‹ ŒuvresChapitre 134 sur 148 · XXXVII. Du Corps · texte numérisé non relu

XXXVII. Du Corps

[Penser que] le corps n'est qu'une victime que la charité consacre : en l'immolant, elle le conserve, aOn de le pouvoir toujours immoler : une masse de boue qu'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure. Si un roi était obligé de demeurer dans quelque pauvre maison , [il lui procurerait un] ornement passager, [et y ferait briller] quelque rayon de la magniûcence royale. Ainsi cette terre et'cette poussière , qui forme notre corps , est revêtue de quelque éclat en faveur de l'àme qui doit y habiter quelque temps. Toutefois c'est toujours de la poussière , qui , au bout d'un terme bien court, retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption.

Plût à Dieu que je m'ensevelisse avec jésus-Christ pour être son cohéritier ! car que faisons-nous, chrétiens , que faisons-nous autre chose , lorsque nous Uattons ce corps , que d'accroître la proie de la mort . lui enrichir son butin , lui engraisser sa victime? Pourquoi m'es-tu donné , ô corps mortel, fardeau accablant , soutien nécessaire , ennemi flatteur, ami dangereux , avec lequel je ne puis avoir ni guerre ni paix , parce qu'à chaque moment il faut s'accorder, et à chaque moment il faut rompre.' O inconcevable union , et aliénation non moins surprenante! malheureux homme que je suis! Et vous vous attachez à ce corps mortel , et vous bâtissez sur ces ruines , et vous contractez avec ce mortel une amitié immortelle!

Je ne sais pourquoi je suis uni à ce corps mortel ; ni pourquoi , étant l'image de Dieu , il faut que je sois plongé dans cette boue. Je le hais comme mon ennemi capital, je l'aime comme le compagnon de mes travaux : je le fuis comme ma prison, je l'honore comme mon cohéritier.

Regarder la vie comme un faux ami ; fermer les sens , vivre hors de la chair et du monde , recueilli en soi , conversant avec soi et avec Dieu. Mener une vie au-dessus de tout ce qui est visible , et recevoir les idées divines toujours nettes et immuables, nullement mélangées des formes terrestres, errantes et vagues , que le mouvement des choses humaines nous imprime. Être par ce moyen et devenir de plus en plus un miroir très-net de Dieu et des choses divines: s'élever à la lumière par la lumière, c'est-àdire, à la plus claire par la plus obscure : goûter par avance la vie céleste.

XXXVm. De la Mort.

Voyez cette bouche ouverte, ce visage allongé, cette respiration entrecoupée, ce jugement offusqué qui revient par certains moments comme de fort loin -, autant de signes prochains de la mort. Les amis du moribond, vivement affligés, se livrent à une sorte de désespoir, qui leur fait tout tenter pour rappeler le mourant à la vie : chacun s'em-

presse à le secourir quand on ne peut plus rien ; et dans les vicissitudes de la maladie on passe successif vement de la tristesse à la joie, et de l'une à l'autre. S'il paraît quelque mieux dans l'état du malade, on aperçoit, sur ceux qui l'environnent , un rayon d'espérance qui iflumine tout à coup le visage comme à travers d'un nuage; et enfin , lorsque le malade est aux prises avec la mort , tout le monde court sans savoir où : dès qu'il est expiré , la douleur éclate par les cris et les sanglots. Le temps semble adoucir le chagrin que cause cette mort : sa femme ne pleure plus , et croit être tranquille ; cependant elle demeure étourdie, comme si elle était tombée du haut d'un clocher. On ne peut imaginer la mort : on croit à toute heure voir entrer le défunt : l'âme , aOn de suppléer la présence de l'objet qu'elle aime, fait effort pour rendre sa douleur immortelle: son affection envers la mémoire de son ami, et lé désir de le faire revi\Te, lui fait prendre tous les moyens qui peuvent réparer sa perte. On voit par là combien on a raison de dire que cela est un des principes de l'idolâtrie : un reste de l'immortalité perdue nous fait ainsi combattre contrela mort. Mais il est fort nécessaire de se préparer de bonne heure à perdre cequi nous est cher; car dans le coup on écoute peu les consolations.

La mort nous doit rendre plus forts contre la douleur , et la douleur contre la mort. Dans l'heure de la mort, deux sentiments à corriger : premièrement la crainte, celle qui trouble; secondement, quand tout est désespéré , par dépit on voudrait bientôt finir, et par impatience à cause de la douleur.

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