‹ ŒuvresChapitre 112 sur 148 · XIII. Du Paidon des ennemis · texte numérisé non relu

XIII. Du Paidon des ennemis

Pour pardonner à ses ennemis, il faut combattre premièrement la colère qui respire la vengeance; secondement , la politique qui dit : Si je souffre , on entreprendra contre moi; troisièmement, la justice que Ton fait intervenir pour autoriser son ressentiment. Il est juste , dit-on , que les méchants soient réprimés; oui, par les lois. Mais quand cela ne se peut , et que les lois n'y pourvoient pas , ou ne le peuvent, on doit alors souffrir l'offense comme une suite de la société. L'impuissance humaine ne peut pourvoir à tout; et l'on verrait un désordre extrême . si chacun se faisait justice.

XIY. Des Jugements humains.

Il faut une autorité qui arrête nos éternelles contradictions, qui détermine nos incertitudes, condamne nos erreurs et nos ignorances : autrement, la présomption, l'ignorance, l'esprit de contradiction, ne laissera rien d'entier parmi les hommes. Jésus-Christ s'est mis au-dessus des jugements humains, plus que jamais homme vivant n'avait fait, non-seulement par sa doctrine, mais encore par sa vie. La possession certaine de la vérité lui a fait mépriser les opinions : il n'a rien donné à l'opinion, rien à l'intérêt, rien au plaisir, rien à la gloire. De combien de degrés s'est-il élevé par-dessus les égards humains ! on ne peut pas même inventer ni feindre une fin vraisemblable à ses desseins , autre que celle de faire triompher sur tous les esprits la vérité divine. Ceux qui se rendent captifs des opinions humaines ne peuvent pas en être les juges. A vous donc , ô divin Jésus , qui vous êtes élevé si haut par-dessus Tes pensées des hommes, à vous il appartient de les réformer avec une autorité suprême. Il s'est donné l'autorité tout entière sur les jugements humains en se mettant au-dessus : c'est à lui de confirmer ce qu'il y reste de droit, de fixer ce qu'il y a de douteux, et de rejeter pour jamais ce qu'ils ont de corrompu et de dépravé.

Réglons donc tous nos jugements sur celui de Jésus-Christ. ^ladame, voilà la règle que se propose sans doute une princesse si éclairée; c'est la seule qui est digne d'une âme si grande, et d'un esprit si bien fait etsi pénétrant. Vos lumières seront toujours

pures , quand elles seront dirigées par les lumières d'en haut. On louera plus que jamais ce Juste discernement, ce jugement exquis, ce gollt délicat , quand vous continuerez à goûter les célestes vérités, et à préférer les biens que l'Kvangile nous présente à tous ceux que le monde nous donne ; et à tous ceux qu'il promet, beaucoup plus grands que ceux qu'il nous donne. Tous les peuples déjà gagnés à Votre Altesse royale par une forte estime, et par une juste et très-respectueuse inclination, y joindront une vénération qui n'aura point de limites, et qui portera votre gloire à un si haut point, qu'il n'y aura rien au-dessus que la gloire même des saints et la félicité éternelle.

Nous péchons doublement dans l'estime que nous faisons de notre prochain : premièrement, en ce que nous présumons dans les autres les vices que nous sentons en nous-mêmes; secondement , en ce que nous les trouvons bien plus blâmables dans les autres que dans nous-mêmes. Saint Grégoire de Nazianze dit ' , si je ne me trompe, que nous sommes comme le miroir oCi nous voyons les autres; parce qu'en effet, ne connaissant pas leur intérieur, nous ne pouvons en juger que par quelque chose de semblable que nous connaissons , qui est nous-mêmes. Mais si nous sommes le miroir où nous voyons les affections des autres , les autres doivent être le miroir où nous voyons la difformité de nos propres vices, que nous ne remarquons pas assez quand nous les considérons en nousmêmes.

On est habitué à juger des autres par soi-même : il semble que nous ne pouvons presque pas faire autrement; mais c'est conjecture. Là, nous faisons deux fautes : premièrement, d'attribuer aux autres nos vices; secondement, de les voir dans les autres bien plus grands qu'en nous-mêmes : et la troisième faute que nous commettons, c'est qu'en voyant les fautes des autres, nous devrions songer par la même raison que nous en sommes capables, et gémir pour eux en tremblant pour nous. Nous ne pardonnons rien aux autres ; nous ne refusons rien à nous-mêmes.

Tout oblige l'homme de se tenir en posture d'un criminel , qui doit non juger, mais être jugé , « jus- « qu'à ce que le Seigneur vienne, qui produira à « la lumière ce qui est caché dans les ténèbres, * quoadtisque veniat qui illuminabit abscondita tenebrarum^. Pour juger, il faut être innocent. Le coupable qui juge les autres , se condamne lui-même par même raison : In quo enim judicas alium, teipsuni condemnas ^. Qui sine peccato est vestrum, primus in illam lapident mittat 4. « Que « celui d'entre vous qui est sans péché, lui jette « le premier la pierre. » Hypocrita, ejice primum trabem de oculo tuo^ : <i Hypocrite , ôtez première- « ment la poutre de votre oeil. » Hypocrite, parce qu'il fait le vertueux en reprenant les autres. Une

• Orat. xxvin, n» i, /. \,png. 473. — * I. Cor. IT, K. — ' Rom. u , I. — • Joan. VHi , 7. — * MaUh. vii , 6.

PENSEES

Test pas , parce qu'il ne se corrige pas soi-même. 11 , reprend ce qu'il ne peut pas amender : il n'amende pas ce qui est en son pouvoir. Suivez les hommes , ils vous blâment; ne les suivez pas, ils vous critiquent de même , par un désir opiniâtre de contredire.

Il est nécessaire desemettreen la place des autres, pour juger de la même mesure ce que l'on fait et ce que l'on souffre. Dieu, par l'injure que nous souffrons , extorque de nous la confession de la vérité : « car ceux qui fon* du mal aux autres reconnaissent « que cela est un mal , lorsqu'on leur fait souffrir le « même traitement : » JVam qui mala faciuntj damant mala esse guando patiuntur^.

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