‹ Œuvres inéditesChapitre 48 sur 63 · METAMORPHOSE DE LA FEUILLE MORTE · texte numérisé non relu

METAMORPHOSE DE LA FEUILLE MORTE

Ce petit cholere archer Vint un jour à se fascher ; Puis, comme une ardeur Vattize, Du pied le chef me foullant, Cruel, m'alla despouillant De ma première franchise.

Alors esclave je fus,

Et, devenu tout confus,

Je vais, je cours, je chemine.

Mon cœur, dés que je vous vy, Sortit, d'aize tout ravy, Du millieu de ma poitrine.

Mais, comme il vous poursuivait Et que folastre il suyvoit Vos yeulx d'une audace fiere, Destournant ailleurs vos pas.

Cruelle, n'en feistes cas Et le meistes en arrière.

Somme, un laurier il enfeit; Mais, dés que votre œil le veit {Voyez que peut la cholere Quand elle a saisy le cœur Qui ne peut estre vainqueur De son effort adversaire).

Armant un œil fier et beau Contre ce laurier nouveau, Vous le seichastes en sorte Que tout son cœur se fendit, Sa verdure se perdit Et safueille devint morte.

Depuis, ô morte couleur, Je te pris, au lieu de cœur, Dans ma poitrine eschauffée; Et ma maîtresse, pour mieux Montrer l'effort de ses yeux, Le porte comme un trofée.

ODE

Ceste petite emplastre noire.

Auprès de vostre œil noircissant.

Rend davantage aparoissant De votre front le bel yvoire.

On n'a peu si bien vous guérir Qu'il n'en reste la cicatrice; Mais qui fera que je guérisse De ce mal qui me fait mourir ?

Ce bel œil qui la cause estoit De ma douleur tant inhumaine En a quasi soufert la peine:

Cestoit bien ce qu'il méritait.

Vous avez presque été touché, 0 bel œil, mon cher adversaire :

Voila que c'est que de mal faire; C'eust esté pour vostre péché.

Que dis-je? helas! vouldrois-je bien Que Madame en l'œil fût atteinte^ Qui sa clarté luy eust esteinte Eust estant la clarté du mien.

Le front de peur m'en est blesmy.

Dieux ! gardez-la d'un cas semblable. Voyez que je suis charitable :

Je prie pour mon ennemy.

TUMBEAU DE M. CUJAS

Umbre que le destin du corps a séparée, Belle ame heureusement de mon ame honnorée, Si ta vis dans le ciel, la demeure des Dieux, Je veux que mes souspirs, poussés de viollence, Qu'en mes regrets profonds mon estomach élance. Fassent ouvrir la niie et t'allent voir aux deux.

Si tu vis au séjour des plaines Élisées, Où jamais l'on ne voit les saisons divisées, Où l'hyver et l'esté ne se connoissent pas, Je veux que de mes yeux un larmoyant oraige, Que mes pleurs eternelz, coulant sur mon visaige, Fassent ouvrir la terre et fallent voir là-bas.

Tu debvois au trespas les saisons de ta vie, Sitost que les morteh auroient perdu l'envie De praticquer le droit que tu nous enseignois. C estait bien la raison qu'en ce temps plein de vice Celuy qui enseignoit la loi et la justice, Mourust, voyant mourir la justice et les lois.

Ce qu'un soleil parfait enserre de ses flammes, Cujas, tu le soulois parfaire dans nos âmes : Aultant comme un soleil tu produisais de fruitz. La terre du soleil offusque la lumière: La terre offusque aussy la clarté coustumiere De toy, qui fus au monde un soleil des espritz.

Mais, lielas! du soleil l'eclipse noire et sumbre, Qui va couvrant le ciel et la terre d'une umbre, Se passe, et puis après ce roy du firmament, Phœbus, refait encor ses courses ordinaires.

0 Fortune envieuse! o destins adversaires ! Ton éclipse, Cujas, dure éternellement.

Reçoy donc, quelque part où ton umbre puisse esîre, Les pleurs que je respens sur toy qui fus mon maistre, Mes souspirs et mes pleurs au lieu de belles fleurs; Et qu'on ne jette pas des fleurettes vermeilles : Je les pourrais, durant mes douleurs nompareilles, Seicher de mes souspirs ou noyer de mes pleurs.

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