‹ Œuvres inéditesChapitre 34 sur 57 · RACONTÉE PAR ELLE-MEME · texte numérisé non relu

RACONTÉE PAR ELLE-MEME

{intercalée dans Catherine FreminsJ:y).

ÉTRANGE femme, pensoit Monkevitch, mais bien aimable, bien séduisante en vérité! M"'" Prélestinoff était en effet séduisante, non-seulement par une figure pleine de charme et d'expression, mais par une vivacité d'esprit peu commune. Elle avait quelque chose d'aimable à dire à tout le monde ; et lorsque le hasard la plaçait en société auprès d'une personne inconnue, elle était toujours la première à lier conversation et les mines froides et imposantes étoient surtout celles qu'elle aimait attaquer de préférence ; plus d'une Anglaise à laquelle elle n'avait pas été présentée, s'était scandalisée de se voir interroger contre les usages d'Albion. Cette disposition d'esprit lui donnait un air de légèreté et d'inconséquence qui n'était pourtant pas dans son caractère franc et loyal, qui lui avait donné de vrais amis parmi les personnes à même de le bien connaître. Généreuse peut-être jusqu'à l'excès et jouissant d'une fortune considérable, elle faisait beaucoup de bien, sans jamais s'apitoyer sur le sort de personne, pas même, disait-elle, sur le sien : elle ne voulait verser des larmes qu'en lisant des

romans et prétendait que la vie est trop courte pour perdre son temps à s'attendrir et à méditer sur les misères de l'humanité.

— J'avais à peine dix ans, nous dit M"'^ Prélestinoff, lorsqu'une tante qui avait soin de moi mourut presque subitement et me laissa seule avec mon vieux père. Une dame française émigrée, madame la marquise de Sannis remplaça ma tante et fut chargée de mon éducation. C'était une femme de cinquante ans, très-bonne et trèsinstruite, à laquelle je dois le peu d'instruction que j'ai. Des malheurs de famille et des mécomptes d'ambition avaient jeté mon père dans un état de misanthropie profonde; il passait la plus grande partie de son temps à l'église et en prières et ne faisait jamais aucune visite. Il ne recevait chez lui que son confesseur et quelques religieux qui desservaient l'église oti se trouvent les Catacombes. Je ne le voyais jamais moi-même qu'aux heures des repas, car tout le temps qu'il ne p.issait pas à l'église ou en prières était employé à la direction de ses affaires et à réviser les comptes de ses intendants. Il s'occupait seul de l'économie intérieure de sa maison ; ses nombreux domestiques ne le voyaient jamais et dépendaient d'un ancien valet de chambre qui leur faisait passer les ordres de leur maître. M'"" de Sannis eut bien de la peine à se faire au régime de la maison; les carêmes russes sans beurre et sans lait s'observaient dans toute leur rigueur, ainsi que le mercredi et

DE MADA.Mi: PRELES TINOF F. lOj

le vendredi de chaque semaine; elle était catholique et souffrait beaucoup de cette ordonnance sévère, à laquelle j'étais habituée depuis mon enfance.

Plusieurs années s'écoulèrent ainsi sans aucun changement dans notre manière de vivre, mais lorsque j'eus atteint ma quinzième année, un instinct naturel me faisait désirer un autre genre de vie. Je m'aperçus bientôt que mon costume était différent de celui des jeunes personnes que je voyais à l'église; ainsi je fus réveillée par la vanité de l'apathie dans laquelle j'avais vécu jusquelà. Lorsque je les voyais, au sortir de la messe, former des groupes joyeux, je les trouvais heureuses et j'enviais leur sort. Je commençai dès lors à sentir tout le poids de la réclusion à laquelle j'étais condamnée; je fis confidence à ma gouvernante du chagrin que j'éprouvais et je fus agréablement surprise d'apprendre qu'elle était de mon avis, et qu'elle se proposait depuis longtemps d'en parler à mon père. L'entreprise n'était pas facile : le silence le plus absolu régnait pendant nos repas ; chaque fois que madame de Sannis avait quelque affaire à traiter avec lui, au sujet des arrangements à prendre avec les maîtres dont je recevais des leçons, elle était obligée de lui écrire pour obtenir une audience particulière. Jusque-là un paysan tailleur de son métier, d'un village voisin qui nous appartenait, lui faisait ses habits et se chargeait aussi de ma parure.

La négociation qui eut lieu entre mon père et ma gouvernante eut plus de succès que je ne m'y

étais attendue; mon père au premier moment parut étonné et montra quelque humeur, il observa qLie six mois s'étaient à peine écoulés depuis qu'on m'avait habillée de la tête aux pieds ; M""-" de Sannis le pria de remarquer que j'étais la seule personne de mon rang vêtue de la sorte et que l'on s'étonnait généralement qu'un homme comme lui, qui donnait à tant de pauvres la nourriture et l'habillement, souffrît que sa fille parût à l'église dans le costume d'une fille du peuple. Il fut ébranlé et me fit appeler pour examiner luimême mon costume. Apres m'avoir fait tourner deux ou trois fois devant lui : « Eh bien, dit-il, il faudra choisir de meilleures étoffes ; je vais faire venir ici Philémon (c'était le nom du paysan tailleur) afin qu'il prenne les mesures. »

Ce ne fut pas sans quelque peine que ma gouvernante parvint à lui faire comprendre que Philémon n'était pas convenable. Enfin impatienté de notre longue visite : « C'est bon, dit-il, faites comme vous l'entendrez, je vous donne mes pleins pouvoirs, madame, mais rien d'extraordinaire, je vous prie; que cela soit décent, vous me donnerez le compte. » En disant ces mots, il nous éconduisit en nous poussant doucement hors de son appartement.

M""" de Sannis qui avait beaucoup de goût et qui, pour elle-même, ne négligeait pas l'élégance convenable à son âge, s'occupa sans différer de ma parure. Elle fit appeler un coiffeur pour me couper les cheveux et quelques jours après, lorsque tous les préparatifs furent achevés, elle eut

DE MADAME PRELESTINOFF. lOS

la bonté de m'habiller elle-même et de soigner tous les petits détails de ma toilette. Elle avait quelques bijoux dont elle me décora et, entre autres, un petit fil de perles fines, restes de son ancienne opulence. Je vous parle d'une des plus grandes joies de ma vie, celle que j'éprouvai en me regardant dans une grande glace; je devins rouge de plaisir en me voyant si jolie ; personne ne me l'avait dit encore, cependant je m'en doutais un peu. — Tout le monde vous le dirait encore, interrompit galamment Monkevitch. — Fi donc! monsieur, dit-elle, ce que vous me dites la est bien fade, je vous croyais plus attentif à mon récit. — Bon, bon, répliqua Monkevitch en se couvrant les yeux de ses deux mains, continuez de grâce, je ne vous regarderai plus ; — elle sourit et continua. M'"® de Sannis écrivit à mon père pour lui dire que mes nouveaux habits étaient prêts et qu'elle désirait lui présenter sa fille dans son nouveau costume. J'éprouvai dans cette entrevue une jouissance d'un genre bien différent, à laquelle mon cœur eut plus de part que mon amour-propre. Mon père parut enchanté de me voir et trouva pour la première fois que je ressemblais beaucoup à ma mère; il appela son vieux valet de chambre : «Regarde, Alexis, comme elle ressemble à Catherine Andrewna! — Comme deux gouttes d'eau, dit Alexis, je l'avais remarqué depuis longtemps. Mon père, après m'avoir regardée tristement pendant quelque temps, passa ses deux bras autour de mon cou et m'embrassa tendrement. — Je fondis en larmes; c'était le premier baiser que j'eusse reçu

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de lui! Je le serrai lui-même dans mes bras en pleurant de bonheur. En parlant ainsi M"'* Prelestinoff avait les yeux pleins de larmes Mon père refusa le collier de perles, au grand chagrin de M"^ de Sannis, en disant qu'il avait encore des perles et des diamants qui avaient appartenu à ma mère et qu'il me destinait; mais comme il vit le chagrin que causait son refus à M"" de Sannis : « Ne vous affligez pas, madame, lui dit-il, eh bien, qu'elle les garde en souvenir de votre amitié pour elle ; je me jetai aux genoux de mon père pour le remercier. M""= de Sannis lui baisait les mains. « Allons, allons, c'est bien, c'est assez, ditil, en nous conduisant à la porte de son cabinet dont il ouvrit la porte, « allons, c'est bien, c'est assez, adieu mon enfant !

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