A ELLE MESME
Je vis dix mille feux dedans ses yeux reluire ; Je vis dix mille attraitz sur son front attachés ; Je vis dix mille amours dans ses cheveux cachés; Je vis l'Amour luy-mesme y faire son empire.
Son œil, qui tire au cœur et qui le cœur retire, Retenait par mes yeux tous mes sens attachez, De façon que je veus dans mes espritz touchez Concevoir sa beauté sans la pouvoir escrire.
Je dis, voyant ses yeux, doux, cruels, radieux,
Que tous les jours on mette un masque sur ses yeux :
Il suffit de monstrer sa belle tresse blonde
Pour rendre, en la voyant, dix mille hommes domptez. Petit dieu Cupidon, le grand dieu des beautez, A bien les yeux cachez et blesse tout le monde.
A MLLE oE MOTTET
L'orgueil suit la beauté, comm' le frère la seur; Le destin veult tousjours qu'ils demeurent ensemble, Sinon en vous, Marie, où la nature assemble La grâce et la beauté avecques la douceur.
Un attrait doux et beau, de nos cœurs ravisseur. Monstre que vostre esprit à vostre corps ressemble ; Esprit qui nos espritz secretîement nous emble. Et, les tirant de nous, s'en fait le possesseur.
Bel esprit qu'un beau corps fait chastement reluire. Beau corps qu'un bel esprit sçait chastement conduire. J'admire, j'aime tant vos merveilleux trésors
Que je ne puis juger, esblouy de leur flame. Ou. si le corps retient de la beauté de l'ame. Ou si l'ame retient de la beauté du corps.
j8 SONNETS
Ce bracelet de musq qui le bras m'environne Et l'environnera jusqu'au jour du trépas, Je veux qu'il environne et mon cœur et mon bras, Pour un doux souvenir de toy qui me le donne.
Mais je crains qu'aussitost ton amour m'abandonne, De mes vers et de moy que tu ne faces cas. Je ne sçaurois aymer quand on ne m'ayme pas. Car un loyal amour d'un amour se guerdonne.
Je croy que j'auray bien quelque faveur de toy; Mais tu me laisseras pour un plus grand que moy. Si d'un plus grand que moy tu te vois recherchée.
Tu chéris la grandeur, et des vers ne te chault : Croix, tu semble une croix qui s'esleve bien haut, Mais tousjours sa racine à la terre est fichée.
Je le voyais se lever et baisser Quand elle avoit sa fraize destachée, Puis d'un souspir, qu'elle tira faschée, Je vis après ce beau sein rehausser.
Pour y toucher je voulais m'advancer, Mais je sentis une espingle arrachée, A mon malheur, sous son calet cachée, Qui jusqu'au sang me fit le doigt blesser.
Soudain le sang coula dessus la place;
Et Cupidon m'aparust sur sa face,
En me disant : « Veux-tu mettre la main
Sans te piquer sur des roses pourprines ? Sais-tu pas bien que de rose est son sein. Et qu'une rose a tous jour s des espines? »
0 belles chesnes d'or, mes liens honnorablesj Beaux cheveux enlacez, que l'on ne pense pas Despendre d'un fillet ma vie et mon trespas, Filletfill; des mains des Parques effroyables !
C'est vous, ô beaux cheveux, mes filletz admirables, Qui retenez ma vie ! Et tumberay là bas Lorsque vous tumberez, beaux filletz, de mes bras, Filleîz filles des mains des Grâces agréables.
L'on feint, ô beaux cheveux, qu'un Herculle françois, Comme par des filletz, aux accords de sa voix. Attirait tous les cœfirs, et tous jours par l'oreille;
Et vous, ô beaux cheveux, o filleîz gratieux. Vous monstrez bien avoir une force pareille : Vous attirez nos cœurs et tousjours par nos yeux.
Et lu n'es pas venue, après ta foy jurée Que nous serions tous deux à ce jour désiré, Dans ce jardin promis, à l'escard séparé! Que la foy d'une fille est bien mal asseurée!
Enfin, la Croix, enfin te voilla parjurée ! Ou le soleil trop chauld et son rayon doré Du beau teint d'une fille ennemy conjuré T'a retenu seulette au logis retirée !
Non, ce n'est pas cela, c'est ton esprit léger, Bizarre, fantastic, volage et mensonger.
Cette mutation aux femmes est coustume.
Je pense, en contemplant ton amour refroidy. Lorsque tu me promis, que c'estoit le lundy ; Le lundy c'est le jour où commande la lune.
Mes penser s sont pareils aux chandelles de cye, Qu'on allume, on esteinî, et qu'on f allume aprez ; Je les faitz, je les chasse : ils me sont tousjours pretz A me faire service en ce que je désire.
Si je désire voir mon bien aimé martire, Ma maistresse, en penssant je l'aperçoy de prez, Sans qu'elle, se levant, lorsque je suis auprez. Se mette prez d'un aultre et de moy se retire.
Avecques mon pensser je la vais courtiser, Je vais rire, causer, franchement deviser, Sans avoir de soupçon, devisant de la sorte,
Qu'un monsieur amoureux la vienne entretenir,
Et sans crainte de voir sa tante survenir
Qui l'emmené au salut et me laisse à la porte.
J'entens sonner la cloche; allons nous retirer ; Vous allez au salut, il fault que je vous quitte. Ah ! ma Croix, je vouldrois que jamais jesuitte Ne fust ici venu affin d'y demeurer.
C'est pour eux maintenant qu'il nous fault séparer. J'yrois bien au salut, mais leur chant me despite ; Leur musique me fasche, ils la font trop durer. N'y allant de bon cœur, je serais hypocrite.
Non, non, je veux aller afin de vous y voir;
Encores qu'un chacun le deust apercevoir.
Je vay pour regarder, et non pas pour entendre.
Puis, qu'un gros sacristain, d'une superbe voix.
Et d'un œil enfoncé, vienne pour me reprendre.
Je respondray : « Monsieur, je contemple la Croix. »
Ma bouche est toute en feu : je sens par ma chemise La sueur qui s'escoule et perce mes habitz. J'ay les membres lassez, les genoux affaiblis; Mais je tiendra) ma foy, puisque je l'ay promise.
Si je trouve Madame, et que mon entreprise Finisse heureusement, comme elle m'a promis, Je despite, ô soleil, tes rayons ennemis, Ta lumière envieuse et tes feux je mesprise.
Helas! mais c'est en vain, car elle ne vient point; Non, c'est pour mon profit, car je serois espoint Des beaux rais de ses yeulx, dont je mourrois à l'heure.
C'est doncques le meilleur qu'elle ne vienne pas. Ah! que j'ay le cœur lasche et le courage bas! Non, je veux qu'elle vienne, à peine que j'y meure.
Ces pas en vain espars affin que je te visse, Je suis accousîumé, je n'en fais plus de cas ; J'ay bien faicî une perte aultre que de mes pas, Tant de vers et de temps à te faire service.
Aussy bien falloit-il que des feux je sentisse, Ou ceux-là du soleil qu'il darde contre-bas, Ou ceux-là de tes yeulx qui me sont un supplice, Bruslant en te voyant et ne te voyant pas^
Je craignais, te voyant, de tes yeux la lumière, Et, ne te voyant pas, la chaleur coustumiere Du soleil me debvoit consommer peu à peu.
0 destin tout puissant qui maistrises mon ame. Aussi, en te voyant, je debvois estre en feu. Aussi, ne te voyant, je debvois estre en flame.
Au moins, si dans mon cœur tu choisis ta demeure, Pourquoy veux-tu, cruel, la faire consommer? Où. te veux-tu loger, si tu veux l'enflammer ? Il tefauldra sortir, s'il advient que je meure.
La maison d'un tel hoste,helas! qu'elle est peu seure! Quand il s'en veut aller, il la veut allumer. Non, je debvois, avant que de l'accousîumer, Du logis de mon cœur le bannir de bonne heure.
Il s'en feust en allé, je l'eusse bien chassé. Sinon que, l'aultre jour, d'un bel œil courroucé. Ma belle me jetta mille œillades cruelles.
Las ! je fis de mes yeux tant de larmes couller
Que le petit Amour ne s'en peust envoller :
Mes pleurs avaient mouillé les plumes de ses aisles.
Manceron, je vous pry, lisez Artemidore
Affin de m' expliquer cela que j'ay songé,
Horrible illusion qui m'a tant affligé,
La nuit, quand je dormois, et qui m'afflige encore.
Selon mon naturel, qui les armes honnore,
Je pensois escrimer, le pied droit alongé.
Contre un jeune guerrier encontre moy rengé;
Son bras estoit d'un Mars, et ses yeulx d'une Aurore.
Quand Madame le vit, son cœur en fut espris, Et, mettant mon service et mes vers à mespris, Suyvit cest Adonis, parjure, détestable.
Helas ! n'aurois-je point layssé cheoir ceste nuit. Quand je me suis couché, du laurier dans mon lict, Et que mon songe enfin se trouvast véritable.
Beaux yeulx, sorciers et doux, mes uniques flambeaux. Flambeaux, ah!qu\xy-jedit?d'esttroppeu, mais vous estes Deux astres qui d'amour serenez les tempestes, Frères jumeaux plus doux que les Frères Jumeaux;
Petitz globes tout ronds, tout serains et tout beaux, Beaux yeux, vous n'estes pas ni flambeaux ni planètes, ■ Mais des miroirs ardants; et vos flammes si nettes Pourroient dessus la mer embrazer des vaisseaux.
S'il est vray, comme il est, que l'on soit embrazé,
Des rayons d'un miroir au soleil exposé,
A ces miroirs ardans vostre pouvoir ressemble;
Mais euh ne peuvent rien sans le pouvoir des deux Vous n'en avez que faire, 0 beaux yeux radieux : Vous estes le miroir et le soleil ensemble.
La douceur de vos chantz et celle de vos yeux Me charment tellement mon œil et mon oreille Que je ne puis sçavoir, de la bouche vermeille Ou des yeux amoureux, ceux qui charment le mieux.
Vous me semhlez un ciel beau, luisant, gratieux : Vostre belle harmonie à la sienne est pareille, Et vos yeux doux et fiers, de clarté non pareille, Surpassent tous les feux qui luysent dans les deux.
0 beaux chants^ ô beaux yeux, ma prison bien aimée. Que n'ay-je, comme on dit avoir la Renommée, Cent oreilles, cent yeux et cent langues aussy;
Cent oreilles pour mieux, ô beaux chants, vous comprendre; Centyeuxpour mieux vous voir, ô beauxyeux, monsoucy, Et cent langues pour mieux vos honneurs faire entendre.
Motin. 7
Rien ne vit de constant, et l'homme fait paroistre Tous les jours sa folie et sa légèreté. J'en ay faict une espreuve en quittant ta beauté, Qu'en mes vers et mes veux je voulais reconnoisîre.
Le Ciel, qui pour toy seule au monde m'a fait naistre, M'a remis dans les fers de ma captivité; Je suis, comme j'cstois, de tes yeux enchanté, Toutes choses enfin reviennent à leur estre.
Voila comment, mon cœur, rien ne vit de constant, Sinon ta cruauté, qui me va tourmentant. L'on pourra dire aussi, quand mon ame ravie
Du fleuve des Enfers aura passé le port :
« La Croix, qui aux humains fust cause de la vie,
A ce poète icy fust cause de la mort. »
Cachez-vous à mes yeux, beaux yeux quej'ayme tant; Vous ne sauriez pourtant vous cacher à mon ame : Quand je regarde au ciel, je vois la vive flame Du soleil qui me va vos feux représentant.
Rien ne me sert, beaux yeux, de m'aller escartanî : Je ne peus m'escarter de ce feu qui m'enflamme. Comme un cerf qui s'enfuit de l'espieu qui l'entamme, Et va dans ses costez son trépas emportant.
Que ceste vieille ingrate, à mon mal conjurée,
Recelle de vos yeux la clarté désirée.
Je me vais consolant en mon deuil non pareil;
Qu'elle cache vos yeux, mes soleils admirables, Qu'elle offusque un petit leurs rayons agréables : La terre offusque bien les rayons du soleil.
3 i2 SONNETS
Que vous estes heureux, vous qu'un amour semblable
Assemble également dessous égales lois!
Thés eus fut heureux avec Pirithois,
Mesme dans la maison de Pluton implacable.
Oreste fut heureux : son destin misérable Luy estait plus aisé à porter mille fois Ayant pour compagnon au rivage Euxinois Sonfidelle Pylade à son mal secourable.
Achille fust heureux avant que son amy, L'infortuné Patrocle, au sepulchre endormy, Eusî senti de ses yeux la lumière ravie.
Patrocle bien heureux aussy se rencontra Quand, un fidelle amy son bonheur lui monstra. Luy l'aimoit à sa mort et l'aimoit à sa vie.
LU
Je m'en vais à Charlet, auprès du quay aux Dames, Et me promcneray par les prez d'alentour; Puis je m'iray coucher sous les arbres d'autour, Que le soleil ne peut pénétrer de ses fiâmes.
Beau soleil rehiysant, qui tout le monde enflâmes, Je pourray fesviter dans cet ombreux séjour; Mais je ne pourray pas esviter cet amour, Invisible soleil qui consume nos âmes.
Amour, ce petit Dieu qui surmonte les Dieux, Le traistre, le meschant, il me suit en tous lieux ! Si je veux composer soubs ces ombres secrettes
Et chanter le brandon du soleil qui m'espoint, Mes tablettes je prends : le méchant n'en a point, Mes esprits et mon cœur luy servent de tablettes.