XXXIII. De l'Homme
Rien de moins important que ce que fait l'homme, parce qu'il est mortel : rien de plus important, par rapport à l'éternité.
Il semble que la perfection de chaque chose consiste en son action ; car chaque chose a son action. La perfection et le bien d'un architecte , c'est de bâtir ; et du peintre , comme tel , de faire un tableau ; et ainsi des autres. Quoi donc! les artisans, ceux même qui font profession des arts les plus mécaniques, ont leurs actions; les cordonniers, les maçons, les charpentiers : l'homme seul se trouverait-il être sans action.' La nature l'aura-t-elle destiné à une oisiveté éternelle ? l'aura-t-elle formé si beau, si adroit, si désireux de savoir, pour le laisser toujours inutile ? ou bien ne faut-il pas dire plutôt, que , si les yeux, les oreilles, le cœur, le cerveau, et généralement toutes les parties qui composent l'homme, ont leur action , l'homme aura outre celles-là quelque action , quelqueouvrage,quelquefonction principale? Quelle donc pourra être sa fonction ? car certes la faculté de croître lui est commune avec les plantes. Or il est ici besoin de quelque chose qui lui soit propre ; parce que nous trouvons que la perfection de chaque chose est d'exercer l'action que Dieu et la nature lui ont
• Senec.Ep. lxi.
donnée , pour la distinguer des autres. Par exemple , la perfection du joueur de luth, en tant qu'il est tel ,' ne consiste pas en ce qu'il peut avoir de commun aveè l'arithméticien et le peintre, comme peuvent être la subtilité de la main et la science des nombres; mait en ce qui lui est propre. Par cette même raison , il est clair que l'homme ne peut pas trouver sa perfection dans les fonctions animales ; car les bêtes brutes l'égalent, et le surpassent même quelquefois, en cette partie. Que si nous trouvons, après une exacte recherche de tout ce qui est dans l'homme , que la raison est tout ensemble ce qu'il a de plus propre et de plus divin, ne faudra-t-il pas décider que la perfection de l'homme est de vivre selon la raison.» Et de In il résulte que c'est dans cet exercice que consiste sa félicité. Car il est certain que chaque chose est heureuse, quand elle est parvenue à la perfection pour laquelle elle est née; et le bonheur du joueur de luth, comme tel , est de toucher délicatement cet instrument si harmonieux. Car comme le propre du joueur de luth c'est déjouer du luth, aussi est-cedu bon joueur de luth d'en jouer selon les règles de l'art. Que si l'homme n'avait autre qualité que celle de jouer du luth , il serait parfaitement heureux quand il aurait atteint la perfection de cette science. Il en est de même de la raison; et encore qu'il y ait en l'homme autre chose que la raison , si est-ce néanmoins qu'elle est la partie dominante, et l'autre est née pour lui obéir : par oii il paraît que la félicité de l'homme consiste à vivre selon la raison. En quoi il ne faut pas prendre garde aux sentiments des particuliers : car l'esprit de l'homme est capable d'errer, non moins dans le choix des choses qu'il faut faire pour être heureux, que dans la connaissance de toutes les autres vérités. De sorte qu'il ne faut pas avoir égard à ceux qui se sont figuré une fausse idée de bonheur; et ainsi leur imagination étant abusée, ils semblent jouir de quelque ombre de félicité : semblables aux hypocondriaques, dont la fantaisie blessée se repaît du simulacre et du songe d'un plaisir vain etchimérique , et d'un fantôme léger, d'un spectacle sans corps.
Dieu a attaché des armes naturelles aux animaux , des ongles aux lions , des cornes aux taureaux , des' dents aux sangliers : il les a au contraire séparées et détachées de l'homme, pour modérer en lui l'appétit de la vengeance; [afin de le porter à ne les prendre] que par raison, [et l'engager à] y penser [avant de s'en servir.]
Les hommes affectent une liberté farouche qui ne connaît aucune règle, et ne veut dépendre que de son inclination. Les bêtes ne nuisent que par nécessité ou colère; l'homme, par plaisir. Quoique la nature semble armée de toutes parts contre nous, pour nous contenir dans les justes bornes, rien n'est capable de modérer la violence de nos passions , tant elles sont indomptables.
Un défaut qui empêche les hommes d'agh^, c'est de ne sentir pas de quoi ils sont capables. Trois chosef
les en empêchent : la crainte, pour ne s'être pas éprouvés ; la paresse , pour ne vouloir pas travailler ; l'application ailleurs, pour satisfaire sa légèreté. La crainte présuppose un bon principe, le désir de bien faire; il le faut aimer : la paresse vient de lâcheté; il faut la combattre : l'application ailleurs vient de différentes causes; il faut se captiver. Il est à regretter qu'un bon naturel ne se mette pas à son meilleur usage.