DES MATIERES NOUVELLES
secoue tout cela ! Le bon grain demeure, ce qui n'est que paille le vent l'emporte.
Si chacun avait pu s'observer, dès l'enfance, assez pour se souvenir de lui tout entier, pour n'avoir rien fait qui ne fût une expérience, pour se rappeler sur quoi ses premières idées étaient fondées, d'où naquirent ses premiers jugements, ses premières opinions, comment et pourquoi il en a changé, de quelles manières les nouvelles opinions qu'il a adoptées se sont développées dans son cerveau, quelle et combien forte a été la première impression des objets sur lui : je tiens que cette histoire ne serait pas moins importante qu'une autre à étudier, ni moins efficace à nous enseigner l'art de douter, de tolérer, de ne point nous presser d assigner à tout les premières causes venues, pour peu qu'elles semblent vraisemblables, de ne point être si prompts à siffler des actions d'autrui qui ne semblent guère raisonnables, à la vérité, mais qui peuvent partir d'un principe qui n'est pas aussi absurde.
Je me souviens qu'étant à Montigny *, à l'âge de quatorze ou quinze ans, la veille de notre départ, je trouvai sous ma main les Lettres persanes. Je me
I. Montigny (commune de Valence-en-Brie, c°° du Châtelet, Seineet-Marne) était une terre des Trudaine, avec qui André Chénier s'était lié d'une étroite amitié pendant ses années de collège.
PERFECTION ET DECADENCE DES LETTRES Il3
mets à lire ; à la fin de la première lettre, arrivant à cette phrase : Sois sur qaen quelque lieu du monde oh je sois, tu as un ami fidèle, j'en fus ému et frappé fortement, et j'aurais donné tout au monde pour avoir un ami Rustan dont il fallût me séparer, afin de la lui répéter. Il y avait là un bon et honnête curé qui me voulait beaucoup de bien, mais qui, sûrement, n'avait jamais trouvé sous sa main les Lettres persanes . Au moment que je montais en voiture, il arrive pour m'embrasser et me souhaiter bon voyage. Je me retourne, je l'embrasse et, lui serrant la main, je lui récite d'un ton sublime et pathétique la phrase de Montesquieu, et je pars*.
Outre beaucoup d'hommes médiocres^, deux poètes célèbres se sont occupés de cette matière (le Nouveau Monde), savoir : Alexandre Tassoni, en Italie, et monsieur ^.., chez nous. J'ignore pour
1. Ce passage — depuis les mots : <( étant à Montigny », jusqu'à la fin du paragraphe — a été déjà publié par Gabriel de Ghénier. (Œuvres poétiques d'André Chénier, t. I, p. \iii.)
2. Nous avons jugé à propos de publier ici ce fragment qui semble venir à l'appui d'une thèse développée un peu plus haut, à savoir que l'époque moderne fournit au prosateur et même au poète mille sujets encore neufs où leurs talents peuvent se déployer à l'aise.
3. Le nom est resté en blanc. Les recherche^faites pour découvrir le nom de cet auteur n'ont donné aucun résultat. Des questions posées à ce sujet par le journal Le Temps et d'autres périodiques ont suscité un certain nombre de réponses qui n'ont fourni aucune explication plausible de ce petit problème.
ANDRÉ GHÉNIER
de l origiisv lité et de l'intention.
quelle cause le premier n'a point poussé son ouvrage
au delà du premier chant. Pour monsieur c'est
bien dommage qu'avec de si grands talents il n'ait point exécuté une si belle entreprise. Nous aurions un poème à opposer aux anciens. Mais, comme nous le lui avons ouï dire plusieurs fois, son dessein, en commençant, n'était point d'achever cet ouvrage. Il était déjà vieux et n'avait point encore terminé plusieurs écrits qui l'ont placé au premier rang parmi nos poètes. Son projet fut seulement de montrer par cet échantillon quelle route il fallait suivre et que lui seul était capable de la tenir. Il prétendit prendre possession de cette terre sans la conquérir, et que son étendard planté sur le rivage intimidât et fît fuir quiconque aurait désiré d'y aborder. Il f° 129. voulut que ce court et précieux fragment qu'il a publié fût comme le tableau qu'Apelle laissa imparfait et que nulle autre main n'osa se charger de finir...
Puisqu'il est certain que beaucoup d'objets de la nature physique et même morale n'ont pas été traités par nos grands poètes, et que, d'ailleurs, tous les hommes de génie ne saisissent pas toutes choses de la même manière et ne les envisagent pas sous les mêmes rapports, il est certain aussi qu'il y a encore à trouver une infinité d'images nouvelles et de nouvelles combinaisons de mots ; et non seule-
ment la langue française en est susceptible, mais la langue la plus barbare devient nécessairement éloquente et énergique dans la bouche d'un homme éloquent et passionné. Il faut donc, pour les trouver, avoir une imagination pénétrante et vive, de la netteté et de la précision dans l'esprit et une profonde étude de la langue et de ses principes, être remonté à sa source, l'avoir vue naître. C'est alors qu'on la possède tout entière, que l'on connaît son génie, ses humeurs et quelles richesses lui sont propres, comment il faut lui présenter des richesses nouvelles pour qu'elle les accepte et se les rende propres, et comment aussi, quelquefois, mais très rarement, il faut savoir lui faire une heureuse violence pour qu'elle s'attache après une langue étrangère, et lui ravisse quelque tournure forte et originale qui l'effarouche d'abord, mais que Thabitude lui fera bientôt aimer.
Un homme sans génie, sans imagination, sans justesse d'esprit, se met à lire les grands poètes, et son oreille en est charmée ; il ne voit en eux ni la force ni la finesse des pensées, ni la variété des images, ni l'abondance, la vérité, la clarté des expressions, ni le fil d'une logique exacte et facile qui unit et enchaîne le tout; non, rien de tout cela. Cest un vain bruit, c'est le nombre, la cadence, le rythme qui plaît à son oreille. De» mots pris au hasard et arrangés harmonieusement sur les mêmes mesures, sans produire aucun sens, lui feraient le même plaisir. Il ht ces beaux vers, il les retient, il
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les récite ; il faut qu'il en fasse aussi. La même envie ne lui est jamais venue en lisant de la prose; d'autant que la prose lui est familière, et que, d'ailleurs, pour écrire en prose, il faut penser, au lieu qu'en vers il n'en voit pas la nécessité. Il commence donc : les mots lui arrivent en foule, car en ayant surchargé sa tête et n'ayant pourtant aucune idée, il n'y a point de raison pour que tout un dictionnaire ne lui vienne pas à la bouche ; puis il apprend que les grands poètes ont toujours une harmonie imitative qui peint à l'oreille tous les objets dont ils parlent, et il veut l'avoir aussi ; et il la cherche, ignorant que ceux qui la trouvent ne l'ont f» i3o. pas cherchée : et il entasse des mots qui lui semblent représenter par les sons la chose qu'il veut peindre, et il croit avoir peint quelque chose, et il se dit qu'il est bien beau d'être poète ; ou, s'il est vain et entreprenant, il annonce qu'il a fait de grandes découvertes en poésie, il lasse la renommée, il prône l'ouvrage qu'il va faire. Il paraît enfin, cet ouvrage, et alors la renommée se tait : on trouve son livre monotone et trivial, ou grimacier et sautillant, ou gigantesque, bouffi de descriptions monstrueuses et fausses, écrit en style brutal et amphigourique, en vers barbares, coupés gauchement, pendants tout de travers, disloqués en césures incohérentes ; et, après nous avoir fatigué la bouche à prononcer tout cela, à grimper d'hémistiche dur en hémistiche plus dur, à gravir sur un tas de consonnes bien âpres et bien escarpées, il nous fait admirer
dans la note combien tout cela est beau. Et si on le eiftle, il se plaint, il dit que c'est notre faute, la faute de la langue française qui n'admet rien de grand, rien de neuf. Si fait, si fait; elle admet tout, mais elle refuse les présents de ceux qu'elle ne connaît point et qui la maltraitent. Jetez dans son moule les ricliesses étrangères que vous lui offrez, pour qu'elle leur donne sa forme et qu'elle leur imprime son cachet. Faites-lui concevoir ce que vous voulez lui faire enfanter. Mais si vous nous donnez vos vers épais et difformes pour de la poésie riche et facile et achevée, nous vous dirons : (( Vous vous moquez de nous ; c'est un fœtus à peine né, c'est une masse lourde ; reprenez votre marteau et remettez-la sur l'enclume. Peut-être tirerez-vous de là une belle statue, mais jusqu'ici ce n'est qu'un bloc énorme que le sculpteur a livré à ses écoliers pour le tailler grossièrement et à peu près en une espèce de figure humaine. »
DE l'iMITATTOS * EN