‹ Œuvres inédites;Chapitre 22 sur 33 · IL · texte numérisé non relu

IL

en remontant jusqu'au principe ou fait primitif.

Si je veux me rendre un compte exact de la nature des procédés intellectuels dont se compose cette série de raisonnements, j'observe d'abord que le premier jugement seul est intuitif, ou que la relation qu'il établit est la seule qui soit aperçue ou vue immédiatement : toutes les suivantes ne sont aperçues que comme des dérivés plus ou moins éloignés de cette première. Le second terme est une dérivation immédiate du jugement intuitif, c'est ce jugement dentique sous une autre expression ; par exemple, la relation plus courte affirmée de la ligne droite, se reproduit identique sous cette expression ; un côté du triangle est plus petit que la somme des deux autres. Le troisième terme dépend du second et par suite du premier. Il faut donc que l'esprit embrasse d'une seule vue trois relations, et si l'on veut, la même reproduite sous trois expressions différentes. Mais l'intuition, ou la vue immédiate, exclut toute composition et tout intermédiaire. Les notions, ou rapports qu'elle a pour objet, ne peuvent admettre plus de deux termes simples. Cette intuition, ou vue immédiate, n'a donc plus déjà lieu au troisième terme, et à plus forte raison dans les suivants jusqu'au dernier qui se complique de toutes les relations successivement aperçues entre tous ceux qui le précèdent, en remontant jusqu'au principe, ou fait primitif, évident par lui-même.

Cependant la relation qui lie le dernier terme au premier, ou le premier principe à la dernière conséquence, est aussi certaine, aussi nécessaire que celle

du premier au second terme. Je suis aussi certain par exemple que l'espace parabolique compris entre une portion de la courbe et deux coordonnées est égal aux deux tiers du produit de ces coordonnées, que je le suis de cette première vérité : la ligne droite est le plus court chemin. Mais j'ai l'intuition immédiatement de cette dernière vérité et je l'assure parce que je la vois. Je ne vois point la première par ellemême, mais je l'aperçois par l'intermédiaire d'une longue suite de déductions qui s'appuient toutes les unes sur les autres, et sur un ou plusieurs principes évidents par eux-mêmes, qui sont comme la clef de la voûte.

Que je voie l'image d'un objet réfléchie par une suite de miroirs, il peut y avoir perte ou altération de lumière dans le trajet qu'ont fait les rayons émanés de l'objet pour arriver à mon œil; et ce n'est pas sans doute comme si je voyais cet objet à nu ; mais je n'en suis pas moins assuré qu'il existe. Il y a de même perte d'intuition ou altération d'évidence intuitive, à partir du premier jugement intuitif jusqu'au dernier jugement prouvé, mais il n'y a pas perte, altération de certitude, et celle-ci se transmet sans aucun déchet du principe à la conséquence qui en dépend nécessairement, ou qui tient à ce principe par une suite de vérités intermédiaires, comme le dernier chaînon d'une longue chaîne tient au premier anneau, et celui-ci à un point fixe où elle va se rattacher (1).

(1) « Or, cette évidence et cette certitude de l'intuition doit se retrouver non-seulement dans une énonciation quelconque , mais dans tout raisonnement. » (Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, — Règle m.)

28Zi FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. IV.

Mais comment cette liaison peut-elle s'établir en- -tre tous les jugements certains dont la suite compose un raisonnement développé? Et puisqu'à partir du premier rapport ou du premier fait évident par luimême, il n'y a pas d'intuition immédiate, de vue immédiate de la vérité dans les relations intermédiaires, comment pouvons-nous être assurés que la chaîne est continue ou que la conséquence est liée à un principe et en dépend nécessairement, soit par la loi d'identité, soit par celle de causalité, car la même forme de raisonnement peut embrasser ces deux sortes de lois? Quel est le procédé intellectuel qui peut remplacer ou suppléer l'intuition de la vérité, et fonder la certitude des déductions, aussi complète que celle des principes évidents par eux-mêmes? Supposez que, partant du point fixe où s'attache une longue chaîne matérielle et saisissant le premier anneau, je parcoure continuement tous les chaînons a. b. c. d. e. jusqu'au dernier, sans trouver aucune lacune; quand je suis au bout, j'affirme que tous les chaînons tiennent les uns aux autres depuis le dernier que je touche actuellement jusqu'au premier que je n'aperçois pas, mais dont l'existence fixe et la liaison médiate avec le dernier m'est assurée, aussi certainement que si je les embrassais l'un et l'autre dans un seul et même acte de perception. Or, quelle est la faculté ou le procédé intellectuel qui me rend encore présent le premier chaînon que je n'aperçois plus par le sens, et qui me fait affirmer sa liaison avec celui que j'aperçois? Cette faculté ne peut être que celle qui fait revivre les actes intellectuels déjà exécutés,

pour les unir aux impressions présentes, et se sert des conceptions passées pour former les conceptions nouvelles : facilitas non imaginum custos, sed quœ ex rébus mente conceptis propositum denuo pr orner e potest?... la mémoire. C'est à cette mémoire intellectuelle que nous devons toutes les vérités déduites, toutes les notions que nous avons composées nousmêmes et qui ne sont pas simples et primitives.

Il y a une analogie très-remarquable entre le mode de coordination de nos jugements synthétiques dans le temps, et celui de nos perceptions directes, ou intuitions sensibles, dans l'espace. L'exemple que nous venons de rapporter est très-propre à faire concevoir cette analogie, et le procédé intellectuel qui lie les jugements les uns aux autres, dans ces longues déductions dont se compose un même raisonnement, ne diffère pas au fond de celui par lequel l'aveugle groupe sous l'idée d'un seul corps, ou figure tangible, toutes les lignes, les faces et les angles solides que le sens du toucher actif découvre, par une succession de mouvements continus. La différence qui existe dans la nature des éléments associés ou groupés, et dans l'espèce des relations aperçues, n'influe point sur le mode des associations, et c'est la même faculté qui effectue les unes et les autres, ou les rend possibles.

L'acte de réminiscence qui rappelle un jugement intuitif nous assure que ce jugement a déjà eu lieu; l'être pensant le reconnaît, comme il se reconnaît le même, identique, qui a existé et qui existe actuellement. Mais comme la réminiscence personnelle ne diffère pas du sentiment de la même existence con-

tinuée, ou que le moi ne peut penser qu'il a été dans un temps passé, sans apercevoir immédiatement qu'il est identique dans le moment présent, ainsi la réminiscence, ou le souvenir d'une intuition, est encore la même intuition qui se répète dans le présent. En d'autres termes nous ne pouvons penser que nous avons eu l'intuition de telle vérité simple sans voir encore la même vérité, aussi immédiatement que la première fois. Ce caractère convient éminemment aux faits primitifs, ou à ces dérivés immédiats que nous appelons principes, et il ne convient qu'à eux. C'est donc un moyen sûr de les reconnaître, ou de les distinguer des vérités déduites (1). Celles-ci n'étant aperçues qu'à l'aide d'un nombre plus ou moins grand d'intermédiaires qui les séparent des premières, chacun des jugements qui concourent à établir telle vérité de conséquence, participe à la certitude du principe qui a servi de point

(1) Ceci répond à une question que fait M. Degérando dans son excellent chapitre des Desiderata, où il a reconnu et exprimé de la manière la plus précise tous les problèmes que peut se proposer encore la psychologie. 11 demande : 1° Gomment s'opère le passage des vérités primitives aux vérités déduites ? 2° Si ces dernières sont essentiellement distinctes des premières vérités ?

Tout ce qui est simple et universel est primitif. Tout ce qui est composé et général est déduit. Les notions d'unité, de ligne droite, de moi, de force , de cause, et leurs premières relations sont primitives. Les compositions de l'unité, de la ligne, des forces, et les relations de ces composés sont déduites. La plupart de ces déductions sont comme des proportions, où nous parvenons à reconnaître et à affirmer telles relations entre des idées complexes dont nous ne pouvons apercevoir tous les éléments, parce que ces relations sont identiques, égales ou analogues aux premières que nous apercevons immédiatement. C'est ainsi que toutes les vérités sur les rapports des nombres et des figures sont déduites de premiers axiomes ou définitions d'arithmétique et de géométrie,

de départ, et la communique aux suivants, sanspouvoir leur communiquer le caractère d'intuition qui reste exclusivement attaché aux premières vérités immédiates. À chaque passage d'un jugement à l'autre, passant du quatrième jugement au cinquième par exemple, l'esprit ne doit pas perdre de vue la dépendance où ce quatrième se trouve du troisième, du second et du premier; mais en formant la liaison actuelle, il ne peut apercevoir évidement toutes celles qui ont précédé. Il répugne à la nature môme de l'acte d'intuition qu'il voie immédiatement tous ces rapports à la fois. Il ne conçoit donc ces rapports successifs de dépendance que d'après le témoignage de la mémoire, qui lui assure qu'ils ont toujours lieu par cela seul qu'ils ont été aperçus une fois. Si ces rapports avaient été aperçus par intuition immédiate, leur souvenir serait encore une intuition, comme l'est nécessairement le souvenir du principe. Or, il n'en est pas ainsi, car nous sentons très-bien que nous n'avons point l'aperception ou le sentiment actuel de telle vérité déduite, dont nous nous servons pour en trouver une autre, quoique nous nous souvenions d'avoir aperçu clairement sa dépendance nécessaire d'un principe évident par lui-même. Donc :

\ 0 Dans la suite des termes dont se compose un raisonnement, il n'y a d'intuitif que le premier jugement, ce qui est contraire à la théorie qui enseigne que pour qu'un raisonnement soit bon, chaque passage d'une notion à l'autre doit être un jugement intuitif,

2° Dans tout raisonnement développé, la mémoire remplit une fonction essentielle, qui ne consiste pas

à nous faire apercevoir encore la môme vérité comme ayant été déjà présente, comme dans la réminiscence des intuitions répétées, mais à nous assurer que cette vérité a eu lieu, que nous avons reconnu sa dépendance du principe à l'aide d'une suite d'intermédiaires, et que nous l'apercevrions encore en répétant les mêmes opérations. Ce dernier acte de souvenir diffère de la réminiscence comme la simple idée de l'objet qui nous a fait éprouver telles sensations diffère de la présence de cet objet que nous jugeons être le même en ce qu'il nous fait éprouver encore des sensations semblables.

3° Sans la confiance que nous attachons aux simples rapports de la mémoire, nul raisonnement ne pourrait avoir lieu et l'esprit ne sortirait jamais des limites étroites des axiomes, ou des premières vérités intuitives, comme le voyageur qui ne voudrait jamais perdre de vue le point d'où il est parti, bornerait sa course au cercle le plus étroit. Mais, au moyen du souvenir qui nous atteste la certitude absolue de certaines vérités déduites, déjà très-éloignées des principes, quand nous avons reconnu une fois quelles en sont les conséquences, nous nous appuyons sur ces vérités avec autant de confiance que sur des axiomes, et l'esprit qui les adopte comme principes, prenant son vol des points les plus élevés, peut atteindre aux plus grandes hauteurs. Qu'importe donc pour nous que certaines vérités mathématiques, telles que la similitude des triangles, ou le carré de l'hypothénuse soient intuitives ou non, si nous avons la faculté de les employer comme telles ?

4° C'est la mémoire seule qui nous fournit des points de repos dans les longues suites de déductions ; car il suffît qu'elle nous assure que telle vérité a été démontrée, pour que nous n'ayons plus aucun doute sur sa certitude, et que nous considérions comme inutile de vérifier encore sa dépendance des principes. Sans cette heureuse confiance, la masse des vérités dépendantes les unes des autres, dont se compose toute une science telle que la géométrie, devrait être parcourue d'un mouvement continu depuis le principe jusqu'à la déduction la plus éloignée, et l'esprit aurait à porter tout le fardeau de ses idées à la fois. Que dis-je? Il n'y aurait aucune possibilité de connaître des vérités déduites, et rien ne serait prouvé que ce qui n'a pas besoin de l'être.

5° Ce repos, ou cette interruption du travail de l'esprit, dans le passage de chaque système partiel de vérités déduites, ou de chaque théorème pris pour principe à un autre qui en est la conséquence et qui devient principe à son tour, ces points de repos, dis-je, ne peuvent avoir lieu dans une suite de déductions qui tendent à établir une certaine vérité ou à lier une conséquence à son principe. Dans ce cas, comme dit Descartes (1), le mouvement de la pensée ne doit être interrompu nulle part, et il faut que ce mouvement rapide et continu vienne secourir la faiblesse de la mémoire, ou alléger le travail qu'il y aurait pour elle à lier des chaînons trop séparés ou éloignés les uns des autres. « Souvent en < ffet, » ajoute le

(1) Règles pour la direction de Cesprit. — Règle vu.

même auteur, « ceux qui cherchent à tirer de prin- « cipes éloignés des conclusions trop rapides, ne « peuvent pas suivre avec tant de soin la chaîne des « déductions intermédiaires qu'il ne leur en échappe « quelqu'une. Et cependant, dès qu'une consé- « quence, fût-elle la moins importante de toutes, a « été oubliée, la chaîne est rompue et la certitude de « la conclusion ébranlée (1). » En effet, la conclusion tire toute sa certitude du principe, il faut donc qu'elle s'y rattache ou que l'esprit en aperçoive la liaison, mais s'il y a quelque intermédiaire omis, la liaison ne subsiste plus.

Revenons sur notre exemple delà coordination des impressions tactiles dans l'espace. Plus on parcourt tous les anneaux de la chaîne avec une rapidité continue, plus les perceptions successives se lient entre elles, de manière que le sens paraît tout faire, et que le résultat paraît être une continuité de sensations plutôt qu'une suite de perceptions et de souvenirs. C'est cette rapidité même dans le jeu de nos facultés d'associations successives qui nous cache la part que prend la mémoire à toutes les perceptions composées par des suites ou des combinaisons de mouvements, dont nous cessons d'avoir la conscience. Il en est de même des combinaisons ou des suites de jugements. Ainsi l'esprit qui forme rapidement des combinaisons étendues, en transportant dans ces combinaisons un petit nombre d'idées simples, croit saisir les unes comme les autres dans le même acte d'intui-

(1) Règles pour la direction de l'esprit. — Règle vu.

tion. En abrégeant le temps, il semble qu'il rapproche les distances : il semble que les conclusions sont plus rapprochées du principe parce que l'esprit va plus vite de l'un aux autres; il semble enfin que la conclusion brille d'une lumière qui lui est propre; l'esprit ne mesure plus l'intervalle qui le sépare du propre foyer de cette lumière intuitive. Ainsi le point lumineux qui tourne rapidement paraît remplir de lumière le cercle entier.

Prenons une suite d'égalités déduites, ou conclues les unes des autres, sous cette forme A = B = C = D = X. Ce que nous en dirons peut s'appliquer de la même manière à tout autre rapport qu'à celui d'égalité. Chaque couple de rapports forme un raisonnement en trois termes ; de ce que A égale B je conclus qu'il égale D et ainsi des autres. Mais chaque terme s'éloigne de plus en plus du premier rapport intuitif, et le dernier peut en être si loin que le souvenir de la première relation soit effacé. En parcourant cette suite par un seul mouvement continu, la même intuition paraît s'étendre du principe jusqu'à la conséquence : c'estlavue du génie, et c'est ce qui rend l'opération du raisonnement si laborieuse aux esprits lents.

Il y a donc deux évidences : l'une absolue, qui est celle des vérités premières, considérées en ellesmêmes et indépendamment de toute autre supposée antérieure, l'autre relative, ou de déduction, qui est celle des vérités secondaires, considérées par rapport à d'autres dont elles dépendent, à qui elles sont liées par l'identité d'une même essence qui s'étend à toutes. Si nous ne cherchons que l'évidence relative, ou de

déduction, nous avons la faculté de prendre tour à tour chaque vérité déduite comme un principe, et nous sommes aussi certains de la conséquence immédiate déduite de ce principe de convention que nous le sommes de celle de la relation simple qui est un principe évident par lui-même.

Supposez qu'on parte d'un principe évident par lui-même comme l'égalité des angles correspondants, par exemple : celle des angles alternes-internes est une déduction immédiate et évidente de ce principe. Et, prenant cette seconde vérité pour principe, j'en déduis avec une évidence absolument égale à celle de la première déduction, l'égalité des angles alternesexternes, etc. On pourrait ainsi créer de suite tout un cours de géométrie, en suivant la chaîne des déductions et la dernière proposition serait tout aussi évidente, en prenant l'avant-dernière pour principe, que l'est la deuxième comme déduite immédiatement du premier jugement d'intuition absolue.

Il est très-essentiel de distinguer cette aperception de la dépendance où est une vérité d'une autre, de l'intuition absolue du principe qui seul mérite le titre d'intuitif. Il est dangereux de confondre sous le même nom d'intuition la vue immédiate qui s'attache à un sujet, ou à une relation simple et l'évidence de déduction qui accompagne la liaison continue de plusieurs jugements dont aucun, hormis le premier, n'est intuitif.

En se laissant aller à la série des jugements, l'esprit trouve ainsi une suite de vérités liées entre elles, mais il dépend de lui d'arrêter la chaîne quand il

veut. C'est ainsi que la géométrie a été créée par plusieurs esprits, qui y ont ajouté successivement une vérité à une autre. Il est môme probable que plusieurs de ces vérités ont été d'abord isolées, comme des résultats d'expérience, avant qu'on cherchât à les unir par la chaîne rigoureuse du raisonnement comme le fit Euclide ; on était loin alors de les considérer comme identiques. Les principes, ou les vérités immédiates, étaient intimement présentes à l'esprit; il les appliquait à chaque instant; mais justement parce qu'elles étaient intimes et parfaitement simples on ne les remarquait pas, ou on ne sentait pas le besoin de les énoncer. Le besoin d'avoir des mesures exactes de certaines portions d'étendue, auxquelles les moyens mécaniques usuels ne pouvaient atteindre, donna d'abord lieu à divers problèmes dont la solution, fournie plus souvent par une sorte de hasard que par des procédés réguliers, conduisit à énoncer divers théorèmes. Pour démontrer ces théorèmes ou prouver telle vérité énoncée, il fallait faire voir qu'elle était une suite ou une dépendance nécessaire de principes reconnus pour vrais. Mais ces principes généralement reconnus pour vrais n'étaient pas encore évidents par eux-mêmes. Combien de prétendus axiomes d'Euclide ont été reconnus depuis par les géomètres comme des théorèmes qui devaient être démontrés!

L'esprit humain est ainsi fait : il dédaigne les vérités simples et évidentes par elles-mêmes, et court toujours après des choses obscures et difficiles qu'il espère atteindre d'un seul élan. Ceux qui commen-

cent la géométrie sont d'abord étonnés qu'on énonce, ou qu'on veuille leur démontrer des choses qu'ils croient concevoir au seul énoncé. Il faut avoir déjà fait beaucoup de progrès pour sentir le besoin de s'appuyer sur des principes évidents, et devenir difficile en matière de preuve. L'intuition est comme une espèce de sens interne qui a besoin d'être exercé pour acquérir un certain degré de finesse. S'il en était autrement, verrait-on les hommes, et les philosophes de tous les siècles, prendre pour principes incontestables dont il ne faut pas disputer des maximes absurdes, insignifiantes ou vagues comme, par exemple, l'horreur du vide en physique, le principe que la nature ne fait rien en vain? Pour reconnaître et constater les vérités premières, et les principes évidents par eux-mêmes, il ne faut que regarder en nous-mêmes, ou dans nos idées; mais cette vue intérieure et fixe ou prolongée, par laquelle nous pouvons acquérir les idées de ce qui est en nous, de ce que nous sentons ou pratiquons à chaque instant, semble contraire à notre instinct naturel, à nos habitudes. Le premier pas de la science régulière et complète est toujours le dernier dans une suite de progrès dus au hasard, à des besoins capricieux, à des circonstances fortuites, qui donnent des lois à l'entendement au lieu d'être réglées et amenées par lui.

On conçoit qu'une intelligence fût assez forte pour créer de suite la géométrie, en partant des vérités premières et immédiates, et suivant la chaîne des déductions jusqu'au bout, sans omettre un seul an-

neau. Ce n'est pas ainsi qu'il est donné à l'homme de procéder. L'activité de son esprit, mise en jeu par certaines circonstances, lui fait entrevoir certaines relations entre les choses, qu'il cherche à vérifier par les moyens les plus expéditifs. Pythagore entrevoit qu'il doit y avoir une certaine relation entre le carré de l'hypothénuse et la somme des carrés des deux autres côtés; il trace sa figure, mène différentes lignes, forme des triangles semblables et, combinant plusieurs théorèmes déjà connus qu'il considère comme des principes, il trouve enfin cette vérité qui excita en lui de si vifs transports. Quand on se propose une question, on est pressé de la résoudre et il est naturel qu'on y emploie le plus petit nombre possible de principes sans remonter plus haut que la nature de la question ne paraît l'exiger ; car, en partant des points les plus avancés, on a l'espoir d'arriver plus vite. On ne sent le besoin de remonter jusqu'aux vérités premières que dans les cas seuls où l'on se propose d'élémenter la science, ce qui suppose qu'elle est déjà complète. Tant qu'il s'agit de l'acquérir pour nous-mêmes, ou de résoudre des questions particulières, nous prenons pour principes des vérités de déduction déjà connues, sans croire qu'il y ait quelque lumière à tirer des principes les plus reculés.

Mais, soit qu'il parte des axiomes, soit qu'il prenne pour principe les vérités qui en sont les plus éloignées, la marche de l'esprit est toujours la même. D'un premier jugement, ou d'une première relation prise pour certaine, d'après le témoignage de la mé-

moire, ou tout autre motif de crédibilité, il passe à un autre qui en dépend comme conséquence certaine si le principe l'est. Un jugement en amène un autre, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui se trouve lié au point de départ par une chaîne continue d'où résulte la certitude ou l'évidence de déduction, aussi parfaite que si le premier jugement eût été intuitif. C'est ainsi qu'il peut y avoir certitude conditionnelle sans l'ombre même d'une vérité absolue.

De tout ce qui a été dit jusqu'à présent, il résulte que les rapports de dépendance nécessaire qui ne peuvent avoir lieu qu'entre nos idées abstraites universelles, simples, ou composées d'éléments homogènes, doivent être soigneusement distinguées des rapports de ressemblance perçus entre nos idées sensibles mixtes. Les premiers forment les sciences mathématiques, les seconds forment les sciences physiques. Ces deux grandes classes de rapports réunis forment les sciences physico-mathématiques, et en général toutes celles où le raisonnement s'applique aux faits pour les expliquer les uns par les autres, ou les déduire d'un seul ou d'un petit nombre de principes.

Le rapport de causalité qui forme une classe à part, est, comme on l'a dit, le père de la métaphysique. Uni avec celui de dépendance nécessaire, il s'applique aux sciences de fait, et de là dérivent toutes nos déductions explicatives, qui ont pour but de remonter des phénomènes, ou d'un état de choses donné, aux causes qui ont pu produire ces phénomènes ou amener cet état présent. Les rapports de

ressemblance, ou les suites de jugements d'analogie fondés sur la liaison des expériences, se trouvent exclus par tout ce qui vient d'être dit de l'objet de ce chapitre. Nous n'avons plus à nous occuper que des lois de la déduction nécessaire de nos idées universelles abstraites, et de l'application de ces lois du raisonnement aux faits.

Des déductions abstraites.

« Si nous n'avions que des idées simples, » dit un de nos philosophes les plus judicieux, « il n'y aurait « point de liaison, point de génération entre les ju- « gements dont elles seraient l'objet. Le rapport qui « existe entre deux idées complexes, n'est que la réu- « nion des rapports simples qui subsistent entre « leurs éléments (1). »

J'avoue qu'il m'est aussi impossible d'admettre la première proposition que de la concilier avec la seconde. Nier qu'il y ait une liaison ou une génération possible entre les jugements qui ont pour objet des idées simples, c'est nier qu'il y ait des sciences de raisonnement pur, qu'il y ait des sciences mathématiques et métaphysiques. D'un autre côté, dire que le rapport de deux idées complexes se forme de la

(1) Degéranflo, Des signes et de T art de penser , tome u, page 135.

réunion des rapports simples qui existent entre leurs éléments, c'est convenir non-seulement qu'il y a une liaison et une génération possible entre les jugements qui ont pour objet des idées simples ou élémentaires, mais de plus que, sans ces rapports simples, il n'y aurait pas de rapports nettement perçus entre les idées complexes.

Je sais qu'il y a un point de vue, très-séduisant par sa simplicité, qui limite au rapport de compréhension tous ceux qui peuvent exister entre nos idées d'une espèce quelconque, point de vue dans lequel tout jugement et par suite tout raisonnement se borne à voir, ou, comme on dit, à sentir qu'une première idée est renfermée dans une autre, laquelle en contient une troisième, et ainsi de suite, à partir du sujet jusqu'au dernier attribut; ou, dans l'ordre inverse, à partir de l'idée du dernier attribut jusqu'à celle du sujet, que l'on considère comme étant toujours la plus composée. Dans ce point de vue, il est impossible en effet d'admettre aucune génération possible entre les jugements qui auraient pour objet une idée ou un sujet simple, car dès qu'il est simple rien n'y est renfermé, rien ne peut en être déduit : il n'y a donc pas à juger ni à raisonner. Mais ce ne peut pas être là l'opinion du philosophe qui a reconnu, et si nettement développé, les causes de la fécondité particulière des jugements abstraits qui roulent sur les idées des modes simples, des nombres, de l'étendue, etc. Toute la difficulté tient ici à reconnaître le mode de génération de nos idées ab-

sUaites, h distinguer celles ' qui sont générales et

toujours composées, au moins sous le point de vue de l'extension, et par suite susceptibles d'analyse, de celles qui sont parfaitement simples, unes individuelles; enfin à savoir si ces deux espèces d'abstractions dérivent également des idées sensibles, ou s'il n'y a pour toutes qu'un seul et même mode de génération. Voilà ce qui a déterminé les discussions précédentes sur lesquelles j'ai cru que devait être basée toute la tbéorie du raisonnement.

Maintenant nous pouvons assurer qu'il y a un système d'idées abstraites, simples et non générales, qui seul fournit les véritables objets de nos raisonnements ou des jugements constamment liés entre eux et à un premier qui peut être dit les engendrer; nous pouvons assurer par suite, que le rapport de dépendance nécessaire diffère essentiellement de celui de compréhension, car la perception des rapports les plus composés dépendant nécessairement de celle des plus simples, il est impossible de concevoir comment ceux-ci pourraient être déduits des autres par le raisonnement. Quoique ce qui a été dit précédemment puisse suffire pour lever tous les doutes et éclaircir ce point délicat, il ne sera pas inutile d'entrer dans quelques nouvelles considérations sur l'origine des idées simples dont il s'agit.

« 11 y a, dit le philosophe que nous venons de ci- « ter, un ordre suivant lequel les idées s'introduisent « dans notre esprit, et un autre ordre*suivant lequel « nos idées se combinent les unes dans les autres. Le « premier dépend de notre manière de. concevoir et

a dosoiitir; il dépond mm dm circoîïstmi^o^

« Heures : le second ne dépend que des rapports que « nos idées ont entre elles. Le premier commence « aux impressions sensibles qui sont toujours com- « plexes : le second commence aux idées les plus « abstraites qui sont toujours les plus simples. Il est « certain que notre esprit acquiert l'idée totale du « solide, avant de s'arrêter à celle de chaque dimen- « sion en particulier; mais il est certain aussi, que « l'idée du solide se compose de celle de trois dimen- « sions. Les métaphysiciens ont souvent confondu « ces deux modes de génération et se sont trouvés « induits par là en de graves erreurs. Les schoïasti- « ques crurent que les notions les plus simples par « leur nature devaient être pour l'esprit, l'origine de « toutes les autres et la source cle la science (1). »

Ce passage est très-remarquable en ce qu'il fixe assez nettement l'état de la question. Je m'arrête un peu à la discuter.

On suppose que l'idée totale d'un solide, tel que le cube ou la sphère, s'introduit originairement dans l'esprit par le sens de la vue ou celui d u toucher, avant qu'il y ait aucune idée partielle ou abstraite de chacune des dimensions. Mais qu'est-ce que cette idée sensible totale? en quoi consiste sa composition? et comment peut-on être fondé à dire qu'elle renferme déjà toutes les idées abstraites, et les relations si multipliées qui en seront déduites par l'analyse ultérieure ou plutôt qui y seront ajoutées par une véritable synthèse? Pour un homme qui commencerait

(1) Des Signes, tome iv, pages 340, 341, 342.

à voir, et n'aurait pas encore appris à associer les jugements du toucher avec les simples apparences visibles, la sphère se réduirait, comme dit Locke, à un cercle plat, le cube à un carré, le tout ombré suivant les lois de la perspective. Assurément ces apparences ou images ne renferment pas les idées abstraites des trois dimensions ni les rapports de situation, de distance, tels que nous croyons les percevoir immédiatement par la vue. Pour un aveugle qui apprend à toucher, eût-il même l'organe extérieur calleux comme nous l'avons supposé, on doit convenir qu'il ne sauraity avoir d'idée totale, ou d'image composée, d'un solide figuré d'une certaine étendue, avant qu'il y ait une perception distincte de ses parties. C'est par une véritable synthèse que cette idée totale se forme, et l'introduction du tout composé dans l'esprit de l'aveugle ne précède point la combinaison des parties : ces deux modes de génération dont on parle se réduisent donc au même. Sans doute, l'individu qui n'a point nos signes, ne compte pas comme nous le nombre des faces et des arêtes du solide ; il n'en fait pas une analyse ou une abstraction aussi complète. Quand il a formé l'idée du composé, il doit avoir moins de moyens pour revenir au simple, et le concevoir séparément; mais ce simple n'en est pas moins son point de départ ; il le répète par une suite de mouvements coordonnés et liés entre eux, dont la mémoire tient compte, dont elle retient toute la suite, depuis le premier terme déjà éloigné du sens, jusqu'au dernier avec lequel il doit s'unir. Voilà bien un exemple de jugements synthétiques

pris dans l'ordre sensible, et peut-être un emblème fidèle de ce qui se passe dans tout raisonnement proprement dit. Dans tous les cas, et quelle que soit la manière de procéder des sens externes, alors que les impressions sensibles et les premières images qui leur correspondent sont naturellement composées dans l'origine, on ne saurait dire que ces impressions renferment nos idées abstraites ou que la sensation soit, pour ainsi dire, grosse de tout cet ensemble d'idées, de rapports et de relations qu'une tête humaine est susceptible de produire. Une impression sensible ne peut être composée que d'autres impressions élémentaires de son espèce ; une image totale ne peut avoir pour élément que des images. Mais comment concevoir que les idées simples de moi, de cause, de l'un, du même, celle de point résistant, de nombre, de ligne droite, telles que la géométrie les conçoit, soient des parties d'images et renfermées en elles, comme éléments de la même nature?

Qu'est-ce d'ailleurs que ces idées qu'on prétend être renfermées dans les sensations, avant même que l'exercice de l'attention les en ait fait ressortir ? comment admettre qu'une idée existe avant d'avoir été remarquée ou d'être présente à l'esprit? n'est-ce pas réaliser toutes les illusions systématiques du platonisme, tout en se récriant contre elles? Qu'on suppose que les idées abstraites soient vues renfermées en nature dans le sein de la Divinité, ou dans une première sensation confuse, ne leur accorde-t-on pas également, dans les deux cas, une sorte d'existence réelle, indépendante de l'esprit qui les considère?

Disons donc, et en nous fondant sur l'ensemble des résultats de toutes les analyses des sens (1), que les idées abstraites dont il s'agit ne s'introduisent pas dans l'esprit avec les impressions sensibles ; qu'elles n'en font pas partie intégrante, mais qu'elles y sont ajoutées par un premier exercice de l'activité motrice, simultanée avec les sensations, et ensuite séparées d'elles ou abstraites (2) par un second exercice de la même activité, développée et pour ainsi dire, intellectualisée à l'aide des signes institués. Il n'y a donc pas lieu d'établir une distinction essentielle entre la formation originaire de ces idées ou leur introduction dans l'esprit, c'est-à-dire la connaissance première que le moi en prend, et leur premier ordre de combinaison, puisque c'est par la même opération active qu'elles naissent et se combinent entre elles comme éléments homogènes ou identiques. L'analyse, qui se fait par l'attention jointe à l'imagination, ne peut faire ressortir des sensations ou des images que des éléments sensibles de même nature que les composés, qui seuls peuvent être dits renfermés en eux comme des parties dans le tout. Cette sorte d'analyse s'arrêtant là où toute image s'évanouit, ne saurait atteindre aucune des idées abstraites universelles que le métaphysicien et le géomètre considèrent chacun dans le point de vue qui leur est propre. Enfin ces idées réflexives sont les véritables objets du raisonnement, les seuls d'où puisse

(1) Voyez la première section.

(2) Gonceptus intellect aalis abstraliit ab omnî sensitivo non abstralritur ascnsitivis. (Kant.)

s'engendrer une suite de jugements liés entre eux, et à un premier le plus simple de tous, par une chaîne continue dont les termes soient en dépendance nécessaire les uns des autres.

Nous nous en doutions : la plus grande partie des attributions que nous faisons à notre propre individu, et aux êtres que nous jugeons exister hors de nous, la suite de ces attributions ou jugements, ne peuvent pas décomposer l'idée du sujet ni avoir pour but d'en faire ressortir ce qu'on supposerait y être compris, puisque cette idée est parfaitement simple, sans être le produit d'aucune généralisation arbitraire, et par suite sans avoir aucune compréhension ni extension. Les jugements ne font donc qu'ajouter à l'idée du sujet des attributs que l'esprit découvre successivement, en partant de l'essence du sujet donné par intuition, et considérant cette essence sous différents points de vue ; ils ne peuvent être dits y être renfermés comme les parties sont renfermées dans un tout ou comme une idée particulière est dite comprise dans l'extension de l'idée générale. Les jugements de l'espèce dont il s'agit sont donc synthétiques, c'est-à-dire qu'ils ajoutent à l'idée du sujet sans altérer sa simplicité, et nous pouvons poser cette règle générale que dans tous les cas où il s'agit d'un sujet simple, donné par analyse réfléchie, rien ne peut être attribué à un tel sujet que par voie de synthèse ou de composition d'éléments homogènes entre eux et au sujet.

Mais en partant de la conception d'un sujet simple, comment pouvons-nous en déduire des attributs

divers qui viennent grossir ou étendre le fond de cette idée simple? Quelle est l'espèce de lien intelligible qui peut unir le sujet aux attributs ou ceux-ci les uns aux autres? La science de la pensée et celle de l'étendue, les deux seules sciences de raisonnement nous fournissent des exemples de cette liaison réelle et nécessaire dont on demande les moyens et le fondement,

A. — Déductions mathématiques.

L'unité résistante, le point, est la première conception mathématique. L'esprit y parvient par l'abstraction réflexive, et non évidemment par aucun procédé de généralisation. Cette idée est éminemment simple et individuelle; elle ne peut que se répéter, s'ajouter à elle-même pour former tous les nombres, toutes les relations numériques qui ont pour sujet ou pour antécédent commun cette unité: c'est le modèle de toute synthèse. Le premier jugement, ou la première attribution est celle de l'existence identique : un est un ou un est identique à luimême.

Un ajouté à lui-même, ou se répétant une fois, est un-\-un ou deux) et ainsi de suite en exprimant chaque collection par un signe déterminé dont l'idée numérique est inséparable. Cette idée n'est qu'une relation à l'unité qui est la seule existence réelle. En se répétant, cette unité ne change point

de nature et demeure toujours simple, quoique son fond se grossisse, pour ainsi dire, par toutes les additions successives, et les relations aperçues entre ses collections diverses, qui ne sont jamais que l'unité qui se multiplie, sans admettre aucun élément hétérogène. D'où il suit que dans chacune des attributions, ou relations à l'unité fondamentale, l'esprit embrasse l'essence tout entière de l'idée numérique dans celle du nombre qui n'est que la répétition de cette essence ; d'où il suit aussi que le signe et l'idée se confondent et peuvent être pris ici pour une seule et même chose. En effet, que je représente l'unité par ce signe visible 1 , ou par le son monosyllabe un, ou par un mouvement, un geste, à quelque sens que s'associe la perception du signe, cette perception simple sera elle-même l'unité, et représentera toujours sous une forme quelconque la même essence.

En comparant les différentes collections homogènes de l'unité, nous portons une suite de jugements unis entre eux et à leur sujet simple par le lien de l'identité , ou de l'égalité parfaite. Je compare par exemple 5 -f-2 à 4 -f- 3. Je conclus nécessairement l'égalité de ces deux collections de ce que chacune d'elles égale le même nombre 7. Ce n'est pas ici comme dans les équations logiques où le signe de l'attribut est mis tour à tour en équation avec le signe du genre et celui de l'individu, d'où l'on conclut que l'attribut convient à ce dernier. Ces jugements dépendent les uns des autres et du premier de tous, un est un; ils en sont déduits, non par l'analyse de

l'idée de l'unité, mais par la suite des opérations qui forment chacune de ses collections. En partant de la collection 7 pour revenir à celle de ses parties 4-f-3, 5 -f- 2, 6 + 1, etc., on peut dire que je procède par une suite de jugements analytiques, qui décomposent l'idée du nombre 7; mais 7 est lui-même une relation à l'unité qui est le terme fondamental, et le raisonnement consiste à prouver que cette relation est égale à celle des parties 5~f-2, 4 + 3 à la môme unité. En substituant le rapport commun omis dans la numération, on trouve toujours une véritable synthèse. La même chose a lieu toutes les fois qu'il s'agit de déduire une quantité inconnue qu'on cherche, d'autres nombres qu'on connaît; ces nombres ayant des relations déterminées avec l'unité, celles-ci conduiront aux autres.

En passant de l'abstrait au concret, il est évident qu'il ne peut y avoir rien de changé dans les relations numériques, car ces relations ne font que s'ajouter à des qualités intensives hétérogènes sans se composer avec elles. Ces qualités hétérogènes des touts concrets peuvent altérer ou troubler l'aperception des relations numériques. Mais aussitôt que cette aperception a lieu, ou que les touts concrets ne sont considérés par l'esprit que comme des unités résistantes, sous le rapport simple de la quantité discrète, l'espèce de concret n'y fait rien et les relations demeurent les mêmes quels que soient les objets ou les modes comparés.

Cette circonstance bien remarquable de l'identité des relations numériques, quelle que soit la na-

ture des objets ou des modifications comparées, est la seule cause de l'évidence et de la certitude qui s'attachent exclusivement à l'espèce des jugements synthétiques dont il s'agit ici, ou qui ont un sujet simple, certitude absolue, nécessaire, qui ne convient nullement aux rapports de ressemblance que les sens ou l'imagination mettent entre leurs objets.

En comparant, par exemple, la lumière ou le mode de scintillation des trois planètes, Vénus, Mars, Saturne, j'y trouve des ressemblances ou des différences qui ne peuvent provenir que du mode de sensibilité de l'organe qui s'y applique. Ces rapports d'éclat, de couleur s'évanouiraient entièrement ou seraient tout autres si j'étais autrement organisé; ils n'appartiennent donc pas à ces objets que ma pensée atteint à des distances si éloignées ; mais j'affirme hardiment que ces objets sont au nombre de trois, et qu'ils sont éloignés dans l'espace, à telle distance les uns des autres et du point d'où je les contemple. Ces relations déterminées que ma raison a conclues d'une suite de jugements liés entre eux, et à un premier fait d'existence, sont aussi évidentes, aussi certaines que cette existence. Celle-ci admise, je ne puis pas m'empêcher d'admettre ces relations, non comme phénomènes, mais comme réalités absolues, indépendantes de mes sensations ou de mes idées.

Passons maintenant à l'idée abstraite de l'étendue, de la quantité continue, ou, comme dit Leibnitz, de la continuité du résistant [resistentis continuatio) .

La ligne droite du géomètre n'est que le mode de coordination des unités résistantes. L'idée qui nous la représente est simple non absolument, mais relativement aux dimensions de l'espace. On peut la considérer comme formée de la répétition d'une même unité simple qui laisse une trace d'elle-même en se mouvant dans l'espace. De là les relations nécessaires entre les nombres et l'étendue qui sont comme deux symboles de la même unité.

Dans l'essence de la ligne droite, ou de l'idée individuelle abstraite réfïexive que je m'en forme, n'est point comprise celle d'un attribut que l'on a confondu souvent mal à propos avec cette essence et qu'on donne pour une définition de la ligne, savoir qu'elle est le plus court chemin d'un point à un autre. Le plus court est une relation qui suppose des comparaisons faites avec d'autres lignes courbes, brisées, ounon droites (1). En considérant la ligne droite

(1) Quand je dis que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, ou est la plus courte entre ses extrémités, ce n'est point là, comme on le dit quelquefois, une définition. La ligne droite n'a pas besoin d'être définie plus que l'unité ; l'idée que nous en avons est parfaitement simple, claire et distincte. Elle ne peut cesser d'être présente à notre esprit dans l'état de veille, puisqu'elle est inséparable de tout exercice de la vue ou du toucher. Mais si la ligne droite avait besoin d'être définie , ce serait sur son essence même et, pour ainsi dire, sur sa constitution intérieure que cette définition devrait être fondée, et non pas sur une relation, qui, toute dépendante qu'elle est de la ligne droite , suppose que cette ligne est tracée ou donnée à l'entendement. J'aimerais donc mieux dire que la ligne droite est la trace d'un point qui se meut sans change?* de direction, ou une suite de points coordonnés selon une même direction , définition qui suppose l'idée du mouvement qui est primitive. Cet énoncé : la ligne droite est la plus courte entre ses extrémités , est un axiome. C'est le. rapport le plus simple que l'entendement puisse saisir, et qui par

en elle-même, sans rien emprunter hors d'elle, il est évident que je ne parviendrais jamais à l'idée de cet attribut être plus court. Cependant il est dérivé de l'essence du sujet, comme les attributs d'un nombre donné sont dérivés de l'unité qui en est l'essence.

Lorsque, partant de la conception d'une telle ligne droite déterminée, je me forme l'idée d'autres lignes qui joignent ses extrémités, je ne fais que répéter le premier type que je conçois comme imitable à l'infini, puisque je me reconnais la faculté de tirer une infinité de lignes droites dans toutes les directions. Cette pluralité de lignes , comme celle des unités discrètes, ne constitue donc point plusieurs objets qui se ressemblent; mais c'est le même répété ; il y a donc identité entre les termes de relation qui ne peuvent différer entre eux que par l'arrangement, la direction dans l'espace, le plus ou le moins

là même sert de principe à une multitude d'autres qui en dépendent nécessairement. Tout homme qui entend cette proposition pour la première fois lui donne un plein assentiment ; il sent que la chose ne peut être autrement. C'est l'énoncé d'une vérité déjà ancienne dans son esprit, d'après laquelle il a dirigé tous ses pas dans le inonde extérieur, depuis l'origine de la connaissance ; il la sentait ou l'apercevait intérieurement d'une manière immédiate, longtemps avant qu'il en eût l'expression. Il la reconnaît dans son énoncé comme une condition première, essentielle, de toutes les perceptions objectives. Or, c'est là ce qui constitue la nécessité métaphysique, dont le caractère s'attache à toutes les vérités qui étaient en nous comme sentiments , ou aperceptions internes inséparables de notre existence, avant qu'elles fussent exprimées ; bien différentes des rapports de nos idées générales qui sont tout dans les signes. Elles précèdent l'institution du langage; nous ne les faisons point par artifice, mais nous les constatons, dès que les signes nous donnent les moyens d'y réfléchir,

SYSTÈME RfiFLEXIF. — CH. IV.

de répétitions de l'unité linéaire (1). La relation, ou l'attribut d'être plus court, s'ajoute à l'idée première ou fondamentale de ligne droite ; comme dans la formation des nombres la relation d'être plus petit se joint à l'unité comparée à l'une quelconque de ses collections. C'est bien là un jugement synthétique.

En voulant renfermer une portion d'espace entre des lignes, je trouve que la figure la plus simple est le triangle. L'idée de figure la plus simple, attribuée au triangle, est également une relation dérivée de son essence comparée à celles d'autres figures.

Le premier attribut de la ligne droite, ou le plus court chemin, me donne tout de suite cette propriété du triangle que l'un quelconque de ses côtés est plus petit que la somme des deux autres. Tous les attributs dont je grossis successivement la première idée simple que je me forme d'une dimension de l'espace,

(1) On pourrait dire que c'est la même idée simple de couleur rouge, par exemple, qui se répète à l'infini, ou autant qu'il peut y avoir d'objets à qui le même mode convient, pour former l'idée générale abstraite de rouge. Mais d'abord cette idée de mode n'a aucune réalité hors de la sensation ; elle n'a rien de fixe ou de permanent, mais varie d'un instant à l'autre : ce n'est donc pas la même sensation qui se répète, c'est une autre ; donc il n'y a pas d'addition possible. Ensuite, ce n'est point ainsi, ou par la répétition d'une même sensation, que se forme l'idée générale du rouge , mais par une comparaison établie entre des objets qui paraissent à la vue sous cette apparence que tel jugera être la même ou semblable et qui paraîtra différente à un autre. Il n'est donc pas possible d'assimiler l'idée générale, formée d'une multitude de rapports de ressemblance , avec l'idée universelle qui reste identiquement la même, et ne fait que se répéter, ou s'ajouter à elle-même, dans la conception des objets identiques sous ce rapport^

ressortent donc toujours du fond de la même idée qui ne fait que se répéter , ou s'ajouter à elle-même, pour produire tous ses attributs, qui ne peuvent donc être jamais que des expressions de l'essence du sujet, ou des dérivés de cette essence, tant qu'on reste dans le même système d'idées, ou qu'on n'y ajoute aucun autre élément hétérogène. Voilà pourquoi aussi toutes les relations aperçues ou déduites à l'infini, puisque le même type numérique est imitable à l'infini, sont constantes, universelles, nécessaires. Voilà pourquoi aussi toutes les idées sont vraies ; car la fausseté d'une idée consiste dans la réunion d'éléments incompatibles ou hétérogènes entre eux, et dans les relations dont nous parlons tous les termes sont homogènes.

Ces relations aperçues dans le concret sont encore inaltérables comme celles des nombres. Que je résolve un triangle sur le terrain ou sur le papier, c'est le même triangle intelligible ; les rapports des côtés aux angles sont identiques dans tous les cas. En jugeant par le sens de la vue ou du toucher l'étendue ou le volume d'un corps, il n'y a rien de plus variable ; la conformation des yeux ou de l'organe du tact, la proximité ou l'éloignement du corps modifient à l'infini ces apparences. Mais quelles qu'elles puissent être dans le phénomène, nous savons ou nous affirmons avec certitude que les relations de l'étendue sont dans la réalité des noumènes telles que le raisonnement les découvre , ou les déduit par une suite de jugements nécessaires. Ainsi, de quelque manière que m'apparaisse telle montagne,

j'affirme que sa hauteur est d'un tel nombre de toises. Quoique le diamètre du soleil m'apparaisse d'un demi-pied, et attaché à une voûte bleue qui touche la terre aux bornes de l'horizon, j'affirme avec certitude que ce soleil, reculé dans l'espace réel à 38 millions de lieues, a un volume plusieurs milliers de fois plus gros que son volume apparent. Qu'on me dise comment ces relations, dont je suis aussi sûr que de l'existence réelle du soleil, se trouvent renfermées dans l'idée sensible qui me représente cet objet et à laquelle elles sont absolument opposées. Qu'on m'explique comment la faculté par laquelle je me mets en contradiction avec toutes mes sensations n'est autre que la sensation transformée (1) !

Concluons : que de tous les jugements que nous portons sur les choses, ou les objets hors de nous, les seuls certains, infaillibles et fondés sur la nature ou sur l'essence même de ces choses, ne sont pas

(1) A l'appui de cette manière de voir, je citerai le passage trèsremarquable d'un philosophe qui me paraît avoir pénétré dans la profondeur du sujet :

« D'où pourrait me venir, » dit Bossuet, « l'impression de la «vérité? Me vient-elle des choses mêmes ? Est-ce le soleil qui « s'imprime en moi pour me faire connaître ce qu'il est, lui que « je vois si petit, malgré sa grandeur immense? Que fait-il en moi « ce soleil si grand et si vaste par le prodigieux épanchement de « ses rayons ? Que fait-il que d'exciter dans mes nerfs quelque lé- « ger tremblement , d'imprimer quelques petites marques dans « mon cerveau ? N'ai-je pas vu que la sensation qui s'élève ensuite « ne me représente rien de ce qui se fait, ni dans le soleil, ni dans « mes organes ; et que si j'entends que le soleil est si grand, que « ses rayons sont si vils et traversent en moins d'un clin d'œil un « espace immense, je vois ces vérités dans une lumière intérieure, « c'est-à-dire dans ma raison par laquelle je juge et des sens et de « leurs organes et de leurs objets. » (De la Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. iv, § ix.)

ceux qui ont pour objet ces abstractions sensibles, produits de l'analyse des composés de l'imagination ou des sens, mais ceux qui ont pour objet des idées vraiment simples, universelles, produits de la réflexion ou de la raison, par laquelle ces idées, et toutes leurs relations, sont abstraites ou séparées des objets sensibles, avec qui elles sont associées ou existent in concreto sans en faire partie, et sans pouvoir se représenter comme images ou parties d'images. La réflexion est la seule faculté qui nous soit donnée pour connaître, non pas seulement ce que les choses sont par rapport à nous comme êtres organisés, sentants, ni même dans leurs rapports d'analogie ou de ressemblance variables ; mais ce qu'elles sont absolument en elles-mêmes, ou dans le rapport qu'elles ont avec l'entendement qui les conçoit telles. Car les relations que la raison seule aperçoit entre les êtres, sont les résultats nécessaires de ce que ces êtres sont en eux-mêmes l'objet de l'entendement humain; et, puisqu'il y a une convenance naturelle entre l'objet et la faculté qui le conçoit, nous pouvons conclure que ce qui est jugé nécessaire, permanent, invariable dans le point de vue de la faculté, est tel que nous l'apercevons dans la nature ou l'essence de l'objet.

Concluons que tous les objets sur lesquels s'appuie le raisonnement, ou la faculté de raison en exercice, étant simples, cette faculté ne procède, dans la connaissance qu'elle acquiert des propriétés des êtres, que par une véritable composition des rapports qu'elle déduit de leur essence simple, par la grande

loi de l'identité exclusivement applicable à ce système d'idées. Concluons enfin, que c'est dans ce système seul que sont comprises les vérités qu'on pourrait appeler absolues ou réelles, par opposition à celles qu'on nomme conditionnelles ; et qu'ainsi il faut changer absolument le titre de sciences de vérités conditionnelles, si improprement donné aux sciences mathématiques, titre qui compromet leur dignité, et fait méconnaître leur véritable nature, puisque, partant d'un premier élément donné dans le fait même de notre existence, elles s'élèvent de là, non-seulement jusqu'aux lois générales des phénomènes qui ne peuvent être connues que par elles, mais, de plus, jusqu'aux réalités qui existent hors de ces phénomènes, aux forces qui meuvent et animent l'univers, dont elles assignent a priori les relations et les mesures.

Les sciences conditionnelles sont celles qui s'attachent aux rapports de ressemblance des objets de nos sensations ; rapports qui n'existent que sous la condition de notre mode actuel de sensibilité, et eu égard aux conventions qui forment les classes ou au langage qui les exprime.

Ce que nous avons le plus grand intérêt à remarquer, c'est que la liaison non interrompue des jugements et leur génération, ou leur déduction les uns des autres, ne peut avoir lieu qu'autant que nous partons du simple pour nous élever au composé, par une progression ascendante. C'est le seul ordre possible, le seul qui se prête à la marche du raisonnement, puisque dans toute recherche, il s'agit de dis-

poser nos idées dans certaines séries , non en les rapportant à certains genres ou catégories, mais en les liant de manière que l'esprit puisse apercevoir comment les unes naissent des autres, c'est-à-dire les plus composées des plus simples, celles-ci ne faisant que se répéter ou s'ajouter à elles-mêmes pour produire les autres. Cet ordre est toujours possible , et le seul praticable dans les idées de quantité, où nous avons un critérium fixe pour reconnaître le simple et le composé de différents ordres ; il ne Test pas également dans celles de nos idées , dont les éléments nous sont inconnus en quantité et en qualité, et dont nous entendons si mal la composition. Voilà pourquoi l'analyse est toujours nécessaire, non comme méthode de raisonnement, mais comme méthode préparatoire au raisonnement. Celui-ci consiste toujours, même dans les sciences les plus étrangères au calcul, à déduire un certain nombre de rapports ou de vérités, qui naissent ou se déduisent d'un premier rapport ou d'une première vérité. Or, certainement ce n'est jamais le rapport le plus complexe, ou la vérité la plus composée, qui donnera naissance aux autres dans notre esprit : tout le monde en convient. Toutes les difficultés et les discussions sur cette matière viennent de ce que l'on confond souvent une méthode préparatoire au raisonnement, qui s'applique aux idées, avec la méthode effective du raisonnement qui s'applique aux rapports ou aux relations de ces idées , et surtout, comme nous ne pouvons trop le répéter, de ce qu'on ne distingue pas les lois de la classi-

fication de celles du raisonnement proprement dit.

Pour pouvoir comparer exactement des idées sous tous les rapports, il faut connaître d'abord leurs éléments, et pour cela leur appliquer l'analyse. Mais cette analyse faite, on commencera toujours par les rapports les plus simples , ceux qui peuvent faire connaître tous les autres. Il est vrai aussi que dans le procédé de généralisation, on va des idées particulières les plus composées, aux générales, les plus simples dans leur compréhension, et qu'on ne peut apprécier les rapports des genres qu'après avoir connu les idées individuelles ou spécifiques qui entrent dans leur formation. Mais les relations qu'ont entre elles nos idées abstraites réfïexives, ne sont pas renfermées les unes dans les autres, ou dans le principe dont elles dépendent, comme le genre est compris dans l'espèce, et lorsque nous déduisons d'un premier jugement intuitif plusieurs jugements ou rapports identiques, qui conduisent à une vérité plus ou moins éloignée, celle-ci ne peut être considérée comme renfermée dans le premier jugement simple, pas plus que le nombre le plus élevé n'est renfermé dans l'unité.

Nous pouvons voir aussi pourquoi il n'y a point d'axiome proprement dit dans les sciences de classification, car tout axiome est l'énoncé d'un jugement intuitif. Il y a, comme le dit si bien Leibnitz, immédiation entre le sujet et l'attribut, c'est-à-dire que l'esprit aperçoit immédiatement que c'est la même idée, la même essence identique qui se trouve représentée sous deux termes différents, comme lorsqu'on

dit que le tout est égal à l'ensemble de ses parties. Or, lorsque un terme général ne peut être mis en équation avec le terme désignant une espèce, ou un individu qui s'y rapportent , comme lorsqu'on dit : l'homme est animal, la liaison entre le sujet et l'attribut est arbitraire, et relative aux classifications du langage ; il n'y a donc pas d'immédiation.

Ceci nous donne lieu d'observer que les sciences exactes n'ont point d'idées générales fondées sur des rapports de ressemblance entre les qualités sensibles.

Cela est évident pour l'arithmétique particulière et universelle, où il ne s'agit que d'éléments identiques, ou de la répétition de l'unité toujours la même. Il paraît d'abord que l'opération de nombrer revient au même que celle qui consiste à classer, en donnant le même signe à plusieurs choses ou êtres, considérés sous un rapport commun de ressemblance. En effet, ces deux opérations s'exécutent quelquefois en même temps, comme lorsque nous voulons compter des pièces de monnaie de différentes espèces, nous commençons par mettre ensemble celles de la même espèce, pour n'ajouter que des valeurs homogènes. Mais les deux opérations n'en sont pas moins différentes, car je puis nombrer des choses qui n'ont aucun autre rapport que celui d'exister comme choses séparées les unes des autres. En classant, nous réunissons toujours des collections de qualités hétérogènes entre elles, et qui n'ont aucune identité réelle. En nombrant, nous ne faisons que répéter une seule et même chose toujours iden-

tique. Si dans la classification le môme signe s'applique à plusieurs individus, c'est par hypothèse ou par convention arbitraire. Mais il n'y a rien d'hypothétique, rien d'arbitraire dans l'application du même signe à une multitude de rapports identiques.

Lorsque je désigne un nombre de lignes quelconque, ou toute collection, toute répétition d'une même unité par des signes indéterminés , a, b, x, on dit que je généralise l'expression de ces quantités déterminées, mais ce n'est point réellement les idées de quantité que je généralise, ce sont des rapports que j'exprime d'une manière abrégée, des opérations que j'indique comme devant toujours être exécutées de la même manière, quels que soient les nombres ou les lignes. Le caractère propre de la langue algébrique consiste à séparer les signes des opérations de ceux des quantités elles-mêmes, deux espèces de signes que nos langues confondent toujours. Quand je développe l'expression du carré d'un binôme œ-\-a dans cette formule : x 2 -f- % a x -f- a2, je vois nettement la suite des opérations qu'il faut exécuter sur un nombre pour l'élever au carré, ou le multiplier par lui-même, ce que je ne voyais point dans le produit arithmétique, où les signes d'opération n'existent pas, ou se trouvent confondus avec ceux des idées de nombres déterminés. De même quand j'exprime une fraction, ou un rapport quelconque par a/b ou a : h, j'indique une opération, une comparaison qui sera toujours la même, quels que soient les termes comparés. Or, ceci n'a rien de commun avec les procédés ordinaires de la généralisation,

qui consistent à noter des rapports de ressemblance entre certaines idées ou modifications, rapports qui dépendent de la nature des modifications comparées, et par suite, qui sont inséparables d'elles. Le terme général rouge, n'exprime point l'acte même par lequel je compare tous les rouges individuels, pour voir ce par quoi ils se ressemblent, mais bien cette ressemblance même. Les relations de quantités, au contraire, ne dépendant point de la nature des idées, ou des modes comparés, peuvent être notées à part; et comme elles sont constantes, identiques, quels que soient les objets, elles s'élèvent pour ainsi dire d'elles-mêmes au plus haut degré de généralité ou d'universalité. Voilà ce qui fait la perfection de la langue algébrique.

La géométrie qui admet des figures semblables sans être égales, comme des triangles semblables, des courbes du même ordre ou de la même famille, paraît d'abord fondée en partie sur nos procédés de classification. Mais, si l'on songe que la similitude ou la ressemblance entre les figures se réduit toujours à des proportions, ou que des rapports égaux entre les lignes ne sont jamais que la même unité plus ou moins répétée, on trouvera que cette généralisation se réduit à une véritable identité partielle, qui est bien particulière à ce système d'idées, et ne s'applique à aucune de celles qui dérivent des sens. L'idée générale du triangle est celle d'un espace renfermé entre trois lignes ; la longueur des côtés, la grandeur des angles sont indéterminées; mais le nombre trois est identique. Chaque ligne, quelle que

soit sa longueur, ne peut être que la répétition d'une certaine unité linéaire, identique à elle-même dans ses répétitions ; les sommets des angles, grands ou petits, formés par la rencontre des deux lignes, sont trois points identiques. Qu'on trouve une idée générale, en physique, qui se compose ainsi d'identités, d'unités répétées !

Lorsqu'en géométrie on passe de l'idée du triangle à celle du polygone, en vue d'appliquer au premier quelque théorème plus général, c'est-à-dire quelque propriété qui convienne à un plus grand nomhre de figures, on exécute bien le même procédé logique qu'en passant de l'idée d'homme ou de lion, par exemple, à celle d'animal. Mais , qui ne voit combien les procédés intellectuels sont différents? Les éléments du polygone sont identiques à ceux du triangle, et ces deux signes n'expriment que le plus ou le moins ; car tout polygone se compose d'un certain nombre de triangles, et peut être ramené à un triangle équivalent. Il y a donc là plus que des ressemblances. Les propositions qui se généralisent ne sont que des rapports identiques qui se compliquent.

B. — Déductions psychologiques.

La science métaphysique a sa source dans le fait primitif de conscience, où le sujet de l'effort est constitué, par rapport au terme qui résiste. Ce terme,

séparé de tout ce qui n'est pas lui, sert de fondement à toutes les conceptions mathématiques , tandis que ce sujet, abstrait par la réflexion, est le point central d'où partent et où se rallient toutes les notions du métaphysicien.

Les objets des deux sciences sont également simples ; ils participent à la même réalité, ils sont tous deux liés, ils sont également susceptibles d'être entendus ou conçus par la réflexion ; ils échappent de la même manière à l'imagination ou aux sens. Mais l'un conserve encore quelques emblèmes sensibles dans les signes et les figures, l'autre n'a rien de schématique, et, dans l'acte qui le conçoit, ou plutôt par lequel il se conçoit lui-même, il y a une véritable immédiation entre l'entendement et son objet; c'est l'identité absolue moi = moi, un est un. C'est autour de cette équation identique qu'on tourne ; c'est à elle qu'on est ramené, après avoir parcouru toute la chaîne des plus subtiles abstractions (1).

Il est bien évident qu'on ne peut rien déduire de cette idée par l'analyse, puisqu'elle est parfaitement simple, et par suite, qu'on ne peut la définir, pas plus qu'on n'analyse ou qu'on ne définit le point, la ligne droite. Mais on représente, on croit du moins représenter aux yeux la ligne mathématique, et aucun signe, aucun caractère extérieur ne peut représenter le moi ; et pourtant la moindre réflexion nous assure de son existence réelle, indépendante de tout ce qui est senti ou qui varie, en lui ou hors de lui.

(1) Voyez Fichte, Schelling.

La raison tire du fond même de cette conception simple, abstraite et réflexive, et sans y mêler aucun élément hétérogène, cette multitude de jugements réflexifs et intuitifs, dont se compose la psychologie pure ou rationnelle ; jugements nécessaires liés entre eux, et dépendant du premier de tous, comme les relations mathématiques dépendent de la conception d'unité, de ligne droite.

Le principe de Descartes : je pense, donc f existe , ou mieux : je pense, f existe, est le premier axiome psychologique, ou le premier jugement intuitif d'existence personnelle. On peut l'énoncer ainsi : Un être n'existe pour lui-même qu'autant qu'il le sait ou qu'il le pense. Le sentiment ou la connaissance du moi est la condition première et essentielle de toute pensée.

Le moi est un, permanent, et toujours identique à lui-même dans le temps. Pour que je sente le passage d'une modification à une autre, il faut qu'il y ait quelque chose qui reste, et ce qui reste, moi, est différent de ce qui est changé.

Ce qui reste, c'est l'effort continu que j'exerce sur mon corps tant que la veille dure , ou que j'existe pour moi-même.

Tout effort nécessite un sujet, ou une force qui l'exerce et un terme qui résiste. Ce sujet et ce terme sont essentiellement distincts l'un de l'autre par le fait de conscience.

Le sentiment immédiat d'un pouvoir d'agir ou de commencer le mouvement, est identique à celui de mon existence.

Ma volonté est une force motrice , ou cause efficiente des mouvements que je lui attribue.

Je suis libre dans l'exercice des mouvements ou actes qui viennent de moi, et nécessité dans les impressions qui viennent du dehors, ou de mon organisation.

Je ne juge de l'existence des causes, ou forces étrangères, qu'autant que je me sens moi-même immédiatement cause ou force.

Les impressions sous lesquelles je suis passif, ont une cause qui n'est pas moi, ou qui est hors de moi.

Toute qualité que je perçois hors de moi a un sujet.

Tout mouvement qui commence a une cause.

Ces jugements, dont je pourrais prolonger indéfiniment la série, en reproduisant tous les éléments de ce traité, sont autant d'expressions différentes d'un même fait de conscience. J'ai montré comment on pouvait déduire de ce fait, par une suite d'identités, toutes les notions de substance, de cause , de force, et l'ensemble des relations dont se compose la science psychologique.

Observons qu'il ne s'agit pas ici d'identités logiques (1), ni de vérités conditionnelles, mais d'identités réelles, de faits intérieurs, de vérités absolues constatées par le sens intime, liées entre elles par la raison, appliquées à la connaissance de ce que

(1) Le Traité des Sensations de Condillac réduit la psychologie h une suite d'identités logiques.

SYSTÈME RÉFLEXIF. — CH. [V. 325

nous sommes en nous-mêmes comme êtres pensants.

Des déductions explicatives.

Observer les phénomènes, les classer, en poser les lois, chercher les causes, tel est, comme nous l'avons déjà dit, d'après un excellent moderne (1), le tableau des opérations successives de toute science de faits.

L'observation, ou le simple recueil des expériences, considérées isolément les unes des autres , et sans liaison, ne comporte point encore l'application du raisonnement. Nous avons insisté pour faire voir comment la seconde opération qui consiste à classer, d'après des analogies ou des rapports de ressemblance perçus entre les qualités sensibles des choses ou des phénomènes , diffère aussi du raisonnement proprement dit.

Les lois, comme on l'a très-bien dit, ne sont que les résultats des rapports des êtres ; mais si ces rapports n'étaient que des ressemblances, aperçues entre certaines qualités sensibles, leur comparaison ne donnerait jamais qu'un genre plus élevé, et en s'élevant ainsi dans le progrès des généralisations suc-

(1) M. Prévost, de Genève. Voir son Mémoire sur les signes et ses Essais de philosophie, tome n.

cessives, l'esprit ne trouverait jamais à poser ces lois que nous appelons lois de la nature, et qui embrassent sous elles la multitude des phénomènes, non point comme une classe ou un genre artificiel comprend les espèces ou les individus; mais comme une cause productive, unique, tient sous sa dépendance l'ensemble des effets qui peuvent lui être rapportés.

Les rapports comparés donnant pour résultats ce que les mathématiciens nomment des proportions , l'expression la plus correcte (je dirais la seule correcte) des lois est toujours une proportion exprimée en nombres. Or cela suppose que les phénomènes sont comparés entre eux selon la quantité qui seule donne lieu à des proportions, et non pas selon les qualités intensives qui ne sont point susceptibles d'aucune mesure; d'où il suit que la position, ou expression des lois, ne se fonde point sur l'opération qui consiste à généraliser des phénomènes composés, tels qu'ils peuvent se représenter à l'esprit ou aux sens, mais sur les relations constantes, nécessaires, universelles, aperçues entre ces phénomènes, considérés sous le rapport simple de leurs modes de coordination dans l'espace et le temps. Ce sont ces rapports seuls qui peuvent former des propositions numériquement exactes, et représenter ainsi ces lois invariables d'après lesquelles la nature, ou plutôt l'éternel géomètre, agit sur la matière selon le poids et la mesure.

Faites abstraction de toute idée de cause, ou, ce qui revient au même, réduisez la cause à n'être que

l'effet le plus général : il est évident que la recherche des causes, qu'on regarde comme la dernière opération de l'esprit, et le complément de toute science de fait, n'aura, comme la position des lois dans la supposition analogue, aucun caractère qui la distingue des procédés de la généralisation et de la simple induction de l'expérience.

Observer et classer, voilà donc les deux opérations uniques (1). Ce sont en effet les seules qui puissent entrer dans les sciences naturelles, en tant qu'elles se bornent à la considération des phénomènes sensibles, tels qu'ils s'offrent, soit directement à l'observation, soit à l'expérience aidée des instruments que le génie de l'homme s'est donnés, pour interroger et tourmenter la nature.

La notion de cause ne fait point partie intégrante des phénomènes sensibles ; elle n'est pas un élément de nature homogène aux différentes qualités, ou circonstances, que nous pouvons y découvrir par l'application de nos sens ou de nos instruments. Aucune analyse expérimentale la plus subtile ne saurait donc l'en faire ressortir. Mais si cette notion est ajoutée par notre esprit, ce sera en lui que nous pourrons en trouver le type; il sera donc désormais inutile d'al-

(1) L'induction, qui peut étendre les propriétés ou qualités aperçues dans tel phénomène transitoire individuel, actuellement présent aux sens, à tous les phénomènes supposés semblables dans un espace et un temps éloigné, n'est que la même opération que nous appelons classification, lorsqu'il s'agit des corps ou de substances permanentes. Le procédé d'induction coordonne les phénomènes semblables dans le temps comme dans l'espace; la classification s'appuie principalement sur la relation de ressemblance entre les qualités perçues dans l'espace.

1er la demander à l'expérience extérieure, et inconséquent de la renier parce qu'on n'en trouve pas le fondement au dehors, dans des objets où elle n'est pa3.

Quoique la notion de cause s'unisse nécessairement à toutes nos représentations, elle n'entre pas dans toutes également. Celles qui ont pour objets des substances ou des corps permanents hors de nous ne l'admettent pas comme celles qui ont pour objets des phénomènes transitoires, ou des mouvements qui s'accomplissent dans un espace et un temps. De là une divison naturelle des sciences physiques, correspondante à celle que nous avons établie, en partant des principes ou des faits primitifs , entre la science métaphysique et la science mathématique, dont l'une se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples subjectives, dans un temps dont l'existence du moi , sujet de l'effort, ou cause du mouvement, est le premier terme, pendant que l'autre se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples objectives dans un espace dont le terme de l'effort est le premier élément.

Maintenant, en considérant ce dernier mode de coordination dans le concret, avec nos idées objectives et composées de substances, nous trouvons les sciences physiques ou naturelles, l'histoire naturelle proprement dite, la botanique, Fanatomie, la géologie, la géographie, la cosmographie, l'hydrographie, qui se fondent sur l'observation et l'analyse de description des objets permanents, entre lesquels l'esprit aperçoit des rapports de ressem-

blance, et qu'il classe ou range les uns à côté des autres, suivant ces rapports, sans avoir égard à l'ordre dans lequel les objets classés paraissent s'engendrer ou naître les uns des autres, suivant la relation des causes aux effets.

En considérant le mode de coordination par causalité dans le temps, comme étant également concret avec les représentations des phénomènes transitoires composés, nous trouvons lesscienees physiques et physico-mathématiques qui admettent le mouvement et les relations du temps et de l'espace, soit au nombre de leurs éléments, combinés avec plusieurs autres de nature hétérogène, soit presque purs ou dégagés de toute composition. Telles sont dans le premier cas, la physiologie animale ou végétale, la physique proprement dite, les théories de l'air, du son, de l'électricité, du magnétisme, de la lumière, et dans le^dernier cas, la mécanique terrestre et céleste, la dynamique, l'hydrodynamique, etc.

Dans les premières sciences il n'y a rien à expliquer, rien à déduire d'une cause. On part de l'existence, on ne cherche que certaines choses ou qualités ; on ne s'informe point pourquoi ni comment chacune existe, ni ce qu'elle est en elle-même, mais comment elle coexiste avec d'autres, ou la place qu'elle occupe parmi celles qui lui ressemblent. Dans les secondes, comme il s'agit de phénomènes qui se succèdent, et qui contribuent ou paraissent contribuer à se produire, à se modifier, s'altérer ou se changer les uns les autres, la science se propose d'abord de tenir note de ces diverses altérations, ou changements succesii. 22

sifs, de les lîer les uns aux autres dans l'ordre où ils paraissent se produire, enfin de déterminer quand cela est possible, comment l'un étant posé, l'autre doit s'ensuivre nécessairement, par la nature même des choses. Cette dernière détermination ne peut avoir lieu que dans les sciences physico-mathématiques, où le rapport des causes ou forces avec leurs effets, ramené au plus haut degré de simplification possible, se trouve uni et presque identifié avec celui de la dépendance nécessaire entre nos idées. J'appellerai déduction explicative certaine ce procédé de l'esprit qui, s'appuyant sur le double rapport dont il s'agit, dérive plusieurs effets homogènes d'une même cause simple, en conservant l'intuition d'une dépendance nécessaire.

Un autre mode d'explication des phénomènes est le seul possible dans une infinité de cas, où l'esprit, attentif seulement à l'ordre de succession des phénomènes, se borne à connaître les circonstances de cette liaison expérimentale, ou s'attache à déterminer comment tel effet peut succéder à tel autre,, soit d'après l'analogie ou la ressemblance apparente qui le lie avec lui, soit d'après la fréquence des successions antérieures. J'appellerai ce mode d'explication déduction explicative probable.

Lorsque nous concevons distinctement comment une cause étant donnée dans son effet le plus immédiat, ou dans celui dont sa notion est inséparable, tous les autres faits doivent suivre nécessairement, et sont déduits du premier, ou peuvent être prévus, l'esprit applique directement le rapport de causalité. Je di-

SYSTÈME RfiFLEXÏF. — CH. IV.

rai dans ce cas que la cause est conçue métaphysiquement (1) ou que nous avons l'idée de cause efficiente. Lorsque la cause n'étant pas donnée, ni même conçue dans aucun effet qui en soit l'expression directe et immédiate, l'esprit se borne à observer l'ordre de succession expérimentale des phénomènes ou leurs analogies, en appelant cause celui qui est avant et effet celui qui le suit habituellement, sans apercevoir comment l'un se trouve lié à l'autre, sans être en état de prévoir aucune suite ou liaison, hors de l'expérience , le phénomène antérieur qui tient lieu delà cause, et improprement dit ainsi, est une cause physique.

Quant à cette simple liaison expérimentale qui fait que nous nous attendons à voir un phénomène naître après un autre qui l'a constamment précédé, c'est une loi et comme une sorte d'instinct de l'imagination ; les animaux y obéissent comme nous, et il n'est pas besoin pour cela d'aucune notion de cause, d'aucun exercice de la raison. Aussi le pur empirisme exclut-il avec cet exercice toute déduction explicative.

Je parlerai d'abord de l'application directe du rapport de causalité, ou du fondement des déductions explicatives certaines, lorsque les phénomènes sont déduits de la notion métaphysique de cause.

A. — Déductions explicatives certaines.

J'ai dit que la cause pouvait être donnée dans un

(1) Voir les Éléments de la philosophie de l'esprit humain par Dugald Stewart, note G,

effet immédiat, dont elle est inséparable, et je dois développer ma pensée sur ce premier point capital, en l'appuyant sur des exemples.

Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, que toute notion de cause ou de force extérieure est une induction première et originelle du sentiment immédiat de cette force propre et constitutive, déployée sur le corps, et par lui sur les corps étrangers. Cette induction qui a maintenant pour nous la valeur d'un principe, ou d'un fait primitif, n'emporte pas moins avec elle quelque chose d'hypothétique, puisque c'est en quelque sorte par une supposition, naturelle il est vrai, que nous attribuons aux êtres qui agissent sur nous une force semblable à la nôtre.

Un mouvement volontaire ou libre accompagné d'effort, emporte nécessairement avec lui l'idée, ou le sentiment de la cause qui est moi. Un mouvement involontaire, ou perçu au dehors, emporte aussi nécessairement l'idée d'une cause ou force qui n'est pas moi , mais qui est censée ou crue capable de faire l'effort. Demander quelle est hors de nous l'essence de la cause, ou force motrice, séparée du mouvement actuel, c'est demander ce qu'est en nous l'effort séparé d'une résistance. Dans l'un et l'autre cas, notre ignorance est invincible; cela est démontré par la nature même de notre connaissance, à partir du fait primitif, ou de la personnalité individuelle, sans laquelle il n'y aurait point de connaissance possible. Si l'on disait quela notion de l'absolu, être, substance, cause ou force, est nécessairement

dans le premier acte de la pensée, selon le principe de Descartes : je pense, donc f existe comme chose pensante, du moins faudrait-il convenir que nous ne pouvons avoir l'idée séparée de cet absolu en tant que tel ; que nous ne pouvons le connaître en luimême. Nous ne pouvons donc rien savoir de la force motrice absolue, sinon qu'elle existe; mais elle n'existe pour nous que comme motrice; elle n'est donnée que dans la relation à l'effet produit, d'où nous ne pouvons l'abstraire sans l'anéantir.

On ne sait guère ce qu'on demande quand on s'informe de ce qu'est une cause en elle-même, séparément de l'effet par qui, ou en qui elle se manifeste à l'entendement, 'et sans lequel elle n'existerait pas pour nous. La première chose qu'il faudrait savoir, c'est d'abord ce qu'est en elle-même l'âme ou la force motrice de notre corps, ensuite comment elle s'applique à ce corps, ou comment elle agit pour le mouvoir. Si nous savions cela, ainsi que l'a très-profondément conçu notre grand Descartes, nous saurions tout sur la nature ou l'essence des causes ou forces immatérielles de l'univers, nous pourrions espérer de connaître comment elles agissent pour produire leurs effets; nous déduirions parfaitement et a priori les effets de la notion première de leurs causes productives. Mais réciproquement, si cette science de l'absolu de l'âme, ou de son action sur le corps, est démontrée impossible, puisque pour l'avoir il faudrait pouvoir transformer en connaissance objective ce qui est essentiellement subjectif, ou voir ce qui est en nous-mêmes du dehors comme si nous étions

33Zi FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. IV.

autres, il faut en conclure qu'il n'y a aucune notion possible de force étrangère absolue et que, comme toute la connaissance de notre moi gît dans l'effort et dans le mouvement qui en est le résultat, la connaissance de toute force étrangère, induite du sentiment de la nôtre, consiste dans celle du mouvement extérieur qui résulte de son application à un corps.

Tout mouvement a une relation nécessaire au temps, et à un espace interne ou externe, interne s'il se rapporte au moi, ou à l'effort voulu comme à sa cause unique immédiate, et externe s'il se rapporte à une force étrangère non moi. Lorsque la cause ou force étant donnée ainsi dans son effet immédiat, ou conçue par sa relation à l'espace et au temps, est conçue métaphysiquement, sa notion est réduite au dernier degré de simplicité, à tout ce qu'elle peut être pour nous d'après notre manière de concevoir. Vouloir aller au delà, c'est méconnaître la nature et les bornes nécessaires de l'esprit humain, c'est méconnaître la simplicité et l'immatérialité des forces.

L'espace et le temps sont des modes simples, seuls susceptibles de mesures, de divisions ou de proportions exactes. Ces proportions numériques entre les parties de l'espace et du temps représentent celles qui sont entre les forces. C'est leur expression naturelle, pure, qui n'admet que des éléments simples comme ces forces, et rien de composé ou d'hétérogène à kur nature. La science qui se compose de ces relations est donc mathématiquement exacte; elle prend l'idée de la cause tel qu'il est donné à l'esprit humain de la connaître; elle déduit une multitude

SYSTÈME yiÉFLEXIF. — CH. IV. 335

d'effets ou de mouvements d'un premier fait ou d'an premier mouvement qui se lie de la manière la plus immédiate à l'existence même de cette cause; elle les en fait ressortir de la môme manière ou par la même opération qui déduit d'un premier rapport numérique simple, une multitude de rapports composés à l'infini, ou de l'essence d'une figure, toutes les propriétés qui lui appartiennent, sans rien emprunter d'ailleurs. À partir du premier fait qui manifeste une cause ou par lequel cette cause est donnée, la science se formera donc d'une suite de jugements intuitifs liés entre eux ; ce sera une science de raisonnement appliquée aux existences ou aux faits.

L'astronomie ou la mécanique céleste, nous offre les plus beaux exemples de cette manière de procéder dans les déductions explicatives des effets, d'une seule cause donnée ou supposée en premier lieu. Dans cette science, pas plus que dans la mécanique, il ne s'agit en effet de la recherche des causes, comme d'un procédé qui ferait suite à la classification des phénomènes ; mais, en partant d'un premier fait, tel que celui du mouvement planétaire, qui manifeste une cause de tendance ou force attractive, exercée du centre des révolutions sur chacun des corps qui circulent autour de lui, il s'agit de montrer que l'ensemble des effets éloignés, découverts successivement par une observation laborieuse, dépendent de la cause, en sont mathématiquement déduits et qu'ils pouvaient même être prévus dans l'énergie de la cause, dans la formule qui l'exprime en fonctions de l'espace et du temps.

Il n'y a rien d'hypothétique dans les déductions, car il ne s'agit point d'expliquer la manière dont le soleil agit à distance sur les planètes, ou, en général, le corps placé au centre des révolutions, sur ceux qui circulent autour de lui; il ne s'agit pas du comment de la cause, qui est le secret du grand architecte, mais de son existence et de sa quantité relative, seul objet approprié à la connaissance humaine. Que la cause agisse par impulsion immédiate ou par une attraction exercée à distance, la nature de la cause en sera-t-elle moins connue?

« Je prends dans le même sens, » dit Newton (1), « les attractions et les impulsions accélératrices et « motrices, et je me sers indifféremment des mots « impulsion, attraction, ou propension quelconque « vers un centre, car je considère ces forces mathé- « matiquement et non physiquement. Ainsi le lec- « teur doit bien se garder de croire que j'aie voulu « désigner par ces mots quelque espèce d'action ou « de cause physique. »

Plus haut il dit : « On rapporte la force centripète « absolue au centre, comme à une certaine cause « sans laquelle les forces motrice et accélératrice « ne se propageraient point dans tous les lieux qui « entourent le centre, soit que cette cause soit un « corps central quelconque (comme l'aimant dans le « centre de la force magnétique, et la terre dans le « centre de la force gravitante), soit que ce soitquel- « qu'autre cause qu'on n'aperçoit pas. Cette façon de « considérer la force centripète est purement mathé-

(1) Principes, Définition vin.

« matique et je ne prétends point en donner la cause « physique (1) » (c'est-à-dire, dans mon sens, expliquer comment elle agit).

Ceux qui ont accusé Newton d'avoir introduit des causes occultes dans la physique n'avaient probablement jamais réfléchi sur l'origine de notre idée de cause ou de liaison nécessaire, et sur le fondement de l'application que nous faisons de cette notion purement réflexiveaux phénomènes. Aussi ne se sont-ils pas aperçus qu'en substituant une cause physique à la cause métaphysique qu'avait très-profondément saisie Newton, ou en ramenant les effets de cette cause à ceux de l'impulsion ordinaire, comme à un jeu de tourbillons, de matière subtile ou de corpuscules gravifiques, ils introduisaient eux-mêmes des explications occultes dans une science parfaitement claire et évidente en elle-même, lorsqu'on prend la force dans le sens mathématique de Newton. Ils ne s'apercevaient pas que la force d'impulsion considérée dans les corps, n'est pas moins occulte que celle d'attraction, que ce sont deux notions également réflexives dans leur principe, ou tirées du sentiment de l'effort que nous exerçons, soit en poussant, soit en tirant à nous les corps qui nous résistent, et que, comme c'est par la même induction première que nous attribuons aux corps ces deux modes d'exercice de la même force qui est nous-mêmes, il n'y a pas de raison de croire que l'un ait seul un fondement réel que l'autre n'aurait pas (2).

(1) Principes. Définition vin.

(2) « Sur la force centrifuge, » dit Maupertuis , « il ne peut y

Il ne reste donc, dans les deux cas, que les relations mathématiques des espaces et du temps, qui sont la mesure des forces ou des causes, dont nous supposons ou croyons l'existence réelle, sans qu'il soit possible, par la nature même de notre esprit, d'avoir aucune idée représentative de ces forces en ellesmêmes. Voilà pourquoi il est indifférent, comme le dit Newton, de considérer la force qui s'exerce d'un centre, sur les corps placés dans sa sphère d'activité, comme résidant dans un point mathématique ou dans un corps central d'un volume donné, jouissant de propriétés physiques. Cela ne fait rien à la nature de la force qui n'a point de relation nécessaire

« avoir de dispute ; elle n'est que cet effort que les corps qui cir- « culent font pour s'écarter du centre de leur révolution. Un corps « forcé de se mouvoir dans quelque courbe, fait un effort continuel « pour s'échapper par la tangente, parce que, à chaque instant, « son état est de se mouvoir dans les petites droites qui compo- « sent la courbe et dont les prolongements sont les tangentes. La .« nature de la force centrifuge et ses effets sont donc bien « conçus. Il n'en est pas de même de la force centripète ou de la « pesanteur. »

Pourquoi n'en est-il pas de même? La force centripète ne peutelle pas aussi être conçue comme un effort que fait le corps qui circule pour s'approcher du centre de la révolution, effort contrarié par la force tangentielle ? Son état à chaque instant n'est-il pas aussi bien de se mouvoir vers le centre où il tend que de se mouvoir sur la tangente? En n'ayant égard qu'au double effort que nous attribuons au corps qui circule, l'un n'est donc pas plus difficile à concevoir que l'autre : tous deux ont la même induction originelle pour principe. S'agit-il de la nature des forces considérées en elles-mêmes? l'obscurité est égale, puisque nous ne concevons pas mieux la cause du premier mouvement impulsif, ni le comment de son action, que celle du premier mouvement de tendance vers un centre ; et l'on a tort de penser que la cause d'un mouvement est donnée par cela seul qu'il s'agirait d'une impulsion ou d'un choc. S'il s'agit des effets des forces centrifuge et centripète, ils sont également déterminés par les relations mathématiques des temps et des espaces parcourus.

avec ces propriétés et n'est point homogène avec elles.

Newton part du principe découvert par Galilée, que la force ou la cause qui fait tomber les corps vers le centre de la terre est uniformément accélérée, puisque les espaces parcourus croissent comme les carrés des temps. Il compare cette force avec celle qui retient à chaque instant la lune dans son orbite, et trouve que cette dernière force est la même qui fait tomber les corps vers la terre, diminuée en raison du carré de la distance de la lune. D'où il déduit, par rapport à notre système solaire, que la pesanteur est commune et réciproque entre tous les corps de ce système, suivant la raison inverse du carré des distances au centre du soleil et des autres planètes comme au centre de la terre. Cette première généralisation est fondée sur ces deux vérités :

Un corps qui tourne autour d'un centre, de telle manière que les aires de la courbe qu'il décrit, à partir d'un point donné, soient proportionnelles aux temps écoulés, est attiré par le centre: voilà l'existence de la cause, de la force attractive, manifestée par un mouvement, un fait d'observation.

Si les temps des révolutions totales de deux planètes autour d'un même centre sont entre eux comme la racine des cubes de leurs distances au soleil, leur attraction vers le centre sera en raison inverse du carré de leurs distances: voilà la loi de cette force déduite d'une autre observation.

Mais ce qui caractérise au plus haut degré l'évidence mathématique de ces relations nécessaires,

3ZlO FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SEGT. IV.

c'est que les deux faits donnés par l'observation se déduisent également bien a priori de l'existence de la force, ou delà tendance vers un point fixe. Ainsi, il est absolument vrai qu'en supposant cette tendance, les deux analogies de Képler qui n'étaient que des faits d'expérience, trouvés par une sorte de tâtonnement, et sans liaison entre eux, et avec un principe plus relevé, prennent un tout autre caractère.

La lune décrit autour de la terre des aires proportionnelles aux temps: donc elle tend vers elle, ou est attirée suivant une certaine loi, loi qui serait démontrée être celle de la raison inverse du carré, si la terre avait un autre satellite plus près ou plus loin, dont le temps de la révolution, comparé à celui de la lune, fût comme la racine du cube de la distance. Newton substitue au second satellite qui n'existe pas, le mouvement d'un corps qui tombe vers la terre, suivant la loi expérimentale de l'accélération des graves trouvée par Galilée. Comparant ce mouvement d'un corps qui tombe d'une certaine hauteur, pendant un certain temps donné, avec celui de la lune tombant vers la terre d'une certaine quantité déterminée par le sinus verse de l'arc décrit pendant le temps de la chute du corps, il trouve que la force qui fait tendre la lune vers la terre est la même que celle qui fait tomber le corps, et que l'intensité de cette force diminue comme le carré de la distance augmente.

De ce que les temps des révolutions sont en raison sesquplée des moyennes distances, il suit que l'attraction agit en raison inverse du carré des dis-

tances; et de la comparaison établie d'après l'expérience, entre l'espace parcouru par un corps pesant, dans une minute par exemple, et celui que la lune parcourt en tombant vers la terre, pendant le même temps, il suit que la pesanteur agit sur les corps qui tombent et sur la lune, suivant le même rapport inverse du carré des distances. L'identité des deux forces de pesanteur et d'attraction, ou de tendance vers un corps central, est donc prouvée par l'identité des lois.

L'attraction des planètes vers le soleil suit la même loi ; elle ne diffère point de la pesanteur. Donc au lieu de dire que les planètes sont attirées vers le soseil, ou les unes vers les autres, nous pouvons dire qu'elles pèsent vers le soleil, etc., commenous disons que les corps pèsent vers la terre. C'est ainsi que l'idée d'abord particulière de pesanteur des corps sur la terre se généralise, en devenant celle d'une force commune, répandue dans tout le système solaire, et qui s'étend de chaque centre dans une sphère d'activité de plus en plus étendue.

La pensée de Newton s'élève encore à un plus haut degré de généralisation. De l'attraction égale et réciproque entre tous les corps du système solaire, il déduit l'idée d'une force attractive répandue dans toutes les parties de la matière, qui agit en raison inverse du carré de leurs distances entre elles (1).

(1) Par cela seul que l'attraction est conçue comme une force 9 elle ne peut l'être comme faisant partie des propriétés essentielles ni même primordiales de la matière ; car les forces qui sont conçues comme agissant sur les corps , pour leur imprimer divers mouvements, le sont par là même hors de ces corps, et ne peuvent entrer

La notion de force attractive prend ici le plus haut degré de généralité, et pourtant elle ne perd rien de sa simplicité; c'est toujours la même force une et simple, dont l'esprit accroît seulement l'extension, ou la sphère d'activité, en l'associant à toutes nos idées de corps. Ce procédé diffère bien de la généralisation ordinaire, où la première idée complexe de l'individu se simplifie successivement, en passant à celle

parmi les attributs qui dérivent de leur essence. C'est donc encore pour avoir confondu les causes métaphysiques, ou efficientes, avec les causes physiques, qu'on a tant et si vaguement discuté la question de savoir si l'attraction devait ou non être rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Il suffisait pour couper court sur cette question, de consulter les idées que nous pouvons nous former, d'une part, des causes ou forces productives hors de nous, et d'autre part, des propriétés ou qualités attribuées au corps ; car si ces idées diffèrent essentiellement par leur nature et par leur origine ; si les unes se représentent à l'imagination , ou aux sens, et que les autres échappent absolument à cette représentation, nous ne saurions trouver aucune bonne raison pour admettre qu'elles sont également fondées dans les objets.

Cette question est subordonnée à celle de savoir si le sujet moi, qui agit pour mouvoir le corps, est de la même nature que lui, ou est au nombre de ses attributs ; question qui ne peut en faire une sérieuse, pour peu qu'on réfléchisse.

De ce que l'attraction, ou la tendance réciproque des corps les uns vers les autres , ne pourrait pas être ramenée à l'impulsion, ou expliquée par l'impulsion d'un fluide , on a conclu légèrement qu'elle devait être rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Mais on pouvait seulement en conclure que cette force est mi generis , ou que son existence est un fait simple et indécomposable comme celui de la force impulsive conçue hors de nous ; car cette dernière force ne peut pas être considérée comme une propriété des corps. Le mouvement d'un corps est la cause physique du mouvement d'un autre corps ; ce sont deux phénomènes homogènes qui se suivent, mais dont la liaison nécessaire, efficace, n'a son principe ni dans l'un ni dans l'autre de ces mobiles. Un corps étant placé à distance d'un autre , celui-ci se meut vers lui ; la cause du mouvement peut-elle être conçue dans le corps central immobile? Nous concevons, ou croyons concevoir, comment un mouvement en produit un autre, mais non comment

SYSTÈME RfiFLEXIF. — CIT. IV.

de l'espèce, puis de la classe, et enfin du genre; et nous trouvons là une nouvelle preuve de la distinction que nous avons établie entre les idées générales et les idées abstraites universelles. Ce n'est pas la seule analogie des effets qui fait reconnaître ou juger l'identité de la cause, mais c'est l'identité même ou la similitude mathématique des relations simples aperçues entre les effets ouïes mouvements.

un mouvement peut avoir pour cause un corps en repos. En y réfléchissant un peu, on voit que la cause efficiente n'est ni plus, ni moins obscure dans un cas que dans l'autre. Quant à la cause physique, si l'on se borne à la succession des phénomènes, il sera d'une vérité d'expérience que deux corps étant placés dans certaines situations, l'un se meut constamment vers l'autre suivant certaines lois de vitesse que l'observation et le calcul déterminent, et l'on connaîtra ainsi tout ce qu'il est possible de savoir sur la relation de la cause physique à son effet , en tant que cette relation est limitée à l'ordre de succession des phénomènes, ou au rapport d'antériorité et de postériorité des mouvements homogènes. Mais si l'on veut de plus expliquer comment le premier phénomène , savoir la présence du corps attirant, détermine ou produit le deuxième, le mouvement du corps attire , il est évident que ce mouvement ne pouvant être expliqué par le repos , il faudra admettre ou supposer de,s mouvements antérieurs qui vont se rattacher immédiatement au corps qui attire : ce sera une atmosphère composée de corpuscules doués de divers mouvements, et capables de les communiquer à tout ce qui se rencontre dans leur sphère d'activité. On s'aidera, dans ces explications, des analogies de la matière gravifique avec la lumière, l'électricité, le magnétisme, tous fluides dont l'existence phénoménique est prouvée par les faits , et qui agissent comme l'attraction en raison inverse du carré de la distance ; ainsi on parviendra à des explications plus ou moins probables, suivant que l'hypothèse satisfera aux phénomènes.

On convient donc qu'on ne peut expliquer physiquement un mouvement que par un autre mouvement, et qu'ainsi toute attraction doit pouvoir être ramenée à l'impulsion, en tant qu'il s'agit d'en expliquer le comment ; mais il n'en reste pas moins vrai que la cause métaphysique étant connue d'une tout autre manière que les effets qui lui sont attribués, ceux-ci peuvent être déduits nécessairement de son existence , sans aucun mélange d'hypothèse sur la cause physique.

Zhh FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. IV.

Quelle que soit l'essence de cette cause, ou la manière dont elle s'applique au corps, soit à travers le vide, soit par l'intermédiaire d'un fluide éthéré, les effets n'en seront pas moins évidemment déduits de l'existence ou des relations premières de la force. Pour qu'on pût en savoir davantage, il faudrait supposer que cette force pût être connue absolument en elle-même, et hors de l'effet premier qui la manifeste.

Qu'on imagine un jeu de tourbillons , de matière gravifique qui se propage avec une rapidité infinie du centre des révolutions jusqu'aux corps placés dans la même sphère d'activité, on ne fera que suppléer un intermédiaire omis à dessein par Newton ; on tentera d'expliquer hypothétiquement les effets par une combinaison physique dont nous allons assigner le caractère. Mais la cause métaphysique restera hors des limites de cette explication, elle sera donnée de la même manière, par les mêmes relations, sans qu'on puisse remonter au delà. Il n'y aura enfin rien de changé, ni dans l'application du rapport de causalité, ni dans les premières déductions explicatives, qui ne sont pas susceptibles d'un plus haut degré d'évidence et de certitude.

B. — Hypothèses explicatives probables.

Le champ des connaissances certaines est trop resserré pour l'esprit humain. Il a besoin de se déter-

SYSTÈME RÉFLEXIF. — CFI. IV.

miner à chaque instant d'après des probabilités, des ressemblances souvent éloignées; il cherche à tout ce qu'il voit des explications, et il se contente des plus vagues pourvu qu'elles parlent à l'imagination, et qu'elles aient de quoi la satisfaire.

Il faut admirer Newton, non-seulement pour l'ouvrage en quelque sorte surhumain qu'il a accompli, mais encore pour ce dont il s'est abstenu, contre l'instinct de l'humanité. Il n'a pas fait d'hypothèses, dans un sujet qui jusqu'à lui n'avait été traité que par hypothèses. Il semble que ce génie presque divin, dédaignant tout ce qui tient à l'imagination, comme à une faculté purement humaine, ait voulu lui fermer l'entrée dans l'érection de ce monument immortel consacré à la raison pure. L'imagination n'a rien à voir, en effet, dans l'application du rapport de causalité. Toute notion de cause est réfïexive dans son principe. Prétendre connaître une force par l'imagination, ou chercher à l'aide de cette faculté comment la force agit, c'est dénaturer la notion de force, c'est l'anéantir pour mettre à sa place des images ou fantômes hétérogènes.

Les hypothèses sont des combinaisons de faits réels ou imaginés, qui ont pour but d'expliquer le comment des phénomènes directement observés, en les liant les uns aux autres par une chaîne plus étroite. Ces combinaisons imaginaires considérées comme les causes physiques, ne sauraient admettre au nombre de leurs éléments la véritable cause, ou force productive, qui est toujours essentiellement conçue comme simple, et qui reste toujours hors du champ

de l'hypothèse, quelque probable que celle-ci devienne, par une comparaison exacte avec les faits de la nature. On voit par là combien les deux espèces de causes sont de nature différente, et combien on est sujet à se tromper en confondant ces deux sortes d'explications.

C'est par là que la philosophie de Newton diffère absolument de celle de Descartes. Dans la première, on déduit les phénomènes, ou leurs rapports les plus composés, d'une cause réelle, donnée par une première relation, sans aucun mélange d'hypothèses. Dans la seconde on part d'une cause physique, ou de faits hypothétiques dont on cherche les rapports avec les faits observés, pour expliquer le comment de ceux-ci.

Descartes nous donne lui-même le secret de toutes ses erreurs en physique, dans la subordination qu'il établit entre toutes les sciences de faits, et les combinaisons hypothétiques qui ont pour but d'expliquer le comment de ces faits. « Toute la science hu- « maine, dit-il (1), consiste seulement à voir distinc- « te ment comment ces natures simples concourent « entre elles à la formation des autres choses, re- « marque très-utile à faire. Car, toutes les fois qu'on « propose une difficulté à examiner, presque tous « s'arrêtent au début, incertains à quelle pensée ils « doivent d'abord se livrer, et persuadés qu'ils ont « à chercher une nouvelle espèce d'être qui leur est « inconnue. Ainsi, quand on demande quelle est la

(1) Règles pour la direction de C esprit. Règle xn.

« nature de l'aimant, aussitôt, et parce qu'ils augu- « rent que la chose est difficile et ardue, éloignant « leur esprit de tout ce qui est évident , ils l'appli- « quent à ce qu'il y a de plus difficile, et attendent « dans le vague si par hasard, en parcourant l'es- « pace vide de causes infinies, ils ne trouveront pas « quelque chose de nouveau. Mais celui qui pense « qu'on ne peut rien connaître dans l'aimant qui ne « soit formé de certaines natures simples et connues « par elles-mêmes, sûr de ce qu'il doit faire, rassem- « ble d'abord avec soin toutes les expériences qu'il « possède sur cette pierre, et cherche ensuite à en « déduire quel doit être le mélange nécessaire de na- « tures simples pour produire les effets qu'il a re- « connus dans l'aimant. Cela trouvé, il peut affirmer « hardiment qu'il connaît la véritable nature de l'ai- « mant, autant qu'un homme, avec les expériences « données, peut y parvenir. »

Ce passage curieux est très-propre à faire sentir toute la différence qui existe entre les déductions certaines et les hypothèses explicatives probables.

1° Ce que Descartes appelle ici natures simples, ce sont nos idées abstraites réflexives, l'espace, le temps et leurs diverses relations considérées dans le nombre, les figures, la quantité du mouvement. Il est vrai que toute recherche mathématique sur les êtres, ou les causes métaphysiques, en tant qu'elles se manifestent par ces relations, consiste nécessairement dans la combinaison de ces idées, ou si l'on veut, de ces natures simples, et nous sommes assurés que les relations de ces idées simples représen-

3Zi8 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. IV.

tent celles qui sont entre les causes ou les forces, puisqu'il ne s'agit point de la nature ou de l'essence de celles-ci, mais de leurs mesures ou des rapports numériques de leurs effets dans l'espace et le temps. Mais est-il possible de construire les idées des êtres, ou des phénomènes que la nature compose hors de nous, et sans nous, avec divers éléments hétérogènes, comme nous construisons nos idées de quantités, ou celles des relations numériques qu'ont entre elles certaines forces simples comparées et mesurées par leurs effets immédiats? Vainement on prétendrait assimiler les lois de la combinaison de nos idées simples avec les lois que suit la nature dans la formation des composés avec certains éléments. Il est possible de connaître ces idées simples, et il ne le sera jamais de déterminer au juste la nature et le nombre des éléments des composés qui sont connus par la sensation. Aussi toute analyse physique ou chimique n'est-elle qu'une hypothèse, plus ou moins probable suivant qu'elle satisfait à un plus ou moins grand nombre des faits que nous connaissons, sans que nous puissions jamais obtenir la certitude complète qu'elle les embrasse tous.

2° L'exemple de l'aimant cité par notre philosophe est précisément celui qui prouve contre sa méthode des hypothèses, et il eût mieux fait d'en emprunter un de ses tourbillons.

« Il faut, dit-il, commencer par réunir toutes les « expériences sur cette pierre et chercher ensuite à « en déduire quel doit être le mélange nécessaire de

« natures simples pour produire les effets rccon- « nus dans l'aimant. »

Si les effets sont déduits immédiatement de l'expérience, à quoi bon recourir aux natures simples comme à un intermédiaire pour leur explication? Ne suffit-il pas d'observer et de comparer les résultats de nos observations, de saisir l'ordre de succession des phénomènes, enfin de trouver les lois générales qui régissent chaque système de faits, pour compléter notre science physique? Dans le sens de Descartes il s'agit d'expliquer comment le fait est produit nécessairement, quand on sait déjà qu'il l'est d'une manière contingente (1). L'expérience ne peut apprendre cette nécessité ; elle ne conclut rien de ce qui est au delà du moment ou du lieu où elle opère; elle ne voit point la raison suffisante pourquoi la chose sera toujours ainsi, et n'est jamais certaine qu'elle ne sera pas d'une autre manière. Au lieu que si nous apercevions clairement et distinctement que telle combinaison de natures, ou de forces simples, conçues par elles-mêmes, est capable de produire les phénomènes que nous avons expérimentés, nous pourrions déduire ceux-ci, non plus des expériences variables et contingentes, mais des relations constantes et nécessaires de ces natures simples dont nous connaîtrions évidemment et a priori la nature

(1) « Pour la physique, » dit ce philosophe (dans une lettre au père Mersenne), «je croirais n'y rien savoir si je ne savais que dire « comment les choses peuvent être, sans démontrer qu'elles ne peu- « vent être autrement. »Cette prétention étonnante, dans un esprit de la trempe de Descartes, annonce que tout son génie était tourné vers la science des vérités nécessaires.

identique et permanente. Ainsi, quel que fût l'objet de nos recherches, nous procéderions toujours par des déductions explicatives certaines, évidentes, et comme le dît Descartes (1), « il n'y aurait pas de con- « naissances plus obscures les unes que les autres. » Toute la difficulté consisterait dans les combinaisons étendues qu'il faudrait faire des mêmes natures simples, pour expliquer certains phénomènes sublunaires plus compliqués que les autres.

Ces espérances étaient grandes et belles, mais la physique entière de Descartes les a démenties, à partir des tourbillons, qui, loin d'expliquer le système du monde, ont contrarié toutes les données de l'expérience et du calcul, quoique des mathématiciens du premier ordre (2) aient fait des efforts incroyables pour les concilier avec ces données, entant hypothèses sur hypothèses. Il fallait donc que les combinaisons des natures simples, dont parle Descartes, ne fussent pas bien déduites des faits. Et vraiment quand on croit pouvoir tout expliquer en combinant des idées simples, il y a peu d'apparence qu'on s'attache à des observations exactes comme si l'on pensait devoir tout déduire des faits.

3° Ces exemples ont mis dans le plus grand jour la ligne de démarcation qui existe entre les sciences de vérités nécessaires d'une part, qui se fondent sur les relations de nos idées simples identiques, et sur celles qui existent entre des êtres, ou des faits donnés aussi comme simples à l'entendement, ou susceptibles

(1) Règle xn.

(2) Huyghens, Russinger, etc., etc.

d'être ramenés à cet état de simplicité, sans altérer la nature des phénomènes que l'esprit considère, et, d'autre part, les sciences expérimentales, ou de vérités contingentes, qui se fondent sur certains rapports d'analogie, dépendant de la nature ou de l'espèce des modifications des objets sensibles comparés, rapports sujets par conséquent à varier comme nos sensations dont ils ne peuvent être séparés ou abstraits, sans que les phénomènes dont il s'agit changent de nature ou disparaissent complètement.

En introduisant la méthode des hypothèses, ou l'explication du comment des phénomènes dans la mécanique céleste par exemple, Descaries la réduisit à n'être qu'une science physique ou expérimentale, et lasoumitpar suite à toutes les chances de la simple probabilité. L'expérience a prouvé que les tourbillons de matière subtile pouvaient être variés d'une infinité de manières, quant au nombre, à la position, aux mouvements, suivant que le besoin l'exige. Mais les combinaisons qui satisfaisaient à certains faits, à certaines lois se trouvaient en opposition avec telles autres; si bien qu'il a fallu renoncer absolument à un édifice qui croulait de toutes parts. On a dû s'en tenir au simple fait de l'existence d'une force qui fait tendre les planètes vers le centre de leurs révolutions; et, tirer de là par déductions explicatives certaines, toutes les circonstances et les rapports mathématiques des mouvements planétaires qui dépendent de ce premier fait, sans emprunter de la physique aucun élément étranger, en vue d'expliquer le comment du fait, ou de l'application de ïa

force, comme si on pouvait la connaître en ellemême, séparément de son effet.

Il en est toujours ainsi, à plus forte raison, dans les hypothèses imaginées pour expliquer des phénomènes encore plus composés, tels que ceux de nos sciences physiques. Ces explications sont toujours plus ou moins lâches, et on n'a jamais la certitude que l'hypothèse soit la seule, ou qu'une autre ne puisse tout aussi bien s'y adapter.

4° Le passage cité auparavant nous indique trois opérations qui concourent successivement à la formation des hypothèses explicatives. La première est préparatoire, et consiste à observer ou à recueillir des expériences. La deuxième forme l'hypothèse en combinant ensemble le nombre et l'espèce de natures simples, nécessaires pour produire les phénomènes observés ou expérimentés. La troisième déduit de l'hypothèse les faits qui en dérivent ; et la comparaison de ces faits avec ceux de l'expérience montre, s'ils sont reconnus identiques, la réalité de la cause physique supposée, et complète l'explication des phénomènes dont il s'agit.

11 est évident que ces trois opérations n'ont point lieu, lorsqu'on déduit les phénomènes astronomiques de la combinaison de deux forces simples, telles que l'attraction, ou la tendance vers un centre, et l'impulsion ou la force tangentielle. Ces deux forces, ou notions simples, sont données par les relations des espaces que chacune d'elles séparément ferait parcourir au mobile, aux temps, au nombre d'instants employés, c'est-à-dire à la vitesse. Il n'y a

point de combinaison éventuelle ou hypothétique d'éléments simples, mais seulement des relations numériques, déduites les unes des autres et du premier fait qui manifeste la force. Cette déduction est immédiate, et n'a pas besoin de combinaison hypothétique. Tout ce qui est vrai de la courbe géométrique abstraite l'est nécessairement de la courbe tracée dans l'espace; les bases du calcul n'ont rien d'hypothétique, et ses résultats sont nécessairement et réellement vrais : témoin les lois de Képler, déduites du mouvement elliptique, sans tâtonnement, et plus sûrement que de l'expérience, ou des observations qui pouvaient tromper.

Quand il s'agit des phénomènes physiques tels que ceux du magnétisme ou de l'électricité , l'esprit ne marche sûrement qu'à l'aide de l'observation ou de l'expérience, sans lesquelles aucun fait ne pourrait être donné. Or, l'expérience, jointe à l'induction, fondée elle-même sur l'analogie, ou la ressemblance des phénomènes, nous apprend bien que ces faits coexistent dans un certain ordre, et nous porte à croire qu'ils coexisteront et se suivront toujours de la même manière dans les mêmes circonstances, mais non comment ils dépendent les uns des autres, de telle sorte que l'existence de l'un étant donnée, les autres doivent s'en suivre nécessairement, sans qu'il y ait possibilité d'admettre ou de concevoir un ordre contraire. Voulons-nous ramener ces phénomènes aux combinaisons de certaines idées ou natures simples, telles que les relations numériques de l'espace, du temps, ou en général à la quantité du mouvement?

nous trouvons une opposition invincible dans la nature môme des choses ou des faits. En abstrayant du phénomène composé les qualités sensibles qui le constituent, pour les ramener à ces éléments simples, susceptibles de mesure ou de déterminations exactes, on le dénature, on le détruit. Les combinaisons de ces éléments simples ne reproduiront jamais exactement un composé tel que celui de la nature; les déductions de l'hypothèse ne sauraient représenter les phénomènes. Quel moyen d'ailleurs de constater l'identité entre les résultats ainsi déduits et les faits observés? Comment par suite le caractère de nécessité qui s'attache aux déductions abstraites pourrat-il se transmettre aux faits de l'expérience?

Dans les cas, extrêmement nombreux en physique, où il devient impossible de vérifier l'hypothèse explicative, en la comparant exactement avec les faits de détail dont l'observation est difficile , et qu'on ne peut pas faire rencontrer à volonté, comment s'assurer que les déductions de l'hypothèse sont précisément conformes aux phénomènes et à toutes leurs circonstances? Comment se déterminer entre plusieurs hypothèses semblables que l'imagination peut suggérer? Que n'a-t-on pas dit, que ne peut-on pas dire encore, par exemple, sur les causes hypothétiques des variations de hauteur du baromètre, sur la déclinaison de l'aiguille aimantée, etc. ? Expliquera-t-on les phénomènes de l'aimant par des tourbillons de matière subtile, qui entrent par un pôle et sortent par l'autre? ceux de la combinaison des acides avec les substances terreuses par de petits

corps pointus qui vont s'absorber dans les gaines faites pour les loger? Combien de modifications peuton faire subir à de telles hypolbèses, sans qu'il en résulte d'explication satisfaisante propre à embrasser tous les cas (1) !

On présume que la matière électrique ou magnétique, partant d'un centre, pour s'étendre dans une certaine spbère d'activité, agit sur les corps placés dans cette sphère, en raison inverse du carré de la distance. Ce n'est point en partant de la notion d'une force électrique ou magnétique, ou des relations simples que manisfestent ses effets immédiats, dérivés de l'essence de cette force, qu'on pourra confirmer cette présomption ; mais par une expérience ingénieuse telle que celle de M. Coulomb. Et quand un tel résultat sera connu, ce ne sera qu'un fait intéressant, et une analogie dans la théorie comparée du magnétisme ou de l'électricité; mais on ne pourra s'en servir pour expliquer par voie de déduction certaine, tant d'autres circonstances de ces phénomènes qui paraissent entièrement isolés du rapport dont il s'agit, On voit bien que ce n'est pas ainsi qu'on procède dans la mécanique et, en général, dans les sciences physico-mathématiques, et nous avons dit pourquoi.

(1) « La probabilité est une fraction dont le numérateur est le « nombre de tous les cas favorables, et dont le dénominateur est le « nombre de tous les cas tant favorables que défavorables. » (Le Sage, dans les Essais de philosophie de M. Prévost , tome h, page 287.)— Mais comment connaître exactement ce nombre? La méthode des limites, et celle d'exclusion, nous donnent bien quelques règles dans les sciences de calcul, mais elles nous abandonnent à tout le vague des conjectures dans les sciences de faits, où elles seraient le plus nécessaires.

Un des emplois les plus heureux et lesplussûrs des hypothèses explicatives, est celui qu'on en a fait pour expliquer certaines apparences astronomiques. C'est ainsi que Copernic substitue l'hypothèse du mouvement de la terre à celle de tous les épicycles, imaginés par les anciens astronomes pour représenter les variations du mouvement apparent du soleil, de la lune et des planètes, et au système deTycho, qui faisait tourner autour de la terre le soleil avec toutes les planètes circulant autour de lui.

11 s'agit ici de phénomènes simples de distance et de situation, qui se prêtent d'eux-mêmes à l'abstraction, et aux relations numériques dont nous avons parlé. Il n'y a point de circonstances sensibles notables qui altèrent la simplicité des rapports, et qu'il ne soit pas permis d'écarter. L'observation directe des phénomènes est toujours facile, à notre portée, et représente un objet de la plus grande uniformité. On peut combiner certaines idées simples de mouvements, de situations, de distances qui représentent hypothétiquement les faits observés. On peut déduire de cette combinaison plusieurs résultats de détail qui échappaient à l'observation simple (et il est bien remarquable que des déductions purement mathématiques fassent reconnaître ou prédire des phénomènes cachés ou fugitifs, qui auraient eu besoin du plus long travail pour être démêlés et fixés par l'observation) ; on peut comparer exactement ces résultats encore hypothétiques avec les phénomènes, tels qu'ils apparaissent et tels qu'ils paraîtraient si l'hypothèse était réalisée; enfin on peut conclure

du parfait accord qui règne entre les phénomènes déduits et ceux qui sont observés, la vérité de l'hypothèse, ou la réalité des mouvements qui correspondent à telles apparences.

C'est ainsi que Copernic, en se plaçant par l'imagination au centre du soleil, voit tous les mouvements planétaires s'accomplir autour de lui, de la manière la plus régulière et la plus simple. Il note tous ces mouvements, et en forme une combinaison hypothétique, d'où il déduit tout ce qui y est renfermé. Ensuite, descendant sur la terre, il tient compte de tous les changements que son mouvement doit produire dans les apparences des corps qui circulent avec elle, tantôt plus vite, tantôt plus lentement. Il déduit de là les phénomènes de rétrogradation, de station, d'interposition des planètes. Enfin l'accord de ses déductions avec tout l'ensemble des faits confirme son hypothèse, et la rend d'autant plus probable qu'elle a d'ailleurs l'avantage supérieur d'une simplicité conforme à la marche ordinaire de la nature.

Mais ne nous y trompons pas : cette probabilité, quelqu'élevée qu'elle soit, n'est pas la certitude. Les relations combinées par l'hypothèse ne sont pas encore parfaitement simples; l'hypothèse part de certaines apparences, çontempléesd'un certain point, pour en déduire d'autres, vues d'un autre point. Tout n'est pas déduit d'un seul principe, ou d'une seule relation simple, mais d'une idée composée; l'esprit conçoit enfin la possibilité d'expliquer ces apparences d'une autre manière. La déduction explicative

restera donc au nombre des hypothèses seulement, probables, quoiqu'elle ait le plus grand nombre de chances possibles en sa faveur (1).

On pourrait se servir de l'hypothèse de Copernic, comme d'un terme de comparaison propre à apprécier les degrés inférieurs de probabilité de toutes les hypothèses employées de la même manière.

Nous devons faire remarquer ici l'analogie qui existe entre les procédés connus de l'analyse mathématique et ceux de la méthode des hypothèses. Dans l'une comme dans l'autre, on part de certains résultats hypothétiques comme de données, ou l'on suppose que le problème est résolu suivant certaines conditions; et c'est en comparant ces résultats hypothétiques avec les véritables données , ou avec les faits observés, qui sont ici comme les quantités connues en algèbre, qu'on parvient à la solution ou à l'explication demandée.

Il s'agit toujours de trouver une suite d'intermédiaires, entre le fait donné et un autre fait antérieur, d'où il doit être déduit probablement, et l'hypothèse a pour objet de combler ce vide. D'où nous pouvons voir que la méthode appropriée aux sciences physiques

(1) C'est là (dit Le Sage, en parlant de Y aberration, employée comme preuve du mouvement progressif de la terre) un syllogisme hypothétique , dans lequel de la vérité du conséquent on infère celle de l'antécédent, contre une des règles les plus simples de la logique... Tous les autres arguments en faveur du mouvement de la terre sont dans le même cas que celui-là, et leur collection la plus complète revient à dire : Si la terre était douée de certains mouvements, on devrait voir de tels phénomènes; mais on en voit de pareils ; donc la terre est douée de ces mouvements. (Essais de philosophie, par M- Prévost, tome ïi, pages 273 et 274.)

est l'analyse qui part toujours du composé, n'arrive jamais au simple, et ne s'appuie jamais non plus sur une évidence intuitive ; pendant que la synthèse, partant toujours des notions ou des relations les plus simples, pour en déduire une infinité de rapports toujours homogènes au premier, même dans leur plus grande complication, est appropriée aux sciences exactes, ou à celles qui ont pour objet des causes et des êtres métaphysiques : témoin le grand ouvrage des Principes de la philosophie naturelle, monument éternel élevé à la gloire de la synthèse.

Concluons que la méthode que Descartes a recommandée dans l'étude des faits de tout ordre, n'est autre que celle des hypothèses employées à expliquer probablement le comment des faits connus par expérience - que cette méthode n'est d'aucun usage dans les déductions explicatives certaines, où l'on part de la cause donnée, ou d'un fait immédiat dérivé de son essence; — que dans ce dernier cas les relations simples se combinent progressivement les unes dans les autres, depuis la première jusqu'à la dernière qui est identique, sans admettre ce mélange d'éléments hétérogènes qui a toujours lieu dans les hypothèses explicatives, ou dans l'emploi des causes physiques; — que l'explication du comment admet seule des intermédiaires hypothétiques entre telle cause physique supposée et les faits à expliquer; — que ce mode d'explication laisse à l'écart le véritable rapport de causalité, pour s'attacher uniquement à l'ordre de succession de phénomènes contin-

gents, dont la permanence est probable et jamais certaine.

De tout ce que nous avons dit sur les déductions explicatives, résulte de plus en plus la différence essentielle qu'il faut admettre entre les facultés qui nous sont données, soit pour connaître ce que nous sommes en nous-mêmes, soit pour connaître ce que les êtres sont aussi en eux, dans les relations fixes et immuables de leur essence, et les facultés qui sont limitées aux rapports variables de nos modifications sensibles entre elles, ou avec les objets qui les occasionnent. De là résulte aussi la ligne de démarcation si souvent effacée, et si importante à rétablir, entre le vrai, le bon absolus, et le vrai, le bon sensibles ou relatifs.

Nous aurions pu multiplier les exemples propres à faire reconnaître la nature des sciences de vérité absolue, nécessaire, ou de raison, et la nature des sciences de vérité relative, contingente. Nous aurions pu montrer comment une même science physique, telle par exemple que l'optique, l'acoustique, peuvent admettre ces deux sortes de vérités. La vérité de raison est fondée sur les relations fixes de l'objet, dépouillé de toutes ces qualités hétérogènes qui le mettent en rapport avec les sens, pour n'être considéré que dans ce qu'il peut être en lui-même, ou par rapport à l'entendement. C'est ainsi que l'aveugle Saundcrson démontre les propriétés de la lumière, et tous les résultats purement mathématiques de la direction des rayons en ligne droite, de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion, des rapports des

sinus de réfraction, etc. Ainsi un sourd pourrait déduire toute la théorie acoustique des propriétés de la corde vibrante, des rapports numériques des vibrations avec la longueur, l'épaisseur des cordes, tandis que ces mêmes hommes ne peuvent absolument imaginer aucun des effets sensibles de la lumière ou du son, ni concevoir aucune des hypothèses explicatives imaginées par ceux qui voient et entendent pour expliquer le comment de ces effets.

Mais, sans nous arrêter à des exemples empruntés des sciences physiques, nous terminerons par quelques considérations sur l'emploi des deux espèces de déduction explicative dont il s'agit, dans la métaphysique ou la psychologie en particulier.

En appliquant les résultats précédents à la science des facultés de l'esprit humain, on voit que, suivant l'emploi qu'on y fera du principe de causalité, cette science se trouvera placée au premier rang de celles qui se composent de vérités nécessaires absolues, et de déductions explicatives certaines, ou se rangera avec celles qui n'admettent que des vérités contingentes, soit conditionnelles, et des hypothèses explicatives probables.

La science qui s'attache d'abord à bien constater les faits primitifs, quant au nombre et à l'espèce, trouvera dans la conscience du moi les principes nécessaires et universels, et, avec le véritable fondement des notions de force, de substance, d'unité, d'identité, etc., celui de la liaison constante de toute cause productive avec son effet. Elle ramènera tous

les faits du même ordre à leurs principes, étendra les principes au plus grand nombre de faits possible, et donnera ainsi à ces derniers le plus baut degré de liaison, d'harmonie et d'unité (1).

Cette science n'expliquera le comment d'aucun phénomène, car ce comment n'est point compris, en principe ni en résultat, dans le fait primitif d'où tout est déduit. Puisque la seule cause donnée immédiatement à elle-même ignore invinciblement comment elle agit, il faut bien renoncer à savoir comment agissent toutes les autres forces dont l'existence est induite du sentiment de la nôtre, et dont nous connaissons seulement les relations par celles des faits inséparables de leur existence.

La science qui fait un emploi constant du rapport de causalité pris dans sa source, pour déduire tous les faits de son ressort, procédera donc par une suite de jugements intuitifs, et de déductions explicatives certaines, nécessaires.

La psychologie a renoncé à son titre, méconnu ses droits et ses fonctions les plus relevées, lorsqu'elle est partie de la sensation comme de l'origine de toute faculté, ou du principe unique de tout ce que nous sommes. La sensation est un mode fugitif, qui suppose une substance ou un être durable; c'est un effet passager qui suppose une cause permanente ; et cependant on a réduit toute la métaphysique à un jeu de sensations, séparées de toute idée de cause et

(1) Voyez les Mélanges de littérature et de philosophie par F. Ancillon, tome u, page 124 : Essai sur le premier problème de la philosophie.

de substance. On est parti, non d'un fait, mais d'une abstraction, non d'une notion première simple, mais d'une idée générale, et, en restant fidèle au point de départ, la science n'a pu se composer que de classifications ou de déductions logiques, en s'attachant à la vérité conditionnelle, ou d'hypothèses explicatives, et de déductions incertaines, en cherchant à établir quelques vérités physiques sur les causes extérieures ou organiques de la sensation.

D'une part, la cause métaphysique et efficiente est bannie de l'entrée de la science où le rapport de causalité est méconnu dans sa source ; d'autre part, la sensation passive ne commence point d'elle-même, c'est un effet qui demande une cause. Cette cause ne peut être une sensation première, car celle-ci demanderait encore quelque chose avant elle capable de la produire, et on se trouverait dans un progrès à l'infini, ou l'on tournerait dans un cercle. Donc, la sensation, effet, suppose la réalité de sa cause objective, et celle des organes nécessaires pour la recevoir. L'existence du monde extérieur et celle du corps sont donc des données premières, antérieures à la sensation ; il est donc inutile de chercher ensuite à prouver la réalité de cette existence; il est inconséquent d'en douter et de dire que nous ne connaissons que nos sensations.

Descartes pouvait bien élever ce doute en partant de la réflexion, ou de l'acte de la pensée, ou du moi séparé de tout ce qui n'est pas lui; car ce moi n'est point un effet pour lui-même, et son aperception première immédiate ne demande aucune cause avant

elle qui la produise, comme la sensation passive. Mais passons sur cette inconséquence d'une doctrine qui réunit l'idéalisme spéculatif avec le matérialisme pratique, et admettons l'objet donné comme cause de la sensation.

L'objet n'agit, ou est censé n'agir que par impulsion (1). L'effet de l'impulsion ne peut être qu'un mouvement : il y a donc un premier mouvement, communiqué du dehors à nos organes, et transmis au cerveau; et ce mouvement, s'il n'est pas la sensation, sera bien près de s'identifier avec elle. Nous voilà dans la physique, où il ne s'agit plus que de phénomènes qui se suivent, et qui sont appelés tour à tour causes et effets les uns des autres, et où aussi cet ordre de succession est confondu incessamment avec le principe de la liaison nécessaire d'une cause efficiente avec son effet, liaison dont le type exclusif unique est dans la force propre constitutive du moi.

L'impulsion de l'objet est la cause physique de la sensation, par cela seul qu'elle la précède habituellement, et qu'elle est censée, ou crue, devoir toujours et nécessairement la précéder. La sensation est pour le même motif la cause physique de la perception, ou du jugement qui atteste l'existence de l'ob-

(1) « Quant à la manière dont les corps produisent en nous des « idées, c'est manifestement par voie d'impulsion, car c'est la . « seule par laquelle nous pouvons concevoir qu'un corps puisse « agir.» (tissai philosophique concernant C entendement humain, liv. il, chap. vin, g 11.) — Locke pouvait ajouter sur un autre corps, car nous ne concevons sûrement pas comment un corps agit par impulsion sur l'esprit ou le moi. — (M. de B.)

La citation de Locke n'est pas textuelle. (Éditeur.)

jet hors de nous. Ce sont là des effets de même nature ; et comme toute notre connaissance physique se borne à celle des mouvements, ou des résultats de mouvements impulsifs, la connaissance métaphysique ,ou celle de ce qui est en nous, comme sujets sentantset pensants, se bornera à celle des mouvements de fibres organiques ou des produits de ces mouvements. Il s'agira de déterminer par hypothèse quelle doit être la combinaison de ces mouvements, ou l'ordre de leur succession, capable de produire divers phénomènes que nous observerons en nous, comme ceux de la mémoire, de l'association des idées, et c'est ce qu'on appellera expliquer les phénomènes psychologiques (1).

De là on pourra être conduit à considérer le sentiment et la pensée comme une fonction particulière du système nerveux, ou du cerveau qui en est le centre. La sensibilité, et toutes les facultés qui sont sous sa dépendance, étant attribuées à l'organisation matérielle, toute l'analyse métaphysique s'appuyant avec confiance sur une division physiologique des organes, de leurs fonctions et de leur jeu, en recevra cette clarté, cette facilité apparente que les images communiquent aux notions réflexives, en s'unissant avec elles comme des symboles propres à expliquer ce qui est obscur en soi.

Il est aisé de voir que ces illusions, et cette fausse direction donnée à la science de l'esprit humain viennent :

1° De ce que l'on confond perpétuellement les

(1) Bonnet et Hartley font un emploi continuel de ces hypothèses sur lesquelles ils ont basé leurs théories psychologiques.

causes métaphysiques, ou efficientes, avec les causes physiques, ou de ce qu'on méconnaît l'origine et la valeur du rapport de causalité.

2° De ce que, transportant le principe de liaison nécessaire à des faits hétérogènes qui se suivent ordinairement, comme le mouvement extérieur et la sensation, ou celle-ci et la perception, on établit entre ces termes une analogie qu'on transformera même en identité, à l'aide de ce principe, que les causes doivent être d'une nature homogène avec leurs effets, principe qui n'est vrai que pour les causes physiques, ou les phénomènes antérieurs par rapport à ceux qui les suivent.

3° De ce que, fondant des hypothèses sur ces analogies, on croit pouvoir déduire de la combinaison de certains mouvements organiques, ou quelquefois de la configuration de certaines parties du cerveau, des faits psychologiques qui ne peuvent être constatés que par le sens intime, et expliqués ou déduits qu'à partir d'un fait primitif du même ordre, lié immédiatement à l'existenee dé la cause métaphysique.

4° De ce que, ne remontant point jusqu'à ce fait primitif, qui, une fois bien éclairé dans sa nature, resserrerait toute explication dans ses bornes légitimes, on croit pouvoir expliquer le comment d'un fait tel que la sensation, à l'aide de mouvements impulsifs qui auraient besoin eux-mêmes d'être expliqués autant que tout le reste.

D'où l'on voit que ces prétendues explications n'apprennent rien sur le sujet dont il s'agit, et ne

servent qu'à l'obscurcir, en substituant des images confuses aux idées simples et parfaitement claires de la réflexion.

Il y a entre cette espèce de métaphysique physiologique et la vraie psychologie, qui déduit du fait primitif de conscience l'ensemble de tous les faits homogènes de cet ordre, la même différence qu'entre la physique de Descartes, par exemple, fondée sur des explications hypothétiques de phénomènes, que l'on prétend ramener à l'impulsion, comme à la seule cause claire ou évidente par elle-même ; et la mécanique céleste, où tous les phénomènes sont déduits nécessairement de l'existence de deux forces et de leurs relations homogènes.

En admettant la sensation passive, telle que Condillac la prend pour origine, et en accordant que toutes les facultés passives du même ordre en sont dérivées, il est impossible d'en déduire, même par aucune hypothèse explicative probable, l'idée que nous avons d'une cause, et d'abord de notre moi comme étant cause des actes, ou mouvements, que la volonté détermine. Il est impossible par suite d'en déduire aucune de nos facultés actives, qui ne sont que cette volonté même en exercice, ou autant de cas particuliers de l'application constante que nous faisons du rapport de causalité à tout ce que nous apercevons ou sentons, comme étant en notre pouvoir.

La théorie qui n'admet qu'un seul principe sentant est comme celle qui, n'admettant qu'un principe d'impulsion dans la nature, laisserait à l'écart

tous les faits qui ne pourraient se ranger sous ses lois, ou leur ferait violence pour les y soumettre.

Quelque bien liée, ou quelque probable qu'elle soit, dans l'ordre de faits auxquels son principe peut s'étendre, cette théorie hypothétique n'est donc pas la science de l'esprit humain. Elle n'atteint pas aux limites de la science métaphysique, puisqu'elle emploie dès son début le principe de causalité, comme toutes les sciences physiques, en s'ôtant les moyens de remonter à son origine. Elle suppose ce qu'il s'agit d'abord de bien définir; elle veut expliquer ce qui est inexplicable

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