IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
Dix exemplaires sur Papier de Montval près Marly (créé par le comte de Kessler, Gaspard et Aristide Maillol), numérotés de
Quinze exemplaires sur papier de Chine, numérotés de il à 25.
Trente exemplaires sur papier des manufactures impériales du Japon, numérotés de 26 à 55.
Onze cents exemplaires sur papier vélin des Papeteries Lafuma de Voiron, numérotés de 56 a 1155.
Exemplaire N^ O -* U
PQ
REPRODUCTIOIf ÎNTÇUDIÏE
PRÉFACK
Le I ornai 1892, fut déposé à la Bibliothèque nationale un carton dont l'entrée dans les collections fut enregistrée de la manière suivante :
u Carton renfermant les manuscrits d'André Ghénier tels que les a publiés son neveu Gabriel de Chénier. Les manuscrits inédits sont également renfermés dans ce même carton. Ni les uns ni les autres ne devront être dérangés de la place qu'ils y occupent. On ne brisera pas les cachets pour en faire l'inventaire ; je ne le veux point. Le directeur de la Bibliothèque nationale, à qui ce carton sera remis tel qu'on le trouvera après ma mort, aura seul le droit de l'ouvrir et d'en briser les cachets. Telle est ma volonté. » Signé : a Elisa, Veuve de Ghénfer. »
« M. l'Administrateur général a transmis ce carton, aujourd'hui 10 mai 1892, au département des manuscrits, avec cette mention : Papiers de Chénier. Ane pas communiquer pendant sept ans. »
Ces simples lignes contenaient l'épilogue d'une étrange querelle, commencée il y a presque ua siècle, et dont les manuscrits d'André Chénier fournirent l'inépuisable matière. C'est ici le lieu de raconter la longue et curieuse histoire de ce débat, qui restera mémorable dans les
VI PREFACE
fastes de la république des lettres, et qu'illustrent de piquants détails. On pourrait caractériser d'un mot le destin de ces précieux feuillets en disant qu'ils ont éprouvé, dans une certaine mesure, le contre-coup de la fin tragique de leur auteur. C'est, pour ainsi dire, fragment par fragment que l'œuvre du noble et cbarmant poète, enlevé à trente et un ans aux lettres françaises, est sortie des portefeuilles où elle reposait, pieusement et jalousement gardée par la famille, depuis le 7 thermidor an IL
Après la fin tragique d'André, ses manuscrits restèrent chez son père jusqu'à la mort de celui-ci, survenue le 25 mai 1795. Ensuite, de 1795 jusqu'en 181 1, ils furent en la possession tantôt de la mère du poète, qui demeurait avec son plus jeune fils Marie-Joseph, tantôt de Constantin, son fils aîné, lorsqu'il habitait Paris '. A la suite de la mort de Marie- Joseph, en 181 1, les manuscrits furent déposés entre les mains de Daunou, son exécuteur testamentaire. Ce dernier en communiqua différents fragments à Chênedollé et à Fayolle, qui publia une grande partie du Mendiant. M. Becq de Fouquières a suffisamment élucidé^ la question délicate de la dispersion des manuscrits, arrivée vers 1819, avant le moment où parut la première édition des Poésies d'André Chénier, publiée en août, chez Beaudoin frères, par les soins de H. de La touche. Sans entrer dans le détail des discussions qui ont été soulevées au sujet de cette dispersion, je dégage simple-
I. M.Gabriel de Chénier dit à ce propos (Édition de 187/i des Poésies, 1. 1, p. cxLiv) : « Lorsque Constantin, l'aîné des quatre frères, était à Paris, il avait, pendant son séjour, le dépôt des manuscrits d'André ; mais personne, excepté les membres de la famille, ne pouvait même les voir. » On sait cependant que Millevoye connut alors les autographes de Chénier et que la lecture du poète lui fut singulièrement profitable.
3. Documents nouveaux sur André Chénier, p. i3i et suiv. (Charpentier. 1875).
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ment deux fails essentiels et je constate : i® qu'une partie des manuscrits, celle qui comprenait la majorité des pièces publiées dans le volume de 1819 et qui correspondait au groupe des morceaux primitivement choisis par Daunou pour figurer dans cette édition originale, fut remise à H. de Latouche que les libraires avaient chargé de la préparer, et resta depuis lors en sa possession ; 2^ que le reste, c'est-à-dire ce que Daunou ne jugeait point susceptible d'entrer dans la publication projetée (en réalité une quantité considérable de manuscrits), fit définitivement retour à la famille et demeura la propriété de Sauveur Chénier, le seul survivant des frères du poète. Toutefois, il arriva que M, de Latouche, avant l'impression du volume, parvint à avoir communication des autographes conservés par Sauveur. Il obtint des copies d'un certain nombre des pièces comprises dans ce groupe, mais il n'osa pas tout donner en août 1819. Il crut sans doute, observe Becq de Fouquières, quelque discrétion nécessaire; et ce ne fut qu'en 1829 et i83o, dans la Revue de Paris, qu'il mit au jour les copies non employées dix ans auparavant. Telle est, évidemment, la véritable origine des imputations fâcheuses dirigées plus tard contre lui par M. Gabriel de Chénier, fils de Sauveur. Latouche n'avait point dérobé au père de ce dernier les autographes qu'il avait entre les mains; il les tenait simplement des frères Beaudou in et de Daunou qui, en sa qualité d'exécuteur testamentaire de Marie-Joseph, avait eu la totalité des manuscrits en sa possession.
Occupons-nous tout d'abord du groupe des manuscrits autographes détenus par H. de Latouche. On peut en suivre la trace jusqu'en 1870; mais, depuis, leur sort est resté mystérieux, et aucun indice, après plus de
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quarante ans, ne permet d'entrevoir la solution de cette énigme assez étrange. La touche vécut de nombreuses années dans les environs de Paris, au hameau d'Aulnay, près de Sceaux, dans une maison de la Vallée-aux-Loups (qui fut occupée par le poète Sully Prudhomme), non loin de celle qu'habita l'auteur de René. Il y mourut en i85i, laissant tout ce qu'il possédait : maison, manuscrits, papiers et bibliothèque, à M"* Pauline de Flaugergues*, qui l'avait soigné avec un dévouement remarquable pendant ses dernières épreuves, l'entourant d'une affection presque filiale et « maintenant par la douce persuasion une raison qui s'échappait parfois en accès terribles ».
]y|iie ^Q Flaugergues continua de vivre à Aulnay, au sein de la plus profonde retraite, fidèle au souvenir de son ami, vouée uniquement au culte de son œuvre littéraire. En septembre 1870, devant l'invasion allemande, le jour même où parurent à Aulnay les premiers éclaireurs de l'armée ennemie, elle quitta sa petite maison de la Vallée-aux-Loups, entraînée par une amie. Quand elle y revint, quelques mois plus tard, au printemps de 1871, elle trouva la demeure où elle avait passé tant d'années paisibles, complètement saccagée, ouverte à tout venant, et vide de tous les souvenirs qu'elle y conservait pieusement. Les cinq mille volumes de Latouche avaient disparu ; pas un feuillet manuscrit n'avait été épargné ou oublié. Gomme on peut le penser, les autographes de l'auteur de V Hermès avaient été compris dans ce pillage systématique. Aucun fragment ne put en être retrouvé. En vain, le consciencieux Becq de Fouquières, en avril 1878,
I. M"» de Flaugergues, d'origine aveyronnaise, était la fille d'un président de la Chambre Introuvable.
PREFACE it
alla-t-il frapper à la porte de l'habitation d'Aulnay, espérant obtenir de M^'® de Flaugergues quelque indice révélateur, quelque donnée précise sur les événements de septembre 1870, il ne put arracher aucun renseignement à sa mémoire affaiblie \ Il parvint seulement à apprendre qu'un certain nombre de feuillets autographes d'André Chénier étaient restés longtemps roulés sous le globe d'une pendule, et, en outre, que douze à quinze autres feuillets avaient été placés entre les pages d'un exemplaire de l'édition in-octavo de 181 9 ; mais il devait en exister d'autres.
Deux lettres de George Sand, publiées il y a quelques années, dans la Revue de Paris^, nous apportent de curieux renseignements sur le sort de M"^ de Flaugergues, à la suite du désastre qu'elle avait subi, et confirment utilement l'exactitude des faits qui viennent d'être rapportés. L'illustre écrivain mandait en effet, deNohant, h la date du 19 novembre 1871, à Edouard Rodrigues : « Mon ami, voulez- vous me donner deux cents francs? — et avec ce que j'ai donné et recueilli, nous aurons sauvé une vieille demoiselle bonne, intelligente, sainte et respectable, qui ne veut pas demander et qui ne veut pas qu'on dise son nom en demandant pour elle. Je vous la nommerai tout de même. C'est M"^ de F..., qui a fait de belles poésies et soigné les dernières années de Delatouche. Il lui a légué sa maisonnette d'Aulnay, que les
I. H paraît probable que Latouche avait donné à divers amis un certain nombre d'autographes d'André Chénier, mais ce qui restait entre le» mains de son amie devait être encore assez imporlant, d'après Becq de Fouquières, lettres critiques sur la vie, les œuvres, IfS manuscrits d'André Chénier (Paris, Charavay, 1881), lettre I à Antoine de Latour.
2 Autour d un enfant, n" à\i \*' décembre 1899, p, 55i-55a et 554-55.5. Voy. aussi les Lettres critiques de B. de Fouquières, p. 3i,
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derniers événements l'ont forcée de quitter précipitamment. Au retouVy elle na trouvé quune ruine, où elle couche sur un vieux banc de jardin, rimant quand même et n'ayant pas une plainte, pas un moment de découragement, ni de colère, mais on peut la trouver là un beau matin morte de froid et de faim. — Nulle infortune n'est plus digne de respect et de pitié. »
Quelques jours plus tard (Nohant, i^"" décembre 187 1), George Sand adresse au même correspondant une nouvelle lettre, pleine de souvenirs intéressants sur le sujet qui nous occupe : « Cher ami, je vous envoie le seul exemplaire que possédât M"*" de F... Elle ne le possédait même pas, une de ses amies le lui a rendu pour qu'elle pût vous l'offrir. Elle me demande votre adresse pour vous remercier, car je lui ai dit qu'avec vous j'avais trahi son incognito, et, sachant qui vous êtes et quel brave cœur vous avez, elle n'en est point humiliée.
(( La seconde partie du recueil, celle écrite après la mort de Delatouche ou dans ses dernières années, est beaucoup meilleure que la première, un peu enfantine et trop classique. Tout cela n'est pas de premier ordre ni d'un souffle à tout renverser, mais c'est pur et touchant et on sent l'élévation du cœur à chaque ligne.
« C'est cette pauvre petite maison d'Aulnay, où tant de jeunes poètes de i83o ont été en pèlerinage demander à Delatouche ses excellents conseils, que les Prussiens ont mise en miettes. J'en étais, de ces demandeurs de conseils, et l'ermitage est un de mes doux souvenirs. Delatouche y vivait à la Jean-Jacques, mais, au lieu d'une Thérèse ignoble, il a eu durant ses dernières années cetle vieille fille de noble cœur, dévouée, pure et douce comme un ange, qui n'était point du tout sa maîtresse (ils n'y ont
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songé ni l'un ni l'autre), mais qu'il appelait son bon ange et qui l'aimait avec passion. Depuis sa mort (i85i, je crois), elle a toujours vécu là, chantant ses regrets un peu dévots, mais si tendres et si vrais qu'on s'y intéresse. La voilà sauvée, sauf la perte de tous ses chers souvenirs. Le ministre de l'Instruction publique vient, sur une lettre de moi que Charles Blanc lui a montrée, de porter à mille francs sa pension de huit cents francs. C'est du pain. Et notre argent lui sert à racheter les meubles et vêtements nécessaires. Voilà la bonne action que vous avez faite et pour une digne créature très reconnaissante. « Je vous embrasse de cœur et vous remercie encore ^ » Entre quelles mains sont parvenues aujourd'hui les précieuses reliques disparues en 1870? Sont-elles restées en France, sont-elles passées en Allemagne, gisent-elles ailleurs ? C'est ce qu'il m'a été impossible de savoir jusqu'à présent et ce que je souhaiterais infiniment de connaître. Lorsque parut dans Le Temps, il y a plus de trente ans, la première lettre à M. Antoine de Latour, on put lire à la fin une note de la Rédaction ainsi conçue : u Nous avons des raisons de croire que les manuscrits enlevés à la maison de la Vallée-aux-Loups n'ont pas péri, mais qu'ils ont passé en Allemagne, et qu'il y a quelque espoir de les en tirer. » Depuis que cette note a été insérée, rien n'est venu la confirmer. Qu'il me soit permis d'adresser au collectionneur inconnu un nouvel et pressant appel. Puisse-t-il lui tomber quelque jour sous les yeux etpuisset-il le toucher ! En tout cas, nous accueillerons avec une vive reconnaissance toute communication sur ce sujet,
I. M"* de Flaugergues mourut en février 1878, à Cbâtillon, dans la maison de santé de Sainle-Anne d'Auray, où elle vivait depuis 1876. Cf. Becq de Fouquières, Lettres critiques, p. 3i.
m PRéPAGË
que plus de quarante années écoulées rendent peut-être moins délicat à traiter.
J'ose ajouter, sans certainement rien préjuger de téméraire, que la gratitude de tous les amis des lettres françaises sera acquise au mystérieux amateur, et qu'une telle récompense vaut bien sans doute le plaisir de posséder des autographes, fussent-ils d'un des grands poètes de notre pays. On peut espérer, en effet, ainsi que le pensait l'auteur de l'édition des Poésies parue en 1872, que ces manuscrits nous rendraient des vers négligés d'abord, probablement aussi des fragments nouveaux, et qu'ils pourraient nous mettre sur la trace d'autres feuillets depuis longtemps perdus ^
Nous arrivons maintenant au second groupe des manuscrits, de beaucoup le plus considérable, c'est-à-dire à celui qui demeura, à partir de 1 819, la propriété, jalousement conservée et surveillée, de la famille de Chénier. Pour quels motifs ce groupe resta- t-il ainsi, pendant près de trois quarts de siècle, quasi interdit à tous les regards, sauf à ceux de deux ou trois privilégiés, et encore avec quelles précautions et quelles restrictions I C'est ce qu'il n'est pas aisé d'apercevoir. Au reste, nous n'avons pas ici à deviner des causes, mais simplement à établir des faits, laissant également de côté des légendes telles que celles des trois portefeuilles, dont il a été fait bonne justice.
Le premier, parmi les chercheurs, qui obtint de compulser les autographes d'André fut Sainte-Beuve. Par le culte très sincère qu'il avait voué à la mémoire du poète
I. Il estàremarquer, en ce qui concerne les copies prises par II. deLatouche sur les originaux conservés par Sauveur Chénier, que le regrettable événement de la Vallée-aux-Loups n'a pas eu de conséquences aussi fâcheuses, puisque tous les originaux de ces pièces sont maintenant déposés à la Bibliothèque nationale, grâce au legs de Mme de Chénier.
PREFACE xin
autant que par l'action profonde qu'il exerça sur le développement de sa gloire littéraire, le grand critique méritait à tous égards celte bonne fortune. Admis à consulter les manuscrits chez M. Gabriel de Chénier, qui, dans l'intervalle, en était devenu possesseur par suite de la mort de son père, Louis Sauveur, il publia, le i*^*" février 1889, un article intitulé : Quelques documents inédits sur André Chénier ^ qui a été reproduit dans les Portraits littéraires (t. III, p. 176 et suiv.)et dans l'édition des Poésies donnée par Louis Moland (t. I, xni et suiv.). Voici ce que Sainte-Beuve, qui caressait, on le sait, le projet d'une édition de Chénier, a conté luimême au sujet de cette communication :
« L'obligeante complaisance et la confiance du neveu d'André, M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède ; c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail d'André, d'être entré dans cet atelier de fondeur dont il nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre et d'en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé jusqu'ici ; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire! » Il donne ensuite d'importants passages de l'Hermès et divers autres morceaux, notamment un petit nombre d'extraits de lectures et de notes littéraires. J'ai la conviction que Sainte-Beuve, comme il l'avoue lui-même, n'a fait que « glaner rapidement » dans les pajjiers d'André, et que M. Gabriel de Chénier ne lui a livré qu'incomplètement les autographes du poète. C'est ce qui explique que les notes si originales et si abondantes que l'on trouvera