ODE A UN BARBIER
Tousjours tu seras de ma lire Plus estimé que Podalire Ou que Machaon le barbier.
Qui, fils du grand dieu d'Epidaure, De celuy que Raguze adore, Nasquit en son art le premier,
Toy qui d'une façon gentille.
Et d'une main docte et subtille, Guidas ton razouer bien tranchant Motin.
Prés de ma joue et mon oreille Et prés de ma bouche vermeille.
Sans me toucher, en me tondant.
Puisque d'une si belle adresse Tu m'as faict le poil de ma tresse.
Et d'un savon muscat et fin M'as frotté ma noire moustache, Jamais sur toy le Ciel ne lasche D'un Esculape le destin !
STANCES
Mon Dieu! que le penser est un peintre sçavant ! Mais, cruel inventeur de ma peine cruelle, Pour sa toille et son bois il n'a que ma cervelle. Et pour toute coulleur il n'a rien que le vent.
Ce penser importun, frère de mes désirs, Si tost que dans ma teste il a peint une image. Il veult estre payé de son cruel ouvrage. Et le prix qu'il en a, ce sont mille souspirs.
Il prolonge mes maulx quand il me fait sembler Que je voye les yeux de ma belle inhumaine; Ainsy que le fiebvreux songeant une fontaine, L'eau qu'il songe le faict davantage trembler.
Quand Amour eusi lancé cet homicide coup Qui me fistdans le cœur une blesseure estrange, J'eus pour ma liberté ce penser en eschange, Eschange malheureux que j'y perdis beaucoup.
Tousjours depuis, tousjours, ce penser inconstant Croist en nouveaux penser s que je ne puis abattre; Ma raison quelques fois en chasse trois ou quatre, Mais aussitost mon ame en faict renaistre autant.
Penser, fils de mon ame, enfant traistre et malin, Ta mère te norrist, et si tu la consome : Tu ressemble à ce ver qui naist dans une pomme, Fait la guerre à sa mère, et la mange à la fin.
Je ne sçaurois aussy de moy te deschasser, Si je ne voy bientost que mon ame te face De mesme que le singe, amoureux de sa race, Qui meurtrit ses petits pensant les caresser.
STANCES
La beauté des heautez, mon bien-aimé tourment, Celle de qui les yeulx en mon ame j'adore, Jamais n'ayma le blanc, subject au changement, Qui, facille à souiller, trop tost se décolore.
Jamais aussy du noir elle n'a faict de cas, Car le noir est temoing d'une amere tristesse, Allors que nous pleurons d'un amy le îrespas. Ceste couleur n'est propre à sa belle jeunesse.
Elle a voulu choisir la couleur d'entre deux. Qui seule doibt avoir des aultres la victoire. Comme estant le milieu : c'est le gris amoureux, Filz de la coulleur blanche et de la coulleur noire.
Un habit gris la couvre : aussy, comme je croi, De toutes les couleurs le gris elle caresse. 0 Dieux! si le pouvez, je vous pry, changcz-moy En la couleur de gris pour couvrir ma maistresse.