A JOSEPH DE MAISTRE
Vilna, 9/21 décembre 18 12.
E ne puis te donner une idée de la route que j'ai faite. Les cadavres des Français obstruent le chemin qui, depuis Moscou jusqu'à la frontière (envirOA ron huit cents verstes), a l'air d'un champ de 'oatailie continu. Lorsqu'on approche des villages, pour la plupart briilés, le spectacle devient plus effrayant. Là les corps sont entassés, et, dans plusieurs endroits oîi les malheureux s'étaient rassemblés dans les maisons, ils y ont brûlé sans
'. Les cent seize lettres de ces volumes sont toutes inédites à l'exception de quatre dont ce fragment.
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avoir la force d"en sortir. J'ai vu des maisons où plus de 50 cadavres étaient rassemblés, et parmi eux, trois ou quatre hommes encore vivants, dépouillés jusqu'à la chemise, par quinze degrés de froid. L'un d'eux me dit : « Monsieur, tirez-moi d'ici ou tuez-moi ; je m'appelle Normand de Flageac, je suis officier comme vous. » Il n'était pas en mon pouvoir de le secourir. On lui fit donner des habits, mais il n'y avait aucun moyen de le sauver; il fallut le laisser dans cet horrible lieu. Un comte Berzeiti de Turin s'est dit mon parent, et m'a fait demander des secours. Je lui ai envoyé aussitôt et mon cheval et un cosaque pour l'amener, mais le dépôt des prisonniers était parti ; je ne sais ce qu'il est devenu. (Je le fais chercher de tous côtés.) De tous côtés et dans tous les chemins on rencontre de ces malheureux qui se traînent encore, mourant de faim et de froid ; leur grand nombre fait qu'on ne peut pas toujours les recueillir à temps, et ils meurent pour la plupart en se rendant aux dépôts. Je n'en voyais pas un, sans songer à cet homme infernal qui les a conduits à cet excès de malheur. )>
Cùmmnniquée par M. Joseph Bertran.i.
25 septembre 182}.
J'ai reçu vos deux lettres, mon cher cousin, ainsi que l'envoi des estampes ; je vous remercie beaucoup pour celles qui nie sont destinées.
ce sont de très-belles eaux-fortes et je compte les enluminer moi-même.
Mais avant de finir sur cet article, Je dois vous parler de M. Casteilar qui vous remettra cette lettre. C'est un négociant qui vient d'épouser une de nos compatriotes piémontaises, M"*-' Malilde Patono de Meïran, amie intime de ma femme, dont le père, mon ancien camarade au service du Piémont, est maintenant à celui de Russie. Comme M'"* Casteilar sera probablement fort isolée à Paris, pendant que son mari fera ses courses pour les affaires, je regarderais comme un service de bon parent si M'"'' votre excellente épouse voulait bien lui rendre agréable le court séjour qu'elle doit faire à Paris. M. Casteilar est un homme de beaucoup d'esprit, qui fait une grande entreprise de commerce en Géorgie, et qui a la confiance de nos premières maisons commerçantes de Pétersbourg.
Maintenant je reviens à nos estampes. M. de Saint- Florent m'ayant témoigné le désir d'avoir la collection pour lui, je n'ai pu la lui refuser, d'autant plus que je n'ai guère de moyen de la placer. Je lui ai communiqué l'article de votre lettre concernant le prix, et dès qu'il les aura placées, je vous le ferai tenir incessamment. Je pense que M. de Saint-Florent en aurait placé plus d'une si vous l'aviez jugé à propos, car il m'a paru assez content de recevoir celle-là. Je lui ai remis le texte que vous m'aviez adressé par la même voie, puisqu'il ne pourrait pas placer les vues sans texte.
Comme vous m'avez obligeamment offert de vous; charger de quelques commissions pour moi,
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en voici une qui concerne la peinture et que vous êtes à même de remplir mieux que personne ; c'est de me faire l'emplette de deux onces de bleu de cobalt dont on se sert à l'huile. Cette eouleur a été découverte par le célèbre chimiste Thénard pour remplacer l'outremer et l'égale en beauté et en solidité. Les marchands d'ici la vendent à un prix exorbitant, et j'en use beaucoup pour le paysage. M. Castellar me le rapportera, ou pourra me l'envoyer par les négociants de sa connaissance qui ont souvent des expéditions à Saint-Pétersbourg. Je vous en ferai tenir le prix avec celui du voyage.
Je suis charmé que vous ayez terminé l'affaire des Soirées; je croyais que cet ouvrage avait été imprimé à Lyon, je ne l'ai pas sous les yeux en ce moment
Recevez, Monsieur et cher cousin, l'assurance des sentiments affectueux de votre tout dévoué serviteur.