‹ ŒuvresChapitre 15 sur 148 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

nécit des variations et de la réforme d Angleterre souslJenri Vlll, depuis l'an iS2d jusqu'à 1547; et sous Edouard f'I, depuis XbM jusqu'à 1553, avec la suite de r/dstoire de Cranmer jusqu'à sa mort, en i556.

SOMMAIRE

La réformation anglicane, condamnable par l'histoire même de M. Burnet. Le divorce de Henri VIIL Son emportement contre le Saint-Siège. Sa primauté ecclésiastique. Principes et suites de ce dogme. Hors ce point , la foi catholique démeure en son entier. Décision de foi de Henri. Ses six articles. Histoire de Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéri , auteur de la réformation anglicane ; ses lâchetés , sa corruption , son hypocrisie. Ses sentiments honteux sur la hiérarchie. La conduite des prétendus réformateurs , et en particulier celle de Thomas Cromwell, vice-gérant du roi au spirituel. Celle d'Anne de Boulen , contre laquelle la vengeance divine se déclare. Prodigieux aveuglement de Henri dans tout le cours de sa vie. Sa mort. La minorité d'Edouard VI, son fils. Les décrets de Henri sont changés. La primauté ecclésiastique du roi demeure seule. Elle est portée à des excès , dont les prolestants rougissent. La réformation de Cranmer appuyée sur ce fondement. Le roi regardé comme l'arbitre de la foi. L'antiquité méprisée. Continuelles variations. Mort d'Edouard VI. Attentat de Cranmer et des autres contre la reine Marie , sa sœur. La religion catholique est rétablie. Honteuse fin de Cranmer. Quelques remarques particulières sur l'histoire de M. Burnet, et sur la réformation anglicane.

La mort de Luther fut bientôt suivie d'une autre mort, qui causa de grands changements dans

la rehgion. Ce fut celle de Henri VIII, qui, après avoir donné de si belles espérances dans les premières années de son règne, fit un si mauvais usage des rares qualités d'esprit et de corps que Dieu lui avait données. Personne n'ignore les dérèglements de ce prince, ni l'aveuglemont oii il tomba par ses malheureuses amours, ni combien il répandit de sang depuis qu'il s'y fut abandonné, ni les suites effroyables de ses mariages, qui presque tous furent funestes à celles qu'il épousa. On sait aussi à quelle occasion de prince très-catholique il se fit auteur d'une nouvelle secte, également détestée par les catholiques, par les luthériens et par les sacramentaires. Le Saint-Siège ayant condamné le divorce qu'il avait fait, après ving-cinq ans de mariage avec Catherine d'Aragon , veuve de son frère Arthus, et le mariage qu'il contracta avec Anne de Boulen, non-seulement il s'éleva contre l'autorité du Siège qui le condamnait, mais encore, par une entreprise inouie jusqiies alors parmi les chrétiens, il se déclara chef de l'Église anglicane, tant au spirituel qu'au temporel : et c'est par-là que commence la réformation anglicane, dont on nous a donné depuis quelques années une histoire si ingénieuse, et en même temps si pleine de venin contre l'Église catholique.

Le docteur Gilbert Burnet, qui en est l'auteur, nous reproche dès sa préface, et dans toute la suite de son histoire, d'avoir tiré beaucoup d'avantage de la conduite de Henri VIII et des premiers réformateurs de l'Angleterre. Il se plaint surtout de Sanderus, historien catholique, qu'il accuse d'avoir inventé des faits atroces , afin de rendre odieuse la réformation anglicane. Ces plaintes se tournent ensuite contre nous et contre la doctrine catholique. « Une religion , dit-il ', fondée sur la faus- « seté, et élevée sur l'imposture, peut se soutenir « par les mêmes moyens qui lui ont donné nais- « sance. » Il pousse encore plus loin cet outrageux discours : « Le Livre de Sanderus peut bien être « utile à une Église qui jusqu'ici ne s'est agrandie « que par des faussetés et des tromperies publi- « ques. » Autant que sont noires les couleurs dont il nous dépeint, autant sont éclatants et pompeu.x les ornements dont il pare son Église. « La réfor- « mation, poursuit-il, a été un ouvrage de lumière; « on n'a pas besoin du secours des ombres pour en « relever l'éclat : et si l'on veut faire son apologie, « il suffit d'écrire son histoire. » Voilà de belles paroles; et on n'en employerait pas de plus magnifiques quand même dans les changements de l'Angleterre on aurait à nous faire voir la même sainteté qui parut dans le christianisme naissant. Considérons donc, puisqu'il le veut, cette histoire qui justifie la réformation par sa seule simplicité. Nous n'avons pas besoin d'un Sanderus; M. Burnet nous suffit pour bien entendre ce que c'est que cet ouvrage de lumière; et la seule suite des faits, rapportés par cet adroit défenseur de la réformation anglicane, suffit pour nous en donner une juste idée. Que si

I Refut. de Sand. t. i,p. 6*5.

DES VARIATIONS, LIV. VII

l'Angleterre y trouve des manjues sensibles de l'aveuglement que Dieu répand quelquefois sur les rois et sur les peuples , qu'elle ne s'en prenne pas à moi, puisque je ne fais que suivre une histoire que son parlement en corps a honorée d'une approbation si authentique ' ; mais qu'elle adore les jugements cachés de Dieu, qui n'a laissé aller les erreurs de cette savante et illustre nation jusqu'à un excès si visible , qu'afin de lui donner de plus faciles moyens de se reconnaître.

Le premier fait important que je remarque dans M. Burnet, est celui qu'il avance dès sa préface, et qu'il fait paraître ensuite dans tout son livre : c'est que lorsque Henri VIII commença la réformation , « il semble qu'il ne songeait en tout cela qu'à « intimider la cour de Rome, et à contraindre le « pape de le satisfaire : car dans son cœur il crut « toujours les opinions les plus extravagantes de « l'Église romaine , telles que sont la transsubstan- « tiation, et les autres corruptions du sacrifice de « la messe : ainsi il mourut plutôt dans cette comn munion, que dans celle des protestants. « Quoi qu'en dise M. Burnet, nous n'accepterons pas la communion de ce prince, qu'il semble nous offrir; et puisqu'il le rejette de la sienne, il résulte d'abord de ce fait, que l'auteur de la réforraation anglicane, et celui qui , à vrai dire, en a posé le véritable fondement dans la haine qu'il a inspirée contre le pape et contre l'Église romaine, est un homme également rejeté et anathématisé de tous les partis.

Ce qu'il y a ici de plus remarquable , c'est que ce prince ne s'est pas contenté de croire en son cœur et de professer de bouche tous ces points de croyance, que M. Burnet appelle les plus grandes et les plus extravagantes de nos corruptions : il les a données pour loi à toute l'Église anglicane, en sa nouvelle qualité de chef souverain de cette Église sous Jésus-Christ. Il les a fait approuver par tous les évêques et par tous les parlements , c'est-à-dire par tous les tribunaux, où consiste encore à présent, dans la réformation anglicane , le souverain degré de l'autorité ecclésiastique. Il les a fait souscrire et mettre en pratique par toute l'Angleterre , et en particulier par les Cromwell , par les Cranmer, et par tous les autres héros de M. Burnet, qui luthériens on zuingliens dans leur cœur, et désirant d'établir le nouvel Évangile, assistaient néanmoins a l'ordinaire de la messe , comme au culte public qu'on rendait à Dieu , ou la disaient eux-mêmes , et en un mot , pratiquaient tout le reste de la doctrine et du service reçu dans l'Église, malgré leur religion et leur conscience.

Thomas Cromwell fut celui que le roi établit son vicaire général au spirituel en 1535, incontinent après sa condamnation, et qu'en 1536 il fit son vice-gérant dans sa qualité de chef souverain de l'Église » : par où il le mit à la tête de toutes les affaires ecclésiastiques et de tout l'ordre sacré,

' Ext. des Reg. de la Chanib. des Seign. et des Comm. 4ii 3 jnnv. 1681 , 23 déc. lôSO.et 5 janv. I68I , à la tête du I. ;i. de l'Hist. de Burnet. — * Burn. hisl. t. \,p. 244. BosecBT. — lomî ir.

quoiqu'il fût un simple laïque, et qu'il soit toujours demeuré tel. On n'avait point encore trouvé cette dignité dans l'état des charges d'Angleterre, ni dans la notice des offices de l'Empire, ni dans aucun royaume chrétien; et Henri VIH Ot voir pour la. première fois à l'Angleterre et au monde chrétien un milord vice-gérant , et un vicaire général du roi : au spirituel. i

L'intime ami de Cromwell , et celui qui conduisit le dessein de la réformation anglicane , fut Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéri. C'est le grand héros de M. Burnet. Il abandonne Henri VIII, dont les scandales et les cruautés sont trop connus. Mais il a bien vu qu'en faire autant de Cranmer, qu'il regarde comme l'auteur de la réformation, ce serait nous donner d' abord une trop mauvaise idée de tout cet ouvrage. Il s'étend donc sur les louanges de ce prélat; et non content d'en admirer partout la modération, la piété et la prudence, il ne craint point de le faire autant ou plus irrépréhensible que saint Athanase et saint Cyrille , et d'un si rare mérite , que jamais peut-être j)rélai de l'Église n'a eu plus d'excellentes qualités, et moins de défauts'.

Il est vrai qu'il ne faut pas compter beaucoup sur les louanges que M. Burnet donne aux liéros de la réforme; témoin celles qu'il a données à Montluc, évêqu« de Valence. « C'était, dit-il», un des plus « sages ministres de son siècle, toujours modéré « dans les délibérations qui regardaient la cons- « cience; ce qui le fit soupçonner d'être hérétique. « Toute sa vie a les caractères d'un grand homme ; « et l'on n'y saurait guère blâmer que l'attachement « inviolable qu'il eut durant tant d'années pour la « reine Catherine deMédicis. » Le crime sans doute était médiocre, puisqu'il devait tout à cette princesse, qui d'ailleurs était sa reine , femme et mère de ses rois , et toujours unie avec eux ; de sorte que ce prélat , à qui on ne peut guère reprocher que d'avoir été fidèle à sa bienfaitrice, doit être, selon M. Burnet, un des hommes de son siècle des plus élevés au-dessus de tout reproche. Mais il ne faut pas prendre au pied de la lettre les éloges que ces réformés donnent afux héros de leur seete. Le même M. Burnet, dans le même livre où il relève Montluc par cette belle louange , en parle ainsi : « Cet évêque a été « célèbre, mais il a eu ses défauts^. » Après ce qu'il en a dit , on doit croire que ces défauts seront légers : mais qu'on achève, et on trouvera que ces défauts qu'il a eus, c'est seulement cfe s'être efforcé de corrompre la fille d'un seigneur d'Irlande qui l'avait reçu dans sa maison; c'est d'avoir eu avec lui unecourtisane anglaise qu'il entretenait ; c^st que cette malheureuse ayant bu sans réflexion le précieux baume dont Soliman avait fait présent à ce prélat, « il en fut outré dans un tel excès, que ses « cris réveillèrent tout le monde dans la maison, où « l'on fut aussi témoins de ses emportements et de « son incontinence. » Voilà les petits défauts d'un prélat dont toute la vie a les caractères d'un grand

Préf. sur la fin. — '' II. part. l. i,p. isâ. — ^ Ibid.

HISTOIRE

homme. La réforme , ou peu délicate en vertu , ou indulgente envers ses héros, leur pardonne facilement de semblables abominations ; et si, pour avoir eu seulement une légère teinture de réformation , Montluc, malgré de tels crimes, est un homme presque irréprochable; il ne faut pas s'étonner que Cranmer, un si grand réformateur, ait pu mériter tant de louanges.

Ainsi , sans dorénavant nous laisser surprendre aux éloges dont M. Burnet relève ses réformés, et surtout Cranmer, faisons l'histoire de ce prélat sur les faits qu'en a rapportés cet historien, qui est son perpétuel admirateur, et voyons en même temps aans quel esprit la réformation a été conçue.

Dès l'an 1529 , Thomas Cranmer s'était misa la tète du parti qui favorisait le divorce avec Catherine , et le mariage que le roi avait résolu avec Anne de Boulen". En 1530, il fit un livre contre la validité du m;iriage de Catherine; et on peut juger de l'agrément qu'il trouva auprès d'un prince (iont il flattait la passion dominante. On commença dès lors à le regarder h la cour comme une espèce de favori, qu'on croyait devoir succéder au crédit du cardinal de Volsey. Cranmer était dès lors engagé dans les sentiments de Luther ^, et , comme dit M. Burnet, il était le plus estimé de ceux qui les avaient embrassés 3. Anne de Boulen , poursuit cet auteur, avait aussi reçu quelque teinture de cette doctrine. Dans la suite il la fait paraître tout a fait liée au sentiment de ceux qu'il appelle les réformateurs. Il faut toujours entendre par ce mot les ennemis ou cachés ou déclarés de la messe et de la doctrine catholique. Tous ceux du même parti, ajoute-t-iH, se déclaraient pour le divorce. Voilà les secrètes liaisons de Cranmer et de ses adhérents avec la maîtresse de Henri : voilà les fondements du crédit de ce nouveau conûdent, et les commencements de la réforme d'Angleterre. Le malheureux prince, qui ne savait rien de ces liaisons ni de ces desseins, se liait lui-même insensiblement avec les ennemis de la foi qu'il avait jusqu'alors si bien défendue ; et par leurs trames secrètes , il servait sans y penser au dessein de la détruire.

Cranmer fut envoyé en Italie et à Rome pour l'affaire du divorce ; et il y poussa si loin la dissimulation de ses erreurs , que le pape le fît son pénitencier^ : ce qui montre qu'il était prêtre. Il accepta cette charge, tout luthérien qu'il était. De Kome il passa en Allemagne, pour y ménager les protestants ses bons amis : et ce fut alors qu'il épousa la sœur d'Osiandre. On dit qu'il l'avait séduite , et qu'on le contraignit de l'épouser ^ ; mais je ne garantis point ces faits scandaleux, jusqu'à ce que je les trouve bien avérés par le témoignage des auteurs du parti , ou en tout cas non suspects. Pour le mariage , le fait est constant. Ces messieurs sont accoutumés , malgré les canons et malgré la profession de la continence, à tenir de telsraariai^es pour honnêtes. Mais Henri n'était pas de cet

' Burn. t. I, îiv. l , p. 123. — ^ Ibid.. p <32. - ' Ibid. 136. - • Ibid. — ' Tbid. p. 136, 141. — « lUd. p. 145.

avis, et il détestait les prêtres qui se mariaient. Cranmer avait déjà été chassé du collège de Christ à Cambridge, à cause d'un premier mariage. Le second , qu'il contracta dans la prêtrise , lui eût fait de bien plus terribles affaires ; puisque même , selon les canons, il eût été exclu de ce saint ordre par un second mariage , quand il eut été contracté devant la prêtrise. Les réformateurs se jouaient en leur cœur et des saints canons , et de leurs vœux : mais, par la crainte de Henri , il fallut tenir ce mariage \ fort caché ; et ce grand réformateur commença par tromper son maître dans une matière si importanit •

Pendant qu'il était en Allemagne en l'an 1533, l'archevêché de Cantorbéri vint à vaquer par la mort de Varham. Le roi d'Angleterre y nomma Cranmer : il l'accepta. Le pape , qui ne lui connaissait aucune autre erreur que celle de soutenir la nullité du mariage de Henri , chose alors assez indécise, lui donna ses bulles' : Cranmer les reçut, et ne craignit pas de se souiller en recevant , comme on parlait dans le parti , le caractère de la Bête.

A son sacre , et devant que de procéder à l'ordination , il fit le serment de fidélité qu'on avait accoutumé de faire au pape depuis quelques siècles. Ce ne fut pas sans scrupule , à ce que dit M. Burnet; mais Cranmer était un homme d'accommodement : il sauva tout, en protestant que parce serment il ne prétendait nullement se dispenser de son devoir envers sa conscience, envers le roi et l'état : protestation en elle-même fort inutile; car qui de nous prétend s'engager par ce serment à rien qui soit contraire à sa conscience, ou au service du roi et de son état ? Loin qu'on prétende préjudicier à ces choses , il est même exprimé dans ce serment, qu'on le fait sans préjudice des droits de son ordre, salco ordine meo'. La soumission qu'on jure au pape pour le spirituel, est d'un autre ordre que celle qu'on doit naturellement à son prince pour le temporel : et, sans protestation, nous avons toujours bien entendu que l'une n'apporte point de préjudice à l'autre. Mais enfin, ou ceiserment est une illusion, ou il oblige à reconnaître la puissance spirituelle du pape. Le nouvel archevêque la reconnut donc, quoiqu'il n'y crût pas. M. Burnet avoue que cet expédient était peu conforme à la sincérité de Cranmer^ : et , pour adoucir comme il peut une si criminelle dissimulation , il ajoute un peu après : « Si cette conduite ne fut pas suivant les règles les « plus austères de la sincérité, du moins on n'y voit « aucune supercherie. » Qu'appelle-t-on donc supercherie? et y en a-t-il de plus grande que de jurer ce qu'on ne croit pas, et se préparer des moyens d'éluder son serment par une protestation conçue en termes si vagues? Mais M. Burnet ne nous dit pas que Cramner, qui fut sacré avec toutes les cérémonies du pontifical, outre ce serment dont il prétendait éluder la force , fit d'autres déclarations contre lesquelles il ne réclama pas : comme de « recevoir avec soumission les traditions des Pères,

' Burn.J. I, /. II , p. 189. - * Pont. Rom. in consec. Ep. — S Burn t. 1, Uv. il, p. 100.

DKS VARIATIONS, LIV. VU

« et les conslilulions du saint-siége apostolique;

• de rendre obéissance à saint Pierre en la personne

• du pape, son vicaire, et de ses successeurs, se- « ion l'autorité canonique ; degarder la chasteté » : » ce qui, dans le dessein de l'Église, expressément déclare dès le temps qu'on y reçoit le sous-diaconat, emportait le célibat et la continence. Voilà ce que M. Burnet ne nous dit pas. Il ne nous dit pas que Cran mer dit la messe selon la coutume avec son consacrant. Cranmer devait encore protester contre cet acte, et contre toutes les messes qu'il dit en officiant dans son église ; du moins durant tout le règne de Henri VIII, c'est-à-dire, trente ans entiers. M. Burnet ne nous dit pas toutes ces belles actions de son héros. Il ne nous dit pas qu'en faisant des prêtres, comme il en fit sans doute durant tant d'années, étant archevêque, il les ût selon les termes du pontifical, où Henri ne changea rien , non plus qu'à la messe. Il leur donna donc le pouvoir •> de changer par leur sainte bénédiction le pain et « le vin au corps et au sang de Jésus-Christ, et « d'offrir le sacrifice, et dire la messe tant pour « les vivants que pour les morts». » Il eût été bien plus important de protester contre tant d'actes si contraires au luthéranisme, que contre le serment d'obéir au pape. iNIais c'est que Henri VIII, qu'une protestation contre la primauté du pape n'offensait pas, n'aurait pas souffert les autres : c'est pourquoi Cranmer dissimule. Le voilà tout ensemble luthérien, marié, cachant son mariage , archevêque selon le pontifical romain, soumis au pape, dont en son cœur il abhorrait la puissance, disant la messe , qu'il ne croyait pas, et donnant pouvoir de la dire; et néanmoins, selon M. Burnet, un second Athanase, un second Cyrille, un des plus parfaits prélats qui fut jamais dans l'Église. Quelle idée nous veut-on donner, non-seulement de saint Athanase et de saint Cyrille, mais encore de saint Basile, de saint Ambroise, de saint Augustin, et en un mot de tous les saints, s'ils n'ont rien de plus excellent ni de moins défectueux qu'un homme qui pratique durant' si longtemps ce qu'il croit être le comble de l'abomination et du sacrilège? Voilà comme on s'aveugle dans la nouvelle réforme, et comme les ténèbres, dont l'esprit de réformateurs a été couvert, se répandent encore aujourd'hui sur leurs défenseurs.

M. Burnet prétend que son archevêque fit ce qu'il put pour ne pas accepter cette éminente dignité, et il admire sa modération. Pour moi , je veux bien ne pas disputer aux plus grands ennemis de l'Église certaines vertus morales, qu'on trouve dans les philosophes et dans les païens , qui n'ont été , dans les hérétiques, qu'un piège de Satan pour prendre les faibles , et une partie de l'hypocrisie qui les séduit. Mais ]M. Burnet a trop d'esprit pour ne pas voir que Cranmer, qui avait pour lui Anne de Boulen, dont le roi était si épris, qui faisait tout ce qu'il fallait pour favoriser les nouvelles amours de ce prince , et qui . après s'être déclaré contre le ma-

' Pont. Rom. in eoruec. Episc — * Pont. Rom. in ord.

Pretbyt.

riage de Catherine , se rendait si nécessaire pour l« rompre , sentait bien que Henri ne se pouvait jamais donner un plus favorable archevêque ; de sorte que rien ne lui était plus aisé que d'avoir l'archevêché en le refusant , et de joindre à l'honneur d'une si grande prélature celui de la modération.

En effet , dès que Cranmer y fut élevé , il commença à travailler dans le parlement à déclarer la nullité du mariage. Dès l'année d'auparavant , c'està-dire en 1532, le roi avait déjà épousé Anne de Boulen en secret : elle était grosse , et il était temps d'éclater'. L'archevêque, qui n'ignorait pas ce secret , se signala en cette rencontre » , et témoigna beaucoup de vigueur à flatter le roi. Par son autorité archiépiscopale , il lui écrivit une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine ^ : mariage , disait-il , qui scandalisait tout le monde; et lui déclarait que , pour lui , il n'était pas résolu à souffrir davantage un si grand scandale. Voilà un homme bien courageux, et un nouveau Jean-Baptiste. Làdessus il cite le roi et la reine devant lui : on procède. La reine ne comparaît pas ; l'archevêque , par contumace, déclara le mariage nul dès Je commencement, et n'oublia pas , dans sa sentence de prendre la qualité de légat du saint-siége , selon la coutume des archevêques de Cantorbéri. M. Burnet insinue qu'on crut par là donner plus de force à la sentence ; c'est-à-dire , que l'archevêque , qui en son cœur ne reconnaissait ni le pape, ni le saint-siége , voulait , pour l'amour du roi , prendre la qualité la plus favorable à autoriser ses plaisirs. Cinq jours après , il approuva le mariage secret d'Anne de Boulen , quoique fait avant la déclaration de la nullité de celui de Catherine ; et l'archevêque confirma une procédure si irrégulière.

On sait assez la sentence définitive de Clément VII contre le roi d'Angleterre. Elle suivit de près celle que Cranmer avait donnée en sa faveuc Henri, qu'on avait flatté de quelque espérance du côté de la cour de Rome , s'était de nouveau soumis à la décision du saint-siége, même depuis le jugement de l'archevêque. Je n'ai pas besoin de raconter jusqu'à quel excès de colère il fut transporté; et M Burnet avoue \n\-mèmQ qu'il ne garda aucune mesure dans son ressentiment 4. Dès là donc il commença de pousser à l'extrémité sa nouvelle qualité de chef souverain de l'Église anglicane, sous Jésus-Christ.

Ce fut alors que l'univers déplora le supplice des deux plus grands hommes d'Angleterre en savoir et en piété , Thomas Morus , grand-chancelier, et Fischer , évêque de Rochestre. M. Burnet en gémit lui-même , et regarde la fin tragique de ces deux grands hommes comme une tache à la vie de Henri s.

Ils furent les deux plus illustres victimes de la primauté ecclésiastique. Morus , pressé de la re- , connaître, fit cette belle réponse : qu'il se défierait de lui-même s'il était seul contre tout le parlement,

* Biirn. t. I, liv.ij, p. 191. — '/6irf. p. 186. — 3 Ibid. n, p. 193. — * T.l, liv. Il , p. 199. — i Ibid. p. 227, 22t>, ttc. liv. m , p. 483 et stiiv

lOd

HISTOIRE

mais que, s'il avait contre lui le grand conseil d'Angleterre, il avait pour lui toute l'Église, ce grand conseil des chrétiens '. La fin de Fischer ne tut pas moins belle ni moins chrétienne.

Alors commencèrent les supplices indifféremment contre les catholiques et les protestants; et Henri devint le plus sanguinaire de tous les princes. Mais la date €st remarquable. « Nous ne voyons « nullement, dit M. Burnet, que la cruauté lui ait « été naturelle: il a régné, poursuit-il, vingt-cinq « ans sans faire mourir autre personne pour crime « d'état, » que deux hommes , dont le supplice ne lui peut être reproché. Dans les dix dernières aniïées de sa vie , il ne garda, dit le même auteur, aucunes mesures dans ses exécutions^. M. Burnet ne veut ni qu'on l'imite , ni aussi qu'on le condamne avec une extrême rigueur ; mais nul ne le condamne plus rigoureusement que M. Burnet lui-même. C'est lui qui parle ainsi de ce prince ^ : « H fit des dépenses « excessives, qui l'obligèrent à fouler ses peuples; « il extorqua du parlement, par deux fois, un acquit « de toutes ses dettes ; il falsifia sa monnaie , et « commit bien d'autres actions indignes d'un roi. « Son esprit chaud et emporté le rendit sévère et « cruel; il fit condamnera mort un bon nombre de « ses sujets , pour avoir nié sa primauté ecclésiastin que, entre autres Fischer et Morus , dont le pre- 0 mier était fort vieux , et l'autre pouvait passer « pour l'honneur de l'Angleterre, soit en probité « ou en savoir. » On peut voir le reste dans la Préface de M. Burnet; mais je ne puis oublier ce dernier trait : « Ce qui mérite le plus de blâme, c'est, «dit-il, qu'il donna l'exemple pernicieux de fouler « aux pieds la justice, et d'opprimer l'innocence, en « faisant juger des personnes sans les entendre. » IM. Burnet veut avec tout cela que nous croyions, qu'encore que pour des fautes légères il traînât les gens en justice, néanmoins « les lois présidaient « dans toutes ces causes-là; les accusés n'étaient ni « poursuivis ni jugés que conformément au droit 4 : » ^ommesi ce n'était pas le comble de la cruauté et de la tyrannie, de faire des lois iniques , comme fut celle de condamner des accusés sans les ouïr, et de tendre des pièges aux innocents , dans les formalités de la justice. Mais qu'y a-t-il de plus affreux que ce qu'ajoute ce même historien s : « Que ce prin- « ce, soit qu'il ne pût souffrir qu'on lui contredît , « soit qu'il fût enflé du titre glorieux de chef de l'É- « glise , que ses peuples lui avaient déféré, soit que « les louanges de ses flatteurs l'eussent gâté , se per- « suadait que tous ses sujets étaient obligés de ré- « gler leur foi sur ses décisions? » Voilà, comme dit M. Burnet, dans la vie d'un prince, des taches si odieuses , qu'un honnête homme ne saurait T en excuser; et nous sommes obligés à cet auteur de nous avoir , par son aveu , sauvé la peine de rechercher des preuves de tous ces excès , dans des histoires qui auraient pu paraître plus suspectes. Mais ce qu'on ne peut dissimuler , c'est que Henri , auparavant si éloigné de ces horribles désordres , n'y

' T. I , liv. n , p. 228. - » Ihid. Uv. Ul , p. 242. — ' PrœJ. — * T.i, lit- ni,P- 243. — '> Jbid.

tomba, de l'aveu de M. Burnet, que dans les dix dernières années de sa vie , c'est-à-dire qu'il y tomba incontinent après .son divorce, après sa rupture ouverte avec l'Église, après qu'il eut usurpé , par un exemple inouï dans tous les siècles, la primauté ecclésiastique : et on est forcé d'avouer qu'une des causes de son prodigieux aveuglement fut ce titre glorieux de chef de l'Église, que ses peuples lui avaient déféré. Je laisse maintenant à penser au lecteur chrétien si ce sont là des caractères d'un réformateur, ou d'un prince dont la justice divine venge les excès par d'autres excès , qu'elle livre aux désirs de son cœur, et qu'elle abandonne visiblement au sens réprouvé.

Le supplice de Fischer et de Merus , et tant d'autres sanglantes exécutions, répandirent la terreur dans les esprits : chacun jura la primauté de Henri , et on n'osa plus s'y opposer. Cette primauté fut établie par divers décrets du parlement; et le premier acte qu'en fit le ro\, futde donner à Cromicell la qualité de son vicaire général au spirituel , et celle de visiteur de tous les couvents et de tous tes privilégiés d'Angleterre ». C'était proprement se déclarer pape : et ce qu'il y a ici de plus remarquable , c'était remettre toute la puissance ecclésiastique entre les mains d'un zuinglien , car je crois que Cron> well l'était; ou tout au moins d'un luthérien » si M. Burnet l'aime mieux ainsi. Nous avons vu que (Iranmer étaitdu même parti, intime ami de Cromwell; et tous deux ils agissaient de concert pour pousser le roi irrité contre la foi ancienne *. La nouvelle reine les appuyait de tout son pouvoir, et fit donner à Schaxton et à Latimer , ses aumôniers , autres protestants cachés, les évêchés de Salisbury et de Worchestre. Mais, quoique tout fût si contraire à l'ancienne religion, et que les premières puissances ecclésiastiques et séculières conspirassent à la détruire de fond en comble , il n'est pas toujours au pouvoir des hommes de pousser leurs mauvais desseins aussi loin qu'ils veulent. Henri n'était irrité que contre le Pape et le saint-siége. Ce fut donc cette autorité qu'il attaqua seule : et Dieu voulut que la réformation portât sur le front , dès son origine, le caractère de la haine et de la vengeance de ce prince. Ainsi , quelque aversion que le vicaire général eût de la messe, il ne lui fut pas donné alors de prévaloir, comme un autre Antiochus, contre le sacrifice perpétuel'. Une de ses ordonnances de visite fut que chaque prêtre dirait la messe tous les jours 4 , et que les religieux observeraient soigneusement leur règle, et en particulier leurs trois vœux 5.

Cranmer fit aussi sa visite archiépiscopale dans sa province ; mais ce fut avec la permission du roi 6 ; on commençait à faire tous les actes de la juridiction ecclésiastique par l'autorité royale. Tou'i le but de cette visite, comme de toutes les actions de ce temps, fut de bien établir la primauté ecclésiastique du roi. Le complaisant archevêque n'avait rien tant à cœur alors ; et le premier acte de juridic-

• T. I, l. III, 244. — ' I6id.245. — ^ Dan. vili, 12. - - ♦ Burn, (.1,1. ni, 251. - ' Ibid. 248. - 6 P. 247.

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non que fit révoque du premier siège d'Angleterre, fut de mettre l'Église sous le joug, et de soumettre aux rois de la terre la puissance qu'elle avait reçue d'en haut.

Ces visites furent suivies de la suppression des

I Hionastères , dont le roi s'appropria le revenu. On cria dans la réforme, comme dans l'Église, contre cette sacrilège déprédation des biens consacrés à Dieu : mais au caractère de vengeance que la réformation anglicane avait déjà dans son commencement, il y fallut joindre celui d'une si honteuse avarice; et ce fut un des premiers fruits de la primauté de Henri , qui se Gt chef de l'Église pour la piller avec titre.

I Un peu après, la reine Catherine mourut : « II-

' n lustre par sa piété , dit M. Burnet • , et par son at- « lâchement aux choses du ciel ; vivant dans l'aus- « térité et dans la mortilication ; travaillant de ses « propres mains, et songeant même, au milieu de « sa grandeur, à tenir ses femmes dans l'occupation « et dans le travail : » et afin que les vertus plus communes se joignent aux grandes, le même historien ajoute, que les « écrivains du temps nous la « représentent comme une fort bonne femme. » Ces caractères sont bien différents de ceux de sa

' rivale, Anne de Boulen. Quand on voudrait la justifier des infamies dont ses favoris la chargèrent en mourant, M. Burnet ne nie pas que son enjouement ne fût immodeste, ses libertés indiscrètes, sa conduite irrégulière et licencieuse *. On ne vit jamais une honnête femme , pour ne pas dire une reine, se laisser manquer de respect, jusqu'à souffrir des déclarations, telles que des gens de toute qualité, et même de la plus basse, en firent à cette princesse. Que dis-je, les souffrir? s'y plaire; et nonseulement y entrer, mais encore se les attirer ellemême, et ne rougir pas de dire à un de ses galants, « qu'elle voyait bien qu'il différait de se ma- « rier, dans l'espérance de j'épouser elle-même « après la mort du roi. » Ce sont toutes choses avouées par Anne; et loin d'en voir de plus mauvais oeil ces hardis amants, il est certain, sans vouloir approfondir davantage , qu'elle ne les en traitait que mieux. Au milieu de cette étrange conduite, on nous assure quelle redoublait ses bonnes œuvres et ses aumônes ^\ et hors l'avancement de la réformation prétendue, que personne ne lui dispute , voilà tout ce qu'on nous dit de ses vertus- Mais, à regarder les choses plus à fond, on ne peut s'empêcher de reconnaître la main de Dieu sur cette princesse. Elle ne jouit que trois ans de la gloire où tant de troubles l'avaient établie ; de nouvelles amours la ruinèrent, comme la nouvelle amour qu'on eut pour elle l'avait élevée ; et Henri, qui lui avait sacrifié Catherine, la sacrifia bientôt elle-même à la jeunesse et aux charmes de Jeanne Seymour. Mais Catherine, en perdant les bonnes grâces du roi, conserva du moins son es-

"' T. I, I: m. p.26i. - ' n>id. p. 268 27 1 , 282, etc. - s Ibid.

time jusqu'à la fin, au lieu qu'il fit mourir Anne sur un échafaud^ comme une infâme. Cettemort arriva quelques mois après ceUe de Catherine. Mais Githerinesut conserver jusqu'à la fin le caractère de gravité et de constance qu'elle avait eu dans tout le cours de sa vie '. Pour Anne, au moment qu'elle fut prise, pendant qu'elle priait Dieu, fondant en larmes , on la vit éclater de rire comme une personne insensée » : lesparolesqu'elleprononcait dani. son transport, contre ses amants qui l 'avaient trahie, faisaient voir le désordre où elle était, et le trouble de sa conscience. Mais voici la marque visible de la main de Dieu. Le roi , toujours abandonné à. ses nouvelles amours, fit casser son mariage avee Anne, en. faveur de Jeanne Seymour, comme il. avait, en faveur d'Anne, fait casser le mariage de Catherine. Elisabeth, en faveur d'Anne, fut déclarée illégitime, comme Marie, fille de Catherine, l'avait été. Par un juste jugement de Dieu , Anne tomba dans un abîme semblable à celui qu'elle avait creusé à sa rivale innocente. Mais Catlierine soutint jusqu'à la mort, avec la dignité de reine , la vérité de soa mariage, et l'honneur de la naissance de Marie i au contraire, parune honteuse complaisance, Anne reconnut (ce qui n'était pas) qu'elle avait épousé Henri durant la vie de milord Perci , avec lequel elle avait auparavant contracté; et contre sa conscience, en avouant que son mariage avec le roi était nul , elle enveloppa dans sa honte sa fille Elisabeth. Afin qu'on vît la justice de Dieii plus manifeste dans ce mémorable événement , Cranmer, ce même Cranmer, qui avait cassé le mariage de Catherine, cassa encore celui d'Anne, à laquelle il devait tout. Dieu frappa d'aveuglement tout ce r qui avait contribué à la rupture d'un mariage aussi solennel que celui de Catherine; Henri, Anne, l'ar» ,• chevêque même, rien ne s'en sauva. L'indigne faiblesse de Cranmer, et son extrême ingratitude envers Anne , furent l'horreur de tous les gens d» bien; et sa honteuse complaisance à casser tous les mariages , au gré de Henri , ôta à sa première sentence toute l'apparence d'autorité que le nom d'uo archevêque lui pouvait donner.

M. Burnet voit avec peine une tache si odieuse dans la vie de son grand réformateur, et il dit, pour l'excuser. qu'Anne déclara en sa présence son mariage avec Perci, qui emportait la nullité de celui qu'elle avait fait avec le roi ; de sorte qu'il ne pouvait s'empêcher de la séparer d'avec ce prince , ni de donner sa sentence pour nullité de ce mariage '. Mais c'est ici une illusion trop manifeste ; il était notoire en Angleterre que l'engagement d'Anne avec Perci, loin d'être un mariage conclu, commn on dit, par paroles de présent, n'était pas même une promesse d'un mariage à conclure , mais une simple proposition d'un mariage désiré par le milord-» : ce qui, bien loin d'annuler un autre mariage contracté depuis, n'eût pas même été un e»)pêchement à le faire. M. Burnet en convient, et il

» T, 1, /. lU, p. 260, 261. — ' P. 270. ~ ^ T. l , l. Il , p 29i. — ^Liv. I, 71. L. III, 276, etc.

HISTOIRE

établit tous ces faits comme constants \ Cranmer, qui avait su tout le secret du roi et d'Anne, n'avait pu les ignorer ; et Perci , ce prétendu mari de la reine, avait déclaré par serment, en présence de cet archevêque, et encore de celui d'York, « qu'il « n'y avait jamais eu de contrat ni même de pro- « messe de mariage entre lui et Anne. Pour rendre « ce serment plus solennel , il reçut la communion » après sa déclaration en présence des principaux du conseil d'état, « souhaitant que la réception de ce « sacrement fût suivie de sa damnation , s'il avait « été dans un engagement de cette nature. « Un serment si solennel , reçu par Cranmer, lui faisait bien voir que l'aveu d'Anne n'était pas libre. Quand elle le fit , elle était condamnée à mort , et , comme dit M. Burnet , encore étourdie de l'arrêt terrible qui avait été rendu contre elle *. Les lois la condamnaient au feu , et tout l'adoucissement dépendait du roi. Cranmer pouvait bien juger qu'en cet état on lui ferait avouer tout ce qu'on voudrait , en lui promettant de lui saliver la vie, ou tout au moins d'adoucir son su2)plice. C'est alors qu'un archevêque doit prêter sa voix à une personne opprimée, que son trouble, ou l'espérance d'adoucir sa peine, fait parler contre sa conscience. Si Anne sa bienfaitrice ne le touchait pas, il devait du moins avoir pitié de l'innocence d'Elisabeth, qu'on allait déclarer née en adultère ,et comme telle, incapable de succéder à la couronne, sans autre fondement que celui d'une déclaration forcée de la reine sa mère. Dieu n'a donné tant d'autorité aux évéques , qu'afin qu'ils puissent prêter leur voix aux infirmes, et leur force aux oppressés. Mais il ne fallait pas attendre de Cranmer des vertus qu'il ne connaissait pas : il n'eut pas même le courage de représenter au roi la manifeste contrariété des deux sentences qu'il faisait prononcer contre Anne ^, dont l'une la condamnait à mort, comme ayant souillé la couche royale par son adultère ; et l'autre déclarait qu'elle n'était pas mariée avec le rei. Cranmer dissimula une iniquité si criante; et tout ce qu'il fit en faveur de la malheureuse princesse, fut d'écrire au roi une lettre, où il souhaite qyCelle se trouve innocente ^ ; qu'il finit par une apostille , où il témoigne son déplaisir de ce que les fautes de cette princesse sont prouvées, comme on l'en assure : tant il craignait de laisser Henri dans la pensée qu'il pût improuver ce qu'il faisait.

On avait cru son crédit ébranlé par la chute d'Anne. En effet, il avait reçu d'abord des défenses de voir le roi ; mais il sut bientôt se rétablir aux dépens de sa bienfaitrice, et par la cassation de son mariage. t,a malheureuse espéra en vain de fléchir le roi, en avouant tout ce qu'il voulait. Cet aveu ne lui sauva que le feu. Henri lui fit couper la tête^. Le jour de l'exécution elle se consola, sur ce qu'elle avait ouï dire que l'exécuteur était fort habile; et d'ailleurs, ajouta-t-elle ^, j'ai le cou assez petit. Au même temps, dit le témoin de sa mort , elle y a

' Liv. I, 71, L. ni ,276.—* T. i, Uv. m, p. VT. — ^Ibid— * fui i. p. un, 274. — * T. I, liv. m. p. 277. - » Ibid. 279.

porté la main, et s'est mise à rire de tout sotè cœur, soit par l'ostentation d'une intrépidité outrée, soit que la tête lui eût tourné aux approches de la mort : et il semble, quoi qu'il en soit, que Dieu voulait, quelque affreuse que fût la fin de cetto princesse, qu'elle tînt autant du ridicule que du tragique.

II est temps de raconter les définitions de foi que Henri fit en Angleterre, comme chef souverain de l'Église. Voici, dans les articles qu'il dressa liy.même, la confirmation de la doctrine catholiqu»!. On y trouve l'absolution du prêtre 4iomme « une « chose instituée par .Tésus-Christ, et aussi bonne « que si Dieu la donnait lui-même, avec la confes- <■ sion de ses péchés à un prêtre, nécessaire quand « on la pouvait faire '. » On établit sur ce fondement les trois actes de la pénitence divinement instituée , la contrition et la cojifession en termes formels, et la satisfaction, sous le nom de dignes fruits de la repentance, qu'on est obWgé de porter , « encore qu'il soit véritable que Dieu pardonne les « péchés dans la seule vue de la satisfaction de « .Tésus-Christ, et non à cause de nos mérites. .- Voilà toute la substance de la doctrine catholique. Et il ne faut pas que les protestants s'imaginent que ce qui est dit de la satisfaction leur soit particulier ; puisque le concile de Trente a toujours cru la rémission des péchés une pure grâce accordée par les seuls mérites de .Té.sus-Christ.

Dans le sacrement de l'autel on reconnaît le même corps du Sauveur conçu de la Fierge, comme donné en sapropre substance sous les enveloppes , ou, comme parle l'original anglais, sous la forme et figure dupain : ce qui marque très-précisément la présence réelle du corps, et donne à entendre, selon le langage usité, qu'il ne reste du pain que les espèces.

Les images étaient rétenues avec la liberté tout entière « de leur faire fumer de l'encens, de ployer « le genou devant elles , de leur faire des offrandes ^ « et de leur rendre du respect, en considérant ces « hommages comme un honneur relatif qui allait « à Dieu , et non à l'image ». » Ce n'était pas seulement approuver en général l'honneur des images , mais encore approuver en particulier ce que ce culte avait de plus fort.

On ordonnait d'annoncer au peuple qu'il était bon de prier les saints de prier pour les fidèles, sans néanmoins espérer d'en obtenir les cho.ses que Dieu seul pouvait donner.

Quand M. Burnet regarde ici comme une espèce de réformation , « qu'on ait aboli le service imméu diat des images, et changé l'invocation directe « des saints en une simple prière de prier pour 1rs « fidèles ^, » il ne fait qu'amuser le monde; puisqu'il n'y a point de catholique qui ne lui avoue qu'il n'espère rien des saints que par leurs prières . et qu'il ne rend aucun honneur aux images que celui qui est ici exprimé par rapport à Dieu.

On approuve expressément les cérémonies de l'eau bénite, du pain bénit, de la bénédictio» des

' T I, liv. m , p. 292. — î Ibid. p. 296. — ' P. ïH

DES VAUIATIO.NS, LIV. VII

fonls baptisu\3u\, et des exorcisines dons le l)aptéme; celle de donner des cendres au commencement du carême , celle de porter des rameaux le jour de Pâques fleuries, csWt de se prosterner devant la croix , et de la baiser, pour célébrer la mémoire de la passion de Jésus-Christ ' : toutes ces cérémonies étaient regardées comme une espèce de langage mystérieux, qui rappelait en notre mémoire les bienfaits de Dieu, et excitait l'âme à s'élever au ciel ; qui est aussi la même idée qu'en ont tous les catholiques.

La coutume de prier pour les morts est autorisée, comme ayant un fondement certain dans le livre des Machabées, et comme ayant été reçue dès le commencement de l'Église : tout est approuvé, jusqu'à l'usage rfe/ajre dire des messes pour la délivrante des âmes des trépassés » : par où on reconnaissait dans la messe ce qui faisait l'aversion de la nouvelle réforme, c'est-à-dire cette vertu par laquelle, indépendamment de la communion, elie profltait à ceux pour qui on la disait, puisque sans doute ces âmes ne communiaient pas.

Le roi disait à chacun de ces articles, qu'il ordonnait aux évêques de les annoncer au peuple dont il leur avait commis la conduite : langage jusques alors fort inconnu dans l'Église. A la vérité, quand il décida ces points de foi, il avait auparavant ouï les évêques , comme les juges entendent des experts : ■ mais c'était lui qui ordonnait et qui décidait. Tous les évêques souscrivirent après Cromwell vicaire général et Cranmer archevêque de Cantorbéri.

M. Burnet a de la honte de voir ses réformateurs approuver les principaux articles de la doctrine catholique, et jusqu'à la messe, qui seule les contenait tous. Il les excuse en disant que « divers évê- « ques et divers théologiens n'avaient pas eu au « commencement une connaissance distincte de « toutes les matières; et que, s'ils s'étaient relâ- « chcs à certains égards , n'avait été par ignorance, « plutôt que par politique, ou par faiblesse ^. » Mais n'est-ce pas se moquer trop visiblement, que de faire ignorer aux réformateurs ce qu'il y avait de plus essentiel dans la réforme ? Si Cranmer et ses adhérents approuvaient de bonne foi tous ce^ articles, et même la messe, en quoi donc étaient-ils luthériens? Et s'ils rejetaient dès lors en leur cœur tous ces prétendus abus, comme on n'en peut douter, leur signature qu'est-ce autre chose qu'une 'honteuse prostitution de leur conscience? Cependant, à quelque prix que ce soit, M. Burnet veut que dès lors ou ait réformé, à cause que dès le premier article de la définition de Ilenri, on recommandait au peuple la foi à l'Écriture et aux trois symboles < , avec défense de rien dire qui n'y fût conforme : chose que personne ne niait , et qui ainsi n'avait pas besoin d'être réformée.

'V^oilà les articles de foi donnés par Henri en 1536. Mais quoiqu'il n'eût pas tout mis , et qu'en particuliar il y eût quatre sacrements dont il n'avait fait aucune mention, la confirmation, l'extrême-onction,

• P. M8. — ' Rk. des pitc I, part adâ. ni. — ^ Burn. «• I, liv. m, p. 299. — * P. 293,, 2»8.

l'ordre et le mariage; il est très-constant d'ailleurs qu'il n'y changea rien, non plus que dans les autres points de notre foi : mais il voulut en particulier exprimer dans ses articles ce qu'il y avait alors do plus controversé, afin de ne laisser aucun doute de sa persévérance dans l'ancienne foi.

En ce même temps, par le conseil de Crorawcil, et pour engager sa noblesse dans ses sentiments , il vendit aux gentilshommes de chaque province les y terres des couvents qui avaient été supprimés, et' les leur donna à fort bas prix. Voilà les adresses des réformateurs, et les liens par où l'on tenait à la réformation.

Le vice-gérant publia aussi un nouveau règlement ecclésiastique, dont le fondement était Ja doctrine des articles qu'on vient de voir si conformes à la doctrine catholique. M. Burnet trouve beaucoup d'apparence à croire que ce règlement fut dressé par Cranmer « , et nous donne une nouvelle preuve que cet archevêque était capable, en matièr» de religion, des dissimulations les plus criminelles.

Henri s'expliqua encore plus précisément sur l'ancienne foi, dans la déclaration de ces six articles fameux qu'il publia en 1539. II établissait dans le premier la transsubstantiation ; dans le second , la communion sous une espèce; dans le troisième, le célibat des prêtres , avec la peine de mort contre ceux qui y contreviendraient; dans le quatrième, l'obligatiou de garder les vœux ; dans le cinquième , les messes particulières ; dans le sixième , la nécessité de la confession auriculaire *. Ces articles furent publiés par l'autorité du roi et du parlement, à peine de mort pour ceux qui les combattraient opiniâtrement , et de prison pour les autres , autant de temps qu'il plairait au roi.

Pendant que Henri se déclarait d'une manière si terrible contre la réformation prétendue, Crorawel, le vice-gérant, et l'archevêque, ne voyaient plus d'autre moyen de l'avancer, qu'en donnant au roi une femme qui protégeât leurs personnes et leurs desseins. La reine Jeanne Seymour était morte dès l'an 1537, en accouchant d'Édouaxd. Si elle n'éprouva pas la légèreté de Henri, M. Burnet reconnaît qu'elle en est apparemment redevable à la brièveté de sa vie ■*. Cromwell , qui se souvenait combien les femmes de Henri avaient de pouvoir sur lui tant qu'elles en étaient aimées, crut que la beauté d'Anne de Clèves serait propre à seconder ses desseins, et porta le roi à l'épouser. Mais par malheur ce prince devint amoureux de Catherine Howard ^ ; et à peine eut-il accompli son mariage avec Anne, qu'il tourna toutes ses pensées à le rompre. Le vicegérant porta la peine de l'avoir conseillé, et trouva sa perte où il avait cru trouver son soutien. On s'aperçut qu'il donnait une secrète protection aux nouveaux prédicateurs, ennemis des six articles et de la présence réelle , que le roi défendait avec ardeur ^. Quelques paroles qu'il dit à cette occasion contre le roi , furent rapportées. Ainsi , par l'ordre de ce prince, le parlement le condamna comme

' r. 1, lie. n, p. 308. — * Liv. ni, 352. — ' P. 3*1. - ' P. 282. — > P. 379. — * P. 381.

hérétique et traître à l'état. On remarqua qu'il fut condamné sans être ouï ' ; et qu'ainsi il porta la peine du détestable conseil dont il avait été le premier auteur, de condamner des accusés sans les entendre. Et on dira que la main de Dieu n'est pas visible sur ces malheureux réformateurs, qui étaient aussi, comme on voit, les plus méchants aussi bien que les plus hypocrites de tous les hommes!

Cromwell prostituait plus que tous les autres sa conscience à la flatterie, puisque par sa qualité de vice-gérant il autorisait en publie tous les articles de foi de Henri, qu'il tâchait secrètement de détruire. M. Burnet conjecture que, si on refusa de l'entendre, « c'est qu'apparemment, dans toutes les « choses qu'il avait faites » pour la réformation prétendue, « il était muni de bons ordres de son « maître, et n'avait agi vraisemblablement que par « le commandement du roi , dont les démarches « vers une réforme sont assez connues *. » Mais à oe coup Tartifice est trop grossier; et pour y être surpris, il faudrait vouloir s'aveugler. M. Burnet osera-i-il dire que les démarches qu'il attribue à Henri vers la réforme ont été au préjudice de ses gix articles , ou de la présence réelle, ou de la messe.? Il se démentirait lui-même, puisqu'il avoue dans tout son livre que ce prince a toujours été trèszélé, ou, pour parler avec lui, très-entêté de tous ces articles. Cependant il voudrait ici nous faire accroire que Cromwell avait des ordres secrets pour les affaiblir, pendant qu'on le fait mourir lui-même pour avoir favorisé ceux qui s'y opposaient.

Mais Vaîssons les conjectures de M. Burnet, et les tours dont il tâche en vain de colorer la réformation , pour nou« attacher aux faits que la bonne foi ne lui permet pas de nier. Après la condamnation de Cromvi'ell, il restait encore, pour satisfaire le roi, à se défaire d'une épouse odieuse, en cassant le mariage d'Anne de Clèves. Le prétexte en était grossier. On alléguait pour cause de nullité les fiançailles de cette princesse avec le marquis de Lorraine , pendant que les deux parties étaient en minorité, et sans que jamais ils les eussent ratifiées étant majeurs*. On voit bien qu'il n'y a rien de plus faible pour casser un mariage accompli : mais, au défaut des raisons, le roi avait un Cranmer prêt à tout faire. Par le moyen de cet archevêque, ce mariage fut cassé comme les deux autres : « la sentence en fut prononcée le « neuvième juillet 1540 , signée de tous les ecclé- « siastiques des deux chambres, et scellée du sceau « des deux archevêques 4. « M. Burnet en a honte, et il avoue que « Henri n'avait jamais eu une mar- « que plus éclatante de la complaisance aveugle « de ses ecclésiastiques. Car ils savaient, poursuit- <> il, que ce contrat prétendu, dont on faisait le « fondement du divorce, n'avait rien qui portât « atteinte au mariage ^ » Us agissaient donc ouvertement contre leur conscience; mais, afin qu'on n« se laisse pas éblouir une autre fois aux spécieuees paroles de la nouvelle réfoniie , il est bon de

remarquer qu s rfonneiit cette sentence en représentant le concile umcersel; après avoir dit que le roi ne leur demandait que ce qui était véritable, ce qui était juste, ce qui était honnête et saint ' ; voilà comme parlaient ces évêques corrompus. Cranmer, qui présidait à cette assemblée , et qui en porta le résultat au parlement , fut le plus lâche dt> tous; et M. Burnet, après lui avoir cherché une vaine excuse, est obligé d'avouer que, craignant que ce ne fût là une entreprise formée pour le perdre, il fut (le ravis général^. Tel fut le courage de ce nouvel Athanase et de ce nouveau Cyrille.

Sur cette inique sentence , le roi épousa Catherine Howard, assez zélée pour la réforme, aussi bien qu'Anne de Boulen : mais le sort de ces réformées est étrange. La vie scandaleuse de celle-ci lui fit bientôt perdre la tête sur un échafaud ; et la maison de Henri fut toujours remplie de sang et d'infamie.

Les prélats dressèrent une Confession de foi. que ce prince confirma par son autorité ^. Là on déclare en termes formels l'observation des sept sacrements : celui de la pénitence dans l'absolution du prêtre; la confession nécessaire; la transsubstantiation; la concomitance , ce qui levait, dit INL Burnet , la nécessité de la communion sous 1rs dt'ux espèces ^ ; l'honneur des images , et la prière des saints au même sens que nous avons vu dans les premières déclarations du roi, c'est-à-dire au. sens de l'Église : la nécessité et le mérite des bonnes œuvres pour obtenir la vie éternelle; la prière pour les morts 5; et en un mot, tout le reste de la doctrine catholique, à la réserve de l'article de la primauté, dont nous parlerons à part.

Cranmer souscrivit à tout avec les autres : car, | encore que l'iL Burnet témoigne que quelques articles avaient passé contre son avis , il cédait à la pluralité; et on ne nous marque aucune opposition, de sa part au décret commun. La même exposition avait été publiée par l'autorité du roi dès l'an 1538, signée de dix-neuf évêques, de huit archidiacres, et de dix-sept docteurs, sans aucune opposition. Voilà quelle était alors la foi de l'Église anglicane et de Henri, qu'elle s'était donné pour chef. L'archevêque passait tout contre sa conscience. La volonté de son maître était sa règle suprême; et au lieu du saint-siége avec l'Église catholique, c'était le roi seul qui devenait infaillible.

Cependant il continuait à dire la messe, qu'il rejetait dans son cœur, encore qu'on n'eût rien changé dans les missels. M. Burnet demeure d'accord que « les altérations furent si légères, qu'on « ne fut point obligé de faire imprimer de nouveau « ni les bréviaires, ni les missels, ni aucun office « car, poursuit cet historien, en effaçant quelques « collectes où on priait Dieu pour le pape, l'office « de Thomas Bequet, » (c'est saint Thomas de Cantorbéri) « et celui des autres saints retran- « chéB <* ; » et en faisant outre cela quelques raturer

' Jugement de Cran, et des Évéque.t. Rcc. de Biirn. I. part. I. m, n. 19, p. 197. p. 385. » P. 384 , 385. — ' P. 391, - * P. 397. — 5 P. 401 , 402. — ^P 404 , 4>)&.

DES VARIATIONS, LIV. VIT

lOî

pCHConsùlcrables , on se servit toujours des mêmes Ivres. On pratiquait donc au fond le même culte. Cranmer s'en accommodait; et si nous voulons savoir toute sa peine, c'est, comme nous l'apprend M. Burnet ' , qu'à la réserve de Fox évéque de Hereford , aussi dissimulé que lui , « les autres évê- « ques de son parti l'embarrassaient plus qu'ils ne « lui étaient utiles, à cause qu'ils ne connaissaient « ni la prudence politique, ni l'art des ménage- « ments; de sorte qu'ils attaquaient ouverte- B MENT des choses qu'on n'avait pas encore abo- « lies. » Cranmer, qui trahissait sa conscience , et qui attaquait sourdement ce qu'il approuvait et pratiquait en public, était plus habile, puisqu'il savait porter la politique et l'art des ménagements jusqu'au plus intime de la religion.

On s'étonnera peut-être comment un homme de oette humeur osa parler contre les six articles : car c'est là le seul endroit où M. Burnet le fait courageux; mais il nous en découvre lui-même la cause ». C'est qu'il avait un intérêt particulier dans l'article qui condamnait à mort les prêtres mariés, puisqu'alors il l'était lui-même. Laisser passer dans le parlement en loi de l'État sa propre condamnation , c'eût été trop ; et sa crainte lui fit alors montrer quelque sorte de vigueur : ainsi , en parlant assez faiblement contre quelques autres articles, il s'expliqua beaucoup contre celui-là. Mais, après tout, on ne voit pas qu'il ait fait autre effort en cette rencontre , si ce n'est qu'après avoir tâché vainement de dissuader la loi, il se rangea, selon sa coutume, à l'avis commun.

Mais voici le plus grand acte de son courage. M. Burnet, sur la foi d'un auteur de la Vie de Cranmer, veut que nous croyions que le roi , inquiété par Cranmer sur la loi des six articles, voulut savoir pourquoi il s'y opposait , et qu'il ordonna au prélat de mettre ses raisons par écrit 3. Il le (it. Son écrit, mis au net par son secrétaire, tomba entre les mains d'un ennemi de Cranmer. On le porta aussitôt à Cromwell , qui vivait encore , dans le dessein d'en faire prendre l'auteur. Mais Cromwell éluda la chose, et Cranmer sortit ainsi d'un pas dangereux.

Ce récit est tout propre à nous faire voir que le roi ne savait rien en effet de l'écrit de Cranmer contre les articles; que s'il l'eût su, le prélat était perdu; et enfin qu'il ne se sauvait que par une adresse et une dissimulation continuelle : en tout cas, si M. Burnet l'aime mieux ainsi , je veux bien croire que le roi trouvait dans Cranmer une si grande facilité d'approuver dans le public tout ce (jue son maître voulait , que ce prince n'avait pas besoin de se mettre en peine de ce que pensait dans son cœur un homme si complaisant, et ne pouvait se défaire d'un si commode conseil.

Ce n'était pas seulement dans ses nouvelles amours qu'il le trouvait si flatteur : Cranmer avait fabriqué dans son esprit cette nouvelle idée de chef de l'Église attachée à la royauté : et ce qu'il en dit,

» p. MM. - ' p. 353. - ' P. 3e3.

dans une pièce que M. Burnet a donnée dans son Recueil >, est inouï. Il enseigne donc • que le prince « chrétien est commis immédiatement de Dieu, au- « tant pour ce qui regarde l'administration de la « parole, que pour l'administration du gouverne- « ment politique. Que dans ces deux admiuistra- « tions il doit avoir des ministres qu'il établisse n au-dessous de lui : comme par exemple le chan- « celier et le trésorier, les maires et les shérifs « dans le civil; et les évêques, curés, vicaires et « prêtres, qui aubont titre par sa majesté; « dans l'administration de la parole, conune, par « exemple, l'évêque de Cantorbéri, le curé de « AVinwick , et les autres. Que tous les officiers n et ministres, tant de ce genre que de tout autre ^ « doivent être destinés, assignes et élus parles « soins et les ordres des princes, avec diverses soa lennités, qui ne sont pas de nécessité, mais « de bienséance seulement; de sorte que si ces « charges étaient données par le prince sans de « telles solennités, elles ne seraient pas moins « données; et qu'il n'y a pas plus de promesse de « Dieu, que la grâce soit donnée dans l'établisse- « ment d'un office ecclésiastique, que dans l'éta- « blissement d'un office politique. «

Après avoir ainsi établi tout le ministère ecclésiastique sur une simple délégation des princes, sans même que l'ordination ou la consécration ecclésiastique y fût nécessaire, il va au-devant d'une objection qui se présente d'abord à l'esprit : c'est à savoir comment les pasteurs exerçaient leur autorité sous les princes infidèles : et il répond , conformément à ses principes , qu'en ce temps il n'y avait pas dans l'Église de wai pouvoir ou commandement; mais que le peuple acceptait ceux qui étaient présentés par les apôtres , ou autres qu'il croyait remplis de l'esprit de Dieu, de sa seule volonté libre ; et dans la suite les écoutait, comme un bon peuple prêt à obéir aux avis de bons conseillers. Voilà ce que dit Cranmer dans une assemblée d'évêques, et voilà l'idée qu'il avait de cette divine puissance que Jésus-Christ a donnée à ses ministres.

Je n'ai pas besoin de rejeter ce prodige de doctrine, tant réfuté par Calvin et par tous les autres protestants: puisque M. Burnet en rougit lui-même pour Cranmer, et veut prendre pour rétractation de ce sentiment ce qu'il a souscrit ailleurs de l'institution divine des évêques. ]Mais, outre que nous avons vu que ces souscriptions ne sont pas toujours une preuve de ses sentiments, je dirai encore à i^I. Burnet qu'il nous cache avec trop d'adresse les vrais sentiments de Cranmer. Il ne lui importait pas que l'institution des évêques et des prêtres fût divine , et il reconnaît cette vérité dans la pièce même dont nous venons de produire l'extrait : car il y est expressément porté à la fin, que tout If monde, et Cranmer par conséquent, était d'avis que les apôtres avaient reçu de Dieu le pouvoir de créer des évêques » ou des pasteurs. C'est aussi ce

' Rec l. part. liv. ui, n. I ,p. 201 — * Rec. I. part. lia. UI , M. 2i.

HISTOIRE

qu'on ne pouvait nier sans contredire trop ouver- [ tement l'Évangile. Mais la prétention de Cranmer et de ses adhérents était, que Jésus-Christ instituait les pasteurs pour exercer leur puissance, comme dépendante du prince dans toutes leurs fonctions; ce qui est sans difficulté la plus inouïe et la plus scandaleuse flatterie qui soit jamais tombée dans i'esprit des hommes.

De là donc il est arrivé que Henri VIII donnait pouvoir aux évéques de visiter leurs diocèses avec cette préface : «Que toute juridiction, tant ecclé- « siastique que séculière, venait de la puissance « royale , comme de la source première de toute « magistrature dans chaque royaume. Que ceux « qui jusqu'alors avaient exercé précaibement « cette puissance, la devaient reconnaître comme « venue de la libéralité du prince, et la quitter « QUAND IL LUI PLAIRAIT. Que sur ce fondement « il donne pouvoir à tel évêque de visiter son dio- « cèse COMME VICAIRE DU ROI; et par sonauto- « rite , de promouvoir aux ordres sacrés et même « à la prêtrise , ceux qu'il trouvera à propos ' ; » et en un mot, d'exercer toutes les fonctions épiscopales , avec pouvoir de subdéléguer, s'il le jugeait nécessaire.

Ne disons rien contre une doctrine qui se détruit elle-même par son propre excès , et remarquons seulement cette affreuse proposition , qui fait la puissance des évéques tellement émanée de celle du roi , qu'elle est même révocable à sa volonté.

Cranmer était si persuadé de cette puissance royale, qu'il n'eut pas de honte lui-même , archevêque de Cantorbéri et primat de toute l'Église d'Angleterre, de recevoir une semblable commission sous Edouard VI, lorsqu'il réforma l'Église à sa mode ' : et ce fut le seul article qu'il retint de ceux que Henri avait publiés.

On poussa si loin cette puissance dans la réformation anglicane, qu'Elisabeth en eut du scrupule ; et l'horreur qu'on eut de voir une femme chef souveraine de l'Église , et source de la puissance pastorale, dont elle est incapable par son sexe, fit qu'on ouvrit enfln les yeux aux excès où on s'était emporté^.Mais nous verrons que sans en changer le fond ni la force , ou y apporta seulement des adoucissements palliatifs; et M. Burnet déplore encore aujourd'hui de voir « l'excommunication, « un acte si purement ecclésiastique, dont on de- « vait remettre le droit entre les mains des évê- « ques, et au clergé, abandonnée à des tribunaux « sécularisés'*, » c'est-à-dire non-seulement aux rois, mais encore à leurs officiers. « Erreur, pour- <s suit ce docteur, qui s'est accrue à un tel point , « qu'il est plus facile d'en découvrir les uiconvé- * nients , que d'en marquer les remèdes. »

Et certainement je ne pense pas qu'on puisse rien imaginer de plus contradictoire d'un côté , que de dénier aux rois l'administration de b pa-

» Commiss. à Bonner. ib. n. 14, p. 184. — = Biirn. II. part. ttv. 1, p. 90. — ' Ibid. Uv III , p. 558, 371. — * Ibid. tiv. l , S' ^1

rôle et des sacrements; et de l'autre, de leur accorder l'excommunication , qui en effet n'est autre chose que la parole céleste armée de la censure qui vient du ciel, et une partie des plus essentielles da l'administration des sacrements, puisqu'assurément le droit d'en priver les fidèles ne peut appartenir qu'à ceux qui sont aussi établis de Dieu pour les leur donner. Mais l'Église anglicane est encore allée plus loin , puisqu'elle attribue à ses rois , et à l'autorité séculière , le droit d'autoriser les rituels et les liturgies , et même de décider en dernier ressort des vérités de la foi , c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus intime dans l'administration des sacrements, et de plus inséparablement attaché à la prédication de la parole. Et tant sous Henri VIII que dans les règnes suivants, nous ne voyons ni liturgie , ni rituel , ni confession de foi , qui ne tire sa dernière force de l'autorité des rois et | des parlements, comme la suite le fera connaître.

On a passé jusqu'à cet excès, qu'au lieu que les empereurs orthodoxes , s'ils faisaient anciennement quelques constitutions sur la foi , ou ils ne le faisaient qu'en exécution des décrets de l'Église, ou bien ils en attendaient la confirmation de leurs ordonnances : mais on enseignait au contraire en Angleterre, « que les décisions des conci- « les sur la foi n'avaient nulle force sans Tappro- « bation des princes'; » et c'est la belle idée que donnait Cranmer des décisions de l'Église , dans un discours rapporté par M. Burnet.

Cette réforme avait donc son origine dans les flatteries de cet archevêque , et dans les désordres de Henri VIII. M. Burnet prend beaucoup de peine à entasser des exemples de princes très-déréglés, dont Dieu s'est servi pour de grands ouvrages ». Qui en doute? Mais, sans examiner les histoires qu'il en rapporte, où il mêle le vrai avec le faux, et le certain avec le douteux, montrera-t-il un seul exemple où Dieu, voulant révéler aux hommes quelque vérité importante et inconnue durant tant de siècles , pour ne pas dire entièrement inouïe , ait choisi un roi aussi scandaleux que Henri VIII , et un évêque aussi lâche et aussi corrompu que Cranmer? Si le schisme de l'Angleterre, si la réformation anglicane est un ouvrage divin , rien n'y sera plus divin que la primauté ecclésiastique du roi; puisque ce n'est pas seulement par là que la rupture avec Rome, c'est-à-dire, selon les protestants, le fondement nécessaire de toute bonne réforme a commencé; mais que c'est encore le seul point où l'on n'a jamais varié depuis le schisme. Dieu a choisi Henri VIII pour introduire ce nouveau dogme parmi les chrétiens , et tout ensemble il a choisi ce même prince pour être un exemple de ses jugements les plus profonds et les plus terribles : non de ceux où il renverse les trônes, et donne à des rois impies une fin manifestement tragique; mais de ceux où, les livrant à leurs passions et & leurs flatteurs, il les laisse se précipiter dans iô

1 11. pari. Uv. i , p. 201. - ' Prr/

DES V'AKIATIOiNS, LIV. VII.

plus excessif aveuglement. Cepemlantil los relient .uilant qu'il lui plaît sur ce penchant , pour faire «•latcr en eux ce qu'il veut que nous sachions de ses conseils. Henri VIII n'attente rien contre les autres vérités catholiques. I>a chaire de saint Pierre e.«l la seule qui est attaquée : l'univers a vu par ce moyen que le dessein de ce prince n'a été que de .«;e venger de cette puissance pontificale qui le condrjiinait, et que sa haine fut la règle de sa foi.

Après cela je n'ai pas besoin d'examiner tout ce que raconte M. Burnet, ni sur les intrigues des conclaves, ni sur !a conduite des papes , ni sur les artifices de Clément VII. Quel avantage en peut-il tirer? Ni Clément, ni les autres papes ne sont parmi nous auteurs d'un nouveau dogme. Ils ne nous ont pas séparés de la sainte société où nous avions été baptisés, et ne nous ont point appris à condamner nos anciens pasteurs. En un mot, ils ne font pas secte parmi nous, et leur vocation n'a rien d'extraordinaire. S'ils n'entrent pas par la perle qui est toujours ouverte dans l'Église, c'està-dire par les voies canoniques, ou qu'ils usent mrldu ministère ordinaire et légitime qui leur a été confié d'en haut, c'est ce cas marqué dans l'Évangile • , d'honorer la chaire sans approuver ou imiter les personnes. Je ne dois non plus me mettre en peine si la dispense de Jules II était bien donnée, ni si Clément VII pouvait ou devait la révoquer, et annuler le mariage. Car encore que je tienne pour certain que ce dernier pape a bien fait au fond , et qu'à mon avis , en cette occasion , on ne puisse blâmer tout au plus que sa politique , tantôt trop tremblante, et tantôt trop précipitée; ce n'est pas là une affaire que je doive décider en ce [ieu , ni un prétexte d'accuser d'erreur l'Église romaine. Ces matières de dispense se règlent souvent par de simples probabilités; et on n'est pas obligé d'y rechercher la certitude de la foi , dont même elles ne sont pas toujours capables. Mais, puisque M. Burnet fait de ceci une accusation capitale contre l'Église romaine , on ne peut presque s'empêeher de s'y arrêter un moment.

Le fait est coimu. On sait que Henri VII avait obtenu une dispense de Jules II pour faire épouser la veuve d'Arthus, son fils aîné, à Henri, son second fils et son successeur. Ce prince , après avoir vu toutes les raisons de douter, avoit accompli ce mariage étant roi et majeur, du consentement unanime de tous les ordres de son royaume, le 3 juin 1509, c'est-à-dire six semaines après son avènement à la couronne». Vingt ans se passèrent sans qu'on révoquât en doute un mariage contracté de si bonne foi. Henri, devenu amoureux d'Anne deBoulen, fit venir sa conscience au secours de sa p.'ission; et son mariage lui devenant odieux, lui devint en même temps douteux et suspect ^. Cependant d en était sorti une pnncesse qui avait été re.-:onnue dès son enfance pour l'héritière du royaume ; de sorte que le prétexte que prenait Henri

^'jUh. xxin , 2. — • Bunt. I. ji-irt. lie. M. p. 38.— ' Jbid-

de faire casser son mariage , de peur, disait-il, que Is succession du royaume ne filt douteuse , n'était qu'une illusion ; puisque personne ne songeait à contester son état à Marie , qui en effet fut reconnue reine d'un commun consentement, lorsque l'ordre de la naissance l'eut appelée à la couronne. Au contraire, si quelque chose pouvait causer du trouble à la succession de ce grand rovaume, c'était le doute de Henri ; et il paraît que tout ce qu'il publia sur l'embarras de sa succession ne fut qu'une couverture , tant de ses nouvelles amours, que du dégoût qu'il avait conçu de la reine sa femme, à cause des infirmités qui lui étaient survenues, comme M. Burnet l'avoue lui-même'.

Un prince passionné veut avoir raison. Ainsi, pour plaire à Henri, on attaqua la dispense sur laquelle était fondé son mariage, par divers moyens, dont les uns étaient tirés du fait, et les autres du droit. Dans le fait, on soutenait que la dispense était nulle, parce qu'elle avait été accordée sur défausses allégations. Mais comme ces moyens de fait, réduits à ces minuties, étaient emportés par la condition favorable d'un mariage qui subsistait depuis tant d'années, on s'attacha principalement aux movens de droit; et on soutint la dispense nulle, comme accordée au préjudice de la loi de Dieu, dont le pape ne pouvait pas dispenser.

Il s'agis.sait de savoir si la défense de contracter en certains degrés de consanguinité ou d'affinité, portée par le Lévitique», et entre autres celle d'épouser la veuve de son frère, appartenait tellement à la loi naturelle, qu'on fût obligé de garder cette défense dans la loi évangélique. La raison de douter était qu'on ne lisait point que Dieu eiit jamais dispensé de ce qui était purement de la loi naturelle : par exemple, depuis la multiplication du genre humain , il n'y avait point d'exemple que Dieu eiU permis le mariage de frère à soeur, ni les autres de cette nature au premier degré, soit ascendant, ou descendant, ou collatéral. Or il y avait dans le Deutéronome une loi expresse, qui ordonnait en certains cas à un frère d'épouser sa belle-sœur, et la veuve de son frère 3. Dieu donc ne détruisant pas la nature, dont il est l'auteur, faisait connaître par là que ce mariage n'était pas de ceux que la nature rejelt*^; et c'était sur ce fondement que la dispense de Jules II était appuyée.

Il faut rendre ce témoignage aux protestants d'Allemagne : Henri n'en put obtenir l'approbation de son nouveau mariage, ni la condamnation de la dispense de Jules II. Lorsqu'on parla de cette affaire, dans une ambassade solennelle que ce prince avait envovée en Allemagne, pour se joindre à la ligue protestante, Melanchton décida ainsi : « Nous n'a- « vous pas été de l'avis des ambassadeurs d'Angle- « terre; car nous croyons que la loi de ne pas « épouser la femme de son frère est susceptible « de dispense, quoique nous ne croyions pas qu'elia « soit abolie^. » Et encore plus brièvement dans un autre endroit : « Les ambassadeurs prétendent qu4

' Burn. I. part. liv. \i, p. 59. fie. — ' LevU- WVCL, ac. -^ • Deut. XXV, b. - ♦ Lib. IV, ep. 186.

'HISTOIRE

« Ja défense d'épouser la femme de son frère est in- « rtispensable; et nous soutenons au contraire qu'on « en peut dispenser'. » C'était justement ce qu'on a Fait prétendu à Rome; et Clément VII avait appuyé sur ce fondement sa sentence définitive contre le divorce.

Bucer avait été de même avis sur le même fondement : et nous apprenons de M. Burnet que , selon cet auteur, l'un des réformateurs de l'Angleterre, « la loi du Lévitique ne pouvait être une loi morale • ou perpétuelle , puisque Dieu même en avait voulu <i dispenser ^ »

Zuingle et Calvin avec leurs disciples furent favorables au roi d'Angleterre ; et je ne sais si le dessein d'établir leur doctrine dans ce royaume là ne contribua pas un peu à leur complaisance; mais les luthériens n'y entrèrent pas , encore que M. Burnet les fasse un peu varier. « Leur première pensée dit- « iP, fut que les ordonnances du Lévitique n'é- « taient pas morales , et qu'elles n'avaient nulle « force parmi les chrétiens. Ensuite ils changèrent « de sentiment, lorsque la question eut été un peu « agitée , mais ils ne convinrent jamais qu'un ma- « riage déjà fait pût être cassé. »

Ce fut à la vérité une étrange décision que la leur, telle que nous la rapporte M. Burnet; puisqu'après avoir reconnu que « la loi du Lévitique « est divine , naturelle et morale , et doit être gar- « dée comme telle dans toutes les Églises; en sorte « que le mariage contracté contre cette loi avec la « veuve d'un frère est incestueux < : » ils ne laissent pas de conclure qu'on ne doit pas rompre ce mariage; avec quelque doute d'abord, mais à la fin par une dernière et définitive résolution, de l'aveu de M. Burnet s : de sorte qu'un mariage incestueux , un mariage fait contre les lois divines, morales et naturelles, dont la vigueur est entière dans l'Église chrétienne , doit subsister selon eux , et le divorce en ce cas n'est pas permis .

Cette décision des luthériens est rapportée par M. Burnet à l'an 1530. Celle de IMelanchton , que BOUS venons de produire , est postérieure , et de Fan 1536. Et, quoi qu'il en soit , c'est un préjugé favorable pour la dispense de Jules II et pour la sentence de Clément Vil , que ces papes nient trouvé des défenseurs parmi ceux qui ne cherchaient à quelque prix que ce fût, qu'à censurer leurs actions.

Les protestants d'Allemagne furent si fermes dans ce sentiment, qu'avec toutes les liaisons que Cranmer avait dès lors avec eux , il n'en put engager 9ucun dans le sentiment du roi d'Angleterre, que le seul Osiandre son beau-frère, dont nous verrons dans la suite que l'autorité ne devait pas être fort considérable.

A l'égard des catholiques, M. Burnet nous raconte que Henri VIII corrompit deux ou trois car- ' dinaux. Sans nVinformerde ces faits, jeremarquerai seulement qu'une cause est bien mauvaise, lorsqu'elle a besoin d'être soutenue par des moyens si

• Lit'. IV, ep. 183. — » Buni. lib. H, p. 142. — * Ibid. 144. — « Htff. ikn l'ttcrs^ J. iHirt. lif. 11, n. 35. — ' Ibid. lit: il ,p. I li.

infâmes. Et pour les docteurs dont ^I. Burnet nous vante les souscriptions, quelle merveille, dans un siècle si corrompu , qu'un si grand roi en ait pu trouver qui n'aient pas été à l'épreuve de ses sollicitations et de ses présents! Notre historien ne veut pas qu'il soit permis de révoquer en doute le témoignage de Fra-Paolo , ni celui de M. de ïliou '. Qu'il écoute donc ces deux historiens. L'un dit que Henri , « ayant consulté en Italie , en Allemagne et « en France, il trouva une partie des théologiens « favorable, et l'autre contraire; que la plupart de « ceux de Paris furent pour lui , et que plusieurs « crurent qu'ils l'avaient fait, plutôt persuadés par « l'argent du roi, que par ses raisons*. » L'autre « dit aussi que Henri rechercha l'avis des théolo- « giens, et en particulier de ceux de Paris; et que « le bruit était que ceux-ci, gagnés par argent, « avaient souscrit au divorce 3. »

.Te ne veux pas décider si la conclusion de la Fa- , culte de théologie de Paris, que M. Burnet produit en faveur des prétentions de Henri 4, est véritable : d'autres que moi traiteront cette question; mais je dirai seulement qu'elle est très-suspecte, tant àj cause du style fort différent de celui dont la Fa- v culte a coutume d'user, qu'à cause que la conclusion de M. Burnet est datée du 2 juillet 1530, aux Ma- v thurins; au lieu qu'en ce temps, et quelques années auparavant , les assemblées de la Faculté se tenaient ordinairement en Sorbonne.

Dans les notes que Charles Dumoulin, ce ce-/ lèbre jurisconsulte, a faites sur les conseils de Decius, il y est parlé d'une délibération des docteurs en théologie de Paris en faveur du roi d'Angleterre, le premier juin 1530 5; mais cet auteur la marque en Sorbonne. Au reste, il fait peu de cas de cette délibération, où l'avis favorable au roi d'Angleterre passa de cinquante-trois contre quarante-deux, c'est-à-dire de huit voix seulement, do7if, dit-il , on ne devait pas beaucoup se mettre en peine, à cause des angelots d'Angleterre qu'on avait distribués pour les acheter; ce qu'il assure avoir reconnu par des attestations que les présidents Dufresne et Poliot en avaient données par ordre de' François I". D'oîi il conclut que le vrai avis de la Sorbonne, c'est-à-dire, le naturel, et celui qui n'avait pas été acheté, était celui qui favorisait le mariage de Henri et de Catherine. Au surplus, il est bien certain que dans le temps de la délibération, François, qui favorisait alors le roi d'Angleterre, avait chargé M. Liset, premier président, de solliciter pour lui les docteurs, comme il paraît par les lettres qu'on a encore en original dans la bibliothèque du Roi , où il rend compte de ses diligences. Savoir maintenant si cette délibération fut faite par la Faculté assemblée en corps, ou si c'est seulement ravis de plusieurs docteurs, qu'on publia en Angleterre, sous le nom de la Faculté, comme il arrive en cas semblable : c'eçt ce qu'il ne m'importe guère d'examiner. On voit- assez- que la

I j. I, Pre/. — ' Hist. del. Conc. Trib. lib. i, ann. 1534. -- 3 Th. HisL lib. i, an. 1534- - * Heo. des Pièces, I pari. '. I II . ;). -J , 71. 3i. — ^ JSot ad Coïts. 602.

DES VARIATIONS, LIV. VIT

conscience du roi d'Angleterre était plutôt chargée que soulagée par de semblables consultations , faites par briiïues, par argent, et par l'autorité de deux si grands rois. Les autres, qu'on nous rapporte, ne se firent pas de meilleure foi. M. Burnet rapporte lui-mcme une lettre de l'agent du roi d'Angleterre en Italie, qui écrit que s'il avait assez d'argent , il engagerait tous les théologiens d'Italie à signera C'était donc l'argent, et non pas la volonté qui lui manquait. 3Iais sans m'arrêter davantage aux historiettes que M. Burnet nous raconte avec une si vaine exactitude» , il n'y a personne qui n'avoue que Dément VII eût été trop indigne de sa place, si dans une affaire de cette importance il avait eu le moindre égard à ces consultations mendiées.

En effet , la question fut déterminée par des principes plus solides. Il paraissait clairement que la défense du Lévitique ne portait point le caractère d'une loi naturelle et indispensable, puisque Dieu y dérogeait en d'autres endroits. La dispense de Jules II , appuyée sur cette raison , avait un fondement si probable , qu'il parut tel même aux protestants d'Allemagne. Qu'il y ait pu avoir sur cette matière quelque diversité de sentiments, c'est assez qu'il ne fût pas évident que la dispense fût contraire aux lois divines auxquelles les chrétiens sont obligés. Cette matière était donc de la nature de celles où tout dépend delà prudence des supérieurs, et dans lesqnelles la bonne foi doit faire le repos des consciences. 11 n'était aussi que trop visible que , sans ses nouvelles amours Henri VIII n'aurait jamais fatigué l'Église de la honteuse proposition d'un divorce, après un mariage contracté et continué de bonne foi depuis tant d'années. Voilà le nœud de l'affaire ; et sans parler de la procédure , oîi peutêtre on aura mêlé de la politique , bonne ou mauvaise, le fond de la décision de Clément VII sera un témoignage aux siècles futurs , que l'Église ne sait point flatter les passions des princes, ni approuver les actions scandaleuses.

Nous pourrions finir en ce lieu ce qui regarde le règne de Henri Mil, si M. Burnet ne nous obligeait à considérer deux commencements de réformation qu'il y remarque : l'un, que ce prince ait mis l'Écriture sainte dans les mains du peuple; et l'autre, qu'il ait montré que chaque nation pouvait se réformer d'elle-même.

Pour ce qui regarde la Bible, voici ce qu'en disait Henri VIII en 1540, à la tête de l'Exposition chrétienne dont nous avons parlé : Que, « puisqu'il y avait des docteurs dont l'office était « d'instruire les autres hommes , il fallait aussi « qu'il y eût des auditeurs qui se contentassent « d'entendre expliquer la sainte Écriture , qui en « imprimassent la substance dans leurs cœurs, « et qui en suivissent les préceptes dans leur « conduite , .sans entreprendre de la lire eux-mé- « MES : et que c'était là le motif qui l'avait porté • à priver plusieurs de ses sujets de l'usage de la

tir. 1 . p. 138. — » Ibid.

« Bible , leur laissant au reste l'avantage de Fen « tendre interpréter à leurs pasteurs ■. »

Ensuite il en accorda la lecture , la même année , à condition que le peuple ne se donnerait pas la liberté d'expliquer les Écritures , et d'en tirer des raisonnements » ; ce qui était les obliger de nouveau à se rapporter, dans l'interprétation de l'Écriture, à l'Église et à leurs pasteurs; auquel cas on est d'accord que la lecture de ce divin livre ne pouvait être que très-salutaire. Au reste, si l'on mit alors la Bible en langue vulgaire, il n'y avait rien de nouveau dans cette pratique. Nous avons de semblables versions à l'usage des catholiques dans les siècles qui ont précédé les prétendus réformateurs ; et ce n'est pas là un point de nos controverses.

Quand M. Burnet a prétendu que le progrès de la nouvelle réformation était dû à la lecture des livres divins, qu'on permit au peuple, il devait dire que cette lecture était précédée de prédica. tions artificieuses , par où l'on avait rempli l'esprit des peuples de nouvelles interprétations. Ainsi un peuple ignorant et passionné ne trouvait eu effet dans l'Écriture que les erreurs dont il était prévenu; et la témérité qu'on lui inspirait de juger par son propre esprit du vrai sens de l'Écriture, et de former sa foi de lui-même , achevait de le perdre. Voilà comme les peuples ignorants et prévenus trouvaient la réformation prétendue dans l'Écriture : mais il n'y a point d'homme de bonne foi qui ne m'avoue que par les mêmes moyens les peuples y auraient trouvé l'arianisme aussi clair , qu'ils se sont imaginé y trouver le luthéranisme ou le calvinisme.

Lorsqu'on a mis dans la tête d'un peuple ignorant que tout est si clair dans l'Écriture, qu'il y entend tout ce qu'il y faut entendre , et qu'ainsi il se peut passer du jugement de tous les pasteurs et de tous les siècles : il prend pour vérité constante le premier sens qui se présente à son esprit; et celui auquel il est accoutumé lui paraît toujours le plus naturel. Mais il faudrait lui faire entendre que c'est là souvent la lettre qui tue , et que c'est dans les passages qui paraissent les plus clairs, que Dieu a souvent caché les plus grandes et les j plus terribles profondeurs.

j Par exemple , M. Burnet nous propose ce pas- ! sage , Buvez-en tous , comme un des plus clairs ; qu'on se puisse imaginer, et celui qui nous mèue ; le plus promptement à la nécessité des deux espèces. ! Mais il va voir, par les choses qu'il avoue lui- ! même, que ce qu'il trouve si clair devient un piège 1 aux ignorants : car cette parole , Buvez-en tous , dans l'institution de l'eucharistie , quelque claire qu'il veuille se l'imaginer , après tout ne l'est pas plus que celle-ci dans l'institution de la Pâque : / ous mangerez l'agneau pascal , avec la robe retroussée, et un bâton à la main^ : debout par conséquent, et dans la posture de gens prêts à partir; car c'était là en effet l'esprit de ce sacre-

' Lib. III , p. 402. - » Ibid. p. 415. — » E*oé. lU. II.

<to

HISTOIRE

ment. Toutefois, M. Burnet nous apprend que les Juits ne le pratiquaient point ainsi ' : qu'ils étaient couchés en mangeant l'agneau, comme dans les autres repas, selon la coutume du pays; et que ce cliangeynent , qu'ils apportèrent à l'institution divine , était si peu criminel , que Jésus-Christ ne fit pas de scrupule de s'y conformer. Je lui demande en ce cas , si un homme qui aurait pris à la lettre ce commandement divin , sans consulter la tradition et l'interprétation de l'Église, n'y aurait pas trouvé sa mort certaine , puisqu'il y aurait trouvé la condamnation de Jésus-Christ : et puisque cet auteur ajoute après , qu'on doit attribuer à l'Église chrétienne la même puissance qu'à l'Église judaïque ; poirrquoi dans la nouvelle Pâque un chrétien croira-t-il avoir tout vu sur la cène, en lisant les paroles de l'institution; et ne sera-t-il pas obligé d'examiner, outre ces paroles, la tradition de l'Église, pour savoir ce qu'elle a toujours regardé dans la communion comme nécessaire et indispensable? C'en est assez, sans pousser plus avant cet examen, pour faire voir à M. Burnet, qu'on ne peut se dispenser d'y entrer, et que la clarté prétendue qu'un ignorant croit trouver dans ces pai-oles, Buvez-en-tous , n'est qu'inie illusion.

Pour le second fondement de réformation qu'on prétend posé par Henri VIII, M. Burnet le fait consister en ce qu'on déclara que « l'Église de chaque « État faisait un corps entier, et qu'ainsi l'Église « anglicane pouvait, sous l'autorité et l'aveu de son « chef, c'est-à-dire de son roi , examiner et réformer « les corruptions , soit de la doctrine ou du ser- « vice '. » Voilà de belles paroles. Mais qu'on en pénètre le sens, on verra qu'une telle réformation n'est autre chose qu'un schisme. Une nation qui se regarde comme un corps entier , qui règle sa foi en particulier, sans avoir égard à ce qu'on croit dans tout le reste de l'Église, est une nation qui se détache de l'Église universelle , et qui renonce à l'unité de la foi et des sentiments, tant recommandée à l'Église par Jésus-Christ et par ses apôtres. Quand une Église ainsi cantonnée se donne son roi pour son chef, elle se fait en matière de religion un principe d'unité que Jésus-Christ et l'Évangile n'ont pas établi : elle change l'Église en corps politique , et donne lieu à ériger autant d'Églises séparées qu'il se peut former d'Etats. Cette idée de réformation et d'Église est née dans l'esprit de Henri VIII et de ses flatteurs; et jamais les chrétiens]ne l'avaient connue.

On nous dit que « tous les conciles provinciaux « de l'ancienne Église fournissaient l'exemple « d'une semblable pratique, ayant condamné les « hérésies et réformé les abus 3. » Mais cela, c'est visiblement donner le change. Il est bien vrai que les conciles provinciaux ont dû condamner d'abord les hérésies qui s'élevaient dans leur pays; car, pour y remédier, eût-il fallu attendre que le mal gagnât, et que toute l'Église en fût avertie.? Aussi !i'cst-ce que là notre question. Ce qu'il fallait nous

' Ru-n. JI. part. liv. I, p. 250. - » Préf. I. part- l. ni, p. t<ii. i Ibid.—

faire voir, c'est que ces Églises se regardassov.ï comme tm corps entier, à la manière qu'on le fit en Angleterre; et qu'on y réformât la doctrine, sans prendre pour règle ce qu'on croyait unanimement dans tout le corps de l'Eglise. C'est de quoi on ne produira jamais aucun exemple. Lorsque les Pères d'Afrique condamnèrent l'hérésie naissante de Célestius et de Pelage, ils posèrent pour fondement la défense d'entendre l'Écriture sainte « autrement « que toute l'Eglise catholique répandue par toute « laterre nel'avait toujours entendue'. «Alexandre d'Alexandrie posa le même fondement contre Arius , lorsqu'il dit en le condamnant : « Nous ne connais- « sons qu'une seule Église catholique et apostoli- " que , qui , ne pouvant être renversée par toute la « puissance du monde , détruit toute impiété « et toute hérésie. » Et encore : « Nous croyons dans « tous ces articles ce qu'il a plu à l'Église apostoll- « que *. » C'est ainsi que les évêques et les conciles particuliers condamnaient les hérésies par un premier jugement, en se conformant à la foi commune de tout le corps. On y envoyait ces décrets à toutes les Églises ; et c'était de cette unité qu'ils liraient leur dernière force.

Mais on dit que le remède du concile universel , aisé sous l'empire romain lorsque les Églises avaient un souverain commun , est devenu trop difficile, depuis que la chrétienté est partagée en tant d'États "^ : autre illusion. Car premièrement le consontemenl des Églises peut se déclarer par d'autres voies que par des conciles universels : témoin dans saint Cyprien la condamnation de Novatien ; témoin celle de Paul de Samosate, dont on a écrit qu'il avait été condamné par le concile et le jugement de tous les évêques du monde ^ , parce que tous avaient consenti auconcile tenu contre lui à Antioche; témoin enfin les pélagiens , et tant d'autres hérésies , (^ui sans concile universel ont été suffisamment condamnées par l'autorité réunie du pape et de tous les évêques. Lorsque les besoins de l'Église ont demandé qu'on assemblât un concile universel , le Saint-Esprit en a bien trouvé les moyens ; et tant de conciles qui se sont tenus depuis la chute de l'empire romain, ont bien fait voir que pouf assembler les pasteurs quand il a fallu , on n'avait pas besoin de son secours. C'est qu'il y a dans l'Église ■. catholique un principe d'unité indépendant des rois de la terre. Le nter , c'est faire l'Église leur captive , et rendre défectueux le céleste gouvernement institué par Jésus-Christ. Mais les protestants d'Angleterre n'ont pas voulu reconnaître cette unité, à cause que le saint-siége en est dans l'extérieur le principal et ordinaire lien; et ils ont mieux aimé, même en matière de religion, avoir leurs rois pour leurs chefs, que de reconnaître dans la chaire de saint Piei-re un principe établi de Dieu pour l'unité chrétienne.

Les six articles publiés de l'autorité du roi et du

• Conc. Milev. cap. 2. Concil. Labb. t n, col 1533. —*Fp. Alex, ad Alcxand. Constantin op. Conc. Labb. i. Il, eoJ. 22. et Theod. His. Eccl. l.i,c.3.-^ Durn. ibid. - * B/jtsl. Alex, ad Alex. Constantin.

DES VARIATIONS, LIV. VII

parlement tinrent lieu de loi durant tout le règne de Henri VIII. Mais^ue peuvent sur les conscienrcs des décrets de religion, qui tirant leur force de l'autorité royale, à qui Dieu n'a rien commis de semblable, n'ont rien que de politique ? Encore que Henri VIII les soutînt par des supplices innombrables, et qu'il fît mourir cruellement non-seulement les catlwliques qui détestaient sa suprématie, mais encore les luthériens et les zuingliens qui attaquaient aussi les autres articles de sa foi ; toutes sortes d'erreurs se coulaient insensiblement dans l'Angleterre, et les peuples ne surent plus à quoi se tenir , quand ils virent qu'on avait méprisé la chaire de saint Pierre , d'où l'on savait que la foi était venue en cette grande île ; soit qu'on voulût regarder la conversion de ses anciens habitants sous le pape saint Éleuthère , soit qu'on s'arrêtât à celle des Anglais, qui fut procurée par le pape saint Grégoire.

Tout l'état de l'Église anglicane, tout l'ordre de la discipline , toute la disposition de la hiérarchie dans ce royaume, et enfin la mission aussi bien <jue la consécration de ses évêques , venait si certainement de ce grand pape et de la chaire de saint Pierre , ou des évéques qui la regardaient comme le chef de leur communion , que les Anglais ne pouvaient renoncer à cette sainte puissance , sans affaiblir parmi eux l'origine même du christianisme, et toute l'autorité des anciennes traditions.

Lorsqu'on voulut affaiblir en Angleterre l'autorité du saint-siége, on remarqua « que saint Grégoire « avait refusé le titre d'évéque universel à peu près « dans le même temps qu'il travaillait à la conver- « sion de l'Angleterre : et ainsi , concluaient Cran- « mer et ses associés , lorsque nos ancêtres reçurent « la foi , l'autorité du siège de Rome était dans une « louable modération ■. »

Sans disputer vainement sur ce titre d'universel que les papes ne prennent jamais, et qui peut être plus ou moins supportable, selon les divers sens dont on le prend , voyons un peu dans le fond ce que saint Grégoire , qui le rejetait , croyait cependant de l'autorité de son siège. Deux passages connus de tout le monde vont décider cette question. « Pour ce qui regarde , dit-il » , l'Église de Cons- « tantinople, qui doute qu'elle ne soit soumise au « siège apostolique? ce que l'empereur et Eusèbe " notre frère, évêque de cette ville, ne cessent de « reconnaître. « Et dans la lettre suivante, en parlant du primat d'Afrique : « Quanta ce qu'il dit, qu'il " est soumis au siège apostolique; je ne sache aucun « évêque qui n'y soit soumis lorsqu'il se trouve dans « quelque faute. Au surplus, quand la faute ne « l'exige pas, nous sommes tous frères, selon la « loi de l'humilité^. » Voilà donc manifestement tous les évêques soumis à l'autorité et à la correction du saint-siége; et cette autorité reconnue n>ême par l'Eglise de Constantinople , la seconde Église du monde dans ces temps-là en dignité et

^ Burn. I. part. l. n, p. 204.— » Lib. vn, Epist. 64, nunr.L.\\,cp. 12, f. H, fo/. 941. — * iié. vn. £/). 65; ni/wc L. u , F.p ô9 , col. 9TG.

CD puissance. Voilà le fond de la puissance iK)nt.licale : le reste, que la coutume ou la tolerai.ee, ou l'abus même, si l'on veut, pourrait avoir introdi;!»: ou augmenté, pouvait être conservé , ou souffert, ou étendu plus ou moins, selon que l'ordre, la paix et la tranquillité publique le demandaient. Le christianisme était né en Angleterre avec la reconnaissance de cette autorité. Henri VIII ne la put souffrir , même avec cette louable modératUm que Cranmer reconnaissait dans saint Grégoire : sa passion et sa politique la lui firent attacher à sa couronne ; et ce fut par une si étrange nouveauté qu'il ouvrit la porte à toutes les autres.

On dit que sur la fin de ses jours ce malheureux prince eut quelques remords des excès où il s'était laissé emporter, et qu'il appela les évêques pour y chercher quelque remède. Je ne le sais pas ; ceux qui veulent toujours trouver dans les pécheurs scandaleux , et surtout dans les rois , de ces vifs remords qu'on a vus dans un Antiochus,ne connaissent pas toutes les voies de Dieu , et ne font pas assez de réflexion sur le mortel assoupissement et la fausse paix où il laisse quelquefois ses plus grands ennemis. Quoi qu'il en soit , quand Henri VIII aurait consulté ses évêques , que pouvait-oa attendre d'un corps qui avait mis l'Église et la vérité sous le joug? Quelque démonstration que fit Henri, de vouloir dans cette occasion des conseils sincères , il ne pouvait rendre aux évêques la liberté que ses cruautés leur avaient ôtée : ils craignaient les fâcheux retours auxquels ce prince était sujet ; et celui qui n'avait pu entendre la vérité de la bouche de Thomas Morus son chancelier, et de celle du saint évêque de Rochestre , qu'il fit mourir l'un et l'autre pour la lui avoir dite franchement , mérita de ne l'entendre jamais.

Il mourut en cet état; et il ne faut pas s'étonner si les choses empirèrent par sa mort. Peu à peu tout va en ruine, quand on a ébranlé les fondements. Edouard VI , son fils unique , lui succéda , selon les lois de l'État. Comme il n'avait que dix ans, le royaume fut gouverné par un conseil que le roi défunt avait établi : mais Edouard Seymour, frère de la reine Jeanne , et oncle maternel du jeune roi , eut l'autorité principale, avec le titre de protecteur du royaume d'Angleterre. Il était zuinglien dans le cœur, et Cranmer était son intime ami. Cet archevêque cessa donc alors de dissimuler, et tout le venin qu'il avait dans le cœur contre l'Église catliolique parut.

Pour préparer la voie à la réformation qu'on méditait sous le nom du roi, on commença par le reconnaître, comme on avait fait Henri, pour chef souverain de l'Église anglicane au spirituel et au temporel. La maxime qu'on avait établie dès le temps de Henri VIII , était que le roi tenait la place du pape en .Angleterre '. Mais on donnait à cette nouvelle papauté des prérogatives que le pape n'a. vait jamais prétendues. Les évêques prirent d'Edouard de nouvelles commissions révocables à le volonté du roi , comme Henri l'avait déjà déclaré ;

' Bum. I. part. liv. n , p. 229, 230-

HISTOIRE

f t on crut que , pour avancer la réformation , il fallait tenir les évêques sous le joug d'une puissance arbitraire^. L'archevêque de Cantorbéri, primat d'Angleterre , fut le premier à baisser la tête sous ce joug honteux. Je ne m'en étonne pas , puisque c'était lui qui inspirait tous ces sentiments : les autres suivirent ce pernicieux exemple. On se relûoha un peu dans la suite; et les évêques furent obligés à recevoir, comme une grâce, que le roi c?o«ndt les évêchés à vie * . On expliquait bien nettement dans leur commission, comme on avait fait sons Henri , selon la doctrine de Cranmer, que la puissance épiscopale , aussi bien que celle des magistrats séculiers , émanait de la royauté comme de sa source , que les évêques ne l'exerçaient que prér.airement, et qu'ils devaient l'abandonner à la volonté du roi , d'oii elle leur était communiquée. Le roi leur donnait pouvoir « d'ordonner et de dé- « poser les ministres, de se servir des censures ec- « clésiastiques contre les personnes scandaleuses; et, « en un mot, de faire tous les devoirs de la charge « pastorale; » tout cela au nom du roi et sous son autorité ^. On reconnaissait en même temps que cette charge pastorale était établie par la parole de Dieu, car il fallait bien nommer cette parole dont on voulait se faire honneur. Mais encore <4u'on H'y trouvât rien pour la puissance royale , que ce qui regardait l'ordre des affaires du siècle, on ne laissa pas de l'étendre jusqu'à ce qu'il y a de plus sacré ^ans lespasteurs. On expédiait une com- Hiission du roi à qui on voulait pour sacrer un nouvel évêque. Ainsi, selon la nouvelle hiérarchie, comme l'évêque n'était sacré que par l'autorité loyale, ce n'était que par la même autorité qu'il célébrait les ordinations. La forme même et les prières de l'ordination, tant des évêques que des prêtres , furent réglées au parlement 4. On en fit autant de la liturgie , ou du service public , et de toute l'administration des sacrements. En un mot , tout était soumis à la puissance royale; et en abolissant l'ancien droit , le parlement devait faire encore le nouveau corps de canons 5. Tous ces attentats étaient fondés sur la maxime dont le parlement d'Angleterre s'était fait un nouvel article de foi , « qu'il n'y « avait point de juridiction , soit séculière, soit ec- « clésiastique, qui ne dût être rapportée à l'auto- « rite royale, comme à sa source ^ .»

« Il n'est pas ici question de déplorer les calamités de l'Église mise en servitude, et honteusement dégradée par ses propres ministres. Il s'agit de rapporter des faits, dont le seul récit fait assez voir l'iniquité. Un peu après, le roi déclara qu'il allait « faire la visite de son royaume , et défendait aux « archevêques et à tous autres d'exercer aucune ju- « ridiction ecclésiastique tant que la visite dure- « rait 7 . » Il y eut une ordonnance du roi pour se faire recommander dans les prières publiques « comme le souverain chef de l'Église anglicane;

' Bum. II. part. liv. I , p. 8 , 332. Rec. des pièc. II. part, tiv.i, p. 00. — *Ib. et 227. — ' //. part. liv. I, 332. ♦ — //. pari. p. 212, 2IC, 217. — » Ibid. 213, 214. — ^ Ib. 63. — • Ihid. 37.

« et la violatioft dé celle ordonnâhèé emportait ta « suspension, la déposition et l'excommunica- « tion '. » Voilà donc avec les peines ecclésiastiques tout le fond de l'autorité pastorale usurpé ouvertement par le roi , et le dépôt le pliis intime du sanctuaire arraché à l'ordre sacerdotal , sans même épargner celui de la fol , que les apôtres avaient laissé à leurs successeurs.

Je ne puis m'empêclier de m'arrêter ici un moment , pour considérer les fondements de la réformation anglicane, et cet ouvrage de lumière de M. Burnet , dont on fait l'apologie en écrivant son histoire. L'Église d'Angleterre se glorifie plus que toutes les autres de la réforme, de s*être réformée selon l'ordre , et par des assemblées légitimes. Mais pour y garder cet ordre dont on se vante, le premier principe qu'il fallaitposer était que les ecclésias» tiques tinssent du moins le premier rang dans les affaires de la religion. Mais on fit tout le contraire ; et dès le temps de Henri VIII ils n'eurent plus le pouvoir de s'en mêler sans son ordre '. Toute la plainte qu'ils en firent fut qu'on les faisait déchoir de leur privilège ; connne si se mêler de la religion était seulement un privilège, et non pas le fond et l'essence de l'ordre ecclésiastique.

Mais on pensera peut-être qu'on les traita mieux sous Edouard , lorsqu'on entreprit la réformation , d'une manière que M. Burnet croit bien plus solide. Tout au contraire : ils demandèrent comme une grâce au parlement, « du moins que les af- « faires de la religion ne fussent point réglées sans « que l'on eût pris leur avis, et écouté leurs rai- « sons^. » Quelle misère de se réduire à être écoutés comme simples consulteurs, eux qui le doivent être comme juges, et dont Jésus-Christ a dit : Qui vous écoute, m' écoute ^\ Mais cela, dit notre historien, ne leur réussit pas. Peut-être qu'ils décideront du moins sur la foi dont ils sont les prédicateurs. Nullement. Le conseil du roi résolut « d'envoyer des visiteurs dans tout le royaume, « avec des constitutions ecclésiastiques et des « articles de foi ^ ; » et ce fut au conseil du roi , et par son autorité, qu'on régla ces articles de religion^ qu'on devait proposer au peuple. En attendant qu'on y eût mieux pensé, on s'en tint aux six articles de Henri VIII ; et on ne rougissait pas de demander aux évêques une déclaration expresse « de faire profession de la doctrine, selon que de « temps en temps elle serait établie et expliquée « par le roi et par le clergé?. » Au surplus, il n'était que trop visible que le clergé n'était nommé que par cérémonie, puisqu'au fond tout se faisait au nom du roi.

Il semble qu'il ne faudrait plus rien dire après avoir rapporté de si grands excès. Mais ne laissons pas de continuer ce lamentable récit. C'est travailler en quelque façon à guérir les plaies de l'Église, que d'en gémir devant Dieu. Le roi se rendit tellement le maître de la prédication,

' P. 43.^ ' Burnet, II. part. liv. i, p. 72. — ' Ibid. 7X — < -Luc. X , ' 6. — ' Burnet , II. part, lit: l, /; . 37 , 39 — • P. 39.-' P.$i.

DES VARIATI0?4S, LIV. Vn.

q^'il y eut mê.ne un éJit qui « défendait de prê- « cher sans sa permission, ou sans celle de ses

• visiteurs, de l'archevêque de Cautorbéri, ou de

• l'évéque diocésain". » Ainsi le droit principal était au roi , et les évéques y avaient part avec sa permission seulement. Quelque temps après, le conseil permit de prêcher à ceux qui se sentiraient 4inimés du Saint-Esprit*. Le conseil avait changé d'avis. Après avoir fait dépendre la prédication de la puissance royale, on s'en remet à la discrétion de ceux qui s'imagineraient avoir en eux-mêmes le Saint-Esprit ; et on y admet par ce moyen tous les fanatiques. Un an après, on changea encore. « H « fallut ôter aux évêques le pouvoir d'autoriser les « prédicateurs , et le réserver au roi et à l'archevê- « que'. >• Par ce moyen il sera aisé de faire prêcher VeWe hérésie qu'on voudra. Mais je n'en suis pas à remarquer les effets de cette ordonnance. Ce qu'il faut considérer, c'est qu'on ait remis au prince seul toute l'autorité de la parole. On poussa la chose si loin , qu après avoir déclaré au peuple que k roi faisait travailler à ôter toutes les matières de controverses, on défendait, en attendant, généralement à tous les prédicateurs de prêcher dans quelque assemblée que ce fût . Voilà donc la prédic2rt;ioa suspendue par tout le ro\-aume , la bouche fermée aux évêques par l'autorité du roi , et tout en attente oe ceque le prince établirait sur la foi. On y joignait un avis de recevoir av^c soumission tes ordres qui seraient bientôt envoyés. C'est ainsi que s'est établie la réformation anglicane, et cet ouvrage delumiére, dont on fait, selon M. Bumet*, l'apologie en écrivant son histoire.

Avec ces préparatifs, la réformation anglieane fut commencée |)ar le duc de Sommerset et par Cranmer. D'abond la puissance royale détruisit la foi que la puissance royale avait établie. Les six articles, que Henri VIII avait publiés avec toute son autorité spirituelle et temporelle, furent abolis* : et malgré toutes les précautions qu'il avait prises par son testament pour conserver ces précieux restes de la religion catholique, et peut-être pour la rétablir tout entière avec le temps, la doctrine zuinglienue, tant détestée par ce prince, gagna le dessus.

Pierre Martyr Florentin, et Bernardin Ochin, qui depuis fut l'ennemi déclaré de la divinité de Jésus-Christ, furent ap{)elés pour commencer cette réforme. Tous deux avaient quitté , comme les autres réformateurs, la vie monastique pour celle du mariage. Pierre Martyr était un pur zuinglien. La doctrine qu'il proposa sur l'eucharistie en Angleterre, en 1549, se réduisait à ces trois thèses : 1° qu'il n'y avait point de transsubstantiation; 2" que te corps et le sang de Jésus-Christ n'étaient point cnrporellement dans l'eucharistie ni sous les espèces; 3» qu'ils étaient unis sacramentellement, c'est-à-dire, fifiurément, ou tout au plus en vertu, au pain et au cini.

■ Burn. Il, p-irt. liv. I, ;). M.- » T. 90. -' P. 122. -• Ibk!. ~* Prif. — * II. p'irl. Itv. t,p. .08. — • Hosp. II. part. un. 1M7, /. 107, 20« et seq. Buni. II. p<irl. liv. l,p. lUl. W)6Sl'ET. — T. »: IV.

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