‹ Œuvres inédites;Chapitre 6 sur 33 · UNION DU MOI AVEC LES INTUITIONS PAR ATTRIBUTION A UN ESPACE · texte numérisé non relu

UNION DU MOI AVEC LES INTUITIONS PAR ATTRIBUTION A UN ESPACE

Ce que nous venons de dire s'applique spécialement aux impressions des organes intérieurs , qui sont purement affectives et à celles du tact passif, de l'odorat et du goût, où l'affection prédomine, lorsqu'elle ne constitue pas à elle seule toute la sensation. Mais nous avons vu que ces sensations particulières renferment de plus une partie perceptive, que nous avons distinguée sous le titre d'intuition, en la considérant dans son état de simplicité native, avant même son union avec le moi,, confondue d'abord avec l'affection qui l'absorbe ou l'offusque.

Cet élément intuitif ressort de l'impression générale, à mesure que celle-ci perd son caractère affectif ou excitatif par l'influence de l'habitude (1) , et l'on voit bien ici combien est réelle la distinction que nous avons établie entre l'affection et l'intuition , puisque toute sensation bornée à la première peut s'évanouir entièrement par l'effet de l'habitude, sans qu'il en

(1) Voyez mou 'liai te sur l'influence de C habitude.

reste aucune trace sensible , comme il arrive lorsqu'une odeur, une saveur, un certain degré de chaleur ou de froid , ou une modification interne persistent continuellement et au même degré, tandis que toute sensation qui renferme une partie intuitive prédominante, s'éclaircit et se distingue de plus en plus à mesure que l'affection diminue.

En supposant donc maintenant la sensation réduite à cet élément intuitif, accompagnée du sentiment du moi suivant le premier mode d'union, et sans aucune participation expresse de son activité, nous trouvons que cette union, quoique fondée sur la même loi que celle d'où dépend le caractère des sensations affectives , s'en distingue par des effets et des caractères bien particuliers.

Le moi ne sympathise point avec les intuitions comme avec les affections; il ne s'identifie jamais avec les premières comme avec les secondes, par cela seul que l'intuition est indifférente et plus ou moins dénuée des modes du plaisir et de la douleur. Elle n'est point sujette comme l'affection à s'exalter spontanément au point d'absorber tout sentiment de moi; et, dès qu'elle s'unit avec lui, elle conserve avec plus d'uniformité et de constance le nouveau caractère de relation qui lui est ajouté, puisqu'il y a un mode primitif de coordination dans l'espace, qui est propre aux intuitions simples dont le moi ne peut que se distinguer, ou même se séparer dès l'origine même de la personnalité ou de la connaissance, sans qu'il lui soit possible de se les approprier, loin de s'identifier avec elles. Au surplus, le moi n'étant encore ici que

SYSTÈME SEJNSITIF. — CH. II. kl

témoin passif de ce qui se passe ou se représente au sens externe , ne change rien au caractère ou à la forme propre de l'intuition ; il la reçoit, pour ainsi dire, toute formée et en vertu des lois de l'organisme, étrangères à la puissance du vouloir. C'est ainsi que les fantômes qui apparaissent dans l'obscurité de la nuit et toutes ces images confuses, bizarres et disparates qui se combinent en mille manières lorsque nous laissons errer notre imagination , prennent quelquefois la consistance des objets réels aux regards du moi, sans qu'il soit en son pouvoir de détruire le prestige, alors même que l'être compos sut reconnaît que ce n'est qu'un prestige (1).

Tels sont les caractères généraux de toutes les intuitions associées au sentiment du moi, suivant le premier mode de l'union. Ces caractères, pris de la vision, conviennent également en effet à l'exercice passif du toucher, soumis à la simple pression des corps qui viennent s'appliquer au nôtre, comme à l'audition passive, et aussi à la partie non affective, quoique très-peu notable des odeurs et des saveurs. Faute d'avoir nettement distingué les deux éléments

(1) Ch. Bonnet (dans son Essai analytique sur les facultés de Came, chap. xxm) rapporte un exemple très-remarquable de ces visions qui, se créant spontanément dans le sens même de l'intuition, peuvent affecter l'individu comme des objets réels. Quoique l'individu, en réfléchissant ou comparant, reconnaisse que ce sont de pures illusions, il ne dépend de lui en aucune manière de ne pas les voir comme des réalités.

« Le cerveau de Ch. Lûllin (dit Bonnet) est un théâtre dont les « machines exécutent des scènes qui surprennent d'autant plus le « spectateur qu'il ne les a point prévues. » J'ajoute : et que sa volonté ( son moi) était impuissante pour les distraire et n'y prenait aucune part active.

qui entrent dans nos diverses sensations extérieures, Condillac me semble être tombé dans quelques écarts de théorie qu'il importe ici de relever.

Dans le système de cet auteur, toutes les impressions reçues par les différents organes de la statue, avant l'exercice du toucher qui leur donne un objet ou un support étranger au moi , sont assimilées et considérées comme des affections simples , avec lesquelles le moi de la statue est identifié. Mais comment pouvoir mettre sur la même ligne une intuition telle que celle de couleur, se projetant si naturellement dans un espace , et une impression affective, telle que l'odeur qui se borne à modifier la sensibilité intérieure? En n'ayant égard, comme nous le faisons ici, qu'au mode de vision le plus complètement passif, il est impossible d'admettre que le moi , dès qu'on le suppose existant pour lui-même, puisse s'identifier avec des couleurs comme avec des impressions purement intérieures. En effet, que l'intuition soit simple, comme l'est celle d'une seule couleur, ou composée, comme celle du spectre coloré, toujours y a-t-il des parties contiguës, juxta-posées ou coordonnées dans un espace que le moi est nécessité à mettre hors de lui , par la loi même qui constitue primitivement son existence ou son individualité personnelle. L'organe visuel (et ceci s'applique aussi à tous les autres sens de l'intuition) se localise d'abord d'une manière immédiate , comme terme propre de l'effort général qui fait la veille, et indépendamment de tout acte exprès du vouloir ou de l'attention appliquée à des objets d'intuition ex-

SYSTÈME SENS! TIF. — CH. II. Zi9

terne. Etiam qaâ non patel usas oculorum usque in spissis tenebris.

C'est donc sur l'organe même, ou au devant de lui, que les couleurs pourraient d'abord et naturellement être perçues ou senties, avant même qu'il y eût aucun pas fait dans la connaissance du monde étranger, avant aucune association de la vue avec le toucher. C'est ainsi que le fameux aveugle deCheselden, aussitôt après l'opération qui lui rendit l'usage de la vue, percevait les couleurs comme si elles eussent été appliquées sur ses yeux. C'est ainsi encore qu'on voit un espace coloré dans l'œil même, lorsqu'il est pressé obliquement. Ainsi quand l'organe est fatigué, ce sont des couleurs accidentelles qui se succèdent ou se combinent spontanément, suivant un certain ordre régulier que les lois de la physique peuvent même expliquer jusqu'à un certain point; cesontdessuffusions scintillantes que le moi voit flotter hors de lui dans le vague de l'espace, sans pouvoir en aucun cas se les attribuer comme des modes propres de la sensibilité (1).

Dans une intuition composée de différentes couleurs, la statue ne se sentirait donc pas elle-même variée (comme le dit Condillac d'une manière plus ingénieuse que solide); mais ce serait l'espace ou l'étendue même organique qui lui apparaîtrait comme varié. Le moi varié implique une véritable contradiction dans les termes; c'est comme si l'on disait l'unité multiple.

(1) Voyez à ce sujet un Mémoire très-curieux de M. de Buffou sur les couleurs accidentelles.

Ce que nous venons de dire des intuitions visuelles et de leur premier mode d'union avec l'effort ou le moi, qui ne concourt point à les produire, s'applique aux impressions non affectives et passives des autres sens ; et cela suffit pour établir les principaux caractères des phénomènes compris dans le système actuel. Il s'agit maintenant de développer les divers phénomènes qui rentrent dans ce système.

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