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Bucer n'approuva point la seconde thèse ; e;ir, comme nous avons vu, il voulait bien qu'on exclût une présence locale, mais non pas une présence corporelle et substantielle. 11 soutenait que Jésus- Christ ne pouvait pas être éloigné de la cène, et qu'il était tellement au ciel, qu'il n'était pas substantiellement éloigné de l'eucharistie. Pierre Martyr croyait qu« c'était une illusion d'admettre une présence corporelle et substantielle dans la cène, sans y admettre la réalité que les catholiques soutenaient avec les luthériens : et, quelque respect qu'il eût pour Bucer, le seul des protestants qu'il considérait, il ne suivit pas son avis. On dressa en Angleterre une formule selon le sentiment de Pierre Martyr. On y disait « que le corps de Jésus- « Christ n'était qu'au ciel; qu'il ne pouvait pas être « réellement présent en divers lieux; qu'ainsi on « ne devait établir aucune présence réelle ou cor- « porelle de son corps et de son sang dans l'eucha- « ristie •. » Voilà ce qu'on définit. Mais la foi n'était pas encore en son dernier état , et nous verrons eu son temps cet article bien réformé.
Nous sommes ici obligés à M. Burnet d'un aveu considérable : car il nous accorde que la présence réelle est reconnue dans l'Église grecque. Voici ses paroles : « Le sentiment des luthériens semblait « approcher assez de la doctrine de l'Église grecci que , qui avait enseigné que la substance du pain «et du vin, et le corps de Jésus-Christ, étaient R dans le sacrement *. » Il est en cela de meilleure foi que la plupart de ceux de sa religion : mais en même temps il oppose une plus grande autorité aux nouveautés de Pierre Martyr.
L'esprit de changement se mit alors tout à fait en Angleterre. Dans la réforme de la liturgie et des prières publiques , qui se lit par l'autorité du parlement (car.Dieu n'en écoutait aucunes que celles-là), on avait dit que les commissaires nommés par le roi pour les dresser en • avaient achevé l'ouvrage d'un « consentement unanime, et par l'assistance du « Saint-Esprit. » L'on fut étonné de cette expression : mais les réformateurs surent bien répondre « que cela ne s'entendait pas d'une assistance ou R d'une inspiration surnaturelle , et qu'autrement « il n'eût point été permis d'y faire des change- « nients. » Or ils y en voulaient faire, ces réformateurs, et ils ne prétendaient pas former d'abord leur religion. En effet, on fit bientôt dans la liturgie des changements très-considérables; et ils allaient principalement à ôter toutes les traces de l'antiquité que l'on avait conservées.
On avait retenu cette prière dans la consécration de l'eucharistie : « Bénis, ô Dieu! et sanc- « tiOe ces présents, et ces créatures de pain et « de vin, afin qu'elles soient pour nous le corps « et le sang de ton très-cher Fils, etc. ^. » On avait voulu conserver dans cette prière quelque chose de la liturgie de l'Église romaine, que le moine Bfiint Augustin avait portée aux Anglais avec le christianisme, lorsqu'il leur fut envoyé par saint
• Curn. p. îiO , COI. — ' Ilid. p. Iw8. — ' Liv I . p. I U.
Il*
HISTOIRE
(irécroire. IVIais, l)ion qu'on l'eût affaiblie en y retraiicliant quelques ternies , on trouva encore qu'elle sentait trop la ti-anssubstantiation , ou même la présence corporelle -; et on l'a depuis entièrement effacée.
Elle était pourtant encore bien plus forte, comme le disait l'Église anglicane, lorsqu'elle reçut le christianisme : car, au lieu qu'on avaitmis dans la liturgie réformée, que ces présents soient pour nous le corps et le sang de Jésus-Christ, il y a dans l'original : que cette oblatiôn nous soit faite le corps elle sang de Jésus-Christ. Ce molàe faite signifie une action véritable du Saint-Esprit qui change ces dons , conformément à ce qui est dit dans les autres liturgies de l'antiquité : « Faites, ô Seigneur! de ce « pain le propre corps , et de ce vin le propre sang « de votre Fils, les changeant par votre esprit « saint*! » El ces paroles, nous soit faîte le corps et le sang , se disent dans le même esprit que cellesci d'Isaïe : Un petit enfant nous est né; vnftls nous est donné ^ : non pour dire que les dons sacrés ne sont faits le corps et le sang que lorsque nous les prenons, comme on l'a voulu entendre dans la réforme; mais pour dire que c'est pour nous qu'ils sont faits tels dans l'eucharistie; comme c'est pour nous qu'ils ont été formés dans le sein d'une Vierge. La réformation anglicane a corrigé toutes ces choses , qui ressentaient trop la transsubstantiation. Le mot d'oblation eût aussi trop senli le sacrifice : on l'avait voulu rendre en quelque façon par le terms de présents. A la fin on l'a ôté tout à fait, et l'Église anglicane n'a plus voulu entendre la sainte prière qu'elle entendit, lorsqu'en sortant des eaux du baptême on lui donna la première fois le pain de vie.
Que si on aime mieux que le saint prêtre Augustin lui ait porl€ la liturgie ou la messe gallicane que la romaine, à cause de la liberté que lui en laissa saint Grégoire 4, il n'importe : la messe gallicane dite par les Hilaire et par les Martin ne différait pas au fond de la romaine, ni des autres. Le Kyrie eleison, le Pater, dit en un endroit plutôt qu'en un autre, et d'autres choses aussi peu essentielles, faisaient toute la différence; et c'est pourquoi saint Grégoire en laissait le choix au saint prêtre qu'il envoya en Angleterre*. On faisait en France, comme à Rome, et dans tout le reste de l'Église, une prière pour demander la transformation et le changement du pain et du vin au corps et au sang. Partout on employait auprès de Dieu le mérite et l'entremise des saints ; mais un mérite fondé sur la divine miséricorde, et une entremise appuyée sur celle de Jésus-Christ. Partout on y offrait pour les morts; et on n'avait sur toutes ces choses qu'un seul langage en orient et en occident, dans le midi et dans le nord.
La réformation anglicane avait conservé quelque chose de la prière pour les morts du temps d'Edouard, car on y recommandait encore à la
Liv.l,p. 235, 25H. — » Lit. de S. Bas. Edit. Bcvcd. a pp. pog. fwO et 6<j3. —^Is. ix, 6. —* Durn. ll.part. liv. l,p. 108. — j Greg. Ub, \li, epist. 64. t. U, col. 910.
bonté infinie de Dieu les âmes des trépassés*. On demandait, comme nous faisons encore aujourd'hui dans les obsèques , pour l'àme qui venait de sortir du monde, la rémission de ses péchés. Mais tous ces restes de l'ancien esprit sont abolis : cette prière ressentait trop le purgatoire. Il est certain qu'on l'a dite dès les premiers temps en orient et en occident : n'importe, c'était la messe du Pape et de l'Église romaine : il la faut bannir d'Angleterre, et en tourner toutes les paroles dans le sens le plus odieux.
Tout ce que la réforme anglicane tirait de l'antiquité, le dirai-je? elle l'altérait. La confirmation n'a plus été qu'un catéchisme pour faire renouveler les promesses du baptême». Mais, disaient les catholiques, les Pères, dont nous la tenons par une tradition fondée sur les Actes des apôtres et aussi ancienne que l'Église , ne disent pas seulement un mot de cette idée de catéchisme. Il est vrai , et il le faut avouer, on ne laisse pas de tourner la confirmation en cette forme : autrement elle serait trop papistique. On en ôte le saint chrême , que les Pères les plus anciens avaient appelé l'instrument du Saint-Esprit ^ : l'onction même à la lin sera ôtée de l'extrême-onction*, quoi qu'en puisse dire saint Jacques; et malgré le pape saint Innocent, qui parlait de cette onction au quatrième siècle, on décidera que l'extrême-onction ne se trouve que da7is le dixième.
Parmi ces altérations trois choses sont demeu^ rées , les cérémonies sacrées , les fêtes des saints j les abstinences et le carême. On a bien voulu que dans le service les prêtres eussent des habits mystérieux, symboles de la pureté et des autres dispositions que demande le culte divin. On regarda les cérémonies comme un langage mystique*; et Cal' vin parut trop outré en les rejetant. On retint l'usage du signe de la croix*», pour témoigner solennellement que la croix de Jésus-Christ ne nous fait point rougir. On voulait d'abord que « le sacre- « ment du baptême , le service de la confirmation « et la consécration de l'eucharistie fussent témoins « du respect qu'on avait pour cette sainte cérémo- « nie. » A la fin néanmoins on l'a supprimée dans la confirmation et dans la consécrations , où saint Augustin avec toute l'antiquité témoigne qu'elle a toujours été pratiquée; et je ne sais pourquoi elle est demeurée seulement dans le baptême.
M. Burnet nous justifie sur les fêtes et les abstinences. Il veut que les jours de fêtes ne soient pas estimés saints d'une sainteté actuelle et naturelle*. Nous y consentons; et jamais personne n'a imaginé cette sainteté actuelle et naturelle des fêtes qu'il se croit obligé à rejeter. Il dit « qu'aucun de ces jours « n'est proprement dédié à un saint, et qu'on les « consacre à Dieu en la mémoire des saints dont on « leur donne le nom. » C'est notre même doctrine. Enfin on nous justifie en tout et partout sur cette matière , puisqu'on demeure d'accord qu'il faut ob-
^Biirn.p. l'i, 116.—»/'. 107, 116, 235.—'/». 107, 116, 235. — • P. WC, 258. — ' P. 121, 508. — *P. 120. - SâS. ' P. - » P iOl.
DES VARIATIONS, LIV. VII
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BPrvcr ces jours par un principe de conscience' . Ceux donc qui nous objectent ici que nous suivons ies commandements des hommes > n'ont qu'à faire cette objection aux Anglais; ils leur répondront pour nous.
Ils ne nous justifient pas moins clairement du reproche qu'on nous fait d'enseigner une doctrine de démons , en nous abstenant de certaines viandes par pénitence. M. Burnet répond pour nous ' , lorsqu'il « blâme les mondains qui ne veulent pas conc cevoir que l'abstinence assaisonnée de dévotion, et
* accompagnée de la prière, est peut-être un des « moyens les plus efficaces que Dieu nous propose
* pour mettre nos âmes dans une tranquillité né- « cessaire , et pour avancer notre sanctification. » Puisque c'est dans cet esprit, et non pas, comme plusieurs se l'imaginent, par uneespèce de police temporelle, que l'Église anglicane a défendu la viande au vendredi , au samedi , aux vigiles , aux quatretemps, et dans tout le carême , nous n'avons rien sur ce sujet à nous reprocher les uns aux autres. Il y a seulement sujet de s'étonner que ce soit le roi et le parlement qui ordonnent ces fêtes et ces abstinences, que ce soit le roi qui déclare fe.sjowrs maigres, et qui dispense de ces observances *; et enfin , qu'en matière de religion , on ait mieux aimé avoir des commandements du roi que des commandements de l'Église.
Mais ce qu'il y a de plus surprenant dans la réformation anglicane, c'est une maxime de Cranmer. Au lieu que dans la vérité le culte dépend du dogme, et doit être réglé par là, Cranmer renversait cet ordre; et, avant que d'examiner la doctrine, il supprimait dans le culte ce qui lui déplaisait le plus. Selon M. Burnet , « l'opinion de la présence de Jé- « sus-Christ dans chaque miette de pain a donné « lieu au retranchement de la coupe*. Et en effet, « poursuit-il ^ , si cette hypothèse est juste , la « communion sous les deux espèces est inutile. » Ainsi la question de la nécessité des deux espèces dépendait de celle de la présence réelle. Or en 1 548 l'Angleterre croyait encore la présence réelle , et le parlement déclarait que « le corps du Seigneur était « contenu dans chaque morceau , et dans les plus « petites portions de pain?. » Cependant on avait déjà établi la nécessité de la communion sous les deux espèces; c'est-à-dire, qu'on avait tiré la conséquenceavantquede s'être bien assurédu principe.
L'année d'après , on voulut douter de la présence réelle; et la question n'était pas encore décidée^ , quand on supprima par provision l'adoration de Jésus-Christ dans le sacrement : de même que si on disait, en voyant le peuple dans un grand respect, comme en présence du roi : Commençons par empêcher tous ces honneurs; nous verrons après si le roi est là, et si ces respects lui sont agréables. On ôta de même l'oblation du corps et du sang, encore que cette oblation , dans le fond , ne soit autre chose que la consécration faite devant Dieu de ce
' Rum. p. 291. — » Matth. XV, 0. — * Burn. p. 145. —* P. 144. 2M.—» P. 251. -MI. part. p. 61. — ' /». S>7. — « P.
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corps et de ro sang coiome réellenient présents avant la manducation : et, sans avoir examiné le principe, on eu avait déjà renversé la suite infaillible.
La cause d'une conduite si Irrégulière, c'est qu'on menait le peuple par le motif de la haine, et non par celui de la raison. Il était aisé d'excitef la haine contre certaines pratiques dont on ne montrait ni la source ni le droit usage , surtout lorsqu'il s'y était mêlé quelques abus : ainsi il était aisé de rendre odieux les prêtres qui abusaient de la messe pour un gain sordide; et la haine, une fois échauffée contre eux , était tournée insensiblement par mille artifices contre le mystère qu'ils celé* braient, et même, comme on a vu ' , contre la présence réelle qui en était le soutien.
On en usait de même sur les images ; et une lettre française que M. Burnet nous a rapportée d'É^ douard VI à son oncle le protecteur, nous le fait voir. Pour exercer le style de ce jeune prince , ses maîtres lui faisaient recueillir tous les passages où Dieu parle contre les idoles. « J'ai voulu , disait-il, « en lisant la sainte Écriture , noter plusieurs lieux « qui défendent de n'adober m faibe aucunes « images, non-seulenrent de dieux étrangers, mais n aussi de ne former aucune chose, pensant la.
« FAIBE SEMBLABLE A LÀ MAJESTÉ Dfe DiEU Ib
« Créateur». « Dans cet âge crédule, il avait cru simplement ce qu'on lui disait, que les catholiques faisaient des images, ipensânt les Jaîre semblables à la majesté de Dieu; et ces grossières idées lui causaient de l'étonnement et de l'horreur. « Si m'esba- « his , poursuit-il dans le langage du temps, vu que « lui-mesme et son Saint-Esprit l'a si souvent dc- <t fendu, que tant de gens ont osé commettre idolas- « trie , EN FAISANT ET adobAnt Ics images. » Il attache toujours , comme on voit , la même haine à les faire qu'à les adorer ; et il a raison , selon les idées qu'on lui donnait; puisque constamment il n'est pas permis de faire des images, dans la pensée de faire quelque chose de semblable à la majesté du Créateur. « Car, comme ajoute ce prince, « Dieu ne peut être vu en choses qui soient maté- « rielles, mais veut être vu dans ses oeuvres. » Voilà comme on abusait un jeune enfant, on excitait sa haine contre les images païennes, où on prétend représenter la Divinité : on lui montrait que Dieu défend de faire de telles images ; mais on n'avait garde de lui enseigner que celles des catholiques ne sont pas de ce genre; puisqu'on ne s'est pas encore avisé de dire qu'il soit défendu d'en faire de telles , ni de peindre Jésus-Christ et ses saints. Un enfant de dix à douieans n'y prenait pas garde de si près ; c'était assez qu'en général et confusément on lui décriât les images. Celles de l'Église , quoique d'un autre ordre et d'un autre dessein, passaient avec les autres : ébloui d'un raisonnement spécieux et de l'autorité de ses maîtres, tout était idole pour lui ; et la haine qu'il avait contre l'idolâtrie se tournait aisément contre l'ÉgUîc.
' Cl-dcssus, lit: vi. — ' Rec. II. part. Uv. H,p C3 .
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HISTOIRE
Le pptiplo n'était pas plus fin, et il n'était que trop aisé de i'aniiDer par un semblable artifice. Après cela OH ose prendre les progrès soudains de la réforme pour un miracle visible et un témoignage de la main de Dieu'. Gomment M. Burnet l'a-t-il osé dire, lui qui nous découvre si bien les causes profondes de ce malheureux succès? Un4)rince prévenu d'un amour aveugle, et condamné par le Pape, fait exagérer des faits particuliers, des exactioiis odieuses , des abus réprouvés par l'Église même. Toutes les chaires résonnent de satires contre les prêtres ignorants et scandaleux : on en fait des comédies et des farces publiques, et M. Burnet luimême en est indigné. Sous l'autorité d'un enfant et d'un protecteur entêté de la nouvelle hérésie, i on pousse encore plus loin la satire et l'invective : les peuples, déjà préoenus d'une secrète aversion povr leurs conducteurs spirituels * , écoutent avidement la nouvelle doctrine. On ôte les difûcultcs d.u mystère de l'eucharistie ; et an lieu de retenir les sens asservis , on les flatte- Les prêtres sont déchargés delà continence, les moines de tous leurs vœux , tout le monde du joug de la confession , Kilutaire à la vérité pour la correction des vices , mais. pesant à la nature. On prêchait une doctrine j)lus libre, et qui, comme dit M. Burnet, traçait ■un chemin simple et aisé pour aller au ciel ^. Des \ms si commodes trouvaient une facile exécution. De seize mille ecclésiastiques dont le clergé d'Angleterre était composé , M. Burnet nous raconte que les trois quarts renoncèrent à leur célibat du temps d'Edouard 4, c'est-à-dire en cinq ou six ans, et on faisait de bons réformés de ces mauvais ecclésiastiques qui renonçaient à leurs vœux. Voilà comme on gagnait le clergé. Pour les laïques , les Wens de l'Église étaient en proie : l'argenterie des sacristies enrichissait le lise du prince : la seule châsse de saint Thomas de Cantorbéri , avec les inestimables présents qu'on y avait envoyés de tous eûtes, produisit au trésor royal des sommes immenses^. C'en fut assez pour faire dégrader le saint martyr. <')m le condamna pour le piller; et les richesses de son tombeau firent une partie de son crime. Enfin on aimait mieux piller les églises que de faire xm bon usage de leurs revenus, selon l'intention «les fondateurs. Quelle merveille qu'on ait gagné si promptement et les grands, et le clergé, et les peuples! N'est-ce pas au contraire un miracle visible, qu'il soit resté une étincelle en Israël , et que les autres royaumes n'aient pas suivi l'exemple de l'Angleterre , du Danemark , de la Suède et de l'Allemagne , réformés par ces moyens ?
Parmi toutes ces réformations la seule qui n'ai vançait pas était visiblement celle des mœurs. Nous avons vu sur ce point comme l'Allemagne avait profité de la réforme de Luther; et il n'y a qu'à lire l'histoire de M. Burnet pour voir qu'il n'en allait pas autrement en Angleterre. On a vu Henri VIII son premier réformateur : l'ambitieux duc de Sommerset fut le second. Il s'égalait aux souverains,
' 1. part. liv. I, J). 49, etc. —'' Ibid. — ' Ibid. — *Ibid. Uv n, p.ilf». -"Ibid l.part.
lui qui n'était qu'un sujet, et prenait le titrt de due de Sommerset par la grâce de Dieu '. Au milieu des désordres de l'Angleterre, et des ravages que la peste faisait à Londres, il ne songeait qu'à bâtir le plus magnifique palais qu'on eût jamais vu; et, pour comble d'iniquité, il le bâtissait des ruines d'églises et d'hôtels d'évêques, et des revenus que lui cédaient les évêques et les chapitres* ;<;ai il fallait bien lui céder tout ce qu'il voulait. Il est vrai qu'il en prenait un don du roi : mais c'était le crime d'abuser ainsi de l'autorité d'un roi enfant, et d'accoutumer son pupille à ces donations sacrilèges, .le passe le reste des attentats qui le firent condamner par arrêt du parlement, premièrement, à perdre l'autorité qu'il avait usurpée sur le conseil, et ensuite à perdre la vie. Mais, sans examiner les raisons qu'il eut de faire couper la tête à son frère l'amiral, quelle honte d'avoir fait subir à un homme de cette dignité, et à son propre frère, la loi iniqae d'être condamné sur de simples dépositions, et sans écouter ses défenses^! En vertu de cette coutume, l'amiral fut jugé, comme tant d'autres, sans être ouï. Le protecteur obligea le roi à ordonner aux communes de passer outre au procès, sans entendre l'accusé: et c'est ainsi qu'il instruisait son pupille à faire justice.
M. Burnet se met fort en peine pour justifier son Cranmer de ce qu'il signa , étant évêque, l'arrêt de mort de ce malheureux, et se mêla, contre les canons, dans une cause de sang 4. Sur cela, il fait à son ordinaire un de ces plans spécieux, où il tâche toujours indirectement de reaidre odieuse la foi de l'Église, et d'en éluder les canons : mais il ne prend pas garde au principal. S'il fallait chercher des excuses à Cranmer, ce n'était pas seulement pour avoir violé les canons, qu'il devait respecter plus que tous les autres, étant archevêque; mais pour avoir violé la loi naturelle observée par les païens mêmes, de ne condamner aucun accusé sans l'entendre dans ses défenses^, Cranmer, malgré cette loi, condamna l'amiral, et signa l'ordre de l'exécuter. Un si grand réformateur ne devait-il pas s'élever contre une coutume si barbare? Mais non, il valait bien mieux démolir les autels, abattre les images , sans épargner celle de Jésus-Christ ; et abolir la messe, que tant de saints avaient dite et entendue depuis l'établissement du christianisme parmi les Anglais.
Pour achever ici la vie de Cranmer, à la mort d'Edouard VI il signa la disposition où ce jeune > prince, en haine de la princesse sa sœur, qui était catholique, changeait l'ordre de la succession. M. Burnet veut qu'on croie que l'archevêque souscrivit avec peine 6. Ce lui est assez que ce grand réformateur fasse les crimes avec quelque répugnance : mais cependant le conseil , dont Cranmer était le chef, donna tous les ordres pour armer le peuple contre la reine iMarie, et poursoutenir l'usurpatrice Jeanne deSuffolk : la prédication y fut employée; et Ridiey, évêque de Londres, eut charge de parler
' P. 203. — "^Ibid. -T. loi. - « Ibid. — ^ Jet. x.\y, IC. —*n.parl. p. Oil.
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irr
pt>ar elîe dans la chaire '. Quand elle fut sans espérance, Crannur, avec tous les autres, avoua son crime, et eut recours à la clémence de la reine. \ Cette princesse rétablissait la religion calholiiiue, et l'Angleterre se réunissait au saint-siége. Comme en avait toujours vu Cranmer accommoder sa religion à celle du roi, on crut aisément qu'il suivrait celle de la reine, et qu'il ne ferait non plus de difGculté de dire la messe, qu'il n'en avait fait sous Henri, treize ans durant, sans y croire. Mais l'engagement était trop fort, et il se serait déclaré trop évidemment un homme sans religion, en changeant ainsi à tout vent. On le mit dans la Tour de Londres , et pour le crime d'État, et pour le crime d'hérésie ». Il fut déposé par l'autorité de la reine ^. Cette autorité était légitime à son égard, puisqu'il l'avait reconnue, et même établie. C'était par celte autorité qu'il avait lui-mtîme déposé Boiiner, évêque de Londres ; et il fui puni par les lois qu'il avait faites. Par une raison semblable, lesévêques qui avaient reçu leurs évêcliés pour un certain temps furent révoqués <; et jusqu'à ce que l'ordre ecclésiastique fut entièrement rétabli , on agit contre les protestants selon leurs maximes.
Après la déposition de Cranmer, on le laissa quelque temps en prison. Ensuite il fut déclaré Hérétii|ue,et il reconnut Im-même que c'était pour avoir nié la présence corporelle de Jésus-Christ dans r eucharistie^. On voit par là en quoi on faisait consister alors la principale partie de la réformation d'Edouard VI; et je suis bien aise de le faire remarquer ici, parce que tout cela sera changé SOUS- Elisabeth.
Lorsqu'il s'agit de décerner dans les formes du supplice de Cranmer, ses juges furent composés de commissaires du Pape et de commissaires de Phi- Rppe et de Marie; car la reine avait alors épousé Philippe II, roi d'Espagne. L'accusation roula sur tés mariages et les hérésies de Cranmer. ^I. Burnet nous apprend que la reine lui pardonna le crime d'clat pour lequel il avait déjà été condamné dans le parlement. Il avoua les faits qu'on lui imputait sur sa doctrine et ses mariages, « et remontra seu- « lement qu'il n'avait jamais forcé personne de si- « gner ses sentiments^.»
A entendre uu discours si plein de douceur, on pourrait croire que Cranmer n'avait jamais condamné personne pour la doctrine. Mais, pour ne point ici parler de l'emprisonnement de Gardiner, évêque de Winchestre, de celui de Bonner, évêque de Londres 7, ni d'autres choses semblables, l'archevêque avait souscrit, sous Henri, au jugement où Lambert, et ensuite Anne Askew, furent condamnés à mort pour avoir nié la présence réelle *; et sous Edouard, à celui de Jeanne de Kent , et à celui de George de Pare, brûlés pour leurs hérésies?. Bien plus, Edouard, porté à la clémence, refusait de signer l'arrêt de mort de Jeanne de Kent, et il
' Liv. II, p. 356 et seq.— '^ P. 374.—' P. 414. — ♦ P. 412. —♦P. «2.5.—'» II. part. In: il, p 490. — ' Ibid, liv. \ , p. 53, M. -M. par/, liv. il, ;>. 346. Ltv. la, p. iGTi. — » II. pafl liv. I, p. lO'J, 171.
n'y fut déterminé que par l'autorité de Cranmer*. Si donc on le condanma pour cause d'hérésie, il en avait lui-même très-souvent donné l'exemple.
Dans le dessein de prolonger l'exécution de son jugement, il déclara qu'il était prêt d'aller soutenir sa doctrine devant le Pape*, sans néanmoins le reconnaître : du Pape, au nom duquel on le condamnait, il appela au concile général. Comme il vit qu'il ne gagnait rien , il abjura les erreurs de Luther \ et de Zuingle •*, et reconnut distinctement, avec la présence réelle, tous les autres pointsde la foi catholique. L'abjuration qu'il signa était conçue dans les termes qui marquaient le plus une véritable douleur de s'être laissé séduire. Les réformés furent consternés. Cependant leur réformateur lit une secondeabjuration*; c'est-à-dire, que lorsqu'il vit, malgré son abjuration précédente, que la reine ne lui voulait pas pardonner, il revint à ses premières erreurs; mais il s'en dédit bientôt, ayant encore,'dit M. Burnet, de faibles espérances d'obtenir sa grâce. Ainsi, poursuit cet auteur. Use laissa persuader de mettre au net son abjuration, ek. de la signer de nouveau. Mais voici le secret qu'if trouva pour mettre sa conscience à couveri. M. Burnet continue : « Appréhendant d'être bcùlé, mal-; n gré ce qu'il avait fait, il écrivit secrètejnent une « confession sincère de sa créance, et la porta avec « lui quand on le mena au supplice. » Celte confession, ainsi secrètementécrite , nous fait assez voir I qu'il ne voulut point paraître protestant , tant | qu'il lui resta quelque espérance. Enfin, comme il eu fut tout à fait déchu, il se résolut à dire ce qu'A avait dans le cœur, et à se donner la .fig^ure d'aix:. martyr.
M. Burnet emploie toute son adresse à couvrir la honte d'une mort si misérable ; et après avoir allégué en faveur de son héros les -fautes de saint Athanase et de saiot Cyrille, dont nous ne voyons nulle mentioa.dans l'Histoire ecclésiastique , il allègue le reniement de saint Pierre, très-connu dans l'Évangile. Mais quelle comparaison de la faiblesse d'un moment de ce grand apôtre , avec la misèred'un homme qui a trahi sa conscience durant presque tout le cours de sa vie, et treize ans durant, à commencer depuis le temps de son .épiscopat ! Qui jamais n'a osé se déclarer que Jorsqu'il a eu un roi pour lui? et qui enfin, prêt à mourir,, confessa tout ce qu'on voulut , tant qu'il eut un moment d'espérance; eu sorte que sa feinte abjuration n'est visiblement qu'une suite de la lâche dissimulation de toute sa vie.'
Avec cela, si Dieu le permet , on nous vantera encore la vigueur de ce perpétuel flatteur des rois *, qui a tout sacrifié à la volonté de ses maîtres , cassant tout autant de mariages, souscrivant à tout autant de condamnations, et consentant à tout autant de lois qu'on a voulu, même à, celles qui étaient ou en vérité, ou, selon son sentiment, les plus iniques ; qui enfin n'a point rougi d'asservir la céleste autorité des évêques à celte des rois de
> II. part. liv. I ,p. 170.— 'P.