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IV. Venons maintenant aux jugements de simple modalité

Ces jugements consistent à associer des modes sensibles quelconques, externes ou internes, avec l'un ou l'autre des termes du rapport fondamental, donnés comme distincts par le fait du sens intime, et comme séparés de tout attribut, par le langage. Ces jugements se trouvent énoncés sous la forme subjective quand on dit : je souffre, je jouis, j'ai faim ou soif, mal à la tête; ou sous la forme objective quand on dit : tel corps est chaud, froid, coloré, sonore, etc.

Il est évident que les modes ainsi affirmés du sujet ou de l'objet ne font que s'ajouter aux attributs qui constituent son essence, ou qui dérivent de l'essence, sans en constituer ni en faire eux-mêmes partie, puisqu'ils varient incessamment, se succèdent, se remplacent pour se reproduire de nouveau, le sujet ou l'objet restant identiquement le même. En n'ayant égard ici qu'à l'objet, nous concevons que ces modes ou qualités secondaires n'ont aucune liaison générale et nécessaire avec l'essence du corps, ni par suite entre eux; ils ne peuvent être dérivés d'aucune manière médiate ni immédiate de cette essence, ni les uns des autres.

En appliquant successivement chacun de mes sens à un objet extérieur, je perçois ou je sens, outre les qualités premières qui me le font juger comme ayant une existence fixe ou permanente hors de moi, cer-

taines qualités tactiles, couleurs, sons, odeurs, saveurs. De là autant de jugements ou d'attributions de modes, qui grossissent mon idée fondamentale de corps d'une multitude d'éléments hétérogènes que mes sens en font ressortir. Quand je dis d'un corps tel que l'or, par exemple, qu'il est jaune, inodore, ductile, malléable, etc., je porte une suite de jugements qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres ni avec un premier ; chacun d'eux se fonde sur une expérience particulière, sans laquelle il ne pourrait avoir lieu; car nous ne voyons point quelle espèce de liaison la couleur jaune a avec la pesanteur, ni celle-ci avec la propriété d'être ductile ou malléable, etc. Tout ce que nous savons, c'est que toutes ces qualités ou apparences co-existent actuellement dans un même objet composé que nous appelons or, sans pouvoir nous assurer qu'elles lui sont essentielles.

Les jugements ne se liant pas les uns aux autres ne constituent point un raisonnement ; chacun d'eux est particulier et contingent. Lorsque nous le portons, nous avons l'idée d'une possibilité opposée et nous savons que notre énoncé ne s'étend pas au delà du lieu ou du moment présent.

Chacun des jugements par lesquels j'associe l'idée d'un mode, ou d'une qualité élémentaire, au groupe exprimé par le mot or peut être appelé analytique en tant qu'il décompose l'idée ou la perception totale. Les jugements analytiques ne se lient pas entre eux ni à un sujet dont ils sont le développement, mais ils ajoutent au sujet divers éléments, ou gros-

sissent son idée de plusieurs éléments hétérogènes. Une telle suite de jugements analytiques sans liaison, sans dépendance réciproque, forme une description et non point un raisonnement. Il n1y a dans cette description rien d'universel ni de nécessaire, rien qui dépasse les limites de l'expérience , du lieu et du temps où elle se fait. Cette expérience répétée détermine une confiance d'habitude, ou une sorte de certitude fondée sur l'induction et l'analogie, mais qui n'emporte avec elle aucun sentiment de nécessité, et laisse toujours à l'esprit la faculté de supposer un contraire possible.

La série des jugements qui forment la description d'un objet quelconque se termine aux qualités premières qui ne s'adressent plus directement aux sens externes ni à l'imagination, et là commence le raisonnement, qui s'appuie sur les notions abstraites réflexives, ou les signes qui les expriment , et établit entre elles des relations nécessaires, universelles.

Dans l'analyse descriptive, l'attention qui s'attache successivement à chaque qualité sensible, la fait ressortir un instant du groupe dont elle fait partie, pour l'y associer de nouveau par le jugement dont le mot est devient le signe déterminatif. Tant que le mode est perçu ainsi en concret avec la substance à laquelle il est inhérent, il participe à toute la réalité de cette substance ; mais lorsqu'il en est tout à fait séparé, abstrait par le signe qui prend la forme substantive, il devient un sujet artificiel ou purement logique, qui n'a alors aucune valeur hors

de son signe, et toutes les propositions dans lesquelles il entre comme antécédent tiennent de sa nature, et sont comme lui factices et de plus contingentes.

Les attributs essentiels, séparés de ce que nous appelons la substance, et substantifiés eux-mêmes dans le langage, peuvent bien être aussi considérés comme des sujets logiques; mais parce qu'ils font nécessairement partie de l'essence du sujet, ou qu'ils la renferment encore, même dans leur état d'abstraction, les jugements dont ils sont les antécédents conservent le caractère de nécessité et d'universalité qui appartient à cette essence ou à ses dérivés immédiats. Ainsi tout ce que nous jugeons ou affirmons de l'étendue abstraite s'applique à l'étendue concrète, ou au sujet réel à qui appartient cet attribut, et les relations aperçues entre les diverses formes de cet abstrait sont généralement et universellement vraies. Au contraire, ce que nous pouvons affirmer d'un mode abstrait de sa substance n'a aucune réalité hors de nous, et est toujours particulier et contingent comme mode variable de notre sensibilité.

Tout mode, abstrait d'un objet individuel et revêtu d'un signe permanent, se transforme immédiatement en une idée générale, par suite de comparaisons faites entre les divers objets qui renferment le même mode. Son signe s'étend à tous les objets qui sont censés avoir entre eux ce rapport commun d'analogie ou de ressemblance. Ainsi le rouge devient le nom commun de tous les objets qui présentent les

nuances de cette couleur, quoiqu'elle soit susceptible de varier en intensité dans chacun d'eux. Il est bien évident ici que le rapport de ressemblance a tout son fondement dans les dispositions de notre sensibilité et peut varier avec elles; qu'il n'a donc rien de constant, de nécessaire ou qui soit fondé sur l'existence de l'objet.

Ce que nous disons d'un seul mode abstrait s'applique de même à toutes ces collections artificielles qui constituent nos idées de genres, de classes et d'espèces, sous lesquelles viennent se ranger les phénomènes, ou les objets de nos connaissances expérimentales. Les caractères de ces idées générales ne peuvent être autres que ceux de leurs éléments. Elles sont donc artificielles comme eux. Tout ce qui est affirmé de ces idées ne l'est que d'une manière hypothétique, et sous la condition que les ressemblances aperçues entre les individus du genre existent réellement; mais ces rapports de ressemblance, qui dépendent de la nature des modifications sensibles comparées, peuvent bien n'avoir pas plus de fixité que ces modifications ; et si l'organisation ou simplement les dispositions venaient a changer, ces ressemblances apparentes qui ont déterminé la formation d'un genre ou d'une espèce n'auraient plus lieu et l'idée générale s'évanouirait.

Les termes qui expriment des idées de genre sont des sujets logiques de nos propositions générales, comme les objets de nos idées individuelles sont les sujets réels de propositions particulières. Ici, toutesles attributions se font aune essence ou à une force con-

çue comme réelle et seule permanente ; là, tous les jugements ne portent que sur un signe, qui fait tout le lien des éléments unis dans le même groupe artificiel. Ce signe fait toute la permanence de l'idée qu'il exprime, et, en le prenant pour sujet des affirmations successives, nous supposons, dans sa signification, une sorte de réalité permanente, qui correspond à celle de l'essence du sujet commun des attributs. De plus on doit altérer plus ou moins les qualités que l'on considère pour les unir à d'autres modes abstraits de sujets différents, et les revêtir d'un même signe. On suppose qu'il y a non-seulement ressemblance mais identité parfaite entre ces modes aperçus dans les objets comparés, ou que c'est le même mode qui se retrouve dans tous. C'est là une supposition gratuite, précipitée, irréfléchie, établie pour la commodité du langage, mais que la nature n'avoue pas.

On forme par exemple, l'idée générale abstraite exprimée par le mot animal, en abstrayant des divers êtres organisés, vivants, que l'on compare, un certain nombre de propriétés ou de qualités, qui sont censées leur être communes, telles que celles de sentir ou de se mouvoir par une force propre, de se nourrir, de croître, etc. Pour cela, il faut supposer que les facultés sensitives et motrices (je ne parle que de celles-là comme étant les principales) sont les mêmes au fond dans toutes les espèces et les individus du genre. En vertu de cette supposition, la même idée générale ou le même signe, animal, s'applique à l'homme et au lion par exemple, en tant

que ces deux êtres réunissent toutes les qualités communes qui ont été artificiellement groupées sous un tel signe, et en faisant abstraction de toutes les particularités qui les distinguent.

De là cette sorte d'équation logique : £ homme est animal, le lion est animal, qui entraîne celle-ci : il y a égalité, ou identité, entre une partie de l'idée de l'homme et une partie de l'idée du lion, exprimée par le même signe, comme il y a égalité ou identité entre les deux collections 7 4- % et .5 + 4, parce qu'elles vont se résoudre Tune et l'autre dans la même idée totale exprimée par le signe 9. Mais l'équation, qui est réelle quand il ne s'agit que de comparer des éléments homogènes sous le rapport du nombre ou de l'extension de l'idée, est arbitraire, et même illusoire, quand il s'agit de rapports de ressemblance entre des qualités intensives qui varient nécessairement d'un individu à l'autre.

Pour le mieux comprendre empruntons un instant les abréviations de l'algèbre; exprimons les qualités ou les modes abstraits de l'idée d'homme, comme la sensation, le mouvement, etc., par les lettres initiales s, m, n, p, q et réunissons leur collection sous cette forme :

En comparant l'homme au lion, nous trouvons que celui-ci réunit certaines qualités que nous jugeons ressembler à celles dont la collection est exprimée par le signe À. Quelque analogie apparente qu'il y ait entre ces qualités de nature diverse, elles ne sont sûrement pas identiques. Nous devrions donc nous

borner à représententer leur ressemblance par des signes analogues, en faisant, comme dans la collection des modes semblables abstraits de l'idée de l'homme,

Mais cette analogie ne suffît pas; elle multiplierait infiniment les signes du langage, altérerait la symétrie de nos formules et la généralité de nos conclusions (1). Nous effaçons donc les signes caractéristiques des rapports de ressemblance pour leur substituer une identité absolue en faisant : s + m + n + p + q = s' + m' + n' + p' + q' Et par suite À = A'.

Nous concluons ensuite l'identité des idées de celle des signes. Nous ne songeons plus en aucune manière aux idées, et le terme général fait tout l'objet de notre pensée, dans les jugements ou les raisonnements dont il devient le sujet. Nous érigeons en principe que tout ce qui peut être vrai universellement d'un certain terme général, l'est par cela même implicitement ou explicitement de tous les individus que l'on peut désigner par ce terme. Ce principe devient un axiome dont toutes les conclusions de nos syllogismes ne sont que des cas parti-

(1) Nous pourrions déduire de ce que nous disons ici, l'impossibilité d'une langue universelle ou spécieuse générale, telle que Leibnitz l'avait conçue, langue universelle qui remplirait, à l'égard du système général de nos idées mixtes de toute espèce , les fonctions que l'algèbre remplit à l'égard de nos idées de quantité. Cette langue serait vraiment spécieuse . c'est-à-dire trompeuse ; en ce qu'elle confondrait nécessairement les rapports de ressemblance plus ou moins éloignés, avec de véritables égalités ou identités, qui seraient faussement conclues de l'identité du signe.

euliers. En effet, en appliquant à l'individu ce (jui convient au genre, nous ne faisons que reproduire sous diverses formes et avec des signes différents cette équation : X (terme général) = A (attribut du genre, ou l'une des idées qui y sont comprises). Or Z (terme particulier de l'espèce ou de l'individu) = X; donc Z = A.

L'application constante de cet axiome général dans les habitudes du langage, contribue à nous cacher les exceptions, tend ainsi à ramener tous les procédés de ce que l'on appelle raisonnement à ceux de l'algèbre et les transforme ainsi en un pur mécanisme. Mais si le principe du syllogisme était en effet sans exception, le raisonnement ne serait plus un procédé intellectuel, ou du moins n'aurait pas d'autre base que celui de la généralisation fondé luimême sur l'artifice des signes ; l'art de raisonner, comme l'a dit Condillac, et comme on l'a répété depuis, ne serait autre que celui de parler.

Il résulte de ce que nous avons dit ci-dessus que cette assimilation est tout à fait illusoire et qu'elle n'a d'autre fondement que cette supposition, adoptée sans examen suffisant, que toutes nos idées abstraites sont les produits d'une généralisation plus ou moins arbitraire. La généralisation n'a pour base que les signes du langage, dans lesquels nous ne pouvons jamais voir que les résultats de nos propres conventions. Elle repose sur une hypothèse particulière, dont nous venons de montrer le vide, savoir la substitution du rapport d'identité au rapport de la ressemblance, et le transport aux qualités intensives,

du signe d'une égalité qui n'a lieu qu'entre les quantités numériques ou extensives. Si tout se réduit pour nous à généraliser sur des rapports de ressemblance, aperçus entre les choses ou les idées, il suit bien que tout se réduit aussi à l'artifice des signes. Mais alors il ne s'agit plus que des vérités conditionnelles et nullement de vérité absolue : nous devons renoncer à atteindre par le raisonnement aucune espèce de réalité ; il faut nous renfermer dans l'enceinte des rapports qu'ont entre elles nos modifications et nos idées, et ne jamais prétendre à connaître les véritables relations qui sont entre les êtres, les causes et les forces de la nature.

La question vraiment fondamentale dans le sujet qui nous occupe consiste donc toujours à savoir si les idées abstraites, telles que le moi, la substance, la cause ou la force, Yun, le même ; idées qui sont, comme l'a dit Leibnitz, les véritables objets de nos raisonnements, et sans lesquels il ne pourrait y avoir aucun raisonnement proprement dit ; si ces idées abstraites, dis-je, ne sont que des produits d'une généralisation arbitraire , ou des idées artificielles comme celles des classes animal, plante, minéral, enfin de purs signes, ou de simples catégories, sous lesquelles nous rangeons les phénomènes sans conséquence pour leur réalité. La question est de savoir si de telles idées se trouvent placées à l'extrémité de la chaîne de la science, ou si elles ne sont pas plutôt données à l'entrée même de la connaissance.

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