‹ Œuvres inédites;Chapitre 26 sur 33 · DE L'ANALYSE DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE L'ANALYSE DES IDÉES

Quand je dis que l'analyse d'une idée générale consiste dans une suite de jugements, dont aucun n'emporte avec lui le sentiment d'une liaison nécessaire, on pourrait m'objecter la constance des lois de la nature, toujours présente à notre pensée, et qui communique un caractère si remarquable de fixité aux classifications des phénomènes. Mais il faut bien remarquer que cette idée d'une constance dans les lois de la nature est toute fondée sur la notion de causalité, et n'est qu'une application de ce principe, que dans tout ce qui arrive, dans tout ce qui se suit régulièrement, il y a une cause permanente de l'événement, ou de la succession régulière des phénomènes, cause bien distincte de chacun des phénomènes en particulier. Or, un tel principe est une de ces notions premières, qui ne comportent aucune analyse, que nous ne faisons point comme nous faisons nos idées de classes ou d'espèces, mais que nous trouvons au dedans de nous, et que nous appliquons aux phénomènes ; il est donc en dehors des idées générales dont nous parlons.

En second lieu l'expérience confirme chaque jour

que les classifications, ou les systèmes dont se composent les sciences naturelles, sont fondées le plus souvent sur des rapports de ressemblance variables que d'autres expériences démentent, ou sur la supposition d'une constance ou d'une uniformité qui n'est que dans nos idées et non point dans la nature. La nature ne nous manifeste ses lois vraiment constantes que dans les relations de ces notions premières et régulatrices de l'espace, du temps, du mouvement, relations qui sont une conséquence nécessaire cle l'existence des choses , et que notre esprit déduit de cette existence même, sans avoir besoin de recourir à une suite d'expériences.

J'ai comparé l'analyse des notions générales avec celle des idées individuelles ; mais on a dû voir que s'il y a une parfaite ressemblance dans l'ordre des jugements qui s'appuient sur l'essence réelle d'une part, et le signe qui en tient la place, d'autre part, il y a une différence très-réelle dans la matière même de ces jugements, dans les qualités ou modes attribués au sujet réel ou logique.

L'analyse d'une idée individuelle procède toujours du composé au simple, du sensible à l'intellectuel; elle s'arrête là où il n'y a plus rien de sensible ou de composé et là où finit l'expérience extérieure. L'analyse d'une notion générale procède en allant du simple au composé, de l'intellectuel au sensible. Celle-ci ressemble à l'opération par laquelle on ajoute successivement des quantités les unes aux autres pour en composer une somme; l'autre ressemble à l'opération inverse par laquelle on soustrait d'une

quantité donnée une autre quantité dont on veut connaître la différence.

Mais si l'on compare ce prétendu simple d'une notion générale au prétendu composé de l'idée individuelle, pn verra peut-être qu'ils diffèrent moins qu'on est enclin à le penser d'abord. Les différents modes ou qualités, que nos sens externes ajoutent à l'essence d'un individu, ou aux attributs qui constituent l'être individuel, lui sont ajoutés du dehors, par une suite de jugements qui ont pour sujet simple cette essence ou l'un de ses attributs. Dans ce qu'elle a d'essentiel ou de propre, cette idée nous est donnée dans le fait primitif de son existence ; nous ne la faisons pas, et l'expérience ne fait que grossir ce premier fond donné, en y ajoutant des éléments de différentes espèces. De là vient que l'analyse n'a pour objet que de distinguer les uns des autres ces modes surajoutés par l'expérience, et qu'elle s'arrête aux attributs.

L'idée particulière de Paul est formée de tout l'ensemble des qualités ou propriétés qui constituent cet individu. Pour en faire l'idée de l'espèce homme ^ il faut en soustraire plusieurs images accidentelles comme grand ou petit, jeune ou vieux, etc. ; pour en faire l'idée du genre animal, il faut encore en soustraire des qualités communes à l'espèce, comme celle d'une certaine forme corporelle, de certaines facultés intellectuelles, pour ne retenir que celle du mouvement spontané, de la nutrition et de l'accroissement.

En procédant par retranchements successifs, on

parvient ainsi successivement aux idées de plante, corps organisé, corps inorganique, étendue, résistance, être.

Il y a plusieurs choses à considérer dans cette marche ou ce progrès de généralisation successive, depuis l'idée de tel individu particulier jusqu'à celle du genre le plus élevé, comme on dit ordinairement :

1° On peut observer que plus le nombre des modes abstraits, comparés dans divers individus, est petit, plus le genre s'élève, plus est grand le nombre des espèces ou des individus compris sous ce genre auquel le même terme générique peut s'appliquer. En empruntant le langage de l'école je dirai : plus l'idée générale a d'extension, moins elle a de compréhension; celle-là est en raison inverse de celle-ci (1).

2° En prenant l'idée de substance pour celle du genre le plus élevé, et la considérant sous le rapport de compréhension, cette idée ne serait donc plus susceptible de résolution ultérieure; elle se

(1) Au lieu de dire : Tout homme est animal, il faudrait dire dans le langage d'Aristote : L'animal est compris dans C homme. La première manière de s'énoncer regarde plutôt les individus, comme dit Leibnitz ; la seconde a plus d'égard aux idées ou aux universaux. Il est bien vrai que le terme animal comprend plus d'individus que celui d'homme, mais celui d'homme comprend plus d'idées, plus de formalités; l'un a plus d'exemples, l'autre plus de réalité; l'un a plus extension, l'autre plus intension. Aussi peul-on dire vraiment que toute la doctrine syilogistique pourrait être démontrée par la théorie du contenant et du contenu, qui diffère de celle du tout et de la partie. Le tout excède toujours la partie, mais le contenant et le contenu sont quelquefois égaux comme il arrive dans les propositions réciproques.

trouverait au sommet de nos connaissances comme la pointe de la pyramide. Au contraire, en la prenant sous le rapport de son extension, comme elle embrasse et comprend tout, il n'y a pas d'idée qui soit plus susceptible d'analyse, puisqu'en nous rendant compte de la manière dont nous y sommes parvenus, nous pourrons en déduire successivement les notions ou idées individuelles, dont les ressemblances génériques ou spécifiques ont conduit à sa formation.

3° Mais il faut bien remarquer qu'ici le mot analyse a deux sens différents qui sont trop souvent confondus.

Cette opération de l'esprit qui consiste à rétrograder du genre aux individus peut être appelée analyse, en tant qu'on la considère comme ayant pour objet de faire une énumération plus ou moins exacte ou détaillée de toutes les idées spécifiques ou individuelles, dont la notion générale exprime les rapports de ressemblance; car sous ce point de vue, l'analyse appliquée à une notion générale est à peu près la même que celle qui s'applique à une idée particulière, pour en connaître ou énumérer les éléments. Mais ces éléments sont des idées de modes ou de qualités sensibles, quand il s'agit d'une idée individuelle; ce sont des rapports de ressemblance quand il s'agit d'une notion générale.

De même que le nombre des modes ou qualités qui composent une idée individuelle est le plus grand dans l'idée totale qui sert de point de départ à l'analyse, et diminue toujours jusqu'à ce qu'on arrive

à l'idée simple de l'essence ou de l'existence de cet individu ; ainsi le nombre des termes des rappports de ressemblance est le plus grand dans le plus haut genre d'où part cette analyse ; et il est le plus petit dans l'espèce la plus basse, jusqu'à l'individu qui ne ressemble qu'à lui-même.

4° Mais si l'on a égard à la compréhension ou à la qualité, et non pas seulement au nombre des éléments constitutifs, alors il n'y aura aucune parité à établir entre les deux séries d'opérations ou de jugements. L'une consiste non-seulement à énumérer les éléments dont se forme une idée individuelle, mais de plus à constater la nature ou l'espèce de ces éléments; et l'autre consiste simplement à énumérer les idées spécifiques ou individuelles entre lesquelles existent tels rapports de ressemblance. Alors aussi la notion du dernier genre se refuse à toute analyse de décomposition, puisqu'elle est absolument simple en elle-même, on ne peut rien en déduire, et il faudra y ajouter d'abord une qualité sensible, puis une autre et ainsi de suite, pour arriver enfin à l'idée de quelque individu.

Ce sera donc par une véritable synthèse qu'on étendra la compréhension de l'idée générale, en la rendant toujours moins générale, ou en ôtant à son extension. Ainsi le procédé par lequel on revient du genre à l'individu est le même que celui par lequel on composera nos idées individuelles, en partant de l'attribut le plus simple; et celui par lequel on s'élève de l'individu au genre est le même que celui qui décompose.

5° Le dernier terme simple dans l'analyse de décomposition d'une idée individuelle, est le premier et le plus composé dans la résolution d'une notion générale dans ses éléments et vice versa. Il y a donc là deux manières bien opposées d'entendre le simple et le composé, et l'on peut voir par la lecture des ouvrages des métaphysiciens combien cette opposition de points de vue sous les mêmes signes a occasionné de mécomptes et de discussions sur la nature des idées abstraites, sur les véritables fonctions de l'analyse et de la synthèse.

Pour appliquer la même espèce d'analyse aux idées individuelles et aux idées générales, il faut avoir égard à la compréhension de ces dernières, c'est-à-dire à la nature, à la qualité des éléments constitutifs, et non pas seulement à la quantité des espèces ou des individus, ou au nombre des rapports de ressemblance que ces notions embrassent. En appliquant l'analyse de décomposition aux idées générales, considérées sous ce dernier point de vue, il n'y a plus d'équivoque sur le procédé de l'esprit qui consiste à abstraire et à généraliser, et l'analyse commençant toujours par l'idée particulière la plus composée ira toujours de l'individu à l'espèce, de l'espèce à la classe, et de celle-ci au genre le plus élevé où elle s'arrête comme au simple indécomposable.

Il semble d'abord que le procédé d'analyse appliqué à la décomposition d'une même idée individuelle ne diffère pas de celui de la généralisation, ou du moins que l'un se fonde sur l'autre; mais ils

diffèrent essentiellement l'un de l'autre et peuvent même se nuire ou s'exclure. Rien, en effet, n'empêche plus l'attention de se fixer sur une même idée, pour y démêler tout ce qui y est compris, que le rapprochement d'autres idées analogues auxquelles on cherche toujours à la comparer pour trouver des ressemblances (1). Le point de vue sous lequel il faut considérer un individu, pour le faire entrer dans une certaine classe, diffère absolument de celui sous lequel il faudrait le considérer pour le connaître en lui-même, pour constater la nature ou le caractère de ses divers éléments. S'agit-il par exemple de rapporter l'idée spécifique d'homme à la classe d'animal, on ne considérera les qualités de l'homme que dans leur rapport de ressemblance avec celles qui sont propres à toutes les espèces d'êtres vivants. Ce seront, par exemple, les caractères de sensibilité ou de motilité animale qui occuperont l'attention ; on négligera les caractères propres de ces facultés telles

(1) Nous avons déjà remarqué la pente naturelle qui entraîne l'esprit humain à chercher et à trouver partout des rapports de ressemblance. C'est par une suite de ce penchant que la plupart des hommes qui cultivent leurs facultés ont une prédilection marquée pour les sciences naturelles qui reposent sur les classifications, toiles que la botanique , la minéralogie , et qu'il en est si peu qui s'adonnent par goût aux sciences de réflexion et de pur raisonnement. Il est bien remarquable que ces deux sortes de cultures s'excluent l'une l'autre, et que l'habitude de procéder par classification d'idées peut détruire la réflexion , comme l'habitude de la réflexion éloigne l'esprit de ces sciences de mémoire qui reposent sur des classifications. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai guère connu de métaphysicien, ou de géomètre, qui eût du goût pour les sciences dont il s'agit. Je ne veux point conclure de là qu'elles ne soient très-utiles et très-estimables, mais seulement que les facultés qu'elles mettent en jeu sont d'un tout autre ordre que celles que j'appelle réflexion et raison.

qu'elles sont dans un être actif, qui pense et agit en même temps qu'il sent. Précisément parce qu'on veut que l'homme appartienne à la classe animal, on méconnaîtra ce qui le constitue homme.

Combien cette espèce de connaissance que requiert la généralisation même la plus exacte et la mieux fondée n'est-elle pas différente de celle qui s'attache à un seul objet d'étude pour en connaître toutes les propriétés ! Combien l'habitude de s'attacher aux ressemblances ne doit-elle pas détruire ce tact profond qui démêle les différentes sortes d'éléments qui entrent dans une même idée! En examinant un objet sous les rapports de ressemblance qui l'unissent à plusieurs autres, et le font appartenir à une certaine classe, on doit laisser à l'écart toutes ses qualités ou propriétés différentielles.

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