‹ Œuvres inédites;Chapitre 7 sur 33 · UNION DU MOI AVEC LES TRACES DES AFFECTIONS ET DES INTUITIONS · texte numérisé non relu

UNION DU MOI AVEC LES TRACES DES AFFECTIONS ET DES INTUITIONS

De l'identité et de la réminiscence personnelle.

Il importe d'avoir présente ici une distinction que nous avons établie déjà d'une manière générale, entre deux modes d'exercice de l'effort qui diffèrent l'un de l'autre, non par le principe ou la cause une, mais par les résultats ou les effets. En vertu du premier mode, tous les organes sur lesquels la volonté peut agir ou qui font partie du sens de l'effort commun, sont rendus aptes à percevoir leurs objets propres, quoiqu'il n'y ait point de perception actuelle. Cet effort non intentionné qui s'étend à tous les muscles volontaires, constitue avec le durable du moi ou de la personne identique, l'état de veille de ces sens divers qui concourent à la vie de relation ou de conscience. C'est ainsi que le sens de la vue veille dans les ténèbres, usque in spissîs teneOris; celui du toucher, hors de toute pression accidentelle; celui de l'ouïe, dans le silence.

Périodiquement suspendu pendant le sommeil , tandis que la vie organique roule sans interruption dans son cercle accoutumé, l'exercice de la volonté redevient présent à lui-même, dès que la même force recommence à se déployer sur la même inertie organique. Le sujet de l'effort reconnaît immédiatement son identité, sa durée continuée, il sent qu'il est le même qu'avant le sommeil, sans qu'aucune impression accidentelle vienne motiver des souvenirs distincts ou quelque relation déterminée entre un temps présent et un temps passé. De cette expérience simple de sens intime, il suit donc :

1° Que l'identité personnelle a son sens propre, indépendant de tous ceux des affections ou des intuitions passives de la sensibilité;

2° Que cette identité, ou le durable de notre existence personnelle étant la base du souvenir ou de la mémoire (dans l'acception ordinaire de ce mot), Locke tombe dans un véritable cercle vicieux lorsqu'il dit que notre identité se fonde au contraire sur la mémoire ou sur la réminiscence de nos manières d'être, variées ou successives;

3° Que le rapport de succession de ces manières d'être variées, qui est ce que nous appelons le temps, a pour premier terme ou pour antécédent nécessaire, un sentiment de durée uniforme qui n'admet ellemême aucune variété, et à laquelle se réfère tout temps réglé et déterminé, comme tout nombre se réfère à l'unité fondamentale, antécédent fixe et invariable des rapports successifs dont chaque nombre est un conséquent ;

4° Qu'en faisant abstraction de toutes les impressions accidentelles, et n'admettant que la puissance de l'effort qui s'exerce sur différentes parties inertes et mobiles du corps propre, il y aura toujours :

a) Un sentiment identique et immédiat de l'existence personnelle, ou d'une durée qui peut être considérée comme la trace de l'effort fluant uniformément (1), de même que la ligne mathématique est la trace du point qui flue;

b) Localisation immédiate des inerties organiques, ou rapport d'attribution des sensations musculaires aux différents organes mobiles qui en sont les sièges ;

c) Sentiment de la cause productive de l'effort, et, par une induction première dont nous parlerons bientôt, rapport de causalité extérieure :

Tous modes inséparables du moi, qui devront s'associer comme lui avec les différentes impressions accidentelles, suivant les mêmes modes d'union qui ont servi de base à nos trois systèmes.

Réminiscence modale ou souvenir.

Condillac avait très-justement et profondément observé dans son premier ouvrage (2), que pour

(1) Tempus fluil uniformiter, disent les mathématiciens. Ils prennent aussi la ligne droite pour le symbole du temps ou plutôt de la durée uniforme qui s'écoule en laissant une trace après elle.

(2) Essai sur Corigine des connaissances humaines.

mieux analyser la réminiscence, il faudrait lui donner deux noms: l'un, en tant qu'elle nous fait reconnaître notre être ; l'autre, en tant qu'elle nous fait reconnaître les sensations qui s'y répètent; car ce sont là, ajoute-t-il, des idées bien distinctes.

Oui sans doute, ce sont là deux idées aussi distinctes que le sont celles de simple etde composé. Mais quel est le principe de la distinction? Peut-il résider ailleurs que dans le fait primitif du sens intime, où le sentiment de notre être (le moi identique) se distingue de toute affection ou intuition variable? et l'hypothèse qui identifierait le moi avec chacune de ces sensations en détruisant cette distinction, n'ôtet-elle pas toute base à la réminiscence? Si le moi peut être regardé comme existant, mais confondu avec les premières impressions affectives ou les intuitions, il s'en suivrait que la réminiscence existe aussi, mais concrète ou confondue avec les sensations passives répétées. Cette concrétion suffirait seule pour que la sensation répétée se distinguât de l'impression nouvelle.

On voit ici mieux que jamais comment, dans l'analyse de nos facultés, tout se réfère à ce fait primitif sur lequel nous avons tant insisté, et combien il est d'une importance première de bien constater d'abord ses deux éléments propres et constitutifs, en les séparant de tous les modes accidentels que l'expérience extérieure répétée peut y ajouter. Au point de vue où nous sommes arrivés, rien n'est plus facile que d'analyser la réminiscence, sous le double rapport que Condillac avait en vue, avant d'avoir conçu

SYSTÈME SENSITTF. — CH. Ht. 55

le projet de ramener à l'unité de principe sensitif toutes les facultés de l'intelligence humaine.

Observons d'abord, suivant l'énoncé précédent, que le signe réminiscence appliqué à l'acte intellectuel par lequel nous reconnaissons l'identité de notre être exprime une idée réflexive, simple, constante, invariable, tandis que le même signe appliqué à l'acte par lequel on dit que nous reconnaissons des sensations répétées quelconques, exprime une idée générale, vague et indéterminée, qui comporte plusieurs exceptions et distinctions essentielles à noter. En appelant en effet sensation toute impression de la sensibilité soit affective, soit représentative, peut-on dire qu'il y ait une réminiscence de la sensation en général? Est-ce que nous reconnaissons les affections simples comme une douleur interne, un degré de chaud ou de froid, une simple odeur, saveur, etc. qui viennent à se reproduire, de même que nous reconnaissons nos intuitions ou les objets qu'elles représentent? L'acte de réminiscence est-il le même dans les deux cas? Est-ce la même chose de reconnaître en soi une modification, ou de reconnaître hors de soi un objet d'intuition? Je dois m'arrêter quelques instants sur un sujet délicat où me paraissent avoir échoué les métaphysiciens qui ont le plus analysé les sensations et les idées (1).

(1) Je prie qu'on lise dans VEssai analytique de Ch. Bonnet tout ce que dit ce philosophe sur la réminiscence. On verra combien il fait de vains efforts pour expliquer mécaniquement l'acte simple et intellectuel de la réminiscence, combien il cumule d'hypothèses vagues et sans fondement, combien il imagine de jeux de fibres variés. Quand même on pourrait expliquer physiologiquement la manière

Posons d'abord en fait que toute affection générale non localisée, comme sont les impressions de la sensibilité intérieure qui ont précédé l'exercice du sens de l'effort, ou qui se trouvent hors de son domaine, échappent aussi par elles-mêmes à toute espèce de réminiscence et de souvenir; notre expérience la plus constante nous apprend qu'il n'y a pour nous aucun moyen de faire revivre les modes du plaisir ou de la douleur, pas plus que d'en mesurer les divers degrés d'intensité, d'établir quelque comparaison entre la manière dont nous sommes sensiblement modifiés dans le présent et celle dont nous l'avons été dans le passé, etc. Comment pourrais-je savoir, par exemple, sans le secours de mon thermomètre que la chaleur et le froid sont les mêmes en différents temps ou à des époques correspondantes? Comment reconnaître qu'une douleur de goutte, un mal de tête périodique renaissent égaux, plus forts ou plus faibles? Assurément la sensation ne se mesure ni ne se reconnaît elle-même, et cette absence de souvenir caractérise également tout ce qu'il y a de purement affectif dans notre nature.

Il est vrai que lorsqu'une sensation particulière

dont les impressions laissent, dans les organes ou dans le cerveau, des traces qui se lient, se réveillent les unes par les autres, etc. , on n'en serait pas plus avancé pour expliquer comment le moi peut se reconnaître et joindre aux images ou aux impressions renouvelées, l'idée du passé. C'est là un fait de sens intime ou de réflexion bien plus inexplicable par les lois de la physiologie que les faits physiologiques ne le sont eux-mêmes par les lois de la mécanique ordinaire. 11 y a hétérogénéité absolue entre les deux ordres de faits ou d'idées que l'on veut comparer. Hartley, Bonnet et Condillac n'ont pas assez senti cette hétérogénéité.

SYSTÈME SENS1TIF. — CH. TU. hl

vient à se reproduire dans une certaine partie du corps où elle a déjà été localisée, je reconnais immédiatement que j'ai déjà été affecté dans cette partie, d'une manière que je ne puis dire la même, ni plus ou moins douloureuse ou agréable, mais que je reconnais être à peu près du même genre. Cette espèce de réminiscence, que j'appelle modale , ne se fonde point sur l'affection passive, ou ne lui est pas plus inhérente que ne l'est le premier jugement personnel énoncé par la formule : Je sens. Ce jugement primitif et le souvenir qui en est la trace se fondent uniquement sur l'attribution première de l'impression agréable ou douloureuse à un siège ou un lieu déterminé du corps, que le moi reconnaît toujours immédiatement comme sien , par cela même qu'il reconnaît sa propre identité. Ecartez cette base de la réminiscence, et vous n'aurez plus aucun moyen de reconnaître si la sensation reproduite est la même ou semblable. C'est une nouveauté absolue dans l'existence, et l'impression répétée, fût-elle plus affaiblie encore, ne porte point en elle-même l'empreinte du temps passé.

Réminiscence et souvenir objectifs.

La réminiscence qui se joint à des impressions sensibles quelconques ne peut être qu'une suite de

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leur union première avec le moi, et tout ce qui vient d'être observé à cet égard des sensations affectives répétées doit s'appliquer aux sensations représentatives. L'acte intellectuel, qui, suivant l'expression de Condillac, nous fait reconnaître notre être identique, repose toujours en effet sur la même base , sur une seule et même condition primitive, savoir, celle du durable même de notre individualité personnelle. Mais quant à l'acte par lequel nous pouvons reconnaître, comme dit encore le même auteur, les sensations mêmes gui se répètent en nous, cet acte , ou la réminiscence en tant quelle dépend de la nature des modifications répétées, devra varier comme l'espèce de ces modifications, sans qu'il soit possible d'établir une seule loi générale qui embrasse également toutes ces espèces.

Comparons d'abord les simples traces des affections à celles des intuitions , car c'est de l'existence de ces traces que doit dépendre le mode de la réminiscence qui consiste à reconnaître les sensations répétées. En effet, si ces sensations n'avaient laissé aucun vestige dans ce qu'on appelle vaguement le souvenir, ou s'il n'y avait aucun moyen de les reproduire en l'absence des causes ou des objets externes auxquels elles vont se rattacher , il y aurait à peine possibilité de les reconnaître lorsque ces causes ou ces objets viendraient à répéter leur action. Or, il est de fait, comme nous l'avons déjà vu, que les affections, quoiqu'elles laissent des traces plus ou moins profondes dans la sensibilité organique, ne font point partie de nos souvenirs, quelle que soit l'idée qu'où

SYSTÈME SENSiTIF. — Oïl. ta.

attache à ce mot. Qu'elles viennent à se reproduire, soit par la répétition de la première cause excitative, soit par la spontanéité même de l'organisme, il n'y a aucune différence entre les deux modes de reproduction ; ce sont toujours des affections présentes qui, pour être affaiblies par la répétition (circonstance dont l'être sentant ne saurait juger), n'en sont pas moins actuelles, dénuées de toute forme du temps passé, et par suite, de tout caractère de souvenir.

Il n'en est pas de même des intuitions. Nous avons déjà vu comment, en vertu d'une sorte de propriété vibratoire inhérente à leurs organes, elles peuvent s'y prolonger après que la cause extérieure a cessé d'agir, et se reproduire spontanément sous forme d'images dans le centre organique, qui est comme le rendez-vous commun et le foyer des intuitions. Il suffît que le moi ait été présent à la première sensation représentative, même sans y participer expressément par son activité, pour que la réminiscence personnelle, qui est la conscience du moi passé, se retrouve dans l'image que cette sensation laisse après elle. Or, toute association de la réminiscence avec une imaçe constitue un souvenir proprement dit, et ce souvenir étranger aux affections, qui ne laissent point d'images, est spécialement propre aux intuitions.

Hors certains cas extrêmes où les images prennent dans leur centre organique , par suite de certaines dispositions sensitives, ce surcroît de vivacité qui occupe toute la faculté de représentation, elles s'accompagnent toujours de quelques sensations liées à la conscience du mot ou de l'effort actuel. Sans

cette conscience, il ne pourrait évidemment y avoir de souvenir, car le passé est une relation qui emporte avec elle l'idée ou le sentiment du présent, et, pour juger ou percevoir ce qui est à distance, dans le temps comme dans l'espace, il faut toujours partir du point où nous sommes. Toute intuition qui a déjà été présente à un sens externe peut avoir ainsi une image qui lui correspond et un souvenir qui la représente comme passée , sans jamais se confondre avec elle comme présente tant qu'il conserve le caractère de souvenir.

Supposons maintenant que cette intuition ancienne se représente ou redevienne actuelle , en s'unissant de nouveau à la conscience du moi identique : l'image qui pouvait se reproduire auparavant , par différentes causes externes ou internes , autres que la sensation première à qui elle correspond , sera, à plus forte raison, réveillée par cette sensation même. Celle-ci, en redevenant présente, coïncide donc avec son image; le modèle ou original qui frappe de nouveau le sens externe vient se comparer et, pour ainsi dire, se patroner avec la copie préexistante dans l'imagination ; pendant que la conscience actuelle du moi se joint à l'intuition répétée, la réminiscence ou la conscience du moi passé se joint à l'image. Ainsi, le souvenir s'associe à la sensation de la manière la plus intime, et lui donne sa forme en revêtant la sienne. De cette association et de la comparaison rapide qui s'établit spontanément entre l'intuition et son image, résulte cette espèce de jugement qui nous fait reconnaître, avec notre propre identité, la ressem-

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