‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 35 sur 84 · I. Variante: «qu'ils occupent dans votre esprit · texte numérisé non relu

I. Variante: «qu'ils occupent dans votre esprit

PERFECTION ET DECADENCE DES LETTRES lOl

les exceptes de la règle. Ceux-là dépendent de toi ; ils sont nés pour toi. Ce sont tes ombres, comme les riches Romains en avaient deux ou trois aux repas où ils étaient invités. C'est de toi qu'ils tiennent tout. Ils n'ont plus de talents, s'ils veulent les avoir loin de toi. Ils auront du mérite s'ils te plaisent : y si no, no.

Il semble que ces messieurs regardent l'amitié, la sympathie, la bienveillance, l'estime, comme de brillantes hypothèses qui peuvent prêter à l'éloquence, ou comme de beaux emblèmes d'une mythologie morale, destinés à représenter la vanité sous toutes ses faces, mais dont le peuple adore l'enveloppe et dont les seuls initiés pénètrent le sens et le mystère.

. . . J'allai chez un tel et je lui fis voir mon ouvrage ; mais, par malheur, il avait écrit sur la même matière et dans le même genre... Car c'est à quoi il faut bien prendre garde. Ménandre est poète comique et vous allez le consulter sur les comédies que vous voulez faire. (( Eh ! mon ami, » s'écrie-t-il en vous arrêtant au premier mot, « ne faites point de comédie : c'est dommage, vous êtes plein de talent pour tout, mais vous n'êtes point propre à la comédie. Faites de tout plutôt que des coniédies ». Martial pâlit en voyant une bonne épigramme, fût-elle contre son ennemi. Ne montrez point votre discours à celuici : c'est un discoureur ; c'est vouloir le frapper à

fo 1^5

mort. N'allez point lire vos idylles à celui-là : il en a fait ; vous lui donneriez la fièvre. Chaque auteur s'empare exclusivement, non seulement du sujet qu'il traite, mais encore de tout ce qui peut y tenir de près ou de loin. Ce dont il a parlé, vous ne devez plus le savoir que de lui, le connaître que par lui ; ne vous avisez pas d'en parler devant lui sans le citer ; il vous regarderait, il vous écouterait, il vous épierait avec dédain : (( Quoi, vous savez cela, vous ! » 11 aurait peine à s'empêcher de rire. Si dans sa tragédie, ou dans son poème, ou dans son histoire, il a peint Tibère, Auguste, Livie, ne touchez plus à aucun de ces personnages. Gardez-vous même de nommer Drusua, ou Germanicus, ou la vertueuse Agrippine. C'est un vol que vous lui faites. Tout cela est à lui; toute la famille des Césars lui appartient. Je m'imagine voir ce brigand de Nunez qui, montant sur une barque et s'avançant quelque part dans l'Océan Pacifique, s'écrie que tout ce qu'il y a de terre et de mer autour de lui appartient à l'Espagne et qu'il en prend possession.

Ibidem. Mais je sais ne point confondre cet auteur que

j'admire avec cet homme que je n'aime point.

fo 328. Vous le peignez tel qu'il est.^ il crie au calomnia-

teur et il persuade beaucoup d'hommes qui aiment à croire qu'un portrait aussi hideux est une calomnie contre la nature humaine.

PERFECTION ET DECADENCE DES LETTRES io3

Ces poètes dont l'envie aiguise le regard et enfle f» Im r°. les joues, et qui changent de couleur s'ils entendent louer quelqu'un.

Que jamais on n'encourage un jeune homme... f» G17 r°. qu'on n'applaudit qu'aux ouvrages parfaits... mais que jamais on ne daigne même regarder des essais... soit qu'on ne sache point deviner ce qu'ils annoncent, soit qu'on n'en ait pas envie... Ainsi il faut que le jeune homme ne compte que sur lui.

0 messieurs les gens de lettres, vous vivez comme foiOBroety des corsaires... Vous cherchez à faire des dupes... Vous vous adresseriez à moi qui suis fait pour cela, dont l'amour-propre ne rougit point d'être dupe... qui trouve moins honteux de l'être que d'en faire. Et si ma crédule bonté me faisait être abusé par vous, je trouverais cela fort juste et que nous aurions joué chacun notre rôle.

J'irai vivre loin de vous...

Faire allusion à la retraite du peuple sur le Mont- f» 210 v». Sacré, en disant : « Je me retirerai sur le Mont- Sacré, etc., etc. »

Il a dans son cabinet ses livres... et le rire à l'œil ibUem. finV

I . Celle phrase est raturée et accompagnée de la mention : C'est fait, ajoutée postérieurement. C'est là, en elTet, un thème de poésie qui a été développé ailleurs (voir l'édition des Poésies donnée par Gabriel de Chénier, t. Il, p. i5o: Les Cyclopes littéraires).

lo4 ANDRÉ CHÉNIER

Page 1