‹ ŒuvresChapitre 26 sur 148 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

Ils se vantent d'être disciples de Jean Hus : mais pour juger de leur prétention, il faut encore remonter plus haut, puisque Jean Hus lui-même; s'est glorifié d'avoir eu Viclef pour maître. Je dirai ' donc en peu de paroles ce qu'il faut croire de Viclef, sans produire d'autres pièces que ses ouvrages , et le témoignage de tous les protestants de bonne foi.

Le principal de tous ses ouvrages , c'est le Trialogue, ce livre fameux qui souleva toute la Bohême et excita tant de troubles en Angleterre. Voici quelle en était la théologie : « Que tout arrive par ' « nécessité ; qu'il a longtemps regimbé contre cette ' « doctrine, à cause qu'elle était contraire à la l«- « berté de Dieu ; mais qu'à la fin il avait fallu céder, « et reconnaître en même temps que tous les pé- i « chés qu'on fait dans le monde sont nécessaires et i

» Hist. p. 105, e'e. Rudig. de Eccl.fratr. in Boh. et Mor. narr. p. 147. — ' Jn Synt. Scndom. Synt. Gen. IL part, p. 219. — ' Rudig. ibid. p lis. — ■* Apol. I53i ap. Lyd. t. ii, p. 137.

inSTOlUE

« inévitables « : que Deu ne pouvait pas empêcher « le péché du premier homme, ni le pardonner « sans la satisfaction de Jésus-Christ; mais aussi « qu'il était impossible que le Fils de Dieu ne s'in- « carnâtpas , ne satisfit pas, ne mourût pas : que « Dieu à la vérUé pouvait bien faire autrement , s'il « eût voulu, mais qu'il ne pouvait pas vouloir au- « trement; qu'il ne pouvait pas ne point pardonner « à l'homme : que le péché de l'homme venait de « séduction et d'ignorance, et qu'ainsi il avait fallu « par nécessité que la Sagesse divine s'incarnât pour « le réparer» : que Jésus-Christ ne pouvait passau- « ver les démons , que leur péché était un péché con- « tre le Saint-Esprit ; qu'il eût donc fallu pour les « sauver que le Saint-Esprit se fût incarné, ce qui « était absolument impossible; qu'il n'y avait donc «t aucun moyen possible pour sauver les démons en « général : que rien n'était possible à Dieu que ce qui « arrivait actuellement : que cette puissance qu'on • admettait pour les choses qui n'arrivaient pas est « une illusion : que Dieu ne peut rien produire au « dedans de lui qu'il ne le produise nécessairement ; « ni au dehors qu'il ne le produise aussi nécessairea ment en son temps : que lorsque Jésus-Christ a « dit qu'il pouvait demander à son Père plus de « douze légions d'anges, il faut entendre qu'il le pou- « vait s'il eût voulu; mais reconnaître en même « temps qu'il ne pouvait le vouloir 3, que la puissance « de Dieu était bornée dans le fond , et qu'elle n'est « infinie qu'à cause qu'il n'y a pas une plus grande «1 puissance 4: en un mot, que le monde et tout ce qui « existe est d'une absolue nécessité , et que s'il y « avait quelque chose de possible à qui Dieu refu- « sât l'être , il serait ou impuissant ou envieux ; que « comme il ne pouvait refuser l'être à tout ce qui « te pouvait avoir, aussi ne pouvait-il rien anéan- « tir'' : qu'il ne faut point demander pourquoi « Dieu n'empêche pas le péché , c'est qu'il ne peut « pas; ni en général pourquoi il fait ou ne fait pas « quelque chose, parce qu'il fait nécessairement tout « ce qu'il peut faire ^ : qu'il ne laisse pas d'être li- « bre; mais comme il est libre à produire son Fils, « qu'il produit néanmoins nécessairement? : que « la liberté qu'on appelle de contradiction , par la- « quelle on peut faire et ne pas faire , est un terme « erroné introduit parles docteurs; et que la pen- « sée que nous avons que nous sommes libres est « une perpétuelle illusion , semblable à celle d'un o enfant qui croit qu'il marche tout seul , pendant « qu'on le mène : qu'on délibère néanmoins , qu'on « avise à ses affaires, qu'on se damne; mais que « tout cela est inévitable , aussi bien que tout ce o qui se fait et ce qui s'omet dans le monde ou par ji la créature, ou par Dieu même * : que Dieu a « tout déterminé ; qu'il nécessite tant les prédesti- « nés que les réprouvés à tout ce qu'ils font , et « chaque créature particulière à chacune de ses ac- « tions ; que c'est de là qu'il arrive qu'il y a des pré-

' Lib. Hi, c. 7, 8, 23, p. 56, 82 , edit. 1525. — ' Ibid. m, c. 24 , S5, p. 85, etc. — 3 Jbid. c. 21,1. \, c. 10, p. 15. Ibid. C. 1 1 , p, 18. — * Lib. HT , c. 2. — » Ibid. c. 4. Ibid. c. x , J3. 16. « - Lib. m, c. 9. ~ i Lib. t, c. 10. — « Ibid. 10, 11.

K destinés et des réprouvés; qu'ainsi il n'est pas K au pouvoir de Dieu de sauver un seul des réprou* « vés ' r qu'il se moque de ce qu'on dit des sens ï composés et divisés , puisque Dieu ne peut sau • K ver que ceux qui sont sauvés actuellement» : » qu'il y a une conséquence nécessaire qu'on pèche , K si certaines choses sont : que Dieu veut que ces « choses soient, et que cette conséquence soit K bonne , parce que autrement elle ne serait pas « nécessaire; ainsi, qu'il veut qu'on pèche : qu'il « veut le péché à cause du bien qu'il en tire; et « qu'encore qu'il ne plaise pas à Dieu que Pierre « pèche, le péché de Pierre lui plaît : que Dieu ap- « prouve qu'on pèche; qu'il nécessite au péché que « l'homme ne peut pas mieux faire qu'il ne fait : « que les pécheurs et les damnés ne laissent pas « d'être obligés à Dieu; et qu'il fait miséricorde « aux damnés en leur donnant l'être , qui leur est « plus utile et plus désirable que le non-être. Qu'à « la vérité il n'ose pas assurer tout à fait cette opi- « nion, ni pousser les hommes à pécher, en ensei- « gnant qu'il est agréable à Dieu qu'ils pèchent ainsi, « et que Dieu leur donne cela comme une récom- « pense : qu'il voit bien que les méchants pour- « raient prendre occasion de cette doctrine de « commettre de grands crimes , et que s'ite le peu- « vent ils le font; mais que si on n'a point de meil- « leures raisons à lui dire que celles dont on se « sert , il demeurera confirmé dans son sentiment « sans en dire un mot^. »

On voit par là qu'il ressent une horreur secrète des blasphèmes qu'il profère : mais il y est entraîné par l'esprit d'orgueil et de singularité auquel il s'est livré lui-même; et il ne peut retenir sa plume emportée. Voilà un extrait fidèle de ses blasphèmes; ils se réduisent à deux chefs, à faire un Dieu dominé par la nécessité, et, ce qui en est une suite, un Dieu auteur et approbateur de tous les crimes , c'est-à-dire un Dieu que les athées auraient raison de nier : de sorte que la religion d'un si grand réformateur est pire que l'athéisme.

On voit en même temps combien de ses dogmes ont été suivis par Luther. Pour Calvin et les calvinistes , on le verra dans la suite; et en ce sens ce n'est pas en vain qu'ils auront compté cet impie parmi leurs prédécesseurs.

Au milieu de tous ces blasphèmes il affectait d'imiter la fausse piété des vaudois, en attribuant l'effet des sacrements au mérite des personnes : « en « disant que les clefs n'opèrent que dans ceux qui « sont saints, et que ceux qui n'imitent pas Jésus- « Christ n'en peuvent avoir la puissance : que cette a puissance pour ceïa n'est pas perdue dans l'Église ; « qu'elle subsiste dans des personnes liumbles et « inconnues : que les laïques peuvent consacrer et « administrer les sacrements < : que c'est un grand « crime aux ecclésiastiques de posséder des biens « temporels; un grand crime aux princes de leur en « avoir donné, et de ne pas employer leur autorité

« Lib. I, l. lU, e. »; l. n, e. 14, l. in, c. 4. — ' Lib. m, û 8. —^ Lib. m, V. 4^8. - ' Lib. iv, c. 10, li, 23,20, 32.

DES VARIATIO-NS, LIV. X[

« à les «n priver'. » Me permettra-t-on de le dire ? voilà dans un Anglais le premier modèle de la réformalion anglicane et de la déprédation des Églises. On dira que nous combattons pour nos biens : non : nous découvrons la malignité des esprits outrés, qui sont, comme on voit, capables de tous excès.

M. de La Roque prétend qu'on a calomnié Viclef dans le concile de Constance ' , et qu'on lui a imputé des propositions qu'il ne croyait pas; entre autres celle-ci : Dieu est obligé d'obéir au diable ^. Mais si nous trouvons tant de blasphèmes dans un seul ouvrage qui nous reste de Viclef, on peut bien croire qu'il y en avait beaucoup d'autres dans ses livres, qu'on avait alors en si grand nombre : et en particulier celui-ci est une suite manifeste de la doctrine qu'on vient de voir; puisque Dieu, qui en toutes choses agissait par nécessité, était entraîné par la volonté du diable à faire certaines choses lorsqu'il y fallait nécessairement concourir.

On ne trouve non plus dans leTrialogue la proposition imputée à Viclef : qu'w/t roi cessait d'être roi pour un péché mortel i. Il y avait assez d'autres livres de Viclef oii elle se pouvait trouver. En effet, nous avons une Conférence entre les catholiques de Bohême et les calixtins , en présence du roi George Pogiebrac, oii Hilaire, doyen de Prague, soutient à Roquesane, chef des calixtins, que Viclef avait écrit en termes exprès : « Qu'une vieille pouvait « être roi et pape, si elle était meilleure et plus » vertueuse que le pape et que le roi; qu'alors la « vieille dirait au roi : Levez- vous, je suis plus « DIGNE que vous d'être assise sur le trône *. » Comme Roquesane répondait que ce n'était pas la pensée de Viclef, le même Hilaire s'offrit à faire voir à toute l'assemblée ces propositions , et encore celle-ci : « Que celui qui était par sa vertu le plus «digne de louange, était aussi le plus digne en « dignité; et que la plus sainte vieille devait être c- mise dans le plus saint ofGce^. » Roquesane demeura muet: et le. fait passa pour constant.

Le même Viclef consentait à l'invocation des saints, en honorait les images, en reconnaissait les mérites, et croyait le purgatoire.

Pour ce qui est de l'eucharistie, le grand effort est contre la transsubstantiation, qu'il dit être la plus détestable hérésie qu'on ait jamais introduite?. C'est donc son grand article, de trouver du pain dans ce sacrement. Quant à la présence réelle, il y a des passages contre, il y en a pour. Il dit que « le « c^rps est caché dans chaque parcelle et dans cha- « que point du pain 8. » En un autre endroit, après avoir dit , selon sa mauvaise maxime, que la sainteté du ministre est nécessaire pour consacrer validement , il ajoute qu'il faut présumer pour la sainteté des prêtres : mais , dit-il , « parce qu'on n'en a « qu'une simple probabilité, j'adore sous condition « l'hostie que je vois, et j'adore absolument Jésus-

• Liv. IT, c. 17, 18, 19, 24. — ' Hist. deVEuch. — * Conc. Const. Sess. 8, prop. 6. Conc. Lahh. t. \\\ , col. 46. — • Ibid. prop. 15. — 5 Dùp. cum Rokys. apud Canis. ant. Lect. t. m , II. part. p. 474. — « Ihid. 500. — ' Lib. m, c. 30; /. il, c. 14 ; !. UI,c. b;^ 1V,C. 6,7,40,41;/. IV, c. 1,6. — » It6. IV,c. l.

« Christ, qui est dans le ciel. > II ne doute donc de la présence qu'à cause qu'il n'est pas certain de la sainteté du ministre qu'il y croit absolument nécessaire. On trouverait d'autres passages semblables : mais il importe fort peu d'en savoir davantage.

Un fait plus important est avancé par M. de La Roque le fils '. Il nous produit une Confession de foi oîi la présence réelle est clairement établie, et la transsubstantiation non moins clairement rejetée: mais ce qu'il y a de plus important, c'est qu'il nous assure que cette Confession de foi fut proposée à Viclef dans le concile de Londres, où arriva ce grand tremblement de terre , qu'on appela pour cette raison concilium terrx motus; les uns disant que la terre avait eu horreur de la décision des évéques, et les autres de l'hérésie de Viclef.

Mais sans m'informer davantage de cette Confession de foi, dont nous parlerons avec plus de certitude quand nous en aurons vu toute la suite, je puis bien assurer par avance qu'elle ne peut pas avoir été proposée à Viclef par le concile. Je le prouve par Viclef même, qui répète quatre fois que dans le concile de Londres y où la terre trembla (in suo concilio terrx motus,) on définit en termes exprès , que la substance du pain et du vin ne demeuraitpas après la consécration » : donc il est plus clair que le jour que la Confession de foi, où ce changement de substance est rejeté, ne peut pas être de ce concile.

Je crois M. de La Roque d'assez bonne foi pour se rendre à une preuve si constante. En attendant, nous lui sommes obligés de nous avoir épargné la peine de prouver ici la lâcheté de Viclef, sa palinodie devant le concile; celle « de ses disciples, qui « n'eurent pas d'abord plus de fermeté que lui 3; « la honte qu'il eut de sa lâcheté , ou bien de s'être « écarté des sentiments reçus alors -^ , » qui lui fit rompre commerce avec les hommes; d'où vient que depuis sa rétractation on n'entend plus parler de lui; et enfin sa mort daus sa cure et dans l'exercice de sa charge : ce qui démontre, aussi bien que sa sépulture en terre sainte, qu'il était mort à l'extérieur dans la communion de l'Église.

Il ne me reste donc plus qu'à conclure avec cet auteur, qu'il n'y a que de la honte à tirer pour les protestants de la conduite de Viclef, « ou hvpocrite « prévaricateur, ou catholique romain , qui mourut « dans l'Église même, en assistant au sacrifice, où « l'on mettait l'éloignement entre les deux partis*. ■

Ceux qui voudront savoir le sentiment de Me^ lanchton sur Viclef le trouveront dans la préface de ses Lieux communs, où il dit qu'on « peut juger a de l'esprit de Viclef par les erreurs dont il est a plein ^. Il n'a, dit-il, rien compris dans la justice « de la foi : il brouille l'Évangile et la politique : « il soutient qu'il n'est pas permis aux prêtres d'à. « voir rien en propre : il parle de la puissance ci-. « vile d'une manière séditieuse et pleine de sophis-:

• Kouv. accus, cont. .V. Farill. p. 73. — * Lib. rv, c. 3», 37, 38. — ' /.a Boque, ibid. 70. — « Ibid. p. 81 , 86, 88, 8», 98. — * Ibid. — ^ Pr<ef. ad Mycon. Hosp. II. part, ad an. 1660. /. 116.

lilSTOlRE

a terie : par la même sopliisterie, ii chicane sur l'o- « pinion universellement reçue touchant la Cène du « Seigneur. » Voilà ce qu'a dit Melanchton après avoir lu Viclef. Il en aurait dit davantage, et il aurait relevé ce que cet auteur avait décidé tant contre le libre arbitre, que pour faire Dieu auteur du péché, s'il n'avait craint, en le reprenant de ces excès, de déchirer son maître Luther, sous le nom de Viclef.

HISTOIRE DE JEAN lïUS ET DE SES DISCIPLES.

Ce qui a donné à Viclef un si grand rang parmi les prédécesseurs de nos réformés, c'est d'avoir dit que le pape était l'Antéchrist, et que depuis l'an mil de notre Seigneur, où Satan devait être déchaîné, selon la prophétie de saint Jean, l'Église romaine était devenue la prostituée et la Babvlone'. Jean Hus, disciple de Viclef, a mérité les mêmes honneurs, puisqu'il a si bien suivi son maître dans cette doctrine.

Il l'avait abandonné dans d'autres chefs. Autrefois on a disputé de ses sentiments sur l'eucharistie : mais la question est jugée du consentement des adversaires, depuis que M. de La Roque, dans son Histoire de l'Eucharistie S a fait voir par les auteurs du temps, par le témoignage des premiers disciples de Hus, et par ses propres écrits qu'on a encore, qu'il a cru la transsubstantiation et tous les autres articles de la croyance romaine, sans en excepter un seul, si ce n'est la communion sous les deux esj)èces; et qu'il a persisté dans ce sentiment jusqu'à la mort. Le même ministre démontre la même chose de Jérôme de Prague, disciple de Jean Hus : et le fait est incontestable.

Ce qui faisait douter de Jean Hus était quelques paroles qu'il avait inconsidérément proférées, et qu'on avait mal entendues , ou qu'il avait rétractées. Mais ce qui le fit plus que tout le reste tenir pour suspect en cette matière, c'était les louanges excessives qu'il donnait à Viclef, ennemi de la transsubstantiation. Viclef était en effet le grand docteur de Jean Hus, aussi bien que de tout le parti des hussites : mais il est constant qu'ils n'en suivaient pas la doctrine toute crue , et qu'ils tâchaient de l'expliquer, comme faisait aussi Jean Hus, à qui lludiger donne la louange « d'avoir adroitement « expliqué et courageusement défendu les senti- « ments de Viclef^. » On demeurait donc d'accord dans le parti, que Viclef, qui, à vrai dire, en était lechef, avait bien outré les matières, et avait grand besoin d'être expliqué. Mais, quoi qu'il en soit, il est bien constant que Jean Hus s'est glorifié de son sacerdoce jusqu'à la fin, et n'a jamais discontinué de dire la messe tant qu'il a pu,

M. de La Roque le jeune soutient fortement les sentiments de son père, et il est même assez sincère pour avouer qu'ils « déplaisent à bien des gens

' rie. I. IV, c. I , etc. - ' II. pari. c. 19, p. 4*4. — 3 Rtidig. narr. p. 163.

« du parti; et surtout au fameux M..., qui n'ai- « mait pasd'ordinaijeles vérités quravaient échappe « à ses lumières '. » Tout le monde sait que c'est M. Claude, dont il supprime le nom. Mais ce jeune auteur pousse ses recherches plus avant que n'avait fait encore aucun protestant. Personne ne peut plus douter, après les preuves qu'il rapporte», que Jean Hus n'ait prié les saints, honoré leurs images, reconnu le mérite des œuvres , les sept sacrements , la confession sacramentale et le purgatoire. La dispute roulait principalement sur la communion sous les deux espèces; et ce qui était le plus important, sur cette damnable doctrine de Viclef, que l'autorité, et surtout l'autorité ecclésiastique, se perdait par le péché ^ : car Jean Hus soutenait dans cet article des choses aussi outrées que celles que Viclef avait avancées; et c'est de là qu'il tirait ses pernicieuses conséquences.

Si avec une semblable doctrine, et encore en disant la messe tous les jours jusqu'à la fin de sa vie, on peut être non-seulement un vrai fidèle, mais encore un saint et un martyr, comme tous les protestants le publient de Jean Hus, aussi bien que de son disciple Jérôme de Prague, il ne faut plus disputer des articles fondamentaux : le seul article fondamental est de crier contre le pape et l'Église romaine : mais surtout si l'on s'emporte avec Viclef et Jean Hus jusqu'à appeler cette Église l'Église de l'Antéchrist, cette doctrine est la rémission de tous les péchés, et couvre toutes les erreurs.

Revenons aux frères de Bohême, et voyons comme / ils sont disciples de Jean Hus. Incontinent après * sa condamnation et son supplice, on vit deux sectes s'élever en Bohême sous son nom , la secte des calixtins et la secte des taborites : les calixtins sous / Roqucsane, qui, du commun consentement de tous les auteurs catholiques et protestants, fut, sous prétexte de réforme, le plus ambitieux de tous les hommes : les taborites sous Zisca , dont les actions ,' sanguinaires ne sont pas moins connues que sa valeur et ses succès. Sans nous informer de la doctrine des taborites , leurs rébellions et leur cruauté les ont rendus odieux à la plupart des protestants. Des gens qui ont porté le fer et le feu dans le sein de leur patrie vingt ans durant, et qui ont laissé pour marque de leur passage tout en sang et tout en cendres , ne sont guère propres à être tenus pour les principaux défenseurs de la vérité, ni à donner à des Églises une origine chrétienne. Rudiger, qui seul de sa secte, faute d'avoir trouvé mieux, a voulu que les frères bohémiens descendissent des taborites 4., demeure d'accord que « Zisca, poussé « par ses inimitiés particulières, porta si loin la haine « qu'il avait contre les moines et contre les-pr^tres, « que non-seulement il mettait le feu aux églises « et aux monastères (où ils servaient Dieu) , mais « encore que, pour ne leur laisser aucune demeure « sur la terre, il faisait passer au fil de l'épée tous « lesliabitantsdes lieux qu'ils occupaient 5. » C'est.

« I\'ouv. ace. cotit. Farill. p. 148 et stiiv. — * Tbid. p. 140, 150, \b8ct iuÂ. — ^ Coiie. CoHsf. Sess. x\ , prop. Il, 12, 13, etc. — ' D'v fnilr. narrât, p 158. — ' Ibid. p. 155.

DES VARIATIO.NS, LIV. XI

ce que dit Rudiger, auteur non suspect; et il ajoute que les frères, qu'il faisait descendre de ces barbares taborites, avaient honte de cette origine'. En effet, ils y renoncent en termes formels dans toutes leurs Confessions de foi et dans toutes leurs Apologies; et ils montrent même qu'il est impossible qu'ils soient sortis des taborites, parce que , dans le temps qu'ils ont commencé de paraître, cette secte abattue par la mort de ses généraux , et par la paix générale des catholiques et des calixtins, qui réunirent toutes les forces de l'État pour la détruire, « ne fit plus que traîner jusqu'à ce que Po- « giebrac et Roquesane achevassent d'en ruiner les n misérables restes : en sorte, disent-ils, qu'il ne « resta plus de taborites dans le monde >; « ce que Camérarius confirme dans son Histoire ^.

L'autre secte, qui se glorifia du nom de Jean Hus, fut celle des calixtins, ainsi appelés parcequ'ils croyaient le calice absolument nécessaire au peuple. Et c'est constamment de cette secte que sortirent les ffères en 1457, selon qu'ils le déclarent eux-mêmes dans la préface de leur Confession de foi de 1558, et encore dans celle de 1572, que nous avons tant de fois citées, oiï ils parlent en ces termes: « Ceux qui ont fondé nos Églises se s^arèrent alors « des calixtins par une nouvelle séparation 4; » c'està-dire, comme ils l'expliquent dans leur Apologie de 1532, que de même que les calixtins s'étaient séparés de Rome, ainsi les frères se séparèrent des calixtins ^ : de sorte que ce fut un schisme et une division dans une autre division et dans un autre schisme. Mais quelles furent les causes de cette séparation? On ne les peut pas bien comprendre sans connaître et la croyance et l'état où se trouvèrent alors les calixtins.

Leur doctrine consistait d'abord en quatre articles. Le premier concernait la coupe : les trois autres regardaient la correction des péchés publics et particuliers, qu'ils portaient à certains excès; la libre prédication de la parole de Dieu, qu'ils ne voulaient pas qu'on pût défendre à personne; et les biens d'Église. Il y avait là quelque mélange des erreurs des vaudois. Ces quatre articles furent réglés dans le concile de Bâle d'une manière dont les calixtins furent d'accord; et la coupe leur fut accordée à certaines conditions, dont ils convinrent. Cet accord s'appela Compactatum , nom célèbre dans l'histoire de Bohême. Mais une partie des hussites, qui ne voulut pas se contenter de ces articles, commença, sous le nom de taborites, ces sanglantes guerres dont nous venons de parler; et les calixtins, l'autre partie des hussites qui avait accepté l'accord, ne s'y tint pas , puisqu'au lieu de déclarer, comme on en était convenu à Bâle, que la coupe n'était pas nécessaire, ni commandée de Jésus-Christ, ils en pressèrent la nécessité, même à l'égard des enfants nouvellement b.iptisés. À la réserve de ce

• De fralr. narr. p. Iho.—^Prœf. Confess. 1572, feu de orig. Eccf. Boh. etc.post Hist. Camer. init. praf. —3 Ppg, 176. — * De fratr. narrai, p. 267. Praf. Boh. Conf. 1658. Synt. Cen. p. 16i. — ' Apol. Jratr. I, I. part. ap. Lyd t. 11, p. 129

point, on est d'accord que les calixtins convenaient de tout le dogme avec l'Église romaine; et leurs disputes avec les taborites le font voir. Lydius, un ministre de Dordrect, en a recueilli les actes', el ils ne sont pas révoqués en doute par les protestants.

On y voit donc que les calixtins ne conviennent pas seulement de la transsubstantiation, mais encore en tout et partout sur la matière de l'eucharistie, de la doctrine et des pratiques reçues dans l'Église romaine, à la réserve de la communion sous les deux espèces; et pourvu que le pape l'accordât, ils étaient prêts à reconnaître son autorité ».

On pourrait ici demander d'où vient donc qu'avec de tels sentiments ils conservaient tant de respect pour Viclef, qu'ils appelaient, aussi bien que les taborites, le docteur évangélique par excellence'.' C'est en un mot qu'on ne trouve rien de régulier dans ces sectes séparées. Quoique Viclef eut parlé avec tout l'emportement possible contre la doctrine de l'Église romaine, et en particulier contre la transsubstantiation , les calixtins l'excusaient, eu répondant que ce qu'il avait dit contre ce dogme , il ne l'avait pasditdécisivement, mais scholastiquementi y comme on parlait , c'est-à-dire par manière de dispute; et on peut juger par là combien ils trouvaient de facilité à justifier, quoi qu'on leur pût dire , un auteur dont ils étaient entêtés.

Ils n'en étaient pas moins bien disposés à reconnaître le pape; et les seuls intérêts de Roquesane empêchèrent leur réunion. Ce docteur avait luimême ménagé l'accommodement , dans l'espérance qu'il avait conçue, qu'après un si grand service le pape se porterait aisément à le pourvoir de l'archevêché de Prague, qui était l'objet de ses vœux ^. Mais le pape , qui ne voulait pas commettre les âmes et le dépôt de la foi à un homme si factieux, donna cette prélature à Budovix , autant supérieur à Roquesane en mérite qu'en naissance. Tout manqua par cet endroit. La Bohême se vit replongée dans des guerres plus sanglantes que toutes les précédentes : Roquesane, malgré le pape , s'érigea eu archevêque de Prague , ou plutôt en pape dans la Bohême; et Pogiebrac, qu'il éleva par ses intrigues à la royauté , ne lui pouvait rien refuser.

Durant ces troubles , des gens de métier, qui commençaient à gronder dès le règne précédent, se mirent plus que jamais à parler entre eux de la réforme de l'Église. La messe , la transsubstantiation , la prière pour les morts , les honneurs des saints, et surtout la puissance du pape, les choquait. Enfin ils se plaignaient que les calixtins rotnanisaient en fout et partout, à la réserve de la coupe ^. Ils entreprirent de les corriger. Roquesane, irrité contre le saint-siége, leur parut un instrument propre à entreprendre cette affaire. Rebutés par ses superbes réponses, qui ne

' Lyd. Faldens. t. i, Roterd. IGI6. — » Syn. Prag. an. I43I, ap. Lyd. p. 304, e/ a». MU. Ibid. p. 332, 354. — ^Disp. cum. Rokys. Can. 15. Anl. lect. totn. m, IL part. —* Ibtd. p. 472. — » Camer. Hist. narr. Jpol. fratr. p. \lb,etc. —* JpoL IbZl, I.part,

HrSTOIRE

respiraient que l'amour du monde , ils lui reprochèîrent son ambition; qu'il n'était qu'un mondain, et qu'il les abandonnerait plutôt que ses honneurs ». En même temps ils mirent à leur tête un Kelesiski, maître cordonnier, qui leur fit un corps de doctrine qu'on appela les formes de Kelesiski. Dans la suite ils se choisirent un pasteur nommé Matthias Convalde, homme laïque et ignorant; et, en l'an 1467, ils se séparèrent publiquement des calixtins, comme les calixtins avaient fait de Rome. Telle a été la naissance des frères de Bohême; et voilà ce que Camérarius , et eux-mêmes , tant dans leurs Annales que dans leurs Apologies et dans les préfaces de leurs Confessions de foi , nous racontent de leur origine : si ce n'est qu'ils mettent leur séparation en 1457 ; et il me paraît plus net de la mettre dix ans après en 1467 , dans le temps qu'ils marquent eux-mêmes la création de leurs nouveaux pasteurs.

.Te trouve ici un peu de contradiction entre ce qu'ils racontent de leur histoire dans leur Apologie de 1532 , et ce qu'ils en disent dans la préface de 1572 : car ils disent dans cette préface qu'en 1457 , dans le temps qu'ils se séparèrent d'avec les calixtins , ils étaient un peuple ramassé de toute sorte de conditions » ; et dans leur Apologie de 1532, oii ils étaient un peu moins fiers, ils reconnaissent franchement qu'ils étaient ramassés du menu peuple et de quelques prêtres bohémiens en petit nombre , tous ensemble un très-petit nombre de gens, petit reste et méprisables ordures, ou, comme on voudra traduire, miserabiles quisquilise, laissées dans le monde par Jean IIus ^. C'est ainsi qu'ils se séparèrent des calixtins, c'est-à-dire des seuls hussites qui fussent alors. Voilà comme ils sont disciples de Jean Hus : morceau rompu d'un morceau, schisme séparé d'un schisme; hussites divisés des hussites, et qui n'en avaient presque retenu que la désobéissance et la rupture avec l'Église romaine.

Si on demande comment ils pouvaient reconnaître Jean Hus , comme ils font partout , pour un docteur évangélique, pour un saint martyr, pour leur maître, et pour fapôtre des Bohémiens, et en même temps rejeter comme sacrilège la messe que leur apôtre avait dite constamment jusqu'à la fin, la transsubstantiation et les autres dogmes qu'il avait toujours retenus : c'est qu'ils disaient que Jean Hus n'avait/ait que commencer le rétablissement de l'Évangile; et ils voulaient croire qu'tï aurait bien changé d'autres choses, si on lui en eût laissé le temps ^. En attendant, il ne laissait pas d'être martyr et apôtre, encore qu'il persévérât dans des pratiques si damnables, selon eux; et les frères en célébraient le martyre dans leurs églises le huitième juillet, comme nous l'apprenons de Rudiger *.

' Camer. de Eccles. frat. p. 67, 84, etc. Apol. frat. 1532, /. part. — '^ De orig. Eccl. Doh. post hist. Catner. p. 2C7. — ^I.part. Apol. Lyd. t. U, 221 et 222,232, etc. ■^* Apol. 1632,/. par/, op. £j^d. <.u, p. 116, U7, llS,elc. — ^ Rudig. narr. pott. Cam. hist. p. 151.

Camérarius demeure d'accord de leur extrême ignorance, et fait ce qu'il peut pour l'excuser. Ce qui est de bien certain , c'est que Dieu ne fit pas des miracles pour les éclairer. Tant de siècles après que la question du baptême des hérétiques avait été si bien éclaircie du commun consentement de! toute l'Église , ils furent si ignorants qu'ils rebaptisèrent tous ceux qui venaient à eux des autres Églises". Ils persistèrent cent ans durant dans cette erreur, comme ils l'avouent dans tous leurs écrits ; et ils reconnaissent dans la préface de 1558 qu'il n'y avait que très peu de temps qu'ils en étaient revenus^ Il ne faut pas s'imaginer que ce fût une erreur médiocre , puisque c'était dire que le baptême était perdu dans toute l'Église, et ne restait que parmi eux. C'est ce qu'osèrent penser deux ou trois mille hommes , plus ou moins , également révoltés et contre les calixtins parmi lesquels ils vivaient, et contre l'Église romaine, dont ils s'étaient séparés les uns et les autres trente ou quarante ans auparavant. Une si petite parcelle d'une autre parcelle, détachée depuis si peu d'années de l'Église catholique , osait rebaptiser tout le reste de l'univers, et réduire tout l'héritage de Jésus- Christ à un coin de la Bohême. Ils se croyaient donc les seuls chrétiens, puisqu'ils se croyaient les seuls baptisés; et quoi qu'ils aient pu dire pour se défendre de ce crime, leur rebaptisation les en convainquait. Pour toute excuse , ils répondaient que s'ils rebaptisaient les catholiques, les catholiques aussi les rebaptisaient. Mais on sait assez que l'Église romaine n'a jamais rebaptisé ceux qui avaient été baptisés par qui que ce fât au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ; et quand il y aurait eu dans la Bohême des catholiques assez ignorants pour ne savoir pas une chose si triviale , ceux qui se disaient leurs réformateurs ne devaient-ils pas en savoir davantage ? Après tout, comment ces nouveaux rebaptisateurs ne se firent-ils pas rebaptiser eux-mêmes? Si , lorsqu'ils vinrent au monde , le baptême avait cessé dans toute la chrétienté , celui qu'ils avaient reçu ne valait pas mieux que celui des autres; et en cassant le baptême de ceux qui les avaient baptisés, que pouvait devenir le leur? Ils devaient donc aussitôt se faire rebaptiser , que de rebaptiser le reste de l'univers ; et il n'y avait à cela qu'un inconvénient : c'est que , selon leurs principes , il n'y avait plus personne sur la terre qui leur pût rendre cet office , puisque le baptême, de quelque côté qu'il pût venir, était également nul. Voilà ce que c'est d'être réformés de la façon d'un cordonnier, qui de leur aveu , dans une préface de leur Confession de foi 3 , ne sut jamais un mot de latin , et qui n'était pas moins présomptueux qu'ignorant. Voilà les hommes qu'on admire parmi les protestants. S'agit-il de condamner l'Église romaine, ils ne cessent de lui reprocher l'ignorance de ses prêtres et de ses moines. S'agit-il des ignorants de ces

* Camer. Hùt. narr. p. 102. — * Prœf. Apol. 1338, apud. Lyd. t. u,p. 105. Ibid. Apol. p. IF, p. 274. Conf.Jld. 16B8, art. 12. Synt. Gen.p. 195. Ibid. p. 170. — ' Conf. ftd. 1668, Synt. Gen. II. part. p. 164.

DES VARIATIONS, LIV. XI

derniers siècles, qui ont prétendu réformer l'Église par le schisme : ce sont des pécheurs devenus apôtres; encore que leur ignorance demeure marquée éternellement dès le premier pas qu'ils ont fait. N'importe : si nous en croyons les luthériens dans la préface qu'ils mirent à la tète de l'Apologie des frères, en l'imprimant à Vitemberg du temps de Luther; si, dis-je, nous les en croyons, c'était dans cette ignorante société, et dans cette poignée de gens, que « l'Église de Dieu s'était conservée, • lorsqu'on la croyait tout à fait perdue '. »

Cependant ces restes de l'Église , ces dépositaires de l'ancien christianisme, étaient eux-mêmes honteux de ne voir dans tout le monde aucune Église de leur croyance. Camérarius nous apprend » qu'au coiTimencemeiit de leur séparation , il leur vint en la pensée de s'informer s'ils ne trouveraient point en quelque endroit de la terre , et principalement en Grèce ou en Arménie, ou quelque part en Orient , le christianisme que l'Occident avait perdu tout à fait dans leur pensée. En ce temps, plusieurs prêtres grecs qui s'étaient sauvés , du sac de Constantinople , en Bohême , et que Roquesane y avait reçus dans sa maison , eurent permission de célébrer les saints mystères selon leur rit. Les frères y virent leur condamnation , et la virent encore plus dans les entretiens qu'ils eurent avec ces prêtres. Mais quoique ces Grecs les eussent assurés qu'en vain ils iraient en Grèce y chercher des chrétiens à leur mode , et qu'ils n'en trouveraient jamais , ils nommèrent des députés, gens habiles et avisés , dont les uns coururent tout l'Orient, d'autres allèrent du côté du Nord , dans la Moscovie ; et d'autres prirent leur route vers la Palestine et l'Egypte ; d'où s'étant rejoints à Constantinople, selon le projet qu'ils en avaient fait, ils revinrent enOn en Bohême , dire à leurs frères , pour toute réponse , qu'ils se pouvaient assurer d'être les seuls de leur croyance dans toute la terre.

Leur solitude, dénuée de la succession et de toute ordination légitime , leur fit tant d'horreur, qu'encore du temps de Luther ils envoyaient de leurs gens qui se coulaient furtivement dans les ordinations de l'Église romaine : un traité de Luther, que nous avons cité ailleurs , nous l'apprend. Pauvre Église, qui, destituée du principe de fécondité que Jésus-Christ a laissé à ses apôtres et dans l'ordre apostolique, était contrainte de se mêler parmi nous pour y venir mendier ou plutôt dérober les ordres !

Au reste, Luther leur reprochait qu'ils ne voyaient goutte, non plus que Jean Hus, dans la justification , qui était le point principal de l'Évangile : car « ils la mettaient, poursuit-il 2, n dans la foi et dans les œuvres ensemble, ainsi « qu'ont fait plusieurs Pères ; et Jean Hus était « plongé dans cette opinion. » Il a raison : car ni les Pères, ni Jean Hus, ni Viclef son maître, ni les orthodoxes, ni les hérétiques , ni les albi-

" Joan. Eitsleb. in orat. prœfixa u4pol.frat. sub hoc titulo : Œconomia, etc., ap. Lyd. t. ïi,p. 95. — ^ De Eccl. Jrat. p. 91. — * Luth. coll. p. 286, edit. Franc, an 1876.

geois, ni les vaudois, ni aucun autre, n'avaient songé avant lui à la justice imputative. Cest pourquoi il méprisait les frères de Bohême , « comme « des gens sérieux, rigides, d'un regard farouche, « qui se martyrisaient avec la loi et les œuvres, et « qui n'avaient pas la conscience joyeuse '. «C'est ainsi que Luther traitait les plus réguliers, à l'extérieur, de tous les réformateurs schismatiques , et les seuls restes de la vraie Église, à ce qu'on disait. Il fut bientôt satisfait : les frères outrèrent la justification luthérienne, ju.squ'à donner aveuglément dans les excès des calvinistes, et même dans ceux dont les calvinistes d'aujourd'hui tâchent de se défendre. Les luthériens voulaient que nous fussions justifiés sans y coopérer, et sans y avoir part. Les frères ajoutèrent que c'était même « sans « le savoir et sans le sentir, comme un embryon « est vivifié dans le ventre de sa mère ». » Après qu'on était régénéré. Dieu commençait à se faire sentir : et si Luther voulait qu'on connût avec certitude sa justification, les frères voulaient encore qu'on fût entièrement et indubitablement assuré de sa persévérance et de son salut. Ils poussèrent l'imputation de la justice jusqu'à dire que les péchés, quelque énormes qu'ils fussent, étaient véniels, pourvu qu'on les commît avec répugnance 3 , et que c'était de ces péchés que saint Paul disait qu'// n'y avait point de damnation pour ceux qui étaient en Jésus -Christ ■*.

Les frères avaient comme nous sept sacrements dans la Confession de 1504, présentée au roi Ladislas. Ils les prouvaient par les Écritures, et ils les reconnaissaient établis pour F accomplissement des promesses que Dieu avait faites aux fidèles^.

Il fallait qu'ils conservassent encore cette doctrine des sept sacrements du temps de Luther, puisqu'il le trouva mauvais. La Confession de foi fut réformée , et les sacrements réduits à deux , le baptême et la cène , comme Luther l'avait prescrit. L'absolution fut reconnue , mais hors du rang des sacrements ^. En 1504, on parlait de la confession des péchés comme d'une chose d'obligation. Cette obligation ne paraît plus si précise dans la Confession réformée, et on y dit seulement qu'il faut « de- « mander au prêtre l'absolution de ses péchés par « les clefs de l'Église , et en obtenir la rémission par « ce ministère établi de Jésus-Christ pour cette « fin 7. »

Pour la présence réelle , les défenseurs du sens littéral et les défenseurs du sens figuré ont également tâché de tirer à leur avantage les Confessions de foi des Bohémiens. Pour moi, à qui la chose est indifférente , je rapporterai seulement leurs paroles; et voici d'abord ce qu'ils écrivirent à Roquesane, comme ils le rapportent eux-mêmes dans leur Apo-

' Ibid. — ' Apol. part. IF, ap. Lyd. t. n, p. 244, 248. — 3 Ibid. II. part. p. 172, 173. IF. part. p. 282. Ibid. part. II, p. 168. — ' Rom. vin, I. — * Conf.Jid. ap. Lyd. t. u, p. » etseq. citai, in Apol. I53I, ap. eumd. Lyd. 296, /. Il, len. Germ. liv. de Fador. p. 229, 230. — ^ Ibid. art. II, 18, 13. — ' Ibid. art. 6, 14. Prof.fid. ad Lad. cap. de paniL laps, ad Lyd. t. il, p. li.

HISTOIRE

logie ' : « Nous croyons qu'on reçoit le corps et le « sang de notre Seigneur sous les espèces du pain « et du vin ; » et un peu après : « Nous ne sommes « pas de ceux qui, entendant mal les paroles de notre « Seigneur, disent qu'il a donné le pain consacré « en ménioire de son corps, qu'il montrait avec « le doigt, en disant : Ceci est mon corps. D'aun très disent que ce pain est le corps de notre Sei- « gneur qui est dans le ciel , mais en signification. « Toutes ces explications nous paraissent éloignées « de l'intention de Jésus-Christ , et nous déplaisent « beaucoup. »

Dans leur Confession de foi de 1 504 , ils parlent ainsi » : Toutes les fois « qu'un digne prêtre avec « un peuple fidèle prononce ces paroles : Ceci est « mon corps, ceci est mon sang , le pain présent « est le corps de Jésus-Christ qui a été offert pour « nous à la mort , et le vin est le sang répandu « pour nous; et ce corps et ce sang sont présents « sous les espèces du pain et du vin, en mémoire de •< sa mort. » Et pour montrer la fermeté de leur foi, ils ajoutent qu'ils en croiraient autant d'une pierre, si Jésus-Christ avait dit que ce fût son corps ^.

On voit ici le même langage dont se servent les catholiques : on voit le corps et le sang sous les espèces incontinent après les paroles; et on les y voit non point en figure, mais en vérité. Ce qu'ils ont de particulier , c'est qu'ils veulent que ces paroles soient prononcées par un digne prêtre. Voilà ce qu'ils ajoutaient à la doctrine catholique. Pour accomplir l'œuvre de Dieu dans le pain de l'eucharistie, la parole de Jésus-Christ ne suffisait pas, et le mérite du ministre était nécessaire : c'est ce qu'ils avaient appris de Jean Viclef et de Jean Hus.

Ils répètent la même chose dans un autre endroit : « Lors, disent-ils 4, qu'un digne prêtre « prie avec son peuple fidèle, et dit : Ceci est mon « corps, ceci est mon sang; aussitôt le pain pré- « sent est le même corps qui a été livré à la mort, « et le vin présent est son sang, qui a été répandu « pour notre rédemption. » On voit donc qu'ils ne changent rien sur la présence réelle clans la doctrine catholique : au contraire, ils semblent choisir les termes les plus forts pour l'établir, en disant « qu'incontinent après les paroles le pain est le vrai « corps de Jésus-Christ, le même qui est né de la « Vierge et qui devait être livré à la croix; et le vin « son vrai sang naturel, le même qui devait être « répandu pour nos péchés^ : « et tout cela, « sans « délai, et au moment même, et d'une présence très- « réelle et très-véritable^, » prxsentissUne, comme ils parlent. Et le sens figuratif leur parut , disentils, si odieux, dans un de leurs synodes, qu'un (les leurs, nommé Jean Czizco, qui avait osé le soutenir,/«/î chassé de leur communiom. Ils ajoutent qu'ils ont publié divers écrits contre cette présence en signe, et que ceux qui la défendent les tien-

' Apol. 1532, IF. part. ap. Lyd. 295. — ^ Prof. fid. ad Lad. cap. de Euch. ap. Lyd. t. ii, p. lo, citât. Apol. IF. part. Ibid. 296. — ^ Prof.Jld. ad Lad. cap. de Euch. ap. Lyd. t. II, p. 12. — * Apol. ad Lad. ibid. 42. — * Prof. fid. ad Ladist. ibid. p. 27. Apol. 66 , etc. —*lbid. Apol. 132, I. pitrt. jJÔO. — ■ Ibid. p. 298.

nent pour leurs adversaires; qu'ils les appellent des papistes, des antechrists et des idolâtres'.

C'est encore une autre preuve de leur sentiment, de dire que Jésus-Christ est présent dans le pain et dans le vin par son corps et par son sang : autrement, continuent-ils % « ni ceux qui sont di- « gnes ne recevraient que du pain et du vin, ni ceux « qui sont indignes ne seraient coupables du corps « et du sang, ne pouvant être coupables de ce qui « n'y est pas. » D'oii il s'ensuit qu'ils y sont, nonseulement pour les dignes, mais encore pour les indignes.

Il est vrai qu'ils ne veulent pas qu'on adore Jésus-Christ dans l'eucharistie , pour deux raisons : l'une, qu'il ne l'a pas commandé; l'autre, qu'il y a deux présences de Jésus-Christ :1a personnelle, la corporelle et la sensible, laquelle seule doit attirer nos adorations; et la spirituelle ou sacramentelle, qui ne les doit pas attirer ^. Riais encore qu'ils parlent ainsi , ils ne laissent pas de reconnaître la substance du corps de Jésus-Christ dans le sacren^ent * : «Il ne nous est pas ordonné, disent-ifs s, d'honorer « cette substance du corps de Jésus-Christ consacré; « maislasubstance de Jésus-Christ qui est à la droite « du Père. » Voilà donc dans le sacrement et dans le ciel la substance du corps de Jésus-Christ; mais adorable dans le ciel, et non pas dans le sacrement. Et de peur qu'on ne s'en étonne, ils ajoutent que Jésus-Christ « n'a pas même voulu obliger les « hommes à l'adorer sur la terre, encore qu'il v « fût présent , à cause qu'il attendait le temps de « sa gloire'' :» ce qui montre que leur intention n'était pas d'exclure la présence substantielle en excluant l'adoration; et qu'au contraire ils la supposaient, puisque, s'ils ne l'eussent pas cru, ils n'auraient eu en aucune sorte à s'excuser de n'adorer pas dans le sacrement ce qui en effet n'y eût pas été.

Ne leur demandons pas au reste où ils prennent cette rare doctrine, qu'il ne suffit pas de savoir Jésus-Christ présent pour l'adorer, et que ce n'était pas son intention qu'on l'adorât sur la terre, ni autre part que dans sa gloire : je me contente de rapporter ce qu'ils prononcent sur la présence réelle; et encore sur la présence réelle, non à la mode des melanchtonistes dans le seul usage , mai» incontinent après la consécration.

Avec des expressions apparemment si précises etsi décisives pour la présence réelle, ils s'embarrassent ailleurs d'une si étrange manière, qu'ils semblent n'avoir rien tant appréhendé que de laisser un témoignage clair et certain de leur foi : car ils répètent sans cesse que Jésus-Christ n'est pas e?i personne dans l'eucharistie;. Il est vrai qu'ils appellent y être enpersonne, y être corporellement et sensiblement^ : expressions qu'ils font toujours marcher ensemble, et qu'ils opposent à une manière d'être spirituelle qu'ils reconnaissent. Mais cequi les rejette dans un nouvel embarras, c'est qu'ils semblent dire

» Ibid. p. 291 , 299. — * Ibid. 309. — ' Apol. ad Lad. p. 67,

et alibi passim. — * Ibid. p. 301, 306, 307, 309, 311, eU:

— ^Apol. ad Lad. Ibid. p. 07. —^ Prof. fid. ad iMd. p. 29

Apol. ad eumd. p. 68. — ' Apol. ad Lad. ibid. p. OS, 09

l elc,-7l, 73. — ' Ibid. p. 301, 308, 307,309, 311, etc.

DFS VARIATIONS, LIV. XI

que Jésiis-Ctirist est présent dans l'eucharistie de celle présence spirituelle, comme il l'est dans le baptême etdans la prédication de la parole', comme il a été mangé par les anciens Hébreux dans le désert; comme saint Jean- Baptiste était Élie. On ne sait aussi ce qu'ils veulentdire avec cette bizarre expression : Jésus-Christ n'est pas ici avec son corps naturel d'une manière existante et corporelle, existenteret corporaliter ; mais il y est spirituellenient, puissamment, par manière de bénédiction, et en vertu : spirilualUer , patenter, benedic/e, in virtute*. Ce qu'ils ajoutent n'est pas plus intelligible , que Jésus-Christ est ici dans la demeure de bénédiction; c'est-à-dire, selon leur langage, qu'il est dans l'eucharistie comme il est à la droite de DieUy mais non pas comme il est dans les deux. S'il y est comme à la droite de Dieu, il y est donc en personne. C'est ainsi qu'on devrait conclure naturellement; mais comment distinguer les cieux d'avec la droite de Dieu? C'est où on se perd. Les frères avaient parlé précisément, en disant : << H n'y « a qu'un Seigneur Jésus , qui est tel dans le sa- « crement avec son corps naturel ; mais qui est d'une T. autre manière à la droite de son Père : car c'est " autre chose de dire : C'est là Jésus-Christ , ceci « est mon corps ; autre chose de dire , qu'il y est de « telle manière 3. » Mais ils n'ont pas plutôt parlé nettement, qu'ils s'égarent dans des discours aiambiqués , où les jette la confusion et l'incertitude de leur esprit et de leurs pensées , avec un vain désir de contenter les deux partis de la réforme.

Plus ils allaient en avant, plus ils devenaient importants et mystérieux; et comme chacun les voulait tirer à soi , ils semblaient aussi de leur côté vouloir contenter les deux partis. Voici enfln ce qu'ils dirent en 1558, et c'est à quoi ils parurent s'en vouloir tenir. Ils se plaignent d'abord qu'on les accuse de « ne pas croire que la présence « du vrai corpset du vrai sang soit présente^. » Bizarres expressions, que laprésence soit présente! C'est ainsi qu'ils parlent dans la préface : mais dans le corps de la Confession ils enseignent qu'il faut « reconnaître que le pain est le vrai corps de Jé- « sus-Christ, et que la coupe est son vrai sang, « sans rien ajouter du sien à ses paroles. » Mais pendant qu'ils ne veulent pas qu'on ajoute rien aux paroles de Jésus-Christ, ils y ajoutent eux-mêmes le mot de vrai, qui n'y est pas; et au lieu que Jésus-Christ a dit , ceci est mon corps, ils supposent qu'il ait dit, ce pain est mon corps : ce qui est fort différent, comme on l'a pu voir ailleurs. Que s'il leur a été libre d'ajouter ce qu'ils jugeaient néressaire pour marquer une vraie présence, il a été libre aux autres d'ajouter aussi ce qu'il fallait pour ôter toute équivoque ; et rejeter ces expressions après les disputes nées , c'est être ennemi de la lumière, et laisser les questions indécises. C'est pourquoi Calvin leur écrivit qu'il ne pouvait approuver Intr obscure et captieuse brièveté , et il voulait qu'ils expliquassent comment le pai7i est le corps de

» Jpol. ad Lad. ibid. p. 302 , 304 , 307, 308. — » Ibid. 74. t-^ Jhitl. p. -78. — * P. 163.

UOSSIET. — TOME IT.

Jésus-Christ; à faute de quoi il soutenait quê leur Confession de foi ne pouvait être souscrite sans péril, et serait une occasion de grandes disputes'. Mais Luther était content d'eux, à cause qu'ils approchaient de ses expressions , et qu'ils inclinaient davantage vers la Confession d' Augsbourg. Car même ils continuaient à se plaindre de ceux qui niaient que le pain et le vin fussent le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, et qui les appelaient des pa/}t5fe5, des idolâtres et des antechrists*, à cause qu'ils reconnaissaient la véritable présence. Enfin, pour faire voir combien ils penchaient à la présence réelle, ils veulent que les ministres en distribuant ce sacrement, et eraréct/a7j< les paroles de not7'e Seigneur, exhortent le peuple à croire que la présence de Jésus-Christ est présente^ \ et dans ce dessein ils ordonnent , quoique d'ailleurs peu portés à l'adoration , qu'on reçoive le sacrement à genoux.

Avec ces explications et avec les adoucissements que nous avons rapportés , ils satisfirent tellement Luther, qu'il mit son approbation à la tête d'une Confession de foi qu'ils publièrent, en déclarant néanmoins « qu'ils paraissaient à cette foi non-seu- « lement plus ornés, plus libres et plus polis , mais « encore plus considérables 'et meilleurs < : » ce qui faisait assez connaître qu'il n'approuvait leur Confession qu'à cause qu'elle avait été réformée selon ses maximes.

Il ne paraît pas qu'on les ait inquiétés ni sur les jeûnes réglés qu'ils conservaient parmi eux , ni sur les fêtes qu'ils célébraient en interdisant tout tru' vail, non-seulement à l'honneur de notre Seigneur, mais encore de la sainte Vierge et des saints^. On ne leur reprochait pas que c'était observer les jours contre le précepte de l'apôtre, ni que ces fêtes à l'honneur des saints fussent autant d'actes d'idolâtrie. On ne les accuse non plus d'ériger des temples aux saints, sous prétexte qu'ils continuent, comme nous, à nommer temple de la Vierge, in templo divx Firginis , de saint Pierre et de saint Paul, les églises consacrées à Dieu en leur mémoire^. On les laisse pareillement ordonner le célibat à leurs prêtres, en les privant du sacerdoce lorsqu'ils se ma. rient" ; car constamment c'était leur pratique, aussi bien que celle des taborites. Tout cela est sans venin pour les frères ; et il n'y a que nous seuls où tout est poison 8.

Je voudrais encore qu'on leur demandât où ils trouvent dans l'Écriture ce qu'ils disent de la sainte Vierge : Qu'e/fe est vierge devant l'enfantement et après l' enfantements. Il est vrai que les saints Pères l'ont tellement cru, qu'ils ont rejeté le contraire comme un blasphème exécrable ; mais c'est aussi ce qui nous fait voir qu'on peut compter parmi les blasphèmes beaucoup de choses dont le contraire n'est écrit nulle part : de sorte que, lorsqu'on se vante de ne parler qu'après l'Écriture , ce n'est

' Calv. Epitt. ad Fald. p. 312 et scq. — » Ibid. I9S. -« 3 Ibid. p. 39e. —4 Ibid. p. 211.— '• Art. 15, 17. — *Jct. Syn, Torin. 1595. Sijnl. II. part. p. 240, 2i2. — ' Jrt. 9. — » .<£■«. Sylv. Hist. Boh. ap. Lyd. p. 395, 405. — » Orat. Ehc ap. Lyd. p. 30; art. 17, p. 201.

HISTOIRE

pas un discours sérieax; mais c'est qu'on trouve hon de parler ainsi, et que ce respect apparent pour Écriture éblouit les simples.

On prétend qae ces frères bohémiens, dont les paroles étaient si douces et si respecteuses envers les puissances ; à mesure qu'ils s'engageaient dans les sentiments des luthériens, entrèrent aussi dans leurs intrigues et dans leurs guerres. Ferdinand les trouva mêlés dans la rébellion de l'électeur de Saxe contre Charles V, et les chassade Bohême. lisse réfugièrent en Pologne ; et il paraît par une lettre de Museulus aux prote.stants de Pologne, de 1556, qu'il n'y avait que peu d'années qu'on avait reçu dans ce roymtme-là ces réfugiés de Bohême '^.

Quelque temps après on fit l'union des trois sec- / tes des prolestants de Pologne; c'est-à-dire des luthériens, des bohémiens et des zuingliens. L'acte d'union fut passé en 1570 au synode de Sendomir, et il est intitulé en cette sorte : « L'union et « consentement mutuel fait entre les Églises de " 'Pologne, à savoir, entre ceux de la Confession «i/'Augsbourg, ceux de la Confession des frères de « Bohême, et ceux de la Confession des Églises «helvétiques',» ou des zuingliens. Dans cet acte les boh.émiens se qualifient : tes frères de Bohême, que les ignorants appel-lent vaudois^. Il paraît donc clairement qu'il s'agissait de ces vaudois qu'on nommait ainsi par erreur, comme nous l'avons fait voir, et qui aussi désavouaient cette origine. Car pour ce qui est des anciens vaudois , nous apprenons d'un ancien auteur qu'il n'y en avait presque point dans le royaume de Cracovie , c'est-àdire dans la Pologne , non plus que dans l'Angleterre, dans les Pays-Bas, en Dayiemarck, en Suéde, en Norwége et en Prusse 4 ; et depuis le temps de cet auteur ce petit nombre était tellement réduit à rien , qu'on n'en entend plus parler en tous ces pays.

L'accord fut fait en ces termes : pour y expliquer le point de la cène, on y transcrivit tout entier l'article de la Confession saxonique où cette matière est traitée. Nous avons vu que Melanchton avait dressé cette Confession en 1551, pour être portée à Trente^. On y disait que Jésus-Christ est vraiment et substantiellement présent dans la communion , et qu'on le donne vraiment à ceux qui reçoivent le corps et le sang de Jésus-Christ. A quoi ils ajoutent, parune manière déparier étrange, que» la présence « substantielle de Jésus-Christ n'est pas seulement « signifiée, mais vraiment rendue présente, dis- • tribuéc et donnée à ceux qui mangent ; les signes o n'étant pas nus, mais joints à la chose même, se- « Ion la nature des sacrements ^. »

11 semble qu'on presse beaucoup la présence substantielle, lorsqu'on dit, pour l'inculquer avec plus de force , qu'elle n'est pas signifiée, mais vraiment présente : mais je me défie de ces fortes expressions de la réforme, qui, plus elle diminue la vérité du

' Syntag. Gen. II. part. p. 212 ^ jjjjf p ^is. — 3 md.

p. 2 lu. — * Pylicd. cont. raid. c. 15, t. IV. Bibl. PP. II. part. p. 785. — ^ /'. sup. l. VUl , p. 654 , Synt. Coiif. I. part. p. I6G, II. part. p. T2. — • Ibid. p. 140.

corps et du sang dans l'eucharistie, plus elle est riche en paroles ; comme si par là elle préten dait réparer la perte qu'elle fait des choses. Au reste, en venant au fond : quoique cette déclaration soit pleine d'équivoques, et qu'elle laisse des échappatoires à chaque parti pour conserver sa propre doctrine; toutefois ce sont les zuingliens qui font la plus grande avance , puisqu'au lieu qu'ils disaient dans leur Confession que le corps de notre Seigneur, étant dans le ciel absent de nous, nous devient présent seu- \ement par sa vertu, les termes de l'accord portent que Jésus-Christ nous est substantiellement présent : et, malgré toutes les règles du langage humain, une présence envertu devient tout à coup une présence en substance.

Il y a des termes , dans l'accord , que les luthériens auraient peine à sauver, si on ne s'accoutumait dans la nouvelle réforme à tout expliquer comme on veut. Par exemple, ils semblent s'éloigner beaucoup de la croyance qu'ils ont que le corps de Jésus-Christ est pris par la bouche, et même par les indignes, lorsqu'ils disent, dans cet accord , que les signes de la cène donnent par la foi aux croyants ce qu'ils signifient^. Mais outre qu'ils peuvent dire qu'ils ont parlé de la sorte parce que la présence réelle n'est connue que par la foi , ils pourront encore ajouter qu'en effet il y a des biens dans la cène qui ne sont donnés qu'aux seuls croyants, comme la vie éternelle et la nourriture des âmes; et que c'est de ceux-là qu'ils veulent parler, lorsqu'ils disent q\XQ les signes donnent par la foi ce qu'ils signifient.

Je ne m'étonne pas que les bohémiens aient souscrit sans peine à cet accord. Séparés depuis quarante et cinquante ans de l'Église catholique, et réduits à ne trouver le christianisme que dans le coin qu'ils occupaient en Bohême; quand ils virent paraître les protestants, ils ne songèrent qu'à s'appuyer de leur secours. Ils surent gagner Luther par leurs soumissions : on avait tout de Bucer par des équivoques : les zuingliens se laissaient flatter aux expressions générales des frères , qui disaient , sans néanmoins le pratiquer, qu'il ne fallait rien ajouter aux termes dont notre Seigneur s'était servi. Calvin fut plus difficile. Nous avons vu, dans la lettre qu'il écrivit aux frères bohémiens réfugiés en Pologne», comme il y blâmel'ambiguité de leur Confession de foi , et déclare qu'on n'y peut souscrire sans ouvrir la porte à la dissension ou à l'erreur.

Contre son avis tout fut souscrit, la Confession helvétique , la bohémique et la saxonique, la présence substantielle avec la présence par la seule vertu , c'est-à-dire les deux doctrines contraires , avec les équivoques qui les flattaient toutes deux. On ajoula tout ce qu'on voulut aux paroles de notre Seigneur ; et en même temps on approuva la Confession de foi où l'on posait pour maxime qu'il n'y fallait rien ajouter : tout passa , et par ce moyen on fit la paix. On voitcommentse séparent et comment s'unissent

I F. sup. l. vin, p. G54. Synt. Conf. I.part. p. 164. — • Kp ad Fald. p. .317.

DES VARIATIONS, LIV. XI

toutes ces sectes séparées de l'unité catholique : en se séparant de la cJiaire de saint Pierre , elles se j;éparent entre elles, et portent le juste supplice d'avoir méprisé le lien de leur unité. Lorsqu'elles se réunissent en apparence , elles n'en sont pas plus unies dans le fond ; et leur union , cimentée par des intérêts politiques , ne sert qu'à faire connaître par une nouvelle preuve qu'elles n'ont pas seulement l'idée de l'unité chrétienne , puisqu'elles n'en viennent jamais à s'unir dans les sentiments , comme saint Paul l'a ordonné '.

Qu'il nous soit maintenant permis de faire un peu de rédexion surcettehistoiredesvaudois , des albigeois et des bohémiens. On voit si les protestants ont eu raison de les compter parmi leurs ancêtres ; si cette descendance leur fait honneur ; et en particulier s'ils ont dû regarder la Bohême depuis Jean Hus comme ia mère des Églises réformées'. Il est plus clair que le jour, d'un côté, qu'on ne nous allègue ces sectes que dans la nécessité de trouver dans les siècles passés des témoins de ce qu'on croit être la vérité; et de l'autre, qu'il n'y a rien de plus misérable que d'alléguer de tels téinoins, qui sont tous convaincus de faux en des matières capitales, et qui au fond ne s'accordent ni avec les protestants «i avec nous, ni avec eux-mêmes. C'est la première réflexion que doivent faire les protestants.

La seconde n'est pas moins importante. Ils doivent considérer que toutes ces sectes si différentes entre elles, et si opposées à la fois tant à nous qu'aux protestants , conviennent avec eux du commun principe de se régler par les Écritures : non pas comme l'Église les aura entendues de tous temps, car cette règle est très-véritable , mais comme chacun les pourra entendre par lui-même. Voilà ce qui a produit toutes les erreurs et toutes les contrariétés que nous avons vues. Sous le nom de l'Écriture, chacun a suivi sa pensée; et l'Écriture prise en cette sorte, loin d'unir les esprits, les a divisés , et a fait adorer à cliacun les illusions de son cœur sous le nom de la vérité éternelle.

Mais il y a une dernière et beaucoup plus importante réflexion à faire sur toutes les choses qu'on vient de voir dans cette histoire abrégée des albigeois et des vaudois. On y découvre la raison pour laquelle le Saint-Esprit a inspiré à saint Paul cette prophétie ^ : « L'Esprit dit expressément que , dans « les derniers temps , quelques-uns abandonneront « la foi , en suivant des esprits d'erreur et des doc- « trines de démons ; qui «nseigneront le mensonge n avec hypocrisie , et dont la conscience sera flétrie « d'un cautère; qui défendront de se marier, et « obligeront de s'abstenir des viandes que Dieu a « créées pour être reçues avec action de grâces par « les fidèles et par ceux qui connaissent la vérité , « parce que tout ce que Dieu a créé est bon ; et « on ne doit rien rejeter de ce qui se mange avec « action de grâces , puisqu'il est sanctifié par la « parole de Dieu et par la prière. » Tous les saints Pères sont d'accord qu'il s'agit ici de la secte

' Philip. II, 2. — ' Jur. Avis aux Protett. de V Europe, à la tiU (les Préj. légitimes, p. 9. — ' /. Tim. iv, I. 2. 3 , 4, 5.

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impie des marcionites et des manichéens, qui enseignaient deux principes , et attribuaient au mauvais la création de l'univers; ce qui leur faisait détester et la propagation du genre humain, et l'usage de beaucoup de nourritures qu'ils croyaient immondes et mauvaises par leur nature , comme l'ouvraged'uncréateurqui était lui-même impur et mauvais. Saint Paul désigne donc ces sectes maudites par deux pratiques si marquées ; et sans parler d'al)ord du principe d'oiî on tirait ces deux mauvaises c«ns<'quences, il s'attache à exprimer les deux caractères sensibles par lesquels nous avons vu que ces s^tes infâmes ont été reconnues dans tous les temps.

Mais encore que saint Paul n'exprime pas d'abord la cause profonde pour laquelle ces abuseurs défendaient l'usage de deux choses si naturelles, il la marque assez dans la suite , lorsqu'il dit, pour combattre ces erreurs , que tout ce que Dieu a créé est bon ' ; renversant par ce principe le détestable sentiment de ceux qui trouvaient de l'impureté dans l'œuvre de Dieu ; et ensemble nous faisant voir que la racine du mal était de ne pas connaître la création et de blasphémer le Créateur. C'est aussi ce que saint Paul appelle en particulier, plus que toutes les autres doctrines, des doctrines de démons* , parce qu'il n'y a rien de plus convenable à la jalousie de ces esprits séducteurs contre Dieu et contre les hommes, que d'attaquer la création, condamner les œuvres de Dieu , blasphémer contre l'auteur de la loi et contre la loi elle-même, et souiller la nature humaine par toute sorte d'impuretés et d'illusions. Car c'est là ce que faisait le manichéisme : et voilà une vraie doctrine de démons, surtout si on ajoute les enchantements et les prestiges dont il est constant, par tous les auteurs , qu'on a si souvent usé dans cette secte. De détourner maintenant ce sens si simple et si naturel de saint Paul contre ceux qui reconnaissant et le mariage et toutes les viandes comme une institution et un ouvrage de Dieu , s'en abstiennent volontairement pour mortifier les sens et purifier l'esprit, c'est une illusion trop manifeste; et nous avons vu que les saints Pères s'en sont moqués avant nous. On voit donc très-clairement à qui saint Paul en voulait, et on ne peut pas méconnaître ceux qu'il a si bien marqués par leurs propres caractères.

Pourquoi parmi tant d'hérésies le Saint-Esprit n'a voulu marquer expressément que celle-ci; les saints Pères en ont été étonnés, et en ont rendu des raisons telles qu'ils Font pu en leur siècle. Mais le temps, fidèle interprète des prophéties , nous en a découvert la cause profonde ; et on ne s'étonnera plus que le Saint-Esprit ait pris un soin si particulier de nous prémunir contre cette secte , après qu'on a vu que c'est celle qui a le plus longtemps et le plus dangereusement infecté le christianisme : le plus longtemps, par tant de siècles qu'on lui a vu occuper, et le plus dangereusement, parce que, sansrompreavecéclatcomme les autres, elle se tenait cachée autant qu'il était

' /. Tint. IV, 4. — ' Ibid. I.

HISTOIRE

l)OSsible dans TÉglise niôme, et s'insinuait sous les apparences delà niwne foi , du même culte , et eneore d'un extérieur étonnant de piété. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul a marqué si expressément son hypocrisie. Jamais l'esprit de mensonge , que cet apôtre remarque, n'a été plus justement attribué à aucune secte; parcequ'outre que celle-ci enseignait comme les autres une fausse doctrine , elle excellait au-dessus des outres à dissimuler sa croyance. Nous avons vu que ces malheureux avouaient tout ce qu'on voulait : le mensonge ne leur coûtait rien dans les choses les plus essentielles; ils n'épargnaient pas le parjure pour cacher leurs dogmes : la facilité qu'ils avaient à trahir leurs consciences y faisait voir une certaine insensibilité, que saint Paul exprime admirablement par le cautère, qui rend les chairs insensibles en les mortiflant, comme le docte Théodoret l'a remarqué en ce lieu ' ; et je ne crois pas que jamais une prophétie ait pu être vérifiée par des caractères plus sensibles que celle-ci l'a été.

Il ne faut plus s'étonner pourquoi le Saint- Esprit a voulu que la prédiction de cette hérésie filt si particulière et si précise. C'était plus que toutes les autres hérésies l'erreur des derniers temps , comme l'appelle saint Paul » ; soit que nous prenions pour les derniers temps, selon le style de l'Écriture , tous les temps de la loi nouvelle; soit que nous prenions pour les derniers temps la fin des siècles, oii Satan devait être déchaîné de nouveau ^. Dès le second et Je troisième siècle, l'Église a vu naître et Cerdon, et Marcion, et Manès , ces ennemis du Créateur. On trouve partout des semences de cette doctrine : on en trouve chez Tatien, qui condamnait et le vin et le mariage, et qui dans sa concordance des Évangiles avait rayé tous les passages où il est porté que Jésus-Christ est sorti du sang de David 4. Cent autres sec*es infâmes avaient attaqué le Dieu tles Juifs, mais avant Manès et Marcion; et nous apprenons de Théodoret que ce dernier n'avait fait que tourner d'une autre manière les impiétés de Simon le Magicien^. Ainsi cette erreur a commencé dès l'origine du christianisme : c'était le vrai mystère d'iniquité qui commençait du temps de saint Paul ^ : mais le Saint-Esprit , qui prévoyait que cette peste se devait un jour déclarer d'une manière plus manifeste , l'a fait prédire par cet apôtre avec une précision et une évidence étonnante. JMarcion et Manès ont mis dans une plus grande évidence ce mystère d'iniquité : la détestable secte a toujours eu depuis ce temps-là sa suite funeste. Nous l'avons vu ; et jamais erreur n'avait plus longtemps troublé TÉglise, ni étendu plus loin ses branches. Mais lorsque , par l'éminente doctrine de saint Augustin , et par les soins de saint Léon et ie saint Gélase , elle fut éteinte dans tout l'Occident , a dans Rome même où elle avait tâché de s'établir,

• Comm. in hune locvm t. m, p. 479. — * t. Tim. iv. — ^Apoc. XX, 3, 7 — ♦ Epiph. Hœr. XLVI. p. 390, etc. Theod. (.W, Hœr. fab. 20, p. 208 ' Theod. ibid. c.2i. — « II. Thcas. IJ, 7.

on voit enfin arriver le terme fatal du déchaînement de Satan. Mille ans après que ce fort armé eut été lié par Jésus-Christ venu au monde » , l'esprit d'erreur revient plus que jamais ; les restes du manicliéisme, trop bien conservés en Orient, se débordent sur l'Église latine. Qui nous empêche de regarder ces malheureux temps comme un des termes du déchaînement de Satan , sans préjudice des autres sens plus cachés? Si pour accomplir la prophétie il ne faut que Gag et Magog » , nous trouverons dans l'Arménie, près de Samosate, la province nommée Gogarène, où demeuraient les pauliciens , et nous trouverons INIagog dans les Scythes, dont les Bulgares sont sortis ^. C'est de là que sont venus ces ennemis innombrables de la cité sainte 4, par qui l'Italie est attaquée la première. Le mal est porté en un instant jusqu'à l'extrémité du Nord : une étincelle allume un grand feu ; l'embrasement s'étend presque par toute la terre. On y découvre partout le venin caché : avec le manichéisme , l'arianisme et toutes les hérésies reviennent sous ; cent noms bizarres et inouïs. A peine put-on étein- ' dre ce feu durant trois à quatre cents ans , et on en voyait encore des restes au quinzième siècle.

Après qu'il n'en resta plus que la cendre, le mal ne finit pas pour cela. Satan avait mis dans la secte impie de quoi renouveler l'incendie d'une manière plus dangereuse que jamais. La discipline ecclésiastique s'était relâcliée par toute la terre; les désordres et les abus portés jusqu'aux environs de l'autel faisaient gémir les bons, les humiliaient, les pressaient à se rendre encore meilleurs : mais ils firent un autre effet dans les esprits aigres et superbes. L'Église romaine , la mère et le lien des Églises , devint l'objet de la haine de tous les esprits indociles: des satires envenimées animent le monde contre le clergé ; l'hypocrite manichéen en fait retentir tout l'univers, et donne le nom d'Antéchrist à l'Église romaine : car c'est alors qu'est née cette pensée, parmi les ordures du manichéisme, et au milieu des précurseurs de l'Antéchrist même. Ces impies s'imaginent paraître plus saints , en disant qu'il faut être saint pour administrer les sacrements. L'ignorant vaudois avale ce poison. On ne veut plus recevoir les sacrements par des ministres odieux et décriés : le filet se rompt ^ de tous côtés, et les schismes se multiplient. Satan n'a plus besoin du manichéisme: la haine contre l'Église s'est répandue. La damnable secte a laissé une engeance semblable à elle, et un principe de schisme trop fécond. N'importe que les' hérétiques n'aient pas la même doctrine : l'aigreur et la haine les dominent , et les réunissent contre l'Église; c'en est assez. Le vaudois ne croit pas comme l'albigeois; mais, comme l'albigeois, il hait l'Église, et se publie le seul saint, le seul ministre des sacrements. Viclef ne croit pas comme les vaudois ; mais Viclef publie , comme les vaudois , que le pape et tout son clergé est déchu de toute autorité par ses dérèglements. Jean Hus ne croit pas comme

' Apoc. XX, 2, 3,7. Matth. xn, 29. Lue. xi, 21 , 22. — *Apoc. XX, 7, 8.—= Boch. Phal. lib. m, 13. — ♦ tpoc. ibid. —5 Luc. v, C.

DES VARIATIONS, LIV. XII

Viclef, quoiqu'il ladinire : ce qu'il en admire le plus, et ce qu'il en suit presque uniquement, c'est que les crimes font perdre l'autorité. Ces petits boliémiens prirent cet esprit , comme on a vu ; et ils le Orent paraître principalement, lorsqu'ils osèrent, une poignée d'hommes ignorants , rebaptiser toute

la terre.

Mais une plus grande apostasie se préparait par le moyen de ces sectes. Le monde rempli d'aigreur enfante Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. Les tours sont différents , mais le fond est le même : c'est toujours la haine contre le clergé et contre l'Église romaine ; et nul homme de bonne foi ne peut nier que ce n'ait là été la cause visible de leur progrès étonnant. Il fallait se réformer : qui ne le reconnaît? Mais il était encore plus nécessaire de ne pas rompre. Ceux qui prêchaient la rupture étaientils meilleurs que les autres } Ils en faisaient le semblant; et c'était assez pour tromper et gagner comme la gangrène, selon l'expression de saint Paul . Le monde voulait condamner et rejeter ses conducteurs : cela s'appelle réforme. Un nom spécieux éblouit les peuples; et, pour exciter la haine , on n'épargne pas la calomnie : ainsi notre doctrine est défigurée ; on la hait devant que de la connaître.

Avec de nouvelles doctrines on bâtit de nouveaux corps d'Église. Les luthériens et les calvinistes font les deux plus grands : mais ils ne peuvent trouver dans toute la terre une seule Église qui croie comme eiLX , ni d'où ils puissent tirer une mission ordinaire et légitime. Les vaudois et les albigeois , que quelques-uns nous allèguent, ne servent de rien, ^'ous venons de les faire voir de purs laïques , aussi enabarrassés de leur envoi et de leur titre que ceux qui ont recours à eux. On sait que ces hérétiques toulousains ne sont jamais parvenus jusqu'à tromper aucun prêtre. Les prédicateurs des vaudois sont des marchands , des gens de métier, des femmes même. Les bohémiens n'ont pas une meilleure origine, comme nous l'avons prouvé ; et lorsque les protestants nous allèguent toutes ces sectes, ce n'est pas leurs auteurs qu'ils nous nomment , mais leurs complices.

Mais peut-être que s'ils ne trouvent pas dans ces .sectes la suite des personnes , ils y trouveront la 'suite de la doctrine. Encore moins : semblables par certains endroits aux hussites, par d'autres aux vaudois, par d'autres aux albigeois et aux autres sectes, ils les démentent en d'autres articles. Ainsi, sans rencontrer rien qui soit uniforme , et prenant de côté et d'autre ce qui paraît les accommoder, sans suite, sans unité , sans prédécesseurs véritables, ils remontent le plus haut qu'ils peuvent. Ils ne sont pas les premiers à rejeter les honneurs des saints , ni les oblations pour les morts. Ils trouvent avant eux des corps d^Église de cette même croyance sur ces deux points. Les bohémiens les reçoivent : mais on a mi que ces bohémiens cherchèrent en vain des associés sur la terre. Quoi qu'il en soit, voilà une Église devant Luther : c'est quelque chose à qui n'a rien. Riais , après tout , cette Église qui est devant Luther

' II. Tim. II, 17.

n'est que cinquante ans devant ; il faudrait tâdicr d'aller plus haut : on trouvera les vaudoi», et un peu plus haut les manichéens de Toulouse. On trouver-a au quatrième siècle les manichéens d'Afrique con traires au culte des saints : un seul Vigilance les suit dans ce seul point ; mais on ne trouvera point plus haut d'auteur certain : et c'est de quoi il s'agit. On ira un peu plus loin sur l'oblation pour les morts. Le prêtre Aërius paraîtra ; mais seul et sans suite , arien de plus : c'est tout ce qu'on trouvera de positif; tout ce qu'on alléguera au-dessus sera visiblement allégué en l'air. Mais voyons ce qu'on trouvera sur la présence réelle, et souvenons-nous qu'il s'agit de faits positifs et constants. Carlostad n'est pas le premier qui a soutenu que le pain n'est pas fait le corps : Bérenger l'avait déjà dit quatre cents ans auparavant , dans l'onzième siècle. Mais Bérenger n'est pas le premier : ces manichéens d'Orléans venaient de le dire; et le monde était plein encore du bruit de leur mauvaise doctrine, quand Bérenger en recneillit cette petite partie. Plus hautje trouve bien des prétentions et des procès qu'on nous fait sur cette matière ; mais non pas des faits avérés et positifs.

Au reste , les sociniens ont une suite plus manî- | feste : en prenant un mot d'un côté et un mot de l'autre, ils nommeront dans tous les siècles des ennemis déclarés de la divinité de Jésus-Christ, et à la fin ils trouveront Cérinthus sous les apôtres. Ils n'en seront pas mieux fondés, pour avoir trouvé quelque chose de semblable parmi tant de témoins discordants d'ailleurs, puisqu'au fond la suite leur manque avec l'uniformité. A le prendre de cette sorte, c'est-à-dire en composant chacun son Église de tout ce qu'on trouvera de conforme à ses sentiments deçà et delà, sans aucune liaison ; rien n'empêche, comme on l'aura pu remarquer, que de toutes les . sectes qu'on voit aujourd'hui, et de toutes celles qu'on verra jamais, on ne remonte jusqu'à Simon le Magicien , et jusqu'à ce mystère d'iniquité qui conimençait du temps de saint Paul '.

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