‹ Œuvres inédites (volume 2)Chapitre 17 sur 41 · LXX V · texte numérisé non relu

LXX V

A LA VICOMTESSE DE MARCELLUS

Nancy, a8 avril 1S59.

Jk suis on ne peut plus content de cette ville, l 'auberge y est excellente, et le cale parfait. Natal it Usure qu'elle n'en a jaunis pris d'aussi

bon qu'a Nancy, c'est probablement une tradition

Je st. un la , . h on fait le café i merveille en Pologne. Je voua dirai encore, k vous qui vous

CORRESPONDANCE. IIj

intéressez à mes succès que j'en ai un remarquable ici pour mon Lépreux.

Une vieille'dame, complètement sourde et aveugle, veut absolument me voir et m'entendre, et on l'invite aujourd'hui à dîner chez M. Dumontay pour lui donner cette satisfaction. Quoiqu'elle soit, dit-on, fort ennuyeuse , vous connaissez assez le cœur humain pour être sûre que je la trouverai charmante.

Natalie prétend que c'est une demi-calomnie, parce qu'elle n'est qu'aveugle et non point sourde, ce qui serait beaucoup moins flatteur pour moi.

Mettez-moi aux pieds de l'excellente Eulalie. Embrassez, je vous prie, bien tendrement son mari et le vôtre, et n'oubliez pas le Voyage en

Orient Parlez souvent de moi avec la bonne

marquise; lorsque vous n'aurez rien de mieux à dire, dites-vous l'une à l'autre combien nous vous chérissons. Ne soyez pas en peine de ma santé, je me porte à merveille; cette certitude jointe à l'espoir de vous revoir encore me soutient et m'aidera à braver les difficnltés de la vie. Tout n'est pas perdu, lorsqu'on aime et qu'on est aimé par des personnes qui ressemblent aux deux amies que nous avons laissées à Paris.

Adieu donc encore, on m'emmène, sans quoi je ne finirais pas.

A MONSIEUR LE M A R QJ.< I S OUDINOT. Vienne, 3 juin 1859.

Mule remerciements, mon cher marquis, pour -votre bonne lettre. Quoique vous m'ayez accoutumé aux. preuves de votre amitié, j'ai été vivement touché en recevant cette aimable épître qui m'a rattrapé en chemin, comme pour m 'aider à supporter ce long et triste voyage qui, cependant, a été matériellement heureux.

Jusqu'ici un court séjour à Nancy et à Munich nous a même été agréable. Nous avons trouvé dans cette dernière ville des amis, anciennes connaissances de Castellamare, qui nous ont fait voir dans lu plus grand détail toutes les merveilles des arls que le rpî de Bavière Juii maie à grands frais dans sa capitale.

A Vienne, nous retrouvons encore des amis de

iraare [ui nous i omblenl d'amitié dans leur

il paraît que les amitiés contractées sous

le beau ciel de Naplee onl quelque chose

solide et de plus stable que partout ailleurs. J'a-

1 fait ■ mvenl 1 ette réflexion, en revenant

1 1 Bourgogne ou de celle de Las-

haute aristocratie toute concentrée dans l'espace

exigu des fortifications, ce qui en fait une petite ville où tout le monde se connaît, et où l'on est bientôt connu de tout le monde, ce qui entraîne des présentations indispensables sans nombre, et par suite, des visites sans fin. Ce courant, auquel il faut céder, nous a même porté chez le prince Metternich où nous avons dîné.

Quand je dis cédé au courant, je dois avouer que j'ai un peu aidé en m'y livrant volontairement. J'étais désireux de connaître ce personnage dont j'ai tant ouï parler depuis trente ans. Je l'ai trouvé plus vieux que je ne m'y attendais, et rien dans sa physionomie, ni dans son regard n'a répondu à l'idée que je m'en étais formée. Il conte fort longuement des anecdotes qui ne prouvent que sa grande mémoire, et qui ne le connaîtrait pas le prendrait pour un bonhomme au premier aperçu ; cependant il n'a rien perdu de sa capacité pour les affaires, et il est toujours empereur de fait, quoi qu'en dise le Charivari, dans lequel vous aurez lu un article des plus ridicules sur son compte et sur celui de la princesse. Celle-ci est fort jolie et très-heureuse : ses enfants sont charmants.

En vous disant qu'il est empereur de fait, ce n'est que pour son ministère, car il y a trois empereurs, sans compter celui qui ne compte pas. Metternich. — Kolowrat, — et Clam. Malheureusement ils ne sont pas d'accord entre eux.

La chose va, parce que c'est une machine bien montée et elle ira longtemps; mais s'il arrive quelque secousse qui exige de la force et de la

résolution , le vieux échafaudage pourrait fort bun s'écrouler faute d'ensemble; au reste, on est encore bien loin de votre perfection parisienne.

J'espère que vous êtes tranquilles maintenant, au moins pour quelque temps. Il me semble que l'on pourrait trouver le fil de ces conjurations au moyen des blessés et des prisonniers, et qu'il faudrait sévir, mais, si ceux qui (vont) instruire de l'atT.iire et la juger sont aussi du parti de la conjuration, que deviendrez- vous?

Cher ami, ne vaudrait-il pas mieux profiter de l'occasion pour conduire la marquise en Italie et laisser passer la tempête, puisqu'aussi bien vous n'êtes pour rien dans la conduite du vaisseau qu'elle menace d'engloutir.

J'ai écrit, il y a quelque temps, à M""- Eulalie une lettre dans laquelle je m'avisais de lui donner des conseils que je croyais bons, pour l'engager à faire un voyage, et à se prêter aux distractions qui se présentent naturellement.

Rien de plus facile que de donner des conseils, et rien de plus dillieile que de les suivre.

Quoi qu'il en soit, j'espère qu'elle verra seulement, dans tout ce que je lui dis, mon attachement bien sincère, lors même qu'elle ne serait

pas de avis. Notre départ est lixé au 10 du

courant; nous passerons p.ir Varsovie. J'espère qu'avant la Sa du mois, nous arriverons sur les bords de li ;,..i. h Ile rivière qui a le grand • d'être trop éloignée de la Seine,

Jusqu'à présent notre s. une est assez bonne. Je me défends de mon mieux contre les rhumes, qnl

sont indigènes à Vienne. Natalie est de toute la caravane celle qui paraît la plus malade et ne peut être radicalement guérie que dans neuf mois. Deux des neuf sont, je crois, écoulés, et l'on ne sait point encore si l'enfant qui doit voir le jour est un Français ou un Allemand.

Adieu, cher marquis, ma femme vous embrasse ainsi que la marquise; rappelez-nous au souvenir de M. et Mme de Lauriston, et tout cela de la part aussi des Friesenhoff. Ce dernier ne se sent pas de plaisir de se voir bientôt père de famille. Oserais-je aussi vous prier de parler de moi à l'excellent comte Pastoret, à la comtesse et à Mnlc sa mère ? Je ne puis oublier l'aimable accueil que j'ai reçu dans cette noble famille.

Adieu encore, recevez le témoignage de l'affection sincère de votre serviteur et ami.

A LA VICOMTESSE DE MARCELLUS

Le 18 juillet 1839.

Pourra-t-on jamais vous aimer et vous bénir assez, chère bonne Valentine, pour votre constante et inébranlable amitié? Vos amis ont beau vous maltraiter, être négligents à vous répondre, vos aimables lettres arrivent toujours de temps en temps :

Le Dieu, poursuivant sa carrière,

Verse des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

La dernière que j'ai reçue de vous m'a été d'un véritable secours ; la fatigue du terrible voyage m'avait anéanti : l'âme souiîre de l'abattement du corps; un témoignage de votre amitié est dans ces tristes moments le meilleur cordial qu'elle puisse recevoir.

Par-dessus la fatigue, j'ai été surpris à la campagne de la princesse Butera d'une colique qui m'a duré vingt-quatre heures. Je n'avais jamais éprouvé de semblables douleurs ; on a attribué cette indisposition, qui a alarmé mes amis, à du laitage que j'avais mangé, mais une foule de personnes sont journellement attaquées de la même maladie qui paraît être dans l'air du moment.

Je suis maintenant tout à fait remis. Je vous narre mes infirmités pour obtenir votre indulgence.

Le temps ne me manque pas dans nos interminables journées pour écrire, mais il me faut faire un effort pour sortir de ma léthargie; c'est en relisant votre bonne épître que j'y suis parvenu ce matin.

De tristes réflexions m'obsèdent sans cesse, votre amitié les comprendrai

Je suis parti d'Ici, il y a quatorze ans, avec dont aimabli innés connais^

, qui n'existent plus. Je reviens seul aujourd'hui, toul est changé, c'esl mie nouvelle générâtivel ' oses; U faudi

CORRESPONDANCE. IIÇ

commencer, je n'en ai plus le temps, ni la force, ni le courage, mais j'aurai celui de vivre en paix.

Nous sommes dans une campagne charmante où rien ne manque. J'espère bientôt reprendre mes occupations favorites; ma belle-sœur a eu l'aimable attention de me préparer tout l'attirail de la peinture. J'ai trouvé un chevalet, couleurs, pinceaux, toiles, etc., etc.

Je n'ai qu'à m'asseoir et peindre, je n'attends plus que votre inspiration

Savez-vous que j'ai reçu une charmante lettre d'Eulalie ? c'était une réponse à une autre de moi, dans laquelle je m'avisais de lui donner des conseils. J'ai été tout heureux qu'elle ne m'ait pas envoyé paître les oies, comme si j'ignorais, à mon âge, qu'il n'y a rien de si aisé et de si inutile que de donner des conseils

Avez-vous lu ma biographie de M. Sainte- Beuve? Avec la bonne intention de m'obliger, il m'a vivement blessé en parlant de rendez-vous que j'avais, dit-il, avec une dame chez le Lépreux.

J'avais dit une fois à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de le voir, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à laquelle je faisais la cour. Mais je n'ai point parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais. Je ne vous ai jamais parlé de ces amours ; voilà l'histoire : c'était une jeune veuve indépendante, la plus belle de la ville d'Aoste, et y jouis

JîiO CORR fcSFON D A N CF..

sant d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans, dans l'espoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre; voilà en quoi consiste ma bonne fortune que l'on publie dans les deux mondes.

Lisez ce passage où l'on me fait « jouir de la suprême félicité séparée par une feuille tremblante du suprême désespoir ». C'est chez le lépreux que nous allions nous cacher, bien sûrs de n'être pas découverts! L'impudent!

Cette bonne dame existe encore; elle a des enfants et une réputation au-dessus de tout soupçon.

Que pensera-t-clle de ma fatuité presque octogénaire.-' Car j'ai l'air d'avoir raconté toutes ces sottises.

En outre, ne sachant pas comment remplir la tâche insignifiante et difficile de ma biographie, il y annonce les opuscules de mon cher Tôpffer et dit qu'en retranchant quelques taches de style et de ton, ils auront du succès.

Ces corrections devaient être un secret entre nous, et il les publie sans le texte!

Tôpffer aura toute raison d'eu être blessé, et j'en perlerai aussi le blâme.

Que le diable emporte les littérateurs et la littérature! Je ne veux plus en entendre parler!

On revienl de la recherche des maisons: l'une conviendrait] il n'y a que les murs, el coûte

13,000 roubles de loyer. Les logements et tout le ml hors de prix, cependant j'opine pour

qu'on la prenne. Je ne vois pas d'autre plaisir eu :>ve que d'être bien logé, de nie mettre à

table, et de me coucher. Je n'ai été qu'une seule fois en ville pour la messe. J'ai vu la belle colonne qui est vraiment superbe, et le palais déjà habité comme auparavant.

On a si bien imité l'ancien, non-seulement pour l'architecture, mais jusqu'à la couleur, qu'en le voyant, je n'aurais pas soupçonné l'incendie. Ma belle-sœur y a déjà son logement, mais elle est près de nous maintenant et demeure dans une campagne voisine avec sa nièce, la belle Mmc Pouchkine, veuve du poëte défunt dont vous avez, sans doute, entendu parler.

Elle est vraiment d'une beauté remarquable, surtout pour l'ensemble de sa personne, grande comme moi, jolie tête, taille comme le goulot d'une bouteille, quoiqu'elle ait quatre enfants.

Adieu, chère et très-bonne; si je suis le bien bon, comment vous appellerai-je? Je chercherai quelque superlatif approprié

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