‹ ŒuvresChapitre 133 sur 148 · XXXV. Des Arls · texte numérisé non relu

XXXV. Des Arls

L'argent n'est pas une chose que la nature désire pour lui-même : car les métaux par eux-mêmes n'ont aucun usage utile au service de l'homme. Aussi , dans l'origine des choses , les richesses consistaient dans la possession des biens dont la nature avait besoin, et dont le désir nous est naturel, tel qu'est le froment , le vin et les troupeaux : nous le voyons dans les patriarches. Que si l'argent ne nous est nécessaire que comme substitué en la place de ces choses, le désir n'en doit pas être plus grand qu'il serait de ces choses-là mêmes. Le désir maintenant va à proportion du besoin : or les bornes du besoin sont étroites. La nature est sobre, et se contente de peu : mais la cupidité est venue, qui ne s'est plus voulu contenter du nécessaire ; par les degrés du commode, du plaisant, du bienséant, elle est montée au délicieux, au mou, au superflu, au somptueux. Nous pous sommes fait certaines règles d'une bienséance incommode; d'où il est arrivé qu'un homme peut être pauvre, et néanmoins ne manquer de rien de

« Jh Morib lib. v, cap. viu.

Les arts ne se profitent pas à eux-mêmes, mais à ceux auxquels ils président. La médecine a pour objet la conservation ou le rétablissement de la santé de ceux qu'elle traite : l'art pastoral ne tend à autre chose, sinon que les troupeaux soient en bon état ; et comme l'art pastoral et les autres arts ne profitent rien d'eux-mêmes à qui s'en sert , il a été besoin d'y établir quelque récompense pour ceux qui les exercent. L'art de gouverner est de même; et il faudrait que les hommes fussent obligés, par quelques gages, d'accepter le gouvernement, ou sous quelques peines. La peine est d'être soumis aux méchants, qui contraint les bons d'accepter la conduite: de sorte que s'il y avait une ville où tous les hommes fussent bons, on se battrait pour ne pas conduire, avec le même empressement que l'on fait maintenant pour gouverner. Car il n'y a point d'homme assez insensé, qui n'aime mieux qu'on pourvoie justement à tous ses besoins, que de se faire des affaires en se chargeant de subvenir à ceux des autres.

XXX YI. De la Guerre.

La guerre est une chose si horrible , que je m'étonne comment le seul nom n'en donne pas de l'horreur : en quoi je ne puis souffrir l'extrême brutalité des anciens, qui avaient fait une divinité pour la guerre ; au lieu qu'un esprit qui ne s'occupe qu'aux armes est non un dieu , mais une furie. S'il venait un homme ou du ciel ou de quelque terre inconnue et inaccessiDle , où la malice des hommes n'eût pas encore pénétré, à qui on fît voir tout l'appareil d'une bataille et d'une guerre, sans lui dire à quoi tant de machines épouvantables, tant d'hommes armés seraient destinés; il ne pourrait croire autre chose, sinon que l'on se prépare contre quelque bête farouche ou quelque monstre étrange, ennemi du genre humain: que si on venait à lui dire que cela se prépare contre des hommes, il ne faut point douter que ce récit ne lui fît dresser les cheveux, qu'il n'eût en abomination une si cruelle entreprise , et qu'il ne maudît mille et mille fois ceux qui l'auraient conduit en une terre si inhumaine. Mais encore, souffrons que les nations se battent les unes contre les autres; puisque telle est et notre inhumanité et notre fureur, que lorsque nous nous trouvons séparés de quelques fleuves ou quelques montagnes, ou par quelques légères différences de langage ou de mœurs, nous semblons oublier que nous avons une nature commune : mais que des peuples qui se sont associés ensemble sous les mêmes lois et le même gouver nement, afin de se prêter un secours mutuel ; que ces

' De Morib. lib. vu , cap. xv.

CHRÉTIENNES ET MORALES

peuples , dis-je , se détruisent eux-mêmes par des guerres sanglantes, cela passe à la dernière extrémité de la fureur.

Page 1