DE LA NAÏTETÉ DANS LES ARTS
Ibidem.
Io6 ANDRÉ CHKNIER
et écrit les choses les plus sensées sur cette matière, cependant les personnes qui y ont moins réfléchi semblent n'entendre par naïveté qu'une franchise innocente et presque enfantine à dire de petites choses. Ce n'est pas assez à beaucoup près : la naïveté est le point de perfection de tous les arts et de chaque genre dans tous les arts. Vous pouvez avoir un beau choix de mots, des phrases bien arrondies, des périodes sonores et harmonieuses ; si vous n'êtes point naïf, vous ne toucherez point. L'oreille retiendra vos sons, l'âme ne retiendra point vos pensées; elles n'iront pas jusqu'à l'âme, elles se perdront dans l'oreille. Vous serez comme le poète Rousseau, toujours pompeux et jamais sublime... Un sentiment noble n'est sublime que par naïveté ; un sentiment tendre, c'est par la naïveté qu'il vous remplit les yeux de larmes; la naïveté d'une plainte la rend déchirante et nous fait souffrir à l'entendre, et souffrir avec délices lorsque nous pouvons l'apaiser. C'est donc la naïveté seule qui produit en nous des émotions vives, profondes et rapides. Un peintre, un auteur seulement pompeux et noble sera copié par tout le monde ; celui qui est naïf est à jamais inimitable ; sa naïveté est le sceau qu'il imprime à toutes ses pensées, à toutes ses expressions, qui fait que son ouvrage est le sien et ne saurait être celui d'un autre. Vingt autres peuvent être aussi naïfs, aussi excellents que lui : ils ne le seront pas comme lui; ce seront de nouveaux originaux...
Qu'est-ce qui rend si beau le morceau du comte
Ugolin? C'est la naïveté sublime, c'est ce malheureux père qui, entendant murer la tour, regarde ses quatre enfants sans dire un seul mot ; c'est son expression : « «Si denlro impietrai » ; c'est l'étonnement de ces quatre enfants qui ignorent la cause de ce regard effaré : « Ta gaardi si, padre : chè hai? » C'est le désespoir avec lequel il se mord les mains ; c'est le cri déchirant de Gaddo qui expire de faim à ses pieds : « Padre mio, chè non m' aiati? y) YoUa des traits pour lesquels on pardonne des volumes d'absurdités. Sont-ce de beaux discours qui vous touchent dans Zaïre et dans Mérope, ou si c'est la naïveté aimable de cette jeune fille séduite et la naïveté plus touchante et plus auguste de cette mère prête à tuer son fils ? Est-ce la scène de Ptolémée et de ses confidents, ou les vers enflés qui ouvrent le chef-d'œuvre de Cinna, qui ont fait de Corneille le grand Corneille ? Non : ce sont les cris et les sublimes naïvetés de tout genre dont le Cid est rempli, dont Héraclius et Rodogune fourmillent, c'est Polyeucte disant: « Je suis chrétien » ; c'est : (( Qu'il mourût » ; c'est : (( Rome eût été du moins un peu plus tard sujette )) ; c'est : « Quoi I vous me pleureriez mourant pour mon pays î » c'est : « Mais quoi ! toujours du sang et toujours des supplices I », et mille autres passages d'une grandeur à laquelle nul poète moderne n'atteignit jamais. Et Roxane, et Andr^jmaque, Hermione, Agrippine, Esther, Athalie, Phèdre : n'estce pas leur exquise naïveté à exprimer tous les sentiments dont elles sont occupées qui fait leur sublime
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perfection? Bérénice est-elle jamais plus intéressante que dans ce morceau :
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur...
oii son cœur plein de Titus se déborde en un bavardage amoureux au-dessus de l'éloge et au-dessus de l'imitation.^ Et la seconde idylle de Théocrite et la dixième de Virgile, et vingt morceaux desGéorgi(faes, et Didon s'écriant :
Saltem si qua mihi de te suscepla fuisset Ante fugam soboles. . .
Malbeur au cœur de pierre qui ne préfère point cela à vingt volumes de belles phrases ! Et que seraitce (car je ne veux point entasser des noms et des passages), si j'allais vous chercher Hector et Andromaque, et Ajax défiant Jupiter, et Diomède pleurant en voyant tomber son fouet, et toute ÏOdyssée, et le Philoctète, et Y Œdipe à Colone et les naïvetés héroïques d'Etéocle, dans les Sept Chefs devant Thèbes, dans la scène du courrier, et la tragédie des Perses, et les naïvetés aimables de Térence, et les naïvetés républicaines du grand Tacite, et notre divin La Fontaine, et Montaigne, et Jean- Jacques Rousseau, et Montesquieu montrant la vérité pour la prouver, Montesquieu qui força des mots usés et rebattus à dire des choses nouvelles, qui, en s'exprimant comme nous, nous fît croire que nous pouvions penser comme lui, qui nous frappa d'étonnement, en nous faisant voir les expressions qui nous sortent
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chaque jour de la bouche, dans les conversations les plus vulgaires, employées à dire de si grandes choses et à les dire si bien... (Ensuite la naïveté dans les détails du style).
Tout écrivain quelconque doit prendre pour lui f» io8. le conseil donné à Lexiphanes dans Lucien : j^yAiara ^e XapiTt x.y.i '7a(pr,veia 6'je, sacrifie aux grâces et à la clarté.
Qu'un auteur, dans son cabinet, s'étudie à disposer magnifiquement d'harmonieuses périodes, c'est bien : on admire le beau diseur, on achève son livre, on le loue, on se vante de l'avoir lu, mais on ne le relit guère. L'auteur qui demeure éternellement, l'auteur qui fait l'étude et les délices de tous les âges, c'est Virgile, c'est Horace, c'est La Fontaine, c'est Montaigne, c'est enfin (^car je ne veux pas entasser des noms) quiconque, sans apprêt, dit à mesure qu'il pense, écrit comme malgré lui, et pressé de l'abondance de ses idées semble contraint de leur ouvrir une issue et de les répandre dans un ouvrage; quiconque enfin, dans la moindre chose qu'il dit, montre une vaste connaissance, une infaillible érudition de la nature, une profonde et naïve expérience du cœur humain. Quel lecteur peut quitter un livre où il se retrouve partout, un livre qu'il lui semble avoir fait lui-même, où il dit à
chaque page : X ai éprouvé cela... S avais pensé cela mille fois... ou bien: Ohl que cela est vrai! J'aurais dû le trouver! Il y a des sentiments si purs, si simples, des pensées si éternelles, si humaines, si nôtres, si profondément innées dans l'âme, que les âmes de tous les lecteurs les reconnaissent à l'instant; elles se réunissent à celle de l'auteur, elles semblent se reconnaître toutes et se souvenir qu'elles
ont une origme commune.
(Le poète homme d'esprit mais sans génie, et sans cette vraie philosophie fondée sur la connaissance du cœur humain :)
... Il est accablé sous le poids du beau sujet qu'il a choisi ; il se perd dans la foule des caractères qu'il a inventés ou qu'il trouve dans l'histoire ; il ne peut plus s'entendre à travers le bruit qu'ils font autour de lui ; il ne reconnaît plus personne ; il ne peut plus les suivre ni les guider; il les perd de vue à chaque pas ; il les laisse arriver comme ils pourront ; il oublie ce qu'il doit leur faire dire ; il les laisse muets pour parler et déclamer lui-même, pour s'égarer dans des amplifications vagues et inutiles...
(Au lieu que l'autre :)
Il a un regard sûr et vaste ; tout est lumineux et clair autour de lui ; il dispose sa matière à volonté ; il choisit ses campements ; il arrange son armée, la réunit, la divise, la ralentit, l'accélère à son gré :
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il n'oublie aucun de ses acteurs ; il les place chacun dans le poste qui leur convient le mieux; il les fait parler quand et comme ils doivent ; il change de style en changeant de personnage ; il a toujours l'œil sur chacun et sur tous ; soit qu'il resserre ses forces, soit qu'il les étende, il les fait toujours avancerensemble.il est vrai, sûr, infaillible comme la nature ; il crée, il imite en tout l'ouvrage de Dieu.
...Tout dans la nature l'inspire et lui donne à rêver : toute la nature lui appartient... Il voit tout, il sent tout, il peint tout... depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'est aucun objet si méconnu, si abandonné, qui ne lui fournisse quelque image nouvelle, quelque expression vivante, quelque allusion délicate, quelque emblème ingénieux... Il veut connaître la nature humaine... il se ta te, il s'étudie dans tous les sens... il veut que chaque homme, à tout âge, dans tous les temps, dans tous les pays, dans toutes les circonstances possibles, puisse en le lisant se retrouver dans quelque endroit de ses ouvrages, s'en appliquer quelque morceau, se dire à lui même : (( Je ne suis pas seul au monde et cet auteur a pensé à moi. » Gomme un philosophe se vantait de le pouvoir, avec de la matière et du mouvement, il fait un monde.
Chacun écrit de son côté... mais... le temps