‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 34 sur 84 · LES GENS DE LETTRES, GENDS · texte numérisé non relu

LES GENS DE LETTRES, GENDS

IPRITABILE ...

98 ANDRÉ GHÉNIEK

sions sublimes, de saisir ces nombreux rapports des choses entre elles qui frappent une imagination sensible et lui inspirent ce langage ardent et métaphorique qui donne la vie à tout, et par qui les objets s'éclairent les uns les autres... Cela n est pas français; cela ne se dit pas; cela est inexact... Et il est curieux de voir avec quel sérieux, quelle sécurité franche et naïve, ils balbutient ces petites décisions de leur raison enfantine.

Beaucoup d'hommes et surtout d'auteurs, non seulement ne rougissent pas et ne se défendent pas mais se vantent même et se piquent d'être vindicatifs. La raison est qu'ils s'imaginent que c'est la marque infaillible d'un grand caractère. Mon Dieu! s'ils voulaient se tâter un peu, ils verraient combien de petits hommes ont de grandes prétentions, et que cette fureur de vengeance contre celui qui ne les admire pas naît le plus souvent de leur impuissance à justifier la tendre admiration qu'ils ont pour euxmêmes.

Ils n'ont jamais connu ce sang-froid d'un homme supérieur à qui l'on ne rend pas justice, ce silence profond qui décèle l'assurance et le désir de mériter des éloges plutôt que d'en recevoir, et le projet ferme et inébranlable de prouver par ses travaux qu'il n'avait pas trop présumé de lui-même. Non, ils trépignent, ils éclatent, ils suent, ils

grincent des dents. Leur rage est mesquine, est grotesque. En vérité, leur colère contre le rieur, qui démasque leur médiocrité et berne leur ambition puérile, semble moins venir de ce qu'il veut les rabaisser que de la crainte oii ils sont qu'il n'ait lu dans leur propre conscience, qui leur dit que c'est avec justice.

LA^JALOCSIK.

J'ai vu et je pourrais nommer plus d'un auteur très abondant en maximes nobles et généreuses dans ses écrits, si un confrère venait à donner un ouvrage qu'eux-mêmes avaient beaucoup loué jadis, et cependant mal reçu du public, se réjouir presque ouvertement de sa disgrâce ; et, cherchant exprès des causes puériles d'inimitiés entre eux, lui rappeler en toute occasion ce désastre devant de nombreuses sociétés, par des phrases générales et indirectes, avec un acharnement abject et lâche, une affectation honteuse et ce sourire ignoble et cruel qui accompagne toujours la lâcheté triomphante. Plusieurs riaient de leur intention maligne ; chacun la voyait, et ils ne voyaient pas, eux, combien elle les rendait vils et méprisables aux yeux mêmes de ceux qui en riaient.

A comparer la conduite et la vie de plusieurs

auteurs célèbres avec leurs ouvrages, on ne peut se

persuader que le même homme agisse et écrive de

ANDRE GHENIER

deuxmaaières si différentes. Leurs livres sont pleins d'onction, d'humanité, de tendresse pour leurs amis. Les sentiments les plus délicats y sont revêtus de l'expression la plus touchante. Etudiez-les de près. Cherchez la même chose dans leur cœur. Ce n'est plus cela. C'est à l'intérêt de leur gloire qu'ils ont mesuré tous leurs beaux discours. D'après la place que vous leur avez accordée*, ils calculent juste celle que vous méritez dans leurs éloges. Ils n'estiment en vous que l'estime que vous avez pour eux. Un peu moins de louanges que vous leur avezdonnées, un peu moins d'empressement à rire de leurs bons mots, un moment d'humeur taciturne qui peut venir ou d'un chagrin domestique, ou du mauvais temps ou d'une digestion pénible, oui, cela même suffit pour vous ôter leur amitié. Alors quelqu'un qui les avait entendus vous élever aux nues les aborde, leur parle de vous, et pour leur faire plaisir vous loue, vous élève, répète enfin ce qu'ils ont dit: un froid silence lui ferme la bouche. Tout est changé. Le mois passé, vous étiez un homme extraordinaire, une âme comme on n'en fait plus, un reste de l'âge d'or. Ce mois-ci, c'est le contraire. Mais ne vous désespérez pas, car, le mois prochain, tout peut changer encore.

Mais, pour Dieu! protecteur tyrannique, n'as-tu pas écrit mille fois que l'on naît avec ses talents et ses vertus.^ Oui, mais ceux qui vivent avec toi, tu

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