserait ou parlerait dès le ventre de sa mère.
L'enfant ne commence vraiment à avoir des signes que lorsqu'il transforme lui-même ses cris ou ses interjections en signes de réclame, ou qu'il s'en sert pour appeler à lui. Ce n'est qu'alors qu'il a une intention et qu'il l'exprime au dehors, par des mouvements ou des voix dont il dispose ou dont il se sent cause. Bientôt il aperçoit que cette volonté exprimée a une influence sur d'autres volontés qui lui obéissent ou concourent avec elle : tel est le premier sentiment d'une puissance morale, lié au premier acte de réflexion. C'est aussi de cette première association d'un signe volontaire et d'une idée que part l'individu pour imposer des noms aux choses, et exercer ultérieurement sur ses propres idées l'empire qu'il a par sa voix ou ses mouvements sur des êtres extérieurs à lui.
Mais, pour s'assurer de cet empire et prendre l'habitude de l'exercer, il faudrait que l'individu pût continuera instituer lui-même ses signes, comme il a institué d'abord ses cris inarticulés, en moyens d'influence et d'action sur d'autres volontés. En recevant les signes du langage tout formés et les imitant par une sorte d'instinct, il ne perçoit que les résultats d'une action ou d'un mouvement communiqués du dehors, et plus il est attentif à l'effet, moins il est
disposé à apercevoir la cause, ou plus la chose signifiée captive son imagination, plus il ignore la prise qu'il pourrait acquérir sur elle au moyen des signes, C'est lace qui nous explique comment les lois de 1 institution des signes, et de leur liaison avec les idées , et de leur influence continuelle sur les opérations de la pensée ont été si complètement méconnues, et comment la révélation du secret de cette influence a été une véritable découverte en métaphysique, celle qui honore le plus son auteur et le pays qui l'a vu naître.
J'ai voulu remonter aux sources de cette découverte et faire voir comment la première institution des signes se fonde sur l'aperception immédiate, ou sur la distinction première qui s'établit, dans le fond du sens intime, entre l'effort moteur ou vocal que la volonté détermine, et son résultat sensible. Sans l'aperception interne des actes, ou de l'effort voulu, il n'y aurait point désignes institués; et sans les signes institués, point de réflexion proprement dite, point d'idées ou de notions distinctes de nos actes intellectuels ou de leurs résultats, point de notions de cause séparée de son effet, de substance séparée des modes, point d'unité conçue hors de la multitude, ni d'identité hors de ce qui varie, enfin point d'idée de sujet (moi) séparé de ses attributs, et par suite point d'idées abstraites, universelles.
Le fondement de toutes ces notions est bien en nous, indépendamment de tous les signes institués, comme le fondement des idées de classe, d'espèce est dans le rapport que les objets ont entre eux et avec nos sens, rapports qui découlent de ce qu'ils
sont en eux-mêmes. Mais il y a une différence essentielle entre percevoir ou sentir confusément plusieurs modes réunis ensemble dans le concret, et apercevoir distinctement des modes séparés ou abstraits. Or, cette distinction de modes abstraits ne peut avoir lieu sans l'emploi des signes du langage. Quoique l'individu sente ou aperçoive intérieurement qu'il existe et que cette conscience intime se fonde tout entière, comme nous l'avons vu, sur le premier déploiement de l'effort, il n'en est pas moins vrai qu'il n'a l'idée ou la notion distincte de son existence, qu'autant qu'il peut rattacher d'une manière fixe ce jugement primitif à un signe permanent tel que moi ou f existe. Autant de fois ce signe est volontairement répété, autant de fois le même moi se rend présent à lui-même par un acte de réflexion intime. De même, pour avoir l'idée ou la notion séparée et permanente de résistance, de substance, d'unité, de cause, il faut que je puisse les exprimer par autant de signes, autrement chacune de ces idées resterait confondue dans les groupes où elles entrent comme formes primitives essentielles.
Distinguons donc bien trois états progressifs que les métaphysiciens sont sujets à confondre.
Le premier état, purement affectif qui n'emporte avec lui aucune condition intellectuelle, aucune forme du jugement, où il n'y a pas le moindre fondement à ces propositions : je sens, je désire, j'ai besoin, quoiqu'il y ait impressions affectives, besoins, appétits. Les cris, les interjections ne signifient ou n'expriment rien pour l'être qui les émet.
Le second état est celui où il y a perception, représentation de la multitude dans l'unité, sensations coordonnées, moi, mais tout étant représenté dans le concret, sans qu'il y ait encore de séparation ni même de distinction nettement aperçue. C'est alors que les signes communiqués expriment des jugements, des combinaisons ou des images complexes, dont les termes ne sont pas pris ou conçus isolément les uns des autres.
Enfin le troisième état est celui où l'individu, capable d'instituer des signes dont il fait usage, se fait des notions distinctes et séparées des divers éléments renfermés dans ses représentations, et peut voir dans un seul et même groupe, non-seulement tout ce qui le compose, mais de plus, ce qui y vient du dehors, et ce qu'il peut y ajouter de son propre fond. Tel est l'état de réflexion qui complète l'intelligence.