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DES AFFECTIONS PARTICULIÈRES

Au commencement de la vie, toutes les impressions reçues ont le caractère d'affections générales ; elles se communiquent rapidement à toutes les parties du système sensitif ; tout irrite, choque et affecte des organes encore trop faibles et trop susceptibles. Ainsi le simple contact de l'air excite rudement la surface du corps; les rayons lumineux et sonores n'agissent sur les organes que par leur masse, et ils affectent la sensibilité générale sans pouvoir encore se localiser ou se coordonner dans leurs sens propres ; toutes les impressions sont donc alors du genre des affections intérieures dont nous venons de parler. Mais, à mesure que l'affection générale s'affaiblit, l'impression particulière et locale sort de son obscurité première et donne naissance à des produits tout nouveaux. Bientôt les matériaux de la perception distincte sont prêts à être mis en œuvre, et n'attendent plus que l'élément personnel, nécessaire pour compléter les premiers phénomènes de la représentation extérieure.

Parmi les différentes espèces d'impressions sensibles reçues par chacun de nos sens, les unes conser-

vent toujours plus ou moins le caractère prédominant d'affections générales et sont toujours jusqu'à un certain point tumultueuses ou confuses dans le système, les autres sont plus distinctes, ou plus disposées par leur nature même à se localiser ou se coordonner dans leurs organes propres. Celles-ci sont plus rapprochées du sens de l'effort; elles sont plus aptes aussi à entrer ultérieurement en combinaison avec l'élément personnel, à admettre les formes de l'espace ou du temps qu'on a cru leur être inhérentes. Celles-là sont, ainsi que nous venons de le voir, toujours étrangères par elles-mêmes au vouloir, à la pensée ou au moi. Les formes perceptives qui s'y associent ultérieurement leur sont en quelque sorte accidentelles et toujours prêtes à s'en séparer.

Nous indiquerons successivement les caractères propres à ces différentes espèces d'impressions sensibles, les différences qui les séparent, et les analogies qui ont déterminé leur réunion dans une même classe ou système. On doit se souvenir que la première de ces analogies consiste dans la passivité de ces affections, soit spontanées, soit produites par une cause quelconque interne ou externe étrangère à la volonté.

Impressions immédiates affectives du tact passil. Nous avons déjà indiqué le caractère de ces im-

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pressions immédiates faites sur les organes intérieurs essentiels à la vie, dont on pourrait colliger, pour ainsi dire, l'ensemble sous le titre commun de sens vital, qui embrasserait tous les modes de notre sensibilité intérieure comme celui de l'effort comprend tous les modes de notre activité ou motilité volontaire.

L'exercice continu de ce sens vital consiste, au dedans, dans le jeu varié d'affinités animales d'où dépendent les diverses fonctions sécrétoires, excrétoires et tout l'ensemble des déterminations de l'organisme ; d'où l'instinct premier de conservation et de nutrition, les besoins et les appétits que manifeste l'animal naissant, et tous les mouvements aveugles s'y rapportent. Au dehors, nous trouvons encore le même sens en exercice, dans toutes les impressions immédiates, faites sur les extrémités nerveuses de la peau qui recouvre le corps entier. Les affections qui se rapportent à ce tact passif extérieur, sont celles du chaud ou du froid, du sec ou de l'humide, du poli, du rude, et d'une multitude d'autres impressions sensibles , excitées par les différents corps fluides ou solides qui viennent toucher le nôtre. Ces affections n'ont pas de nom dans nos langues, parce qu'elles n'ont pas d'idées qui les représentent dans l'esprit.

En réservant pour une autre partie de cet ouvrage les détails relatifs à cette espèce d'impressions, tels que les diverses sympathies dont le tact est l'organe ou le moyen, nous nous bornerons à remarquer dans notre objet actuel, qu'en faisant abstraction de la

part que prend aux affections tactiles le sens de l'effort, dont le toucher actif est une division principale, ces affections réduites au caractère passif et absolu, sont dénuées par elles-mêmes de tout caractère perceptif, de toute forme d'espace ou de temps, de toute idée de causalité personnelle ou étrangère, et ne sauraient être l'origine d'aucune idée d'existence.

Affections de l'odorat et du goût.

Tous les organes des sens extérieurs étant considérés sous le rapport de leurs impressions affectives à une cause étrangère quelconque capable de les exciter, peuvent être très-bien assimilés, non pas au toucher, comme on le dit, mais au tact passif, ou au sens vital commun dont chacun de ces organes est une division particulière. Cette assimilation convient plus expressément encore aux sens de l'odorat et du goût, dont les objets, ou les causes excitatives, agissent par un véritable contact immédiat. Les molécules odorantes et sapides viennent dans leur état de dissolution, s'appliquer en effet à ces organes d'une manière immédiate, comme les parties matérielles et juxta-posées des corps solides, s'appliquent au tact proprement dit. Les analogies de ces affections

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diverses sont aussi notées par le langage qui a des épitliètes communes pour les saveurs, les odeurs et les impressions tactiles.

Les fonctions du goût et de l'odorat tiennent le premier rang dans la vie animale : le nouveau-né en fait usage dès la première fois, sans tâtonnement et sans expérience; il sent d'abord l'odeur du lait, l'appète, en savoure le goût. Ce sont là les premières déterminations qu'il porte avec lui en venant au monde. Mis ainsi en jeu par l'instinct de conservation ou de nutrition , l'exercice de ces sens reste toujours presque tout entier sous la direction ou la dépendance de ce premier mobile. On sait, en effet, combien sont étroites et nécessaires les sympathies qu'ils entretiennent constamment avec les organes intérieurs, tels que l'estomac et le sixième sens, qui influent si puissamment sur leur capacité affective, et dont ils suivent aussi les vicissitudes, les caprices, les périodes d'excitation, ou de sommeil et d'inertie. Une saveur ou une odeur qui se lie ainsi à la sensibilité générale intérieure, s'obscurcit elle-même comme impression particulière et locale. Plus elle affecte la combinaison vivante ou l'animal, plus elle s'éloigne du caractère perceptif individuel, ou du moi capable de la juger, de la reconnaître, de la lier par un rapport d'attribution à sa cause, son objet ou son siège.

Il y a ici à la vérité une partie non affective qui caractérise proprement telle odeur ou telle saveur comme distincte de toute autre, et qui sert aussi dans la suite de fondement à la réminiscence

ou au souvenir attaché à cette sensation particulière; mais il est remarquable que cette partie perceptive, toujours plus obscure dans les impressions dont il s'agit, toujours plus disposée à s'envelopper dans l'affection générale qui l'accompagne, est aussi plus lente à s'en séparer dans le développement premier de notre faculté perceptive. On a remarqué, en effet, que l'odorat et le goût, très-susceptibles et très-fins dès la naissance, pour tout ce qui se lie à l'instinct de nutrition ou de conservation, ont besoin d'un plus long exercice que les autres sens perceptifs pour distinguer les sensations particulières, étrangères au besoin, et pour lesquelles ils paraissent hors de là comme insensibles.

Affections visuelles.

Nous voici arrivés à une espèce d'affections simples qui, analogues aux précédentes sous le rapport de passivité, ou de dépendance absolue d'une cause organique ou matérielle étrangère à la volonté, en diffèrent cependant par des caractères spécifiques très-notables.

Le premier de ces caractères différentiels consiste en ce que les impressions des rayons lumineux qui affectent d'abord le système sensitif, par une sorte

d'ébranlement ou de choc en masse produit dans l'organe externe, ayant bientôt perdu ce caractère affectif général, en prennent un autre non moins passif, il est vrai, mais plus particulier, plus local, plus approprié à la perceptibilité distincte. L'impression visuelle, en se localisant dans son sens propre, conserve bien toujours, il est vrai, une partie affective, et c'est ce qui fait qu'indépendamment de tous ces plaisirs de comparaison attachés au beau pittoresque, il y a telles couleurs, telles nuances ou teintes agréables au sens immédiat de la vue, comme excitatives de la sensibilité propre de son organe, à ce juste degré qui fait le plaisir absolu ou immédiat. Mais cette affection peut être ici considérée comme nulle, relativement au phénomène complet de la vision dont elle n'est qu'un élément subordonné et imperceptible. Quant à l'élément principal du phénomène que je désignerai ici sous le titre ^intuition immédiate, il consiste :

4° Dans une sorte de distinction naturelle, et pour ainsi dire organique des modes des couleurs, répandues, juxta-posées, et coordonnées d'elles-mêmes dans un espace, qui ne peut pas être dit extérieur au moi, tant que ce moi n'existe pas encore pour luimême ou qu'il ne se distingue pas du monde des couleurs. J'appelle organique cette distinction du spectre coloré, parce qu'on ne peut en assigner la cause ou la condition première ailleurs que dans la conformation même de l'organe visuel, naturellement disposé de manière à réunir et à ranger dans un certain ordre tous les éléments du pinceau lumineux,

qui sont appropriés à autant de fibrilles distinctes entre elles, coordonnées et juxta-posées sur cette espèce de toile nerveuse qu'on appelle rétine.

2° Le phénomène de la vision passive se fonde sur une seconde condition organique particulière à ce sens : c'est une sorte de propriété vibratoire, qui paraît propre aux fibres de l'organe visuel, et en vertu de laquelle les impressions immédiates des rayons lumineux peuvent se prolonger et persister encore, après que la cause a cessé d'agir. Par une suite de la même disposition, les images des couleurs peuvent encore se reproduire spontanément dans l'organe, ou dans le centre auquel il correspond, sans cause extérieure, comme sans aucun concours de l'activité du vouloir qui, même dans son plein exercice, est impuissant pour les prévenir ou les distraire.

Cette faculté de reproduction spontanée des images, absolument étrangère à la pensée ou au moi, semble bien dépendre en effet uniquement des lois de l'organisme, ou de l'espèce de vibratilité qui en est la condition spéciale. C'est à elle qu'il faut rapporter la formation irrégulière de ces fantômes de la nuit qui se succèdent, se combinent, se transforment de toutes les manières, aux regards de l'imagination qui ne peut leur échapper, et qui leur attribue souvent toute la consistance des objets réels. De là encore ces images, tantôt mobiles, tantôt opiniâtrément persistantes, qui accompagnent certains états de vapeurs, de délire, de manie, de songes; et de là enfin, sans doute, ces phénomènes si surprenants

de l'instinct de divers animaux qui, avant toute expérience acquise, et dès qu'ils sortent de la coque ou du sein de la mère, vont juste atteindre à l'objet approprié à leur instinct de nutrition, comme s'ils le reconnaissaient, ou s'ils en apportaient l'image innée que la présence de l'objet ne fait que réveiller.

Tels sont les premiers phénomènes de la vision que j'appelle passive, parce qu'elle est absolument étrangère à l'activité du vouloir ou du moi. Sans doute on pourrait rapporter par hypothèse explicative les conditions ou les lois de ces phénomènes à une autre sorte d'activité vitale dont l'idée est déduite du sentiment même de celle qui constitue notre moi; mais cette déduction et ce sentiment immédiat diffèrent l'un de l'autre comme la copie inanimée diffère de l'original vivant, ou comme le principe de fait diffère de l'hypothèse.

Affections auditives,

Nous avons déjà remarqué que le premier effet des sons, comme celui du bruit, est d'ébranler, ou d'affecter sympathiquement tout le système sensitif dans ses principaux foyers. Nous pouvons ajouter ici que diverses expériences positives concourent à prou-

ver que l'organe auditif n'est pas le seul conducteur des affections produites par les ondulations sonores. On a vu, en effet, des individus complètement sourds éprouver des affections particulières dans diverses régions du corps, notamment à l'épigastre, quand on faisait vibrer près d'eux les cordes d'un instrument de musique sur lequel ils appliquaient la main. On connaît aussi l'effet des sons sur certains animaux qui paraissent en être vivement affectés, au point de pousser des cris aigus. C'est par une influence semblable qu'on guérit certaines maladies au moyen de la musique, comme aussi on excite des affections nerveuses, quelquefois des passions tristes ou furieuses, dans des sujets sensibles à certains cris, à certains timbres d'instruments (1).

(1) J'ai vu moi-même des personnes qui ne pouvaient entendre les sons de l'harmonica sans s'attendrir d'abord jusqu'à verser des larmes et finir par tomber en syncope.

Remarquez que c'est à ce qu'on appelle timbre dans les sons, et accent dans la voix, que s'attache cette partie proprement affective des phénomènes auditifs ; c'est par là aussi que l'ouïe est un des principaux organes de cette sympathie, qui rapproche et lie intimement tous les êtres doués de la faculté de sentir et de manifester ce qu'ils sentent par les diverses modifications de la voix. A chaque passion, ou émotion de l'être sensitif, la nature semble avoir lié un accent particulier qui l'exprime et fait sympathiser avec elle tous ceux qui peuvent en entendre le signe. C'est la nature même qui inspire le cri profond de l'âme, que toutes les âmes entendent et auquel toutes répondent à l'unisson. La parole articulée, la véritable expression intellectuelle est encore loin du berceau de l'enfant, et déjà un instinct natif modifie ses premiers vagissements de manière à exprimer les appétits, les besoins, les affections ou les passions naissantes. Déjà instruite à la même école, la mère a saisi cette sorte de langage; elle y répond à son tour par d'autres signes accentués, dont la sympathie explique le sens et fixe la valeur. Le pouvoir sympathique des accents et des voix se trouve aussi dans toutes les langues des peuples encore en-

Dans tous ces cas divers, les impressions sonores ne se localisent ou ne se distinguent point dans leur sens propre, mais elles se confondent dans une affection générale que le moi peut devenir sans l'apercevoir. Mais, indépendamment de ces produits généralement affectifs des impressions auditives, indépendamment aussi de tout ce qu'ajoute aux perceptions complètes de ce sens l'activité de son organe répétiteur, celui de la voix, qui est comme une sorte de locomotion volontaire, il y a dans l'audition, comme dans la vision encore passive, un élément approprié spécialement à la perception et qui consiste de même aussi :

4° Dans une distinction organique des divers tons qui se succèdent dans un temps, ou se coordonnent harmoniquement sans se confondre. Cette distinction organique se fonde, en effet, sur la construction ou la forme particulière de l'organe auditif, admirablement bien approprié à la distinction des sons, puisque la division et l'inégalité des longueurs des fibres de la lame spirale empêchent que les sons successifs ne se confondent ou ne rentrent les uns dans les autres.

2° La vibratiiité de ces cordes harmoniques de

fants, qui ont à se communiquer plus de sensations que d'idées. Là se trouve encore en grande partie, la cause de l'ascendant extraordinaire de ces orateurs passionnés, qui ont su saisir les inflexions propres à émouvoir les âmes, imiter ou reproduire les signes liés par la nature à chacune des passions qu'ils veulent exciter. Tel csL le pouvoir magique, non-seulement de la parole articulée comme symbole de l'intelligence, mais de la voix accentuée comme talisman de la sensibilité.

l'instrument auditif sert aussi à conserver les impressions , après que leur cause a cessé d'agir, à lier dans les différents instants du temps les termes d'une suite mélodieuse, et enfin à les reproduire spontanément en l'absence de toute cause extérieure, comme sans le concours de la volonté : tous effets parallèles à ceux de la vision passive et qui, se fondant sur les mêmes lois de la sensibilité, étant également étrangers à celle de l'activité du vouloir ou du moi, justifient la réunion que nous avons faite de ces phénomènes en une seule classe.

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