CLEMENTS DES SYNODES NATIONAUX SUR CE « SUJET
A quoi sert à Injustice imputée que Jésus-Christ soit venu pour servir y et non pour être servi; et ce que fait ce passage venu tout à coup sans liaison au milieu de ce décret, le devine qui pourra. Je ne vois pas aussi à quoi nous sert l'imputation de la loi céré moniale , qui n'a jamais été faite pour nous; ni pour quelle raison il a fallu que Jésus- Christ y fdt sujet non-seulement pour noire bien, mais en notre place. Je comprends bien comment Jésus-Clirist , ayant dissipé par sa mort les ombres et les figures de la loi , nous a laissés libres de la servitude des lois cérémonielles , qui n'étaient qu'ombres et figures : mais qu'il ait fallu pour cela qu'il y ait été sujet en notre place, la conséquence en serait pernicieuse; et on concluraitde même qu'il nous a aussi déchargés de la loi morale en l'accomplissant. Tout cela montre le peu de justesse de nos réformés, plus soigneux d'étaler de l'érudition, et de jeter en l'air de grands mots, que de parler avec précision dans leurs décrets.
Je ne sais pourquoi l'affaire de Piscator tenait si extraordinairementaucœurà nos réformés de France , ni pourquoi le synode de Privas en était venu aux dernières précautions, en ordonnant la souscription que nous avons vue. Il fallait du moins s'en tenir là. Un formulaire de foi qu'on fait souscrire à tous les pasteurs , doit expliquer la matière pleinement et précisément. Néanmoins, après cette souscription et tous les décrets précédents, on eut besoin de faire encore une nouvelle déclaration , au synode de Tonneins en 1614. Quatre grands décrets coup sur coup, et en termes si différents, sur un article particulier, et dans une matière si bornée , c'est assurément beaucoup ; maJ6 dans la nouvelle réforme on trouve toujours quehjue chose qu'il faut ajouter ou diminuer , et jamais on n'y explique la foi si sincèrement, ni avec une si pleine suffisance , qu'on s'en tienne précisément aux premières décisions.
Pour achever cette affaire , je ferai une courte réflexion sur le fond de la doctrine , et quelques autres réflexions sur la procédure.
Sur le fond j'entends bien que la mort de Jésus- Christ, et le payement qu'il a fait pour nous à la justice divine , de la peine dont nous étions redevables envers elle , nous est imputé comme on impute à un débiteur le payement que sa caution fait 5 sa décharge. Mais que la justice parfaite accomplie par notre Seigneur dans sa vie et dans sa mort, et l'obéissance absolue qu'il a rendue à la loi, nous soit imputée ou, comme on parle, allouée dans le ui^me sens que le payeiiient de la caution est im-
puté au débiteur; c'est dire que par sa justice il nous décharge de l'obligation d'être gens de bien , comme par son supplice il nous décharge de l'obligation de subir celui que nos péchés avaient mérité.
J'entends donc et très-clairement d'une autre manière à quoi il nous sert d'avoir un Sauveur d'une sainteté infinie. Car par là je le vois seul digne de nous impétrer toutes les grâces nécessaires pour nous fairejustes. Mais que formellement nous soyons faits justes parce que Jésus-Christ l'a été, et que sa justice nous soit allouée comme s'il avait accompli la loi à notre décharge ; ni l'Écriture ne le dit , ni aucun homme de bon sens ne le peut entendre.
Par ce moyen, en comptant pour rien la justice que nous avons intérieurement, et celle que nous pratiquons par la grâce , on nous fait tous dans le fond également justes, parce que la justice de Jésus- Christ, qu'on suppose être la seule qui nous rende justes, est infinie.
On ravit aussi aux élus de Dieu la couronne de justice, que le juste Juge réserve à chacun en particulier; puisqu'on suppose qu'ils ont tous la même justice, qui est infinie : ou si enfin on avoue que celte justice infinie nous est allouée par divers degrés , suivant que nous en approchons plus on moins par la justice particulière que la grâce met en nous, c'est, avec des expressions extraordinaires, ne dire que la même chose que les catholiques.
Voilà en peu de paroles ce que j'avais à dire sur le fond. J'aurai encore plus tôt fait sur la procédure : elle n'a rien que de faible , rien de grave ni de sérieux. L'acte le plus important est le formulaire de souscription ordonné au synode de Privas : mais d'abord on n'y songe pas seulement à convaincre Piscator par les Écritures. Il s'agissait d'établir que t obéissance de Jésus-Christ , par laquelle il a accompli toute la loi dans sa vie et dans sa mort, nous est allouée pournous rendre justes ; ce qu'on appelle dans le formulaire de Privas, connue on avait fait à Gap , l'imputation de la justice active.
Or tout ce qu'on a pu trouver en quatre synodes pour établircette doctrine, et l'imputation de cette justice active par les Écritures , c'est que le Fils de l'homme est venu non pas pour être servi , mais pour servir ; passage si peu convenant à la justice imputée, qu'on ne peut pas même entrevoir pourquoi il est allégué.
C'est-à-dire que dans la nouvelle réforme, pourvu qu'on ait nonnné la parole de Dieu avec emphase, et qu'ensuite on ait jeté un passage en l'air , on croit avoir satisfait à la profession qu'on a faite de n'en croire que l'Écriture en termes exprès. Les peuples sont éblouis de ses magnifiques promesses, et ne sentent pas même ce que fait sur eux l'autorité de leurs ministres, quoique ce soit elle au fond qui hes détermine.
Non-seulement on n'a rien prouvé contre Piscator par la parole de Dieu, mais encore on n'a rien prouvé par la Confession de foi qu'on lui opposa/t..
Car nous avons vu d'abord qu'on abandonné, à Privas les articles xx et xxii, qu'on avait allégués à Gap. On se réduit au xvm" et comme il ne di-
DES VARIATIONS, LIV. XII
sait rien que de général et d'indéfini , on s'avise de fairedire dans le formulaire : • Je déclare et proteste « que j'entends l'article xvm de notre Confession a de foi selon le sens reçu en nos Églises, approuvé
• par les synodes , et conforme à la parole de Dieu. » La parole de Dieu eût suffi seule ; mais comme
on en disputait , pour finir il en fallut revenir à l'autorité des choses jugées, et s'en tenir à l'article de la Confession de foi , en l'entendant, non selon ses termes précis , mais selon le sens reçu dans les Églises, et approuvé dans les synodes nationaux; ce qui enfin règle la dispute par la tradition , et nous montre que le moyen le plus assuré pour entendre ce qui est écrit, c'est de voir comment on l'a toujours entendu.
Voilà ce qui se passa dans l'affaire de Piscator, en quatre synodes nationaux. Le dernier avait été celui de Tonneins , tenu en 1 6 1 4 , où , après la souscription ordonnée dans le synode de Privas, tout paraissait défini de la manière du monde la plus sérieuse ; et néanmoins ce n'était rien : car l'année d'après, sans aller plus loin, c'est-à-dire en 1615, Dumoulin, le plus célèbre de tous les ministres, s'en moqua ouvertement avec l'approbation de tout un synode; en voici l'histoire.
On était toujours inquiet, dans le parti de la réforme opposé au luthéranisme, de n'y avoir jamais pu parvenir à une commune Confession de foi qui en réunît tous les membres, comme la Confession d'Augsbourg réunissait les luthériens. Tant de diverses Confessions de foi montraient un fond de division qui affaiblissait le parti. On revint donc encore une fois au dessein de les réunir. Dumoulin en proposa les moyens dans un écrit envoyé au synode de nie-de-France'.Toutallait à dissimuler les dogmes dont on ne pouvait convenir; et Dumoulin écrit en lermes formels que, parmi les choses qu'il faudra rfwsimuler dans cette nouvelle Confession de foi, il faut mettre la question de Piscator, touchant la justification • ; une doctrine tant détestée par quatre synodes nationaux devient tout à coup indifférente, selon l'opinion de ce ministre; et le synode de rile-de-France , de la même main dont il venait de souscrire à la condamnation de Piscator, et la plume, pour ainsi dire, encore toute trempée de l'encre dont il avait fait cette souscription , remercie Dumoulin, par lettres expresses, de cette ouverture» : tant il y a d'instabilité dans la nouvelle réforme , et tant on y sacrifie les plus grandes choses à cette commune Confession qui ne s'est pu faire.
Les paroles de Dumoulin sont trop mémorables pour n'être pas rapportées. Là , dit-il ^ , dans cette assemblée qu'on tiendra pour cette nouvelle Confession de foi , « je ne voudrais point qu'on disputât « de la religion : car depuis que les esprits se sont « échauffés , ils ne se rendent jamais , et chacun en « s'en retournant dit qu'il a vaincu; mais je vou- « drais que sur la table fût mise la Confession des « Églises de France, d'Angleterre, d'Ecosse, des
• Pays-Bas , du Palatinat, des Suisses , etc. ; que de
• ces Confessions on tâchât d'en dresser unk com-
' Jet. aitth. Blond. Pièce vi , p. 73. — ^ Ihid. — ' Ihid. n. 4.
« MUNB, en laquelle on dissimulât plusieurs cht»- « ses , sans la connaissance desquelles on peut étrt
« sauvé, COMME EST LA QUESTION DE PlSCATOB
« sur la justification, et plusieurs opinions subtiles « proposées pab Abminius sur le franc arbitre, la « prédestination et la persévérance des saints. »
Il ajoute que Satan , qui a corrompu l'Église romaine par le trop avoir, c'est-à-dire /wr/'ocorice et l'ambition, tâche à corrompre les Églises de la nouvelle réforme par le trop savoir, c'est-àdire par la curiosité, qui est en effet la tentation où succombent tous les hérétiques, et le piège où ils sont pris; et conclut que sur les voies d'accommodement « on aura fait une grande partie du « chemin , si on veut se commander d'ignorer plu- « sieurs choses, se contenter des nécessaires à sa- « lut, et se supporter dans les autres. »
La question eût été d'eu convenir : car si par les choses dont la connaissance est nécessaire à salut, il entend celles que chaque particulier est obligé à savoir expressément sous peine de damnation; cotte commune Confession de foi est déjà faite dans le Symbole des apôtres, ou dans celui de Kicée. L'union que l'on ferait sur ce fondement s'étendrait bien loin au delà des Églises nouvellement réformées , et on ne pourrait s'empêcher de nous y comprendre : mais si par la connaissance des choses nécessaires à salut il entend la pleine explication de toutes les vérités expressément révélées de Dieu, qui n'en a révélé aucune dont la connaissance ne tende à assurer le salut de ses fidèles ; y dissi' muler ce que les synodes ont déclaré expressément révélé de Dieu avec détestation des erreurs contraires, c'est se moquer de l'Église, en tenir les décrets pour des illusions, même après les avoir signés; trahir sa religion et sa conscience.
Au reste , quand on verra que ce même Dumoulin, qui passe ici si légèrement avec les propositions de Piscator les propositions bien plus importantes d'Arminius, en fut dans la suite un des plus impitoyables censeurs ; on reconnaîtra dans son procédé la perpétuelle inconstance de la nouvelle réforme, qui accommode ses dogmes à l'occasion.
Pour achever le récit du projet de réunion qu'on fit alors; après cette commune Confession de foi du parti opposé aux luthériens , on voulait encore en faire une plus vague et plus générale, où les luthériens seraient compris. Dumoulin développe ici toutes les manières dont on pourrait s'expliquer, sans condamnerni la présence réelle, ni l'ubiquité, ni la nécessité du baptême ' , ni les autres dogmes luthériens : et ce qu'il ne peut sauver par des équivoques ou des expressions vagues , il l'enveloppe le mieux qu'il peut dans le silence : il espère par ce moyen abolir les mots de luthériens, de calvinistes, de sacramentaires , et faire par ses équivoques qu'il ne reste plus aux protestants que le nom commun d'Église chrétienne réformée. Tout le synode de l'Ile-de-France applaudit à ce beau projet; et c'est après cette union qu'il serait temps, poursuit Dumoulin, de solliciter d'accord l'Eglise romaine :
' Act. auth. Blond, n. 13, 13.
HISTOIRE
mais il doule qu'on y réussît. Il a raison; car nous n'avons point d'exemple qu'en matière de religion elle ait jamais approuvé des équivoques , ou consenti à la suppression des articles qu'elle a crus une fois révélés de Dieu. ""
Au reste , je n'accorde pas à Dumoulin , et aux autres du même parti , que les diversités de leurs Confessions de foi ne soient que dans la méthode et dans les expressions, ou bien en police et cérémonies; ou si c'était sur les matières de foi, que ce fdt en choses qui n'étaient encore passées en loi ni règlement public : car on a pu voir et on verra le contraire dans toute la suite de cette histoire. Et peuton dire, par exemple, que la doctrine de l'épiscopat, où l'Église d'Angleterre est si ferme, et qu'elle pousse si loin qu'elle ne reçoit les ministres calvinistes qu'en les ordonnant de nouveau , soit une affaire de langage, ou en tout cas de pure police et de pure cérémonie? N'est-ce rien de regarder une Église comme n'ayant point de pasteurs légitimement ordonnés? Il est vrai qu'on leur rend bien la pareille, puisqu'un fameux ministre du calvinisme a écrit ces mots : « Si quelqu'un des nôtres enseignait la dis- « tinction de l'évêque et du prêtre , et qu'il n'y a pas f de vrai ministère sans évêques , nous ne le pour- « rions souffrir dans notre communion , c'est-à-dire, « au moins dans notre ministère '. » Les protestants anglais en sont donc exclus. Est-ce là un différend de peu d'importance? Ce n'est pas ainsi qu'en parle le même ministre, puisqu'il demeure d'accord quej^ar <c€s différences, qu'il veut appeler petites, de gouvernement et de discipline, on se traite comme des txcommuniés ». Que si l'on vient au particulier de ces Confessions de foi , combien trouvera-t-on de poiflts dans les unes qui ne sont point dans les autres ? Et , en effet , si la différence n'était que dans les mots, il y aurait trop d'opiniâtreté à n'en pouvoir convenir après l'avoir si souvent tenté ; si elle n'était qu'en cérémonies , la faiblesse serait trop grande de s'y arrêter : mais c'est que chacun ressent qu'on n'est pas d'accord dans le fond ; et si on se vante cependant d'être bien unis , cela ne sert qu'à confirmer que l'union de la nouvelle réformation est plus politique qu'ecclésiastique.
Il ne me reste qu'à prier nos frères de considérer les grands pas qu'ils ont vu faire , non pas à des particuliers, mais à leurs Églises en corps, sur des choses qu'on y avait décidées avec toute l'autorité , disait-on , de la parole de Dieu : cependant tous ces décrets n'ont rien été. C'est un style de la réforme de nommer toujours la parole de Dieu ; on n'en croit pas pour cela davantage, et on supprime sans crainte ce qu'on avait avancé avec une si grande autorité : mais il ne faut pas s'en étonner. Il n'y a rien de plus authentique dans la religion que des Confessions de foi : rien ne doit avoir été plus autorisé par la parole de Dieu, que ce que les calvinistes y avaient dit contre la présence réelle et contre les autres dognies des luthériens. Ce n'était pas seulement Calvin qui avait traité de détestable l'invention
' Jur. Sy»l. p. 214.— ' Id. Av. aux Protest. n.h,à la tête fies Prrjug. lérjit.
de la présence corporelle : De corporaliprxsentia de.testahile commenlum^ : toute la réforme de France venait dédire en corps, parla bouche de Bèze qu'elle détestait ce monstre et la consubstanliation luthérienne, avec la transsubstantiation papistique > IMais il n'y a rien de sincère ni de sérieux dans ces détestations de la présence réelle : puisqu'on a été prêt à retrancher tout ce qu'on avait dit contre, et que ce retranchement se devait faire non-seulem'ent par un décret d'un synode national , mais encore par un commun résultat de tout le parti assemblé solennellement à Francfort. La doctrine du sens figuré , pour ne point parler ici des autres , après tant de combats et tant de martyrs prétendus, serait supprimée par un éternel silence, s'il avait plu aux luthériens. L'Angleterre, la France, l'Allemagne, les Suisses , les Pays-Bas, en un mot tout ce qu'il y a de calvinistes dans le monde, ont consenti à la suppression. Comment donc peut-on demeurer si attaché à un dogme qu'on voit si peu révélé de Dieu , que par les vœux communs de tout le parti il est déjà retranché de la profession du christianisme?