‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 83 sur 84 · y ariante du manuscrit: veuger · texte numérisé non relu

y ariante du manuscrit: veuger

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dirent leurs lectures ; et voyant, par la méditation, que, la tyrannie s'usant elle même, des circonstances pouvaient naître oii les lettres pourraient seules réparer le mal dont elles avaient souffert et qu'elles avaient propagé, ils prirent quelquefois la plume pour hâter cette résurrection autant qu'il était en eux. Pour moi, ouvrant les yeux autour de moi au sortir de l'enfance, je vis que l'argent et l'intrigue étaient presque la seule voie pour aller atout; je me résolus donc, dès lors, sans examiner si ma fortune pourrait me le permettre, à vivre toujours loin de toutes affaires, dans la retraite et dans la plus entière liberté. Choqué de voir les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse ; mais, toujours dominé par l'amour de la poésie et des lettres, je sentis au moins en moimême que mes vers et ma prose seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et, chez moi, en voyage, le long des rues, dans les promenades, méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois, dans les histoires et dans la nature des choses, les causes et les ejfets de la perfection et de la décadence des lettres, j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livret simple et persuasif ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.

Mais quand je regarde de bien près ce que je vais faire, je vois que ces vérités-ci ne sont pas moins périlleuses et moins odieuses que les autres ; car dans vos défi-

nitions des diverses manières du bien ou du mal écrire, il ne se peut guère que beaucoup de mauvais écrivains ne se croient désignés; et les lecteurs qui sont auteurs, ou qui ont des amis qui le sont, n'approuvent dans vos pré- f» uyj ceptes que ce qu'eux ou leurs amis ont fait ou peuvent faire. Tout le reste, ou les blesse comme au-dessus d'eux, ou les fait rire comme folle vision ; et, en outre, quand vous établissez, comme il convient, la fierté de l'àme et la liberté de la pensée pour les seuls fondements des bonnes lettres, tous ceux dont la vie et les écrits sont bas et serviles, et tous ceux aussi qui les payent pour cet avilissement, haïssent un auteur dont ils se sentent méprisés : ainsi, quoi qu'on fasse, le vrai, souvent inutile, produit sûrement des ennemis. J'ai cru cependant pouvoir me fier à la conscience, qui me dit que l'intention de profiter à tous sans nuire à personne se fera voir assez dans la naïve simplicité de ce récit et me donne droit de l'entreprendre. Sûr de n'avoir jamais ni la richesse au prix de la liberté, ni l'amitié ou la familiarité des princes et des grands, ni les éloges privés, ni l'association à aucun musée ou académie ou autre confrérie savante, ni enfin aucune espèce de récompense royale ou littéraire, déterminé à ne point vivre partout où la pensée ne sera point libre, à ne connaître de guide que la raison, de maître que la justice, et de protecteur que les lois, je puis, autant que ma nature m'aidera, chercher la vérité sans me cacher, la trouver sans que des préjugés me l'obscur- f» jou cissent, et la dire sans que ni désir, ni espérance, ni crainte viennent altérer ma franchise ou la rendre muette. Je n'ai même pas voulu que de§ intérêts plus honnêtes pussent retenir ma plume; j'ai fui, par cette raison, de me lier avec quantité de gens de bien et de

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mérite dont il est honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. Prévoir que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire m'eût été amer; je n'avais donc que ce moyen d'éviter, en écrivant, le reproche de prévarication ou d'ingratitude; car, ou l'amitié vous empêche de dire ce que vous croyez vrai, ou, si vous le dites toujours, on vous accuse de dureté, et l'on vous regarde et l'on vous peint comme un homme intraitable et farouche, sur qui la société n'a point de pouvoir, et l'amitié point de droits.

Voilà les motifs et la fin de cet écrit ; et comme ce qui se dit bien en trois mots n'est jamais si bien dit en quatre, et qu'un bon livre n'est pas celui qui dit tout, mais celui qui fait beaucoup penser, j'établirai mes idées premières sans en épuiser les conséquences; je laisserai le lecteur se développer bien des choses à lui-même, et me f» 20U vo renfermant de bon gré dans les bornes de mes talents, je ne serai point orné, mais clair ; point rapide pour entraîner, mais évident pour convaincre, et je chercherai moins la gloire d'une éloquence abondante, qu'une nerveuse et succulente brièveté, content si l'on trouve plutôt cet ouvrage trop court que trop long, et si les penseurs vertueux en approuvent le but, le ton, les principes, si ma précision leur laisse quelques regrets, si, en le lisant, il leur en fait faire un plus beau, et s'ils disent qu'on y peut ajouter beaucoup, mais qu'il est impossible d'en rien ôter.

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