‹ Œuvres inéditesChapitre 44 sur 57 · IH · texte numérisé non relu

IH

(Extraite de la brochure de M. G. Carrel. Le Lépreux de la Cité d'Aoste.) (Aoste 1853.)

A MADAME M. D. A LA Cl 1 K d'aOSI K.

Pise, 9 mai iSiS.

Jr. ne sais si vous reconnaîtrez l'écriture de .htri<, Madame, après un si long espace de temps. Depuis mou retour d.iiis ma patrie, je

CORRESPONDANCE. lU)

désirais vivement avoir de vos nouvelles; mais toutes celles que j'ai reçues étaient si contradictoires que je ne savais où vous adresser une lettre... Malgré le temps et l'éloignement, j'ai toujours conservé pour vous l'estime et l'attachement que votre caractère et vos excellentes qualités m'avaient inspirés dans le temps où je me croyais destiné à unir mon sort au vôtre... Vous savez peut-être que Dieu m'a donné une bonne femme, à laquelle j'ai bien souvent parlé de vous. Heureusement j'ai pu lui en parler sans lui rien cacher des rapports que nous avons eus ensemble, et j'ai pu lui faire partager les sentiments que je vous porte... Ecrivez-moi de grâce; tout ce que vous me direz m'intéresse. Parlez-moi de laCroixde- Ville; dites-moi s'il y a encore des pigeons devant vos anciennes fenêtres; si la petite maison de votre mère existe encore, et si vous avez visité quelquefois la Tour déserte du pauvre Lépreux; si, comme je l'espère, votre oncle Barnahite, plus jeune que moi, existe encore ainsi que vos sœurs? Rappelez-moi à leur souvenir. Sans doute il n'existe plus qu'un bien petit nombre de mes anciennes connaissances. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui. Permettez-moi d'espérerque vous me regarderez comme votre affectionné ami.

La personne qui vous remettra cette lettre se chargera de la réponse.

A LA MEME

Des environs de Pise, 182S.

ENFIN j'ai arraché une lettre de la cité d'Aoste; je ne saurais vous exprimer, Madame, combien elle m'a fait plaisir... Avant tout, je dois vous dire que toutes les fois que je trace, en vous écrivant, le mot de Madame, ma plume s'arrête tout court, et je suis obligé de faire des réflexions sur le temps, l'âge et les convenances pour ne pas écrire ma chère Elisa, quoique cela me paraîtrait tout naturel, depuis surtout que j'ai revu votre écriture et que j'ai lu tout ce que votre lettre renferme d'aimable et d'affectueux.

En parcourant votre lettre, le noir espace qui m'a séparé de vous a disparu. Je vous ai revue jeune et belle, assise sous les noisetiers avec vos oncles et le père Tavernier, et le cœur du vieux Joris ne s'est pas moins ému que celui d'Elisa, Je ne sais si votre imagination m'aura représenté aussi favorable à votre souvenir. Tout a que je puis vous dire, c'est qu'à travers le temps et les orages de la vie, j'ai été plus heureux que vous sous le rapport de la santé qui est encore parfaite, malgré mes soixante-cinq ans... J'ai appris avec plaisir l'emplette que vous avez faite de la maison de Bard. Vous serez là un peu plus au large que dans celle où je vous ai laissée; et, comme je la connais, je sais où vous prendre lorsque je pense

à VOUS et je puis me promener avec vous dans le jardin au fond duqusl on voyait jadis une perspective peinte avec deux figures qui devaient représenter le baron Vignet et la comtesse de Bard.

Je serais charmé aussi d'avoir une notice sur mes anciennes connaissances de la Cité. Ce sera probablement une nécrologie. N'importe, ce coin de terre où j'ai longtemps désiré me fixer pour toujours, oîi j'ai passé des jours si heureux, m'intéresse autant que ma patrie. Je ne m'en rappelle jamais les hivers et le mauvais temps; il me semble que le ciel y est toujours serein et les arbres en fleurs. — Mais pour entrer dans la réalité et vous encourager à me parler de vous, je vous apprendrai que mon front s'est dépouillé de ses cheveux, et qu'ils ne rebiollent plus, comme vous me le disiez un jour. En conservant ma face maigre et pâle, je suis devenu plus volumineux et j'ai acquis un assez gros ventre qui me donne un air respectable. J'ai cru devoir vous faire ce portrait abrégé de ma personne, afin que vous ne soyez pas trop surprise, si jamais j'ai le plaisir de vous voir. J'habite maintenant une jolie maison de campagne au pied des Apennins ; ce serait le plus beau séjour du monde, si l'excessive chaleur permettait d'en jouir ; l'été y est insupportable. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas préféré Turin à Pise. Je n'ai pas eu le choix ; les médecins ont ordonné le climat de Pise pour mon enfant malade, et comme il est remis et qu'il prend chaque jour des forces et de la santé, je n'en partirai que

lorsqu'il sera assez fort pour supporter le climat de Saint-Pétersbourg.

II faut, comme vous le dites, que !a brebis broute l'herbe où elle est attachée. Le mal et le bien ne sont jamais à notre disposition; tout l'art de la vie consiste à tirer le meilleur parti des circonstances forcées dans lesquelles on se trouve. C'est pour tirer le meilleur parti des miennes, que j'ai voulu être en correspondance avec vous. Votre réponse m'a fait un véritable plaisir ; elle est si naturelle, si bonne ! ma femme l'a trouvée charmante. Elle veut que je vous dise combien elle a été sensible aux compliments que vous lui adressez et vous prie d'agréer les siens. Ecrivezmoi de grâce et croyez aux sentiments sincères que vous a voués pour la vie votre ancien ami. »

^/nic iif, Maistre ayant écrit quelques lignes de compliments à la suite, son mari termine la lettre par ces mots : « Ma femme a voulu ajouter deux mots à ma lettre. Vous voyez, madame, qu'au lieu d'un ami, il vous en est revenu deux. »

{Communiquée far 3/"'* la, comtesse de Marcellus*.)

A Monsieur le vicomte de Marcellus , envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Très-Catholique auprès de S. A. R. Me le duc de Lucques, aux bains de Lucques.

Jlardi, 12 août.

Nous sommes dans une année d'accidents, mon cher comte, notre petite Catinka a fait une chute et s'est foulé un poignet; le chirurgien assure qu'il n'y a aucune fracture ni aucun danger, mais vous concevrez facilement notre inquiétude et surtout celle de ma femme, qui renoncebien à regret à la partie de demain. Natalie ne veut pas aller sans elle, il ne resterait donc plus que moi, membre inutile au bal, et qui ne bouge jamais qu'en masse avec toute ma caravane. J'espère que bientôt toutes nos alarmes seront dissipées, et que nous retrouverons à Lucques le plaisir qui nous échappe aux bains. Je suis doublement

*. Nous devons à la complaisance de M^s la comtesse de Marcellus communication des lettres adressées soit à elle, soit à M. de Marcellus. Comme elles forment presque la totalité du volume, nous n'indiquerons plus la provenance que pour les lettres venues d'une autre source.

ia8 CORRESPONDANCE.

contrarié par cet accident qui retarde l'accomplissement de la promesse que m'a faite M""^ de Marcellus de me présenter à M. le comte de Forbin, mais puisque vous retournez bientôt à Lucques, cet avantage n'est qu'ajourné à peu de temps.

Adieu et au revoir, cher et aimable voisin.

Je ne veux pas finir cette triste lettre sans vous dire combien ma famille et moi sommes reconnaissants de toutes les marques d'intérêt et d'amitié que vous nous donnez.

Ma femme et Natalie se joignent à moi pour vous prier de dire mille choses aimables à M""^ de Marcellus.

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