CHAPITRE TROISIÈME
DES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS AUX AFFECTIONS ET AUX INTUITIONS IMMÉDIATES.
Telle est la propriété caractéristique des machines organisées, que chacune des impressions, ou modifications successives par lesquelles elles passent, laisse toujours après elle une trace qui influe à sa manière sur l'existence entière, en sorte que cette existence serait autre, si telle modification qui semble la plus indifférente, et dont l'individu ne conserve même aucun souvenir distinct, n'eût pas eu lieu à une certaine époque, ou n'en eût pas amené telle autre.
Cette influence de chacune de nos modifications sur celle qui la suit est bien la source de toute perfectibilité individuelle ; mais l'aveuglement profond où nous sommes sur les traces qu'ont dû laisser après elles les premières impressions de la sensibilité, est aussi la principale source de notre ignorance sur l'origine et le premier développement de nos facultés de tout ordre. Quoique nos idées et nos souvenirs soient tous, eu effet, des traces de certaines modifications, ou d'actes antérieurement aperçus, ce-
pendant toutes les traces d'impressions ne sont pas des souvenirs, et elles n'en influent pas moins sur l'état actuel de l'être sensible ou intelligent. Le moi seul se souvient de ce qu'il a aperçu ou opéré par sa force constitutive, ou, en d'autres termes, la réminiscence n'est que la trace même de la conscience. Les impressions purement affectives ne peuvent que laisser des traces simples sans souvenir, car, comme il n'y a point de moi, il n'y a point de base ou de sujet de réminiscence. Cette nullité de souvenir est le caractère essentiel de tous les modes passifs qui sont compris dans la classe précédente. Comme ils se trouvent placés hors de la sphère de l'aperception immédiate ou du vouloir, ils ne peuvent avoir reçu cette empreinte individuelle de la conscience, ou se reproduire par suite sous la forme d'un temps, ou sous celle d'une personne qui se reconnaît la même dans deux époques distinctes de sa durée.
Les métaphysiciens ont souvent rattaché sans aucun fondement la conscience à certaines affections obscures de l'instinct, ou à des mouvements de l'habitude, prétendant que ces modes étaient oubliés aussitôt après avoir disparu. Il serait plus conforme aux faits, ou à toutes les inductions les plus vraisemblables, de conclure en sens inverse la nullité absolue de conscience dans de tels modes, de leur étrangeté, pour ainsi dire, de tous les souvenirs qui forment une chaîne continue de notre existence personnelle. Toutes les fois, en effet, que la force agissante qui est le principe ou le sujet de l'effort voulu, n'a pris aucune part à une impression ou à une
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image, celle-ci se trouve bien à jamais perdue pour le moi et hors de toute réminiscence ou souvenir proprement dit ; mais sa trace n'en subsiste pas moins dans l'organisation, avec un degré de profondeur ou de force, proportionné à la vivacité de l'affection première, ou aux circonstances organiques qui l'ont amenée dans l'origine. Ces traces d'affections étrangères au souvenir sont :
1° Certains attraits ou répugnances, certaines sympathies ou antipathies, que nous éprouvons relativement à tels êtres ou tels objets, sans que nous puissions en trouver la cause en nous-mêmes, dans aucune expérience, dans aucune association d'idées ou de sentiments antérieurs qui viennent se rallier à ces objets.
C'est par une suite d'affections sympathiques ressenties dans le sein même de la mère, que l'enfant manifeste déjà des attraits ou des répugnances, des appétits ou des aversions qui, étant les traces des premières impressions reçues avant la naissance même de l'individu, ont pris déjà l'ascendant d'anciennes habitudes et un caractère même plus ineffaçable. Ainsi, le fils de l'infortunée Marie Stuart, Jacques VI, éprouva toute sa vie à l'aspect d'une épée nue un tremblement involontaire, sans qu'aucun effort de sa volonté pût surmonter cette disposition des organes, qui était la trace d'une forte affection de crainte sympathique, éprouvée dans le sein de sa mère (1). C'est à la même source que se
(1) Voyez à ce sujet l'Histoire générale de Voltaire.
rapportent toutes les tendances instinctives, les goûts de prédilection qu'on n'expliquera jamais par aucune expérience ou habitude acquise.
Nous retrouvons encore des traces de ces affections étrangères à la conscience dans certains états singuliers où nous nous surprenons quelquefois pendant la veille, et qui ne nous affectent, ni comme tout à fait nouveaux, ni comme occupant une place dans notre souvenir. Ce sont quelquefois des traces de certains songes qui, se trouvant par eux-mêmes hors de la chaîne de notre existence aperçue, tendent à s'y réunir accidentellement en vertu de quelque as- \ sociation fortuite. Les rêves qui surviennent, en effet, dans un sommeil imparfait, laissent des traces mixtes placées en quelque sorte sur les confins de l'ombre et de la lumière de conscience. Quant à ceux qui se joignent à un état de sommeil complet, dénués de toute espèce de souvenir, ils n'en laissent pas moins souvent des traces qui influent sur toutes les dispositions affectives et l'état moral de la veille. Combien de fois, par exemple, ne se trouve-t-on pas accidentellement disposé à l'espérance ou à la crainte, comme à l'amour ou à l'aversion, pour certains objets représentés peut-être en songe sous des couleurs effrayantes ou gracieuses!
Dans les états de délire ou de manie qui sont comme des états de sommeil de la pensée, tous les fantômes produits hors de l'état de conscium ou de compos suî, sont bien aussi désormais étrangers au souvenir ou à la réminiscence. Mais les traces des affections gaies ou mélancoliques qui se liaient aux
images dominantes dans l'aliénation, persistent souvent encore avec opiniâtreté, alors même que c^s images sont complètement effacées ; et, quand l'être intelligent est rendu à lui-même, l'être sensitif se nourrit encore des mêmes impressions et s'affecte par habitude quand la cause première de ces impressions ne subsiste plus.
C'est encore à des traces affectives semblables qu'il faut rapporter ces phénomènes remarquables de la périodicité de certaines affections qui reviennent à peu près les mêmes dans certaines saisons ou époques correspondantes de l'année, et qui modifient notre être sensitif d'une manière analogue, sans qu'aucun acte exprès de réminiscence vienne se lier à ces impressions spontanément naissantes (1). Si nous sommes ou si nous devenons, par exemple, à tout âge, plus expansifs, plus aimants, ou plus gais dans le printemps, comme plus concentrés ou plus mélancoliques en automne, c'est qu'indépendamment de toutes les circonstances extérieures et de toutes les idées associées, certaines révolutions organiques qui surviennent à ces époques dans certains organes internes, y réveillent des traces d'affections antérieures assoupies, entraînent l'imagination dans le cercle des mêmes fantômes, et donnent des lois à cette faculté au lieu de recevoir les siennes.
(1) Grétry, dans ses Essais sur la musique, a très-bien noté les traces (Taflections, périodiquement renaissantes avec les mêmes causes organiques qui les produisent en premier lieu. (Voy. t. IIJ, pages 183 et 184.)
2* Comme les affections simples laissent après elles des attraits ou des répugnances, des appétits ou des besoins d'organisation, les intuitions laissent des images ou fantômes qui se réveillent spontanément, d'après les conditions organiques dont nous avons parlé, et qui peuvent se représenter dans l'organe interne de l'imagination, associées entre elles suivant le même ordre successif ou simultané qu'avaient dans le sens externe les intuitions premières dont elles sont les traces. Les associations des images visuelles, qui se représentent coordonnées dans un espace, peuvent être appelées organiques ou naturelles. Mais il est une autre sorte d'association irrégulière qui ne s'assujettit nullement à l'ordre premier des impressions directes. L'organe interne de l'intuition, soustrait alors à la direction et à l'empire de l'âme, peut en effet se composer à lui-même des fantômes bizarres et sans suite, avec des éléments intuitifs qui sortent de leur état d'association naturelle ou organique, pour se réunir dans un autre ordre d'agrégation que j'appellerai spontanée ou fortuite. Ce sont ces agrégations fortuites de fantômes composés de toutes pièces, avec des éléments épars sans liaison et sans ordre, qui constituent les songes ou les rêves du sommeil, ceux de la veille, du délire ou de la manie produits dans l'homme, comme dans les animaux qui ont aussi leurs rêves, en vertu des seules dispositions du centre cérébral et de ses sympathies particulières avec des organes intérieurs.
3° Les impressions entraînent, comme nous l'a-
vons vu, des mouvements qui sont les produits nécessaires d'une réaction cérébrale proportionnée à la cause excitative qui la détermine. Or, comme les affections laissent après elles des appétits et des besoins, les mouvements produits par ces affections, et qu'on peut appeler mouvements affectifs ou sympathiques, laissent après eux des tendances ou des déterminations qui seraient aussi très-bien nommées appétitives. Ces déterminations effectuées toutes les fois que les appétits analogues renaissent spontanément dans l'organisation, amènent les mouvements que j'ai désignés sous le titre de sympathiques. En se répétant hors de toute excitation affective ou appétitive, et par les seules dispositions qu'a contractées le centre moteur, dans ses réactions sympathiques antérieures , les mouvements sympathiques deviennent spontanés. On peut donc aussi appeler spontanéité cette sorte de faculté organique qui les produit, en observant que la capacité motrice n'est pas ici commandée ou entraînée par aucune affection, aucun appétit dominant, aucun besoin étranger à celui du mouvement même.
A l'exercice des mouvements spontanés se joint une sensation particulière et sut generis , qui , dans son origine, n'est pas encore accompagnée du sentiment d'un pouvoir moteur, mais à laquelle ce sentiment se lie d'une manière immédiate, aussitôt que la force hyperorganique ou non commandée agit elle-même sur le centre de motilité. Alors et seulement alors, naît l'effort et le moi.
Tel est l'ordre des progrès par lesquels l'être pu-
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rement sensitif, ou borné d'abord à des affections, peut s'élever au rang d'une personne individuelle qui veut, agit et pense.
Si la sensation ou l'affection simple est donc le moyen de développement des facultés actives d'un ordre supérieur, ces facultés ne sont point renfermées en elle; si elle les précède dans l'ordre du temps, elle n'est pas leur principe de dérivation, et elle ne produit en se transformant, comme nous venons de le voir, que des modes passifs homogènes à sa nature.