‹ Œuvres inédites;Chapitre 20 sur 33 · DE LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

DE LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE

« L'homme doué de la parole, » dit Bonnet (1), « exerce par la parole sur ses idées l'empire le plus « absolu. Il n'est point assujetti à l'ordre dans lequel « son imagination les lui retrace d'après l'impres- « sion des objets; il les arrange sur le papier ou dans « son cerveau, comme il lui plaît. L'animal ne sau- « rait exercer sur ses idées un tel empire. Il peut « bien donner son attention à celles qui lui plaisent « le plus, mais il ne saurait les arranger, les distri- « buer dans un certain ordre ; il ne peut même en « avoir le désir, il est un être purement sentant. Ce « sont les objets eux-mêmes qui arrangent les idées « dans le cerveau de l'animal, son imagination ne « travaille que d'après eux. »

Voilà bien la base d'une distinction très-positive et très-réelle entre les combinaisons volontaires des idées, auxquelles la parole fournit des signes, et les associations ou agrégations fortuites et accidentelles; entre le rappel volontaire et les reproductions spontanées, ou entre la mémoire et l'imagination.

(1) Essai analytique, ch. xvi.

Cependant le même philosophe dit ailleurs : « Les « signes de nos idées sont des figures ou des mots. « Ils affectent donc l'œil ou l'oreille. La conserva- « tion et le rappel du signe ou du mot s'opèrent par « une mécanique semblable à celle qui opère la con- « servation et le rappel de l'idée attachée à ce signe « ou à ce mot. La mémoire ne diffère donc point es- « sentiellement de l'imagination. »

Voilà, ce me semble, une contradiction qui vient de ne pas être remonté jusqu'à l'origine de l'institution des signes, et jusqu'aux fonctions particulières du sens actif sur lesquelles repose cette institution. L'homme n'exerce par la parole l'empire le plus étendu sur ses idées, qu'en tant que les signes parlés sont eux-mêmes des actes du vouloir, dont la puissance s'étend à toutes les idées associées. Si c'était le même mécanisme qui opérât le rappel des signes et la reproduction des images, ce mécanisme étant indépendant de la volonté, l'être actif qui parle n'exercerait pas plus d'empire sur ses idées que l'être sentant qui n'a point de signes institués ; tout appartiendrait à l'imagination spontanée, il n'y aurait pas de mémoire proprement dite. L'usage de la parole met donc, d'après Bonnet lui-même, une différence essentielle entre ces deux facultés.

On donne souvent le titre vague de mémoire à cette faculté générale qui a pour objet la conservation des traces de toutes sensations, images, idées, actes intellectuels. C'est là une classification purement arbitraire et aussi mal faite que le sont presque toutes celles des phénomènes psychologiques. Chaque plié-

nomène de la sensibilité laisse après lui une trace dans l'organisation. Cette trace est réveillée par toutes les causes externes ou internes qui ont quelque analogie avec la première impression. La volonté est bien une force supérieure à l'organisation, mais qui a besoin pour s'exercer d'un terme organique à qui elle puisse s'appliquer. Son action laisse donc aussi quelques traces dans les organes, et c'est par là que cette action peut devenir toujours plus prompte, plus facile (1). Mais ces traces de nos vouloirs, qui constituent les déterminations actives, ne se réveillent que par l'exercice de la même force à qui elles doivent leur origine : c'est cette répétition d'exercice qui constitue la mémoire ou le rappel proprement dit.

Nous observerons ici que le terme organique sur lequel la volonté doit nécessairement se déployer de nouveau, pour aviver la trace d'une idée, par le signe disponible lié avec elle, n'est point dans le centre lui-même, pris pour l'instrument immédiat des opérations de l'âme, mais dans un organe mobile à volonté, correspondant à ce centre, et hors de son sein. Dans l'exaltation spontanée de l'imagination, dans ces sortes de visions extatiques où l'individu perd le conscium sut, tout paraît bien se passer dans le sein de l'âme même ou de son instrument, mais alors rien ne reste dans la mémoire parce que rien n'a été dans l'aperception ou la réflexion . Pour que l'individu pense, en ayant la conscience de ses opérations, il faut qu'il rappelle nécessairement quelques signes volontaires.

(1) Voyez mon Traité sur l'habitude,

C'est toujours un organe mobile externe qui les lui fournit. C'est de là, comme d'un point d'appui, que ses idées et opérations se réfléchissent vers leur source et prennent pour ainsi dire un corps. Ainsi, l'ouïe et la voix sont toujours en action dans nos opérations intellectuelles les plus secrètes, qui sont comme des discours que nous adressons tout bas à nous-mêmes, car il faut toujours que nous entendions nos idées pour les concevoir. Dans le sourd-muet qui ne pense que par images, c'est sur l'organe de la vue que l'attention se porte sans pouvoir alors se réfléchir ellemême; ou, si la mémoire s'exerce, c'est en combinant des mouvements, ou des résultats de mouvements volontaires, qui lui sont bien autrement utiles que les signes de la vue dont il ne dispose pas. Ces observations confirment bien ce qui a été déjà dit sur l'exercice de chacun de ces sens, à leur article.

La mémoire, dit un ancien philosophe de l'école d'Alexandrie, n'est pas la simple gardienne des images; c'est une faculté active capable de tirer des idées antérieurement conçues par l'esprit, une chose actuellement proposée. Memoria non est imaginum custos, sed facilitas qaœ ex rébus mente conceptis, propositum denuo promere potest. Sans doute, cette définition arbitraire étend beaucoup trop le champ de la mémoire, puisqu'elle y renferme celui du jugement et du raisonnement; mais elle consacre du moins le principe de l'activité de l'esprit dans le rappel des signes et des idées, et exprime très-bien la distinction essentielle que nous avons reconnue entre la mémoire et l'imagination.

SYSTÈME RÉFLEXIF. — CH. ITT.

Ce nom de mémoire, comme le dit Bonnet, a été particulièrement consacré à la faculté qui conserve et rappelle les mots représentatifs des choses, ou plutôt des idées qui sont dans l'esprit de celui qui parle (1). En effet, quand on dit d'un homme, qu'il a beaucoup de mémoire, on entend par là qu'il a la faculté de retenir et de rappeler une série de signes ou de mots, et l'on apprécie l'étendue ou la force de sa mémoire par la longueur de cette série, et par la promptitude ou la facilité avec laquelle l'individu la développe ou l'exprime. Que les mots soient liés à des idées rappelées par eux et avec eux, ou qu'ils ne le soient pas, c'est à quoi l'on ne songe guère, et ce qui est aussi le plus difficile de faire entrer dans l'appréciation de ce qu'on appelle mémoire. Ainsi, il n'est question que d'une pure faculté de mouvements, volontaires, il est vrai, et même réflexibles dans leur principe, mais que l'habitude tend à faire promptement dégénérer en un véritable mécanisme. Si la liaison des signes avec les idées a été régulièrement faite, il arrive infailliblement que le rapport de ceux-ci est accompagné ou suivi de la représentation des autres, et que l'individu dispose ainsi, comme dit Condillac, de l'exercice de l'imagination et de la réflexion, etc. Mais il faut bien s'entendre ici sur ce que sont les idées liées aux signes, pour pouvoir défi) Hobbes a très-bien dit que les noms formant un discours sont les signes des pensées, et non point les signes des choses. (Voyez sa Logique, chap. h, § 5.)

Leibnitz ne distingue pas la mémoire de l'imagination quand il considère cette première faculté comme une faculté animale et purement empirique.

terminer l'étendue et les bornes de la disponibilité dont il s'agit.

Il y a des modes qui sont naturellement révocables par eux-mêmes, savoir tous ceux auxquels la volonté concourt dans le principe. Telles sont les perceptions qui rentrent directement dans le sens de l'effort. Avec de tels modes, les signes institués ne feront que donner sur eux une double prise à la volonté motrice. Il y en a d'autres qui se trouvent naturellement placés bors de la sphère de cette puissance : ceux-ci auront beau s'associer avec des signes volontaires, ils ne deviendront jamais disponibles. Ainsi, quoique nous donnions des noms aux modes purement affectifs de notre sensibilité interne ou externe, ces modes ne rentrent point pour cela dans le champ de la mémoire, et demeurent irrévocables dans nos souvenirs. Dans nos sensations affectives, il y a quelque partie que les signes nous rappellent ou qui se réveille avec eux; c'est celle qui n'est point uniquement affective; c'est par exemple la partie perceptive des odeurs, des saveurs, des qualités tactiles; ce sont les attributions à l'espace ou au temps qui, servant d'appui à la conscience, assurent par suite un fondement à la réminiscence personnelle ou modale. Ainsi, le signe attaché à telle modification affective sert bien à nous attester que nous avons été modifiés d'une manière agréable ou douloureuse ; il peut aussi servir à nous retracer les différentes circonstances perceptibles liées à ces modifications, mais il ne saurait réveiller rien de pareil à ces dernières. Quant aux intuitions et au* images dont le réveil

SYSTÈME KÉFLEXIF. — CH. îlf.

spontané ou les agrégations fortuites dépendent uniquement des dispositions organiques du cerveau, le pouvoir des signes institués ne va pas jusqu'à changer ces dispositions, à faire revivre dans l'organe central des traces qui s'y trouveraient effacées, ni à réprimer la vivacité de celles qui se présentent malgré la volonté. Aussi voit-on des esprits doués au plus haut degré de la mémoire des signes et qui ont une imagination faible ou presque nulle, et d'autres au contraire dont l'imagination mobile exclut la mémoire des signes et la faculté du rappel.

De tout ce que nous venons de dire découlent les conséquences suivantes :

1° Les signes institués étant des mouvements ou actes volontaires, ne se lient d'une manière intime qu'avec d'autres mouvements ou actes qui leur sont homogènes, et l'effet le plus remarquable de cette institution est de remplacer ces premiers signes naturels obscurcis, et comme annulés sous l'influence de l'habitude, par des notes perceptibles ou réflexives sur lesquelles se fonde l'exercice de la mémoire ou du rappel volontaire. Nous ne pouvons rappeler en effet que ce que nous avons remarqué, et l'habitude qui nous cache toujours la part que nous prenons à nos modifications tend à les soustraire à l'empire de nos facultés actives, réflexives, et par suite de rappel. Il faut que ces facultés se donnent à ellesmêmes un autre mobile, et que l'art vienne ajouter à la nature en se modelant sur elle.

2° La subordination réciproque qui existe entre la mémoire des signes et l'imagination Qij In repro

duction des images, n'est qu'une suite de celle que nous avons remarquée entre les fonctions des sens, où la volonté prend l'initiative et conserve la prédominance, et les fonctions où cette volonté est consécutive et postérieure à l'exercice de la sensibilité. Le caractère le plus tranchant qui différentie en effet la mémoire de l'imagination, c'est que dans l'exercice de la première, la représentation des idées est subordonnée au rappel des signes volontaires, tandis que dans l'exercice de la seconde les signes sont consécutifs et que la reproduction des images en est indépendante.

3° Nous ne pouvons rappeler que ce que nous avons fait, combiné ou imité nous-mêmes avec intention ; c'est là ce qui assure tant de fixité et de netteté dans la mémoire aux modes de l'étendue figurée, aux suites et aux combinaisons des sons. Les signes vraiment utiles ne sont point institués pour représenter des choses ou même des images, mais pour exprimer des idées de rapports ou des actes intellectuels. La plupart de ces idées ou de ces actes n'auraient aucune fixité ni même aucune existence sans les signes qui leur donnent une sorte d'existence à part et assurent à la volonté le pouvoir de les répéter.

4° Ceux qui limitent la mémoire à n'être qu'une sorte de faculté passive qui conserve le dépôt des images, doivent admettre sous un titre quelconque une autre faculté qui conserve et fait revivre les traces des différentes combinaisons d'idées, de jugements, de raisonnements, et de toutes les opérations

intellectuelles que nous avons pu exécuter antérieurement; car il est de fait que nous pouvons rappeler ces opérations, et que la plus grande partie des signes du langage est uniquement destinée à en conserver ou noter les résultats. S'il en était autrement, la faculté de raisonner n'existerait point dans l'homme, puisqu'il ne pourrait jamais employer avec confiance les signes de ses idées complexes. Il serait toujours à les refaire et en resterait toujours ainsi aux premiers pas.

Il y a donc une mémoire vraiment intellectuelle, qui a pour objet de conserver et de retracer fidèlement l'ensemble des opérations qui se trouvent résumées sous tels termes ou formules, et donnent à l'intelligence le pouvoir d'en refaire les détails. C'est ici que nous pouvons recourir à la définition précédemment énoncée, memoria est facultas quœ ex rébus mente conceptis, proposition denuo pr orner e potest. Dans cette fonction de la mémoire, lorsque l'ensemble des actes ou procédés intellectuels qui établissent une vérité, ou une relation plus ou moins éloignée entre deux idées, a été exécuté une fois, le rappel des signes motive les mêmes jugements, ou assure à l'esprit que les mêmes relations sont toujours les mêmes, sans qu'il ait besoin de les vérifier de nouveau ou de recommencer les mêmes opérations. La réminiscence supplée ainsi à l'intuition de la vérité et tient lieu du sentiment de l'évidence. Il faut bien distinguer cet exercice de la mémoire intellectuelle de celui qu'on peut appeler mécanique, en tant qu'il se borne au simple rappel des signes

destitués de toute perception antérieure ou actuelle de rapports.

5° La mémoire, comme dépendance de cette réflexion qui institue les signes de nos idées, remplit à l'égard de cette faculté supérieure des fonctions analogues à celles que remplit le sens de la vue à l'égard de celui du toucher. Comme l'individu qui lit dans de simples figures visibles les rapports et les mesures des formes tangibles, se les affirme par un acte de souvenir qui tient lieu de l'aperception directe ; de même il lit dans une formule qui exprime les simples relations des signes, les relations reconnues entre les idées.

6° Nous voyons enfin comment on peut répondre à cette question souvent renouvelée dans les écoles : Quel est le véritable objet de la pensée dans l'emploi des termes généraux sur lesquels roulent nos raisonnements? Ceux qui refusent le nom d'idée à tout ce qui n'est pas image, affirment que dans l'emploi des termes généraux la pensée n'a pas d'autres objets que les signes eux-mêmes. Mais alors tout raisonnement ne se réduirait-il pas à un pur mécanisme auquel la réflexion serait étrangère? En reconnaissant que les termes généraux ne sont pas des signes de choses ni d'images, mais bien des signes d'opérations qui consistent à abstraire et à généraliser, on voit comment l'emploi et le rappel de ces termes doit s'accompagner nécessairement d'un retour de l'esprit sur les actes mêmes de combinaisons ou d'abstractions déjà exécutés. Cela suffit pour que le raisonnement, quoiqu'il ne roule pas sur des idées

de choses ou d'êtres individuels déterminés, conserve néanmoins un caractère réfléchi et que la mémoire y remplisse une fonction proprement intellectuelle, enfin pour que tout ne s'y réduise pas au pur mécanisme ou au pur matériel même des signes.

Maintenant que nous savons en quoi consistent les actes réflexifs et quelle est la nature des idées simples élémentaires qui en sont les produits, voyons comment les idées se combinent pour former le raisonnement proprement dit.

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