‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 12 sur 84 · DES LOIS · texte numérisé non relu

DES LOIS

La tyrannie et la démocratie sont les seuls gouvernements où les hommes d'une naissance obscure puissent parvenir aux premiers emplois, mais pour des causes et par des moyens bien différents. Dans ces deux états, les changements de for f une doivent être et sont non seulement possibles, mais fréquents. Car là 011 le peuple est souverain, il ne saurait vouloir condamner à l'avilissement aucun membre de la souveraineté ; et le Tyran, soit afin de nous montrer que son souffle suffit pour animer de la fange, soit par ennui, caprice et légèreté, doit souvent aimer à approcher de lui des hommes de néant, dont il se crée des jouets qu'il brise dès qu'ils cessent de l'amuser. Mais les hommes nouveaux qui s'élèvent dans ces deux gouvernements ne sontpas les mêmes. Comme le despote, tant qu'il ne réduit pas les peuples aux dernières extrémités, est toujours sûr que sa volonté, quel qu'en soit l'interprète, sera obéie sans examen, rien ne le gêne et ne le circonscrit dans le choix de ses ministres et de ses favoris,

dont rincapacité ne lui est point à craindre, et dont le nom est à peine connu du plus grand nombre de la nation. S'ils abusent de sa faveur, si leurs vexalions excitent des révoltes, il les sacrifie et les remplace par d'autres ; et dès lors, tout est rentré dans l'ordre : le gouvernement a repris son cours accoutumé, et ni le maître, ni ses sujets ne se sentent d'un coup qui n'a frappé qu'une tête ou une famille. 11 se fait donc des créatures au hasard ; il n'a à suivre que son goût et son utilité particulière. L'homme de rien qui veut s^élever auprès du monarque n'a donc besoin que de quelques agréments de corps et d'esprit et de vices médiocres ; car une scélératesse profonde et brillante exciterait la méfiance, au lieu que dans les démocraties, comme le peuple est à la fois souverain et sujet, comme il charge une partie de lui-même de le mouvoir tout entier, comme il est toujours jaloux de cette partie qu'il a élevée à cet emploi, comme illépie et la surveille sans relâche, il n'y a pas de routine dans le gouvernement: un caprice populaire peut tout changer, tout renverser en un clin d'œil ; et une révoluliondansTadminislralion n'arrivejamaissans secouer violemment tous les membres de l'Etat. Tousontun égal intérêt aux affaires ; tous ont un droit égal à demander le timon. Celui qui a réuni le plus de suffrages doit donc avoir gagné cette confiance presque universelle par quelque chose hofs du commun. Ce n'est pas que pour faire ce choix, la multitude ne suive pareillement son goût, qui n'est pas moins

mobile et moins capricieux que celui du monarque, mais ce goût est déterminé d'après ce qu'elle croit être son utilité, et ici cette utilité est générale. Pour s'élever de rien jusqu'à la faveur du peuple qui gouverne, il faut donc, sinon des talents et des vertus, au moins l'apparence de ces choses, Ainsi l'éloquence, l'austérité des mœurs, la bravoure, la force dans les exercices, la magnificence à donner ou inventer des fêtes publiques, feront un démagogue ; et l'adulation, l'insensibilité, la boulTonnerie, lemacquerelage seront propres à faire un vizir et un favori. Ajoutez que, par notre nature, les hommes rassemblés n'accordent jamais leur estime et leur admiration qu'à ce qui leur présente l'image du mérite et de la vertu; au lieu que le Prince, et par choix, et par une sympathie involontaire et naturelle, doit aimer le plus ceux qui lui ressemblent le plus. Aussi, qui ouvrira les histoires, il trouvera que les parvenus dans la démocratie étaient j^resque toujours des hommes que des talents ou un caractère supérieur élevaienthors de la classe commune; tandis quelesprinces ont le plus souvent fait sortir de la boue des hommes qui méritaient le plus d'y rester. Que si l'on cite quelques exemples d'hommes absolument indignes que la faveur populaire a cependant portés aux premiers rangs, c'est toujours dans le temps oii le peuple, enivré de succès et de louanges, finit par prendre, comme il a été dit plus haut, tout le caractère d'un despote, pour se fiera l'avenir, compter sur sa fortune, ne plus douter de rien et s'abandonner à une

oisive insouciance qui le précipite à sa perte; et encore est-il vrai que, même alors, ce ne sont que des faits ou des projets éblouissants qui en ont à ce point imposé à la multitude. Il n'est pas non plus sans exemple que des monarques aient tiré de la foule deshommes d'une vertu et d'une capacité supérieures, et dignes d'être choisis par une nation toute (sic) entière. Cela arrive, soitquand les difficultés extrêmes et la menaçante nécessité forcent le Tyran à écouter la voix publique, soit quand des hommes de bien ont consenti à descendre au métier de courtisan pour être un jour puissants et utiles; soit quand le Tyran est lui-même un homme sage et éclairé. Il est peut-être inutile d'observer, tant cela est évident, que ces élévations d'hommes nés dans l'obscurité, si fréquentes chez les rois et chez les peuples libres, ne sauraientabsolumentavoir lieu dans l'aristocratie. Car dans cet étal où toute innovation est à craindre, oii le peuple n'a point de voix et n'est rien, où le grand nombre de ceux qui gouvernent et aussi leur intérêt commun empêche qu'ils ne puissent être gagnés ni en particulier, ni en général, soit par des vices dont ils n'ont que faire, soit par des talents qui, au contraire, les alarmeraient, où enfm la modération et l'uniformité du gouvernement préviennent ces crises convulsives qui exigent un secours prompt et violent, il est clair que le corps iouverain ne saurait être engagé par aucune raison ni contraint par aucune force à admettre des membres étrangers qui finiraient par introduire un esprit étranger et ruiner

l'aristocratie. Il est donc contre la nature de cet état d'agrandir aucun plébéien.

Gomme la plupart des monarchies de l'Europe moderne sont une espèce de mélange... oii la tyrannie n'est pas extrême, où l'aristocratie est dans les mœurs, les coutumes et les idées, plutôt que dans les lois et les constitutions, oii le peuple a conservé quelque espèce de droits et de titres, et est encore un peu plus que rien... ce triple esprit a agi ; nous voyons les trois effets ensemble... c'est-à-dire que d'un côté les nobles s'indignent que la porte des honneurs puisse s'ouvrir aux plébéiens, et, de l'autre, tantôt les rois, tantôt le cri de la faveur publique élèvent des hommes dignes et indignes. Gela nous a fait grand bien.., etc.. (Il faut soigner et détailler cela dans un morceau qui suivra le précédent.) Qu il ne peut y avoir que des talents oisifs et inutiles dans la tyrannie, encore moins dans l'aristocratie, et que tous les talents sont de l'essence de la démocratie, vraie république.

p» 149. Que l'aristocratie, une fois bien admise et établie, est le plus durable et le plus tranquille de tous les états; qu'elle n'a à craindre qu'au dehors, que son uniformité la préserve des altérations intérieures qui font le plus souvent la ruine des pays ; que Montesquieu a raison de dire que son principe est la modération, mais qu'elle n'a aucun besoin de vertu, ni de bonnes mœurs; au contraire, qu'il est de son

intérêt et aussi de son essence de détruire les talents, etc. ; que la tyrannie et la démocratie, par les principes les plus dilTérents, produisent quelquefois les mêmes effets ; que dans de telles ou telles circonstances le peuple tout entier devient une espèce de tyran ; que dans ces deux états les ruines particulières sont fréquentes; avec cette différence que dans la démocratie la substance du peuple envahie parle concussionnaire ruiné revient au peuple, au lieu que dans la tyrannie elle engraisse le Tyran ; par quoi ici la nation finit par s'anéantir, au lieu que là elle est peu affectée de ces révolutions privées; que l'une est toujours dans l'agitation de la misère, et l'autre dans celle de l'ambition, de la liberté, etc. ; que dans l'aristocratie le peuple n'a rien à craindre et ne craint rien, car il faut qu'on le traite doucement et qu'on lui rende la justice.

Et c'est avec beaucoup de sagesse que l'ingénieux comique athénien introduit le peuple sous la figure d'un seul personnage, qui gouverne comme un seul tyran, flatté, caressé, faisant trembler même ses favoris, élevant des hommes indignes et les brisant quand ils sont remplis et leur faisant revomir tout ce qu'ils avaient englouti.

Et véritablement il me semble presque impos- f"'^? sible qu'aucune république, ayant conservé la mémoire de ses origines, n'ait point quelques familles privilégiées et plus favorisées pour les £mplois, c'est-à-dire nobles ; caria tyrannie, d'abord douce et modérée, ayant été partout le premier gou-

vernement, ou les tyrans, vaincus s'il se peut par la bonté de cœur et par l'amour du pays, ont volontairement abdiqué, et alors la reconnaissance publique a justement anobli leur postérité; ou ils ont été chassés par des citoyens généreux et intrépides; e\ le moyen alors que la gloire de ces libérateurs n'ait pas inspiré à leur patrie un amour et un respect pour eux et leurs descendants qui dût dégénérer en une sorte de noblesse ?

Comme' les hommes d'étude se forment toujours devant les yeux des modèles de perfection... il y a des moments où la constitution est si corrompue, si pleine d'anciens abus..., où l'administration est si uniquement occupée de corriger seulement de petits détails, et où tout le monde est si effrayé de la peine qu'exigerait et des troubles qu'entraînerait une réforme générale que l'on craindrait les hommes de cabinet... C'est sous ce rapport et de ces temps-là et dans ces pays seulement qu'il est vrai de dire que les hommes de lettres ne sont point propres à se mêler des affaires publiques. (Développer cela.)

f^ i57i«'eiv». Et bien qu'il soit certain que les hommes apportent en naissant un sentiment juste et droit de ce qui

I. Après quelque hésitation, nous avons cru devoir rapporter les trois fragments qui suivent, au chapitre qui traite de l'influence des diverses formes de gouvernement sur la littérature. Il semble qu'André Chénier se soit proposé d'y montrer quelle magnifique carrière s'ouvre à l'éloquence dans un Etat démocratique.

est bien ou mal, on ne peut douter cependant que la multitude, dans le choix de ses actions, n'accorde moins de crédit à cette persuasion intime qu'à l'autorité des grands exemples. Elle se repentdes grands crimes... parce que chez les hommes rassemblés, quand le moment de fougue est passé, la raison et la justice reprennent le dessus... ; mais les fautes, les erreurs, les sottises, qui ne révoltent point la nature humaine, les grands exemples les autorisent et le sentiment intérieur s'efface.

Que la franchise... sont des vertus républicaines, f^ 157 que c'est là surtout qu'un homme peut se rendre justice très hautement, car ilne parle de lui qu'après des actions publiques... que Cicéron, s'il avait eu un caractère plus ferme, aurait dû se proposer dictateur dans l'affaire de Catilina, disant que cette affaire exigeait un dictateur et qu'il ne connaissait pas de citoyen mieux intentionné que lui-même, et que la République n'en connaissait pas qui eût mieux mérité d'elle; que tout le monde lui eût applaudi et qu'il n'eût pas souffert ensuite la persécution et l'exil, qui, bien qu'il eût sauvé la patrie, furent justes d'après les lois.

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