DES AFFECTIONS GÉNÉRALES
On pourrait chercher à définir l'affection simple, en disant que c'est ce qui reste d'une sensation complète, quand on en sépare l'individualité personnelle ou le moi, et avec lui toute forme de temps et d'espace, pour me servir de l'expression des Kantistes, tout sentiment de causalité externe ou interne; ou, dans le langage de Locke, quand l'idée de sensation se trouve réduite à la simple sensation , sans idée d'aucune espèce; ou enfin, dans le point de vue de Condillac, quand la statue devient sensation, sans être encore rien de plus.
Mais ce n'est point ici une abstraction, une vaine hypothèse que nous voulons exprimer sous le titre d'affection; c'est un mode positif et complet dans son genre, qui a formé dans l'origine notre existence tout entière, et qui constitue celle d'une multitude d'êtres vivants, de l'état desquels nous nous rappro-*
chons toutes les fois que notre nature intellectuelle s'affaiblit ou se dégrade; que la pensée sommeille; que la volonté est nulle ; que le moi est comme absorbé dans les impressions sensibles; que la personne morale n'existe plus ; toutes les fois enfin que l'être mixte , double dans l'humanité , redevient simple dans la vitalité.
Nous avons reconnu l'origine de la personnalité individuelle ou du moi; du moins nous avons vu qu'il pouvait et devait y avoir une telle origine; nous verrons aussi qu'il y a une époque dans l'existence absolue où le moi vient s'associer aux affections qui ont précédé sa naissance; mais, quant à l'origine de l'affection simple, pour la connaître, il faudrait remonter à la formation ou au premier développement du germe organisé vivant; car commencer à vivre, c'est commencer à recevoir des impressions, à en être affecté, et à réagir en conséquence.
Leibnitz considère le corps d'un animal comme une substance (unum per accidens) composée d'une infinité de monades à chacune desquelles il attribue des perceptions obscures (sans aperception). Suivant lui, la substance simple ou la monade centrale représente ce qui se passe dans le corps, d'une manière harmonique aux affections qu'éprouvent les monades composantes. En écartant ce qu'il y a d'absolu dans ce système, on conçoit que les affections propres aux monades composantes ou éléments sensibles, peuvent avoir lieu sans être représentées ou aperçues par la monade centrale, qui fait le moi ou le principe d'unité.
C'est à peu près dans le même point de vue que Buffon a attribué aux moléeules organiques coordonnées dans le système animal, des espèces de sensations matérielles étrangères à la pensée ou au moi. D'autres philosophes qu'on appelle matérialistes, sans donner à cette épithète aucun sens déterminé, admettent aussi une matière vivante, aux éléments de laquelle ils attribuent, même hors de toute coordination en système, des espèces d'affections vagues ou confuses (1). Bacon dit lui-même que la perception est partout (ubique denique est perceptio) . Charles Bonnet enfin incline fortement à penser que la faculté de sentir, ou d'être affecté par des impressions, s'étend à des degrés plus bas que tous ceux que nous imaginons, et que les plantes mêmes ont leur manière de sentir ou de jouir de l'existence.
C'est peut-être en effet jusqu'au germe organisé, jusqu'au point vivant qu'il faudrait remonter pour atteindre les limites ou l'origine de cette capacité réceptive des affections les plus simples. Le développement de ce germe, ou la coordination de tous les points vivants en un seul système sensitif, solidaire dans toutes ses parties, qui constitue l'animal, ne fait que réunir et confondre, pour ainsi dire, une multitude de vies dans une seule vie, ou une multitude d'affections composantes en une seule résultante.
Considérons ici de cette manière l'être sensitif comme agrégat , caractérisé par Leibnitz unum per accidens, et faisons abstraction de ce qui peut consti-
(1) Voyez dans les Pensées sur C interprétation de La îffitwre de Diderot, l'opinion du docteur Baumann.
tuer la véritable unité individuelle (unum per se) qui n'a aucun rapport avec la première (1). Nous trouverons, dans chaque impression faite sur un organe particulier, deux circonstances élémentaires auxquelles nous devrons avoir égard, savoir : 4° l'affection immédiate et partielle de l'organe, ou la modification qu'en éprouve sa vie propre ; 2° l'affection générale ou la modification résultante de tout le système sensitif.
Supposons d'abord que tout est en équilibre dans ce système , c'est-à-dire qu'il n'y a point actuellement de cause externe d'impression nouvelle ; qu'aucune affection particulière ne prédomine, et que toutes se confondent, pour ainsi dire, en une seule affection générale ; il ne pourra y avoir alors qu'un sentiment vague d'une sorte d'existence intérieure que nous pourrions appeler impersonnelle, puisqu'il n'y a point encore de personne ou de moi capable d'apercevoir ou de connaître. C'est là l'état où doit se trouver la statue dans l'hypothèse de Condillac, avant d'avoir été impressionnée du dehors , et par une cause particulière, telle que l'odeur de la rose. L'auteur du Traité des Sensations devait au moins présupposer cette vie générale et l'espèce de sentiment confus qui s'y lie , car autrement il n'y aurait pas d'impression reçue et sentie : la statue ne pourrait devenir odeur comme être sentant, si elle n'était pas
(1) Une conséquence nécessaire de la doctrine qui part de la sensation affective comme du principe générateur de la connaissance est de considérer le moi comme une sorte d'unité collective, ou comme la résultante de sensations partielles : point de vue absolument oppose au fait de conscience.
SYSTÈME AFFECTIF. — CIIAP. I. 15
déjà quelque chose au dedans d'elle-même comme être vivant.
Si nous modifions actuellement ce sentiment général par une impression quelconque, interne ou externe (il importe peu , puisque dans l'état supposé il n'y a pour l'être sensitif ni dehors ni dedans), cette impression devra affecter d'abord immédiatement l'organe qui la reçoit; mais, comme rien ne se localise pour l'être sensitif qui n'a pas encore mu ou agi (1), l'effet local de l'impression tendra à se confondre entièrement dans l'affection générale de tout le système. Cette affection sera agréable ou douloureuse absolument ou par elle-même. Dès les premiers moments de son existence , l'être sensitif souffrira ou jouira ; il sera heureux ou malheureux d'être ou de sentir, sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune comparaison entre un état et un autre. Les plaisirs de relation ne commencent qu'avec la vie intellectuelle, et ne trouvent point place dans une vie organique ou animale.
L'impression nouvelle peut avoir sur tout le système un effet excitatif tel, que le ton de la vie générale s'élève proportionnellement au ton de l'organe qui a reçu l'impression , et alors l'affection sera agréable ; l'être sensitif jouira, il vivra davantage ou sentira mieux la vie. Si l'impression nouvelle rompt l'équilibre du système entier, en faisant trop prédominer la vie particulière de l'organe qu'elle affecte directement, sur la vie générale de toutes les parties
(1) Voyez l'exemple du paralytique de M. Régis, cité dans la première partie de l'ouvrage.
16 POND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. ïï. SECT. I.
qui ne peuvent s'élever au même ton, l'être sensitif souffrira. Un effet nécessaire des affections, soit agréables, soit douloureuses, c'est de déterminer des mouvements de réaction proportionnés à la force ou à la vivacité des impressions reçues. Si l'affection est agréable, ces mouvements réactifs opérés par la sympathie naturelle qui unit la partie affectée à un centre organique de motilité , tendront à maintenir ou à accroître l'effet de l'impression. Si elle est désagréable, ils tendront à la repousser ou à en écarter la cause. Mais ces mouvements instinctifs , se confondant nécessairement avec l'affection qui les détermine, ne sauraient être sentis en eux-mêmes. Ils sont encore bien loin de l'effort personnel ou du fait de conscience, qu'ils précèdent dans l'ordre du temps et qu'ils contribuent à amener, par une suite de progrès dont nous avons déjà analysé les conditions ou les moyens. Soit qu'il souffre ou jouisse, l'être sensitif s'identifie nécessairement avec les affections générales qu'il pâtit ; il les devient comme nous devenons nous-mêmes gais ou tristes , heureux ou malheureux par l'effet de certaines affections immédiates propres à des organes intérieurs. Ces affections se confondent aussi pour nous dans le sentiment général de la vie , sans que nous puissions les apercevoir , nous en rendre compte , ni les rapporter à leurs sièges ou à leurs causes organiques.
« Il n'est pas une partie de notre corps , » dit un philosophe très-accoutumé à cette sorte d'observation concentrée, qui lui fit souvent prendre sur le fait sa propre nature sentante, « il n'est pas un de nos
« organes qui ne puisse s'exercer contre notre vo- « lonté ou sans le moi; ils ont chacun leurs passions « propres qui les éveillent ou les endorment sans « notre congé. » Notre expérience la plus constante et la plus intime peut vérifier à chaque instant cette observation. C'est, en effet, du concours de ces passions ou affections partielles, soit spontanées et produites par des causes accidentelles qui agissent sur certains organes, soit constantes et identifiées avec le tempérament même par la nature ou les habitudes; c'est, dis-je, du concours de ces affections que résulte chacun des modes de notre existence sensitive. Chacun de ces modes n'est point la conscience , car aucun ne s'aperçoit ou ne se sent lui-même, et pendant qu'ils changent incessamment, il y a quelque chose qui reste et qui le sait. C'est ainsi que nous passons successivement, sans nous en apercevoir, par toutes les modifications générales de l'existence, relatives à la succession des âges, aux révolutions du tempérament, à l'état de santé ou de maladie, aux changements de climat, de saison, de température. C'est ainsi que nous subissons l'influence que peuvent prendre tour à tour tels organes internes, dont les impressions, quelque dominantes qu'elles puissent être, demeurent tout à fait étrangères à la personne, confondues comme elles sont avec le sens général de la vie sur lequel tout retour nous est interdit : aussi le fond du caractère moral, dépendant de la nature de notre sensibilité intérieure (I), est-il la partie de
(1) Bicliat a dit d'une manière très-pittoresque que le caractère moral est la physionomie du tempérament physique. Mais où
notre être sur laquelle nous sommes toujours le plus complètement aveuglés.
Tel est aussi le principe de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature , tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre , et qui nous présente dans les mêmes êtres tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte. Aussi le charme, l'attrait, le dégoût ou l'ennui attachés aux divers instants de notre vie dépendent presque toujours de ces dispositions intimes et profondément ignorées de notre sensibilité. Nous portons en nous la source du bien et du mal , et nous bénissons ou accusons les hommes, la nature, le destin propice ou contraire. Eh! n'est-il pas en effet comme le destin (1) , cet agent invisible et mystérieux de la vie qui opère en nous, sans nous, et dont nous subirions toujours les lois , alors même que ce qui est le fatum dans le physique deviendrait prévoyance dans le moral (2) ?
Sous l'empire de l'instinct, l'être organisé vivant, réduit à un état purement affectif, devient donc toutes les modifications qu'il éprouve, et le moi, identifié avec chacune d'elles , y demeurerait toujours enveloppé, s'il ne survenait un autre ordre de conditions ou de moyens propres à le développer ou à
est le miroir capable de réfléchir cette physionomie au regard intérieur de la conscience ou du moi?
(1) La puissance du destin qui fut un des plus puissants ressorts dramatiques, n'est peut-être que l'expression de ce fait du sens intime qui nous manifeste au fond de notre être une sorte de nécessité organique opposée à la liberté morale.
(2) Quod in cor porc Fatum, in animo est Providentiel. (Leibnitz.)
féconder le germe dans lequel il est renfermé. Parvenu à la personnalité individuelle, l'être assistera sans doute comme témoin à ces scènes intérieures (1 ) , mais sans que la force du vouloir qui la constitue, puisse en distraire ou en arrêter le cours. Il y a donc là deux puissances ou deux forces, Tune complètement aveugle et fatale dans ses déterminations instinctives, l'autre éclairée et prévoyante dans ses actes libres. Chacune d'elles a son domaine propre; elles prédominent ou cèdent tour à tour. Tantôt elles conspirent, tantôt elles sont en opposition, luttent ensemble ou cèdent, mais demeurent toujours. Elles sont deux et ne peuvent s'identifier ni se transformer l'une dans l'autre. Cette sorte de dualité est ellemême un fait du sens intime ; mais on voit ici combien les deux éléments sont hétérogènes ; comment aussi ils peuvent s'exclure l'un l'autre ; comment enfin, dans leur association accidentelle, ils sont toujours prêts à se séparer.
(1) Dans le trouble que les passions excitent, dit un philosophe, et excepté le cas où elles sont portées jusqu'à la frénésie, il y a une sorte de bonheur à étudier, à suivre leur marche et à les guerroyer. Jusque dans les afflictions et les chagrins, il y a une sorte de bonheur à envisager son tourment, à saisir son ennemi corps à corps et à le terrasser. (Voyage clans les départements du Nord, par M. Camus.)