‹ Œuvres inédites;Chapitre 28 sur 33 · OBJET DE LA SCIENCE. — MÉTHODE · texte numérisé non relu

OBJET DE LA SCIENCE. — MÉTHODE

Tous les philosophes se servent d'un instrument commun, le raisonnement. La divergence des systèmes s'explique bien moins par des erreurs de logique, que par la diversité des points de départ. Si Ton pouvait déterminer le point de départ réel de toute connaissance, la base de la science vraie serait établie.

La philosophie ne doit pas partir d'une notion mais d'un fait. Si elle se place dès l'entrée, en dehors de toute expérience tant interne qu'externe, elle n'a aucune base dans la réalité et ne peut aboutir qu'à des constructions idéales, sans autre valeur que la valeur purement conventionnelle qui résulte de l'enchaînement régulier de leurs diverses parties. La question fondamentale est donc de déterminer le fait primitif de la connaissance, car c'est de ce fait que la science doit partir (1).

(1) Pour bien entendre la théorie de YEssai , il importe de remarquer que le primitif dont il est question est toujours le primitif dans Tordre de la connaissance, et non le primitif soit dans Tordre du temps, soit dans Tordre de la réalité absolue.

Un fait suppose un sujet qui connaît et un objet connu, et renferme ainsi une dualité. La sensation, avec laquelle s'identifie la statue de Condillac, est bien un fait pour l'observateur, mais n'en est pas un pour la statue, puisque le premier terme, le sujet, fait défaut : la statue ne peut rien connaître aussi longtemps qu'elle n'existe pas pour elle-même.

L'existence personnelle étant la condition nécessaire de toute connaissance, le moi est le fait vraiment primitif.

Il ne faut pas en demander de preuve ; s'il pouvait être prouvé il ne serait pas primitif. Il ne comporte aucune représentation extérieure ; c'est un fait de sens intime; mais il jouit d'une espèce de clarté particulière qui ne laisse rien à désirer.

Le moi se joint à toute impression ou modification perçue, mais en se distinguant toujours, et ne s'identifîant avec aucun des modes transitoires qu'il perçoit. Déterminer, s'il est possible, sa nature et sa condition permanente, ce sera déterminer l'élément qui constitue l'esprit humain, indépendamment de toute circonstance accidentelle, le sujet, abstraction faite de tout objet.

Dans l'origine de toute connaissance, la science doit chercher l'origine des notions universelles et nécessaires telles que la substance, la cause, etc. L'universalité et la nécessité de ces notions s'expliquent déjà par cela seul qu'elles sont inséparables de l'existence du sujet pensant; mais cette existence sentie est seule primitive, les notions sont dérivées.

Le moi, avec les notions qui peuvent s'y rattacher immédiatement, ne constitue pas seul, le mode total de notre existence actuelle, puisqu'il s'unit incessamment à des impressions diverses qui proviennent du dehors. Si, après avoir déterminé l'élément constitutif du sujet isolé, on peut déterminer encore ce que sont les impressions séparées du moi, ou à l'état pur, et noter leur caractère spécifique, on sera remonté en même temps aux vrais principes de la philosophie, et aux facteurs réels dont la nature humaine est le produit.

Les impressions à l'état pur (tout ce qui dans les faits de la nature humaine reconnaît une source autre que le moi) seront désignées par le titre général à' affections.

L'idée de la science se trouve ainsi déterminée; sa tâche sera accomplie lorsqu'elle aura :

\ 0 Déterminé le mode et les conditions d'existence du moi pur, et rattaché à ce fait primitif les notions nécessaires, qui constituent l'élément permanent de notre nature intellectuelle.

2° Déterminé la nature et les caractères des affections, sans moi, et expliqué par les combinaisons diverses du moi et des affections, la totalité des faits tels qu'ils résultent de l'observation.

Bacon a divisé la psychologie en :

Science de l'âme ou de sa substance ;

Science de ses facultés ;

Science de l'objet et de l'emploi de ces mêmes facultés.

L'idéologie restreint arbitrairement les recherches

UOli FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.

au troisième de ces titres. Les facultés peuvent être étudiées directement, dans leur nature propre, s'il est vrai qu'elles s'identifient avec le fait primitif donné à la conscience, qu'elles ne soient que ce fait lui-même, considéré dans ses diverses applications, ou les diverses manifestations du moi.

Mais le moi n'est pas Yâme substance. L'âme substance est une notion , ce n'est pas une donnée immédiate de la conscience. Le moi est donné à luimême comme le sujet individuel de toute connaissance; l'âme, terme et objet de la connaissance, en tant qu'existence absolue, ne peut se confondre avec le sujet. Exister pour soi ce n'est pas être une chose en soi.

Pour que l'âme substance fût une donnée immédiate et primitive, il faudrait que dans le fait de conscience, la pensée se rencontrât avec le caractère d'un attribut rapporté à une substance, ce qui n'est pas. Le sens intime manifeste bien une dualité, mais une dualité d'une autre nature que celle de la substance et de l'attribut.

Tout ce que l'individu vérifie en lui-même y est à titre de fait; et la lumière de la conscience est la limite de ses assertions certaines. Dès qu'on prend pour objet de ses affirmations le sujet pensant, considéré dans l'absolu, et hors du fait de conscience, ces affirmations n'ont plus de critérium, et rien ne limite, pour la pensée, le champ indéfini des hypothèses.

L'objet propre de la psychologie est le second titre de la division de Bacon : l'étude des facultés con-

sidérées en elles-mêmes, telles qu'elles se manifestent immédiatement au sens intime. Les spéculations a priori sur la nature absolue de l'âme sortent de ses limites; les considérations sur l'objet et l'emploi des facultés y rentrent à titre d'applications.

On entrevoit, en partant de ces bases, un moyen de concilier les systèmes opposés des philosophes. Leur dissentiment principal consiste en ce que les uns veulent que les notions universelles soient innées, a priori, tandis que les autres prétendent trouver leur origine dans les procédés de l'abstraction et de la généralisation, appliqués à l'observation extérieure.

Il faut accorder aux premiers que ces notions diffèrent absolument des abstractions sensibles réalisées, mais établir, contrairement à leur point de vue, qu'elles ne sont pas innées, puisqu'elles dépendent d'un premier fait, le fait de l'existence personnelle.

Il faut accorder aux seconds que ces notions dépendent de l'expérience, mais d'une expérience intérieure qui diffère absolument de l'observation extérieure et sensible.

La détermination du véritable objet de la science fixe les règles de la méthode.

Le moi se connaît par une vue interne qui s'éclaire elle-même, par un sens supérieur, juge naturel de tous les autres : le sens intime ou la réflexion. Cette connaissance est une connaissance intérieure, une connaissance de fait, une connaissance subjective, enfin une connaissance immédiate. Les écarts de méthode tiennent à l'oubli d'un ou de plusieurs de ces caractères. Si on ne sait pas appliquer au vrai prin-

cipe de la science son sens spécial, on le manque et on ne fait plus que de vaines hypothèses.

1 . Hobbes, Gassendi et les philosophes de la même école méconnaissent presque toutes les conditions sous lesquelles nous est donné le fait primitif. Ils nient, en particulier, la possibilité d'une connaissance intérieure, n'admettent d'autres idées que des images. Vouloir imaginer le moi est une prétention analogue à celle d'un aveugle qui voudrait entendre ou toucher les couleurs ; c'est méconnaître absolument l'emploi et les limites de chaque faculté. Dès que la clarté de l'imagination est seule admise, et la clarté de la réflexion méconnue, la psychologie est impossible.

Ce n'est qu'en violant toutes les règles de la saine méthode, et en méconnaissant la nature de chaque ordre de connaissances que l'on peut chercher, dans des jeux de fibres, dans des phénomènes mécaniques ou physiques, qui se représentent aux sens et à l'imagination, l'explication de faits intérieurs qui ne sauraient en aucune manière s'objectiver ou se représenter au dehors.

2. Les philosophes qui, partant de l'absolu, veulent dériver le réel du possible (Leibnitz et l'école Allemande), méconnaissent le caractère de fait de la connaissance primitive. Leurs systèmes peuvent être admirables, par l'enchaînement rigoureux des propositions, mais ces systèmes, en raison de leur base, n'ont jamais qu'une valeur logique et conventionnelle, et peuvent conduire à des conséquences qui se trouvent en contradiction manifeste avec les données immédiatement certaines de l'expérience.

3. La subjectivité du fait primitif est méconnue par Descartes et par tous ceux qui considèrent l'âme substance comme une donnée première de la conscience. Ils confondent le mode de connaissance du sujet avec le mode de connaissance de l'objet, une réalité manifestée à la réflexion avec un principe de raison.

4. Une connaissance immédiate ne peut donner lieu aux procédés de la méthode de Bacon.

Suivant cette méthode, à laquelle les sciences de la nature doivent leurs progrès, on va du particulier au général, et les notions les plus universelles se placent à la fin de la science comme son couronnement. Suivant îa méthode du sens intime, au contraire, les notions, rattachées à un fait individuel et primitif prennent place à la base de toute connaissance.

La philosophie de l'expérience, fidèle à son point de vue, appelle facultés certains titres nominaux, dont le nombre est arbitraire, et qui ne sont que des effets généralisés. On est conduit par là à identifier sous le même terme, des faits absolument hétérogènes, à nommer également association des idées des agrégations spontanées et passives d'images, et des chaînes régulières de pensées, fruit de l'activité de l'intelligence, à appeler abstractions tantôt des idées générales collectives, tantôt des notions simples individuelles, etc. La philosophie du sens intime, au contraire, détermine les facultés comme des puissances réelles, connues immédiatement en elles-mêmes, et non dans les résultats de leur exercice seulement.

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Le sens intime est l'instrument unique de la psychologie pure ou d'une étude bornée au fait primitif, et à tout ce qui s'y rattache exclusivement. Mais la psychologie mixte qui étudie la nature humaine dans la totalité de ses modes doit tenir compte de l'élément des affections ou impressions organiques.

Les affections peuvent être étudiées dans l'organisation, et le jeu des instruments sensitifs et moteurs qui concourent à leur production.

La physiologie peut donc intervenir dans l'étude complète de l'homme, mais il importe d'en limiter l'emploi aux faits particuliers qui sont de son ressort et de ne jamais confondre les résultats de cette étude extérieure avec les données internes de la réflexion.

Le Nosce te ipsum est un précepte d'application difficile, car nous sommes incessamment attirés hors de nous-mêmes, mais l'avenir de la science dépend de sa stricte observation.

Lorsque le moi, fait primitif, principe générateur de la connaissance, aura été défini dans ses éléments, et distingué de toutes les combinaisons dont il fait partie, l'élément extérieur et objectif de toutes nos perceptions et modifications sera pareillement déterminé. La science, au lieu de rouler sur de vaines abstractions, possédera les éléments réels de notre nature et subira une transformation analogue à celle qu'amena pour la chimie la découverte de Lavoisier.

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