HISTOIRE RACONTÉ K
Suède. Ayant pris son congé de bonne grâce et régulièrement, le roi de Suède avait conservé de l'attacheœent pour lui, il le revit avec plaisir et lui témoigna toujours de l'attachement. Son cœur valait mieux que sa tête. Cependant il était rare que dans les courtes visites qu'il faisait à ce prince difficile, il ne lui causât pas, sans le vouloir, quelque mécontentement toujours aussi peu durable qu'imprévu.
. Pour donner une idée des graves sujets de colère qu'il avait souvent contre lui, il suffira de dire qu'en prenant congé à Hartwel pour retourner à Londres, Gustavson le pria d'emporter avec lui une paire de bottes qu'il affectionnait, pour les faire ressemeler, M. de Hautford se chargea de la commission et remplit ses ordres exactement en renvoyant les bottes quelques jours après. Malheureusement l'une de ces bottes faisait du bruit en marchant, et l'autre non. Pour éviter ce bruit désagréable dans une visite qu'il fit à LouisXV'III, il marchait sur le talon du côté de la botte bruyante, et le roi, croyant qu'il boitait, lui demanda s'il avait mal au pied. Il n'en fallut pas davantage pour lui persuader que M. de Hautford avait voulu lui faire une pièce et le mystifier. Lorsque ce dernier revint huit jours après, il fut très-mal reçu et dut subir de vifs reproches:
« Je ne me serais jamais attendu. Monsieur, lui dit Gustavson, à un semblable procédé de la part d'un ancien ami! »
— En quoi, Sire, ai-je pu encourir votre colère, lui dcmaiiJ.i son malencontreux commissionnaire.
AU COMTE XAVIER DE MAISTRE. IOf>
— Vous avez voulu me faire passer pour ua fou, pour un boiteux, dit le roi, en m'envoyant des bottes dont l'une cris comme une crécerelle et l'autre ne fait point de bruit. »
L'assurance de ses loyales intentions et surtout l'offre de remporter les bottes pour parer à cet inconvénient, amenèrent avec peine la réconciliation.
M"'^ Artlcy lui demanda dss nouvelles du roi et des princes :
« Je pense, ajouta-t-elle, que le colonel Gustavson qui vous a toujours témoigné tant d'attachement, vous aura vu partir avec regret.
— Ah! madame, j'en ai eu moi-même plus que vous ne pouvez croire, et notre séparation a été plus triste et plus touchante que je ne m'y attendais. Vous savez qu'il m'avait souvent proposé de m'attacher à lui et de partager son sort. J'aurais peut-être accepté cette honorable, mais difficile position, si j'avais été libre. Ce malheureux prince avait un cœur plus grand que le royaume qu'il avait perdu, et, malgré la bizarrerie et l'irritabilité de son caractère, il est impossible de ne pas lui reconnaître de grandes qualités. Je lui conserverai toujours une véritable affection. Lorsque je lui annonçai mon départ et le projet arrêté que j'avais de parcourir l'Angleterre : « Je dois partir moi-même bientôt, me dit-il, j'avais espéré que vous m'ac-
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compagneriez; votre amitié, vos conseils, m'auraient été utiles, mais je le comprends, vous ne le pouvez pas. Je n'aurais pas dû vous proposer un semblable sacrifice. Partez donc, mon cher Hautford; je vous désire tout le bonheur qui m'a été refusé par la Providence, partez! »
Ses yeux étaient humides de larmes, il se promenait à grands pas dans la chambre, vivement agité; ses lèvres tremblaient.
M Oui sans doute, il faut nous séparer pour toujours. Je voudrais au moins, ajouta-t-il, vous laisser un souvenir de mon estime et de mon amitié, mais que puis-je vous offrir? Ah! lorsque vous étiez chez moi à Stockholm, j'aurais pu vous laisser alors un témoignage de mon affection digne de vous et de moi. Je n'ai pas su, je ne vous connaissais pas alors comme maintenant, je ne me connaissais pas moi-même. N'en parlons plus, mais aujourd'hui je vous connais et vous regretterai toute ma vie ; le roi de Suide, tout abandonné qu'il puisse être, vous offrira peut-être quelque chose qui aura du prix à vos yeux. »
« Me prenant alors par la main, il me conduisit auprès dune console sur laquelle était son épée, et la prenant :
Il — Acccplcz-là, mon cher Hautford, et gar- II dez-la en mémoire des niomenls que nous avons <i passés ensemble.
« Je fus tellement surpris et touciié de cette offre inattendue, que j'hésitai un instant; un mouvement de colère Rc peignit aussitôt sur son visage.
— Ah! vous refusez, s'écria-t-il, en fixant sur