‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 3 sur 84 · XIV PREFACE · texte numérisé non relu

XIV PREFACE

plus loin, n'aient été ni reproduites ni même signalées par le critique.

En i84o, M. Paul Lacroix publia également quelques fragments littéraires et politiques, grâce à une communication exceptionnelle faite par la famille. Lorsque l'auteur de l'édition critique de 1862, Becq de Fouquières, soucieux d'entourer son travail de toutes les garanties désirables du côté du texte et de le rendre aussi achevé que possible, se présenta chez M. Gabriel de Ghénier, celui-ci lui mit entre les mains plusieurs manuscrits d'André, entre autres les ïambes composés à Saint-Lazare et les fragments de V Hermès. L'éminent érudit crut d'abord qu'il lui serait loisible, dans une seconde visite, de les relire avec attention et de les déchiffrer, et il sortit avec l'espoir de révéler un jour ces trésors au public. Mais quand il revint, toutes ces espérances durent s'évanouir devant un refus formel dont il ignora toujours le motif. Ce lui fut une rude désillusion, dont ses diverses publications portèrent par la suite la trace profonde. L'homme qui pouvait le mieux, peut-être, entre tous les savants de son temps, mener à bien l'œuvre si complexe, si délicate, d'une édition définitive de Ghénier, — dont il restera malgré tout le commentateur par excellence, — se voyant interdire l'accès des papiers qui pouvaient lui procurer tant de matières nouvelles et lui ouvrir des horizons inconnus : quelle amère ironie ! Gomme on comprend sans peine que celui qui fut l'objet d'une telle mesure ne l'ait jamais pardonnée, tout en constatant parfois que ses regrets l'ont entraîné à des attaques un peu trop vives.

Il en fut de même lorsqu'il prépara la seconde édition de 1872 : il dut se borner à profiter des parcelles con-

PREFACE XV

quises par Sainte-Beuve et un peu plus tard par Guillaume Guizot.

Cependant vingt-huit ans s'écoulèrent, pendant lesquels nul ne fut autorisé à fouiller dans les cartons si bien gardés de M. Gabriel de Chénier. En 1867, M. Egger put y faire une timide et partielle exploration à la suite de laquelle il publia, dans le numéro du 7 décembre 1867 de la Revue des cours et conférences, une étude sur VHermès, enrichie de plusieurs fragments nouveaux. A la fin de 1869, celte étude reparut dans son Histoire de l'hellénisme (t. Il), mais on n'y relève qu'une ou deux notes littéraires inédites : M. Egger n'avait rien connu des notes philologiques laissées par le poète.

Peu après, le 3 février 1869, ^- Guillaume Guizot consacra, au Collège de France, une leçon à André Chénier, dans laquelle il analysa le génie du poète et présenta d'assez nombreux détails sur l'ensemble de son œuvre et sur les manuscrits encore inédits*. Cette leçon eut un grand retentissement; Francisque Sarceyen rendit compte dans le Journal de Paris du mardi 9 février suivant. L'attente du public lettré était singulièrement excitée ; on parlait sans cesse de véritables trésors dissimulés par la famille, de papiers infiniment curieux. On comprend que chacun des regards, plutôt furtifs, jetés sur la mystérieuse cachette, devait être suivi avec une religieuse émotion et allumer encore davantage les convoitises. Une seule leçon non publiée, dont on ne pouvait user qu'en s'aidant de souvenirs recueillis par les auditeurs : c'était bien peu encore.

I. M. G. Guizot avait pris pour sujet de cours : la Poésie française au \ix' siècle. A tous les concours qui viennent d'être cités, il faudrait encore ajouter, depuis le début, ceux de Boissonade et de Labitte.

XTI PRÉFACE

Enfin apparut au jour, après une longue préparation, l'édition des Œuvres poétiques donnée par M. Gabriel de Chénier (Lemerre, 3 vol., iSyA), cause probable de tant de refus opposés à M. de Fouquières et à ses émules. Elle apporta une quantité surprenante de poésies inédites ; on peut même dire qu'elle fut une véritable révélation. Les œuvres de l'auteur de Yllermès apparaissaient encore plus riches, plus variées, plus amples qu'on ne les eût imaginées.

Si l'apparition de ces trois volumes, trop longtemps attendus, fut d'abord saluée avec reconnaissance par tous les fervents des lettres, elle donna, d'autre part, le signal des plus vives critiques dirigées contre l'auteur de l'édition et son inexpérience dans ce genre de travail. De nombreuses erreurs, surtout dans le classement des pièces et des fragments, tâche délicate entre toutes, et parfois aussi dans l'établissement du texte, furent relevées par le docte Becq de Fouquières, dont les éditions antérieures (1862 et 1872), quoique naturellement moins complètes, n'en demeuraient pas moins, au point de vue de l'érudition et de la rigueur scientifique, comme des modèles que l'édition de M. Gabriel de Chénier ne pouvait prétendre ni remplacer ni faire oublier, quelque nouveaux trésors qu'elle apportât. Deux volumes successifs furent consacrés par Becq de Fouquières à l'étude approfondie des morceaux inédits révélés en 1874 et à la critique du texte donné par le neveu du poète. Après comme avant cette date, il n'y eut entre ces deux hommes ni rapprochement ni entente. Observons toutefois qu'on ne saurait mettre tous les torts du même côté, puisque Becq de Fouquières, lui aussi, dont on pouvait comprendre en principe la légitime irritation, se laissa aller à faire

PREFACE xvn

preuve d'une acrimonie parfois injuste. La querelle, tant s'en faut, ne demeura donc point courtoise. Après toutes ces critiques, en grande partie justifiées, je le répète, M. de Chénier se refusa constamment, et avec une obstination plus irréductible que jamais, à communiquer à son pénétrant contradicteur, aussi bien qu'à tout autre, les manuscrits autographes qui seuls eussent permis aux érudits les vérifications et les contrôles proclamés nécessaires. Nombre de questions contestées restèrent ainsi sans solution. Le fils de Sauveur Chénier eut grand tort en cela; car, ainsi qu'il m'a été donné de le constater avec surprise sur les manuscrits si longtemps tenus cachés, plusieurs de ces vérifications, et non des moins importantes, eussent tourné avec éclat à son avantage. Devant le refus absolu de son adversaire d'entr'ouvrir, ne fût-ce qu'une seule fois, son trésor d'originaux, M. Becq de Fouquières crut devoir l'adjurer, dans la conclusion de son Examen critique, paru en 1876, de se résigner à faire h la Bibliothèque nationale le dépôt de tous les manuscrits qu'il possédait.

M. Gabriel de Chénier, né avec le siècle, mourut au commencement de 1880, Son contradicteur le suivit quelques années plus tard, en 1887', après avoir donné, en manière de testament littéraire, une dernière édition du poète aimé, petit volume charmant, dégagé de tout savant appareil. Son vœu le plus cher n'allait pas tarder à être réalisé. En mai 1892, grâce aulegsfaitpar la veuve de M. Gabriel de Chénier, s'inspirant selon toute évidence des intentions de son mari, tous les manuscrits du

I. Voir Anatole France, La Vie lilléraire, t. T, p. 3oi et suîv. Dans ces pages consacrées à Becq de Fouquières, M. France caractérise M. de Chénier avec une singulière justesse.

^yiii PREFACE

poète conservés par la famille depuis l'an II — sauf une courte interruption — vinrent avep cenx de Marie-Joseph, trouver sur les rayons du cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, un asile que l'on peut espérer être définitif.

Le déjai de sept années spécifié pour la communication des manuscrits* expirait le lo mai 1899. Unp bienveillante indication de l'éminent adniinistrateur du Collège de France, M. Gaston Paris, m'avait appris, dès l'année précédente, que le moment n'était pas éloigjié où les scellés du précieux carton pourraient être brisés. Je me présentai alors, en mai 1898, an département des manuscrits; j'y appris que la réserve stipulée par la testatrice rpstait en vigueur jusqu'à l'année suivante. Dès que les sept ans furent révolus, le carton fut ouvert à ma demande : if contenait cinq liasses, composées de feuillets séparés, tous soigneusement numérotés. Chacune des trojs premières correspondait exactement aux trois volumes de l'édition des QEavve^ poétiques donnée eji 1874 par Gabriel de Chénier; la quatrième liasse renferrnait dans ses 879 feuillets, la totalité des pièces et ouvrages inédits d'André Cfiiénier,tous autographes, formait la partie la plus étendue — Jes quatre cinquièmes environ — de ce groupe. Cette liasse comprenait, en outre, les manuscrits originaux de divers ouvrages politiques publiés par le poète lui-même au cours de la Révolution, notamment dans le Journal de

I. 11 semble 1res probable, pour expliquer celte réserve, que si Mme de Chénier s'est ainsi refusée à laisser divulguer les œuvres inédites d'André avant l'accomplissement de ce délai, c'est que ces dernières lui paraissaient contenir des critiques assez vives louchant plusieurs auteurs de la fin du xviii' siècle, dont les familles encore existantes auraient pu se trouver froissées. C'est du moins l'impressiou qui résulte d'une correspondance échangée, il y a une trentaine d'années, entre la testatrice et lil. Cornet-Peyrusse.

Page 1