‹ Œuvres inédites (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · LXXII · texte numérisé non relu

LXXII

Le 4 avril 1839.

J'avais déjà trouvé et \\1J0celyn dont je n'avais eu connaissance que par des fragments et des critiques dans quelques journaux; nous en parlerons Vous avez lu dans les journaux la fin tragique de M. Pouchkine et vous savez que sa femme est nièce de la mienne. Ces tristes nouvelles n'ont pas peu contribué à augmenter le mal qui est venu tomber sur nous par la maladie de Sophie Elle en a été vivement affectée; c'est une horrible histoire, dont nous ne connaissons pas même exactement le fond. On ne reproche rien à la pauvre veuve, dont tout le malheur est venu d'être trop belle et trop courtisée. Le mari était une tête chaude, son adver-

saireun mauvais sujet; personne n'était réellement amoureux, l'amour-propre blessé a tout fait. Elle est partie pour la campagne avec ma belle-sœur Catherine, qui est toujours prête à se sacrifier pour les autres. Nous avons reçu de ses nouvelles de Moscou, qui ont fait grand plaisir à Sophie. Vous aurez vu dans les papiers que l'Empereur a donné mille roubles de pension à la veuve, il a en outre dégagé une terre engagée à la couronne et ordonné une édition des œuvres complètes du grand poëte dont le profit sera pour clic.

Nous voilà avec les L*** comme auparavant ; ils font beaucoup de frais et sont très tendres avec nous. Leurs bons procédés ressemblent à ces bonnes odeurs dont se parfument les gens qui sentent mauvais; en se tenant à une certaine distance, et avec de la philosophie, c'est du réséda ....

Parlons maintenant de Jocelyn, de ce singulier roman. Je ne sais si le jugement que j'en porte tient à mon âge avancé et à mes anciennes idées, qui ne peuvent être modifiées par les idées nouvelles, mais le héros ne m'intéresse pas. Je trouve plus que de l'inconvenance dans ce mélange d'idées religieuses et d'amour profane, et souvent même voluptueux, qui est le fond du livre. Je ne suis pas scrupuleux et j'ai lu souvent avec plaisir l'histoire de deux amants, lorsqu'elle est naturelle et bien conduite, mais mi prêtre amoureux, qui passe sa IS se décider entre l>ieu et une jeune fille, comme l'âne de la fable entre deux bottes de foin égales, me paraît un sujet de poésie bien malhcu-

reux. Je doute que vous n'ayez été frappée comme moi de l'étrange rapprochement que Jocelyn fait de ses souffrances avec celles de la passion de Jésus-Christ; Jocelyn a aussi son Calvaire et son Gethsemani. Si cela n'était pas répréhensible, ce serait toujours du p'us mauvais goût. Il n'y a pas jusqu'à notre premier père qui ne soit évoqué. Jocelyn trouve que l'exil d'Adam, chassé du paradis terrestre, était bien moins cruel que le sien; Adam pouvait déposer ses douleurs sur des lèvres aimées ! Que pensez-vous de ces baisers antidiluviens tirés de la Genèse? Que dites-vous de la diatribe contre les Papes? Luther et Calvin ont sûrement applaudi sur ks bords du Léthé, car l'auteur ne veut sans doute pas qu'ils soient dans l'enfer, puisqu'il pense comme eux. Enfin, si vous ôtez de ce livre les morceaux d'inspiration, tout ce qui est lyrique, aucun de ses ouvrages ne contient autant de phrases obscures, de mots hazardés dans une acception inconnue. Je citerai un vers seulement :

L'air que tu respirais dans ta chaste poitrine Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine?

En lisant cette affreuse narine, j'ai fermé le livre. Il est évident que si la rime l'avait exigé, Jocelyn aurait respiré par ses naseaux dans la poitrine de sa mère; l'un vaudrait l'autre. Cela fait pitié! Et quand on pense que ce livre est sorti de la plume du plus grand poëte du siècle, du poëte religieux par excellence, on ne peut que

gémir sur le changement qui s'opère aujourd'hui dans les idées des auteurs et dans celles des personnes qui les goûtent et les approuvent. En résumé, le sujet a été mal choisi, et tout le talent de l'auteur n'a pu rendre bon ce qui est mauvais en soi-même

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