LUI
Du beau coral jumeau de ceste belle bouche Sortoit un air si doux que je ne sçay comment Un homme de ses chants ne s'iroit allumant, Eusî-il l'ame d'un ours ou d'un tygre farouche.
Une roche insensible, une massive souche, Les arbres et les fleurs privez de sentiment. Sont touchez de plaisir et de contentement Alors qu'un chant si doux si doucement les touche.
Si je te chante, ô chant, par ce grand univers. Je ne veux pas chercher, pour composer des vers, Ceste eau qui du sommet du Parnasse dégoutte.
Pour devenir poète et charmer tous les cœurs, Sans demeurer auprès du ruisseau des neuf Sœurs, Il suffit seulement d'estre auprès d'une Goutte.
ODE
Elle avoit ouvert son collet, Et parmy ses deux flots d'yvoire Recherchoit une puce noire Qui baizoit son sein nouvellet.
Si souvent elle y avisa Qu'elle prist ceste misérable, La mist sur le bord de la table Et de son pouce l'escraza.
Moy qui fus alors tout auprès Je vais dire à ceste cruelle :
« Qiie ton sein je balte comme elle, Et me fais mourir puis après!
« Tu ne veux, ô cœur inhumain, Que longîems icy je demeure; Mais, puisque tu veulx que je meure, Fais que je meure de ta main. »
Les Scythes cruelz sont meilleurs Que ceste ame ingratte et frivolle.
La fiere escoutoit ma parolle, Et feignait de songer ailleurs.
Cruelle, veux-tu que mon sort A ceste puce porte envye ?
A qui tu veux nyer la vie Pourquoy veux-tu nyer la mort?
STANCES
J'accuse, en accusant une fille infidelle, Les oyseaux de voiler, le vent d'estre léger : Au vent d'estre léger, aux filles de changer. Aux oyseaux de voiler, c'est chose naturelle.
Les oyseaux de nature ont le vol et la plume,
Le vent a de nature une légèreté;
Mais aux filles d'avoir une infidelitéf
Ce n'est un naturel, mais c'est une coustume.
Dieu ! que ceste coustume a de pouvoir sur elles ! Ma Croix me le fait voir : son beau nom révéré, Des fidelles chrétiens saintement adoré, Dément, fidelle et saint, ses humeurs infidelles.
Que je plains de mes vers l'éternel vitupère! Elle n'en fait de cas, fille ingratte et sans foy; Elle ne fait de cas non plus d'eux que de moy : Elle rit des enfans comme elle rit du père.
Je debvois estimer ces amours indiscrettes. Quand sur les temples saints les clochers j'advisois Car dessus les clochers on met tousjours des croix, Et sur les croix tousjours on met des giroiiettes.
Esprit volage et faint qu'une amitié ne touche, Je veux, en fesloignant, esloigner mon tourment. Si ne veux-je pourtant m'obliger de serment : Je craindrois que mon cœurfust contraire à ma bouche.
j8 STANCES ET ODES
Ouy, mon cœur est contraire. En sa douleur extrême, Un amant de sa dame aulcunes fois médit. Cholere, aulcunes fois soy-mesme il contredit, Et sa langue et son cœur ne vont tousjours de mesme.
Bien souvent emporté d'un courroux indomptable, Je dépite ma dame^ et c'est lors que je mens ; Mais, quand je veux chanter sa grâce et ses tour mens, A mon dommage, helas! je suis trop véritable.
Puissay-je à l'advenir, si mon courroux augmente, Mentir en f accusant d'une infidélité ! Empesche moy tousjours de dire vérité... Fi de la vérité! — je te pry que je mente.
STANCES
Téméraire grandeur, trop superbe et trop haulte. Si de vous adorer on commet une faulte. C'est une faulte aussi de vous monstrer à nous! De vous voir sans aimer je n'ay pas la puissance ; Aimer une grandeur, ce n'est pas une offence : Vous aimez bien les Dieux, qui sont plus grands que vous.
Regardez le soleil, qui les saisons dispose, Vous ne voyez au monde une si belle chose ! Sa clarté cependant, pure d'ambition, Aussi bien que les grands les plus petits enflame ; Puisque vous l'esgallez de vos beautez, Madame, Esgallez l'en douceur comme en perfection.
La Fortune et l'Amour conjurent à ma peine : La Fortune m'est dure, elle vous est humaine; Amour de vous s'esloigne, et dans moy faict séjour. Notre condition que n'est-elle commune!
Que n'avez-vous d'amour aultant que de fortune ! Que n'ay-je de fortune aultant que j'ay d'amour !
Beaux yeux, vous foudroyez égallement nos âmes. Non comme Jupiter qui frappe de ses fiâmes Les rochers seulement plus haulîains et plus droicîz : Aux moindres comme aux grands vous estes redoutables; Vous ressemblez la mort, beaux yeulx inévitables: Vous tuez aussi bien les subjectz que les roys.
Il est vray qu'un laurier destourne la tempeste : Que ne m'a le laurier qui m'ombrage la teste Garanti de ce feu si fatal et si clair ! Las! je ne l'ay preveu pour y donner remède :
éo STANCES ET ODES
Car on dit que l'esclair le tonnerre précède : Je sentis tout d'un coup le tonnerre et l'esclair.
Au milieu de ces feux dont mon ame est couverte, J'espère toutesfois un bon-heur à ma perte : Le changement n'est plus à mon estre conjoinct ; La terre ne me peult consumer ni dissouldre. Ouiyheauxyeulx, je l'espère attaint de vostre fouldre : Ceux que la fouldre attaint ne se consomment pas.