‹ ŒuvresChapitre 33 sur 148 · PAS DE LA GRACE DE L' ADOPTION ET DE L'ÉTAT · texte numérisé non relu

PAS DE LA GRACE DE L' ADOPTION ET DE L'ÉTAT

DE LA JUSTIFICATION. Peut-ou mettre plus clairement Jésus-Christ avec Bélial , et la grâce avec le crime ?

A la vérité, le synode semble vouloir préserver les vrais fidèles de quelques crimes, lorsqu'il dit qu'ils ne sont pas délaissés jusqu'à tomber dans le péché à mort, ou contre le Saint Esprit , que l'Écriture nomme irrémissible : mais s'ils entendent par ces mots quelque autre péché que celui de l'impénitence finale, on ne sait plus ce que c'est; n'y ayant aucun pécheur , dans quelque désordre qu'il soit tombé, à qui on ne doive faire espérer la rémission de ses crimes. Laissons néanmoins au svnode telle autre explication de ce péché qu'il voudra s'imaginer; c'est assez que nous voyions clairement, selon sa doctrine , que tous les crimes qu'on peut nommer, par exemple un adultère aussi long et un homicide autant médité que celui d'un David, l'hérésie, l'idolâtrie même avec toutes ses abominations, où constamment, selon le synode, le vrai fidèle peut tomber , compatissent avec la grâce de l'adoption et l'état de la justification.

Et il ne faut pas dire que par cet état le synode entende seulement le droit au salut qui reste toujours au vrai fidèle, c'est-à-dire, selon le synode, au prédestiné, en vertu de la prédestination : car au contraire il s'agit ici du droit immédiat qu'on a au salut par la régénération et la conversion actuelle, et de l'état par lequel on est non pas destiné, mais en effet en possession tant de la vraie foi que delà justification. La question est, en un mot, non pas de Bavoir si on aura un jour cette grâce, mais si on en peut déchoir un seul moment après l'avoir eue : le synode décide que non. Remontrants, ne vous

• y/;7. 4, 5, /). 271. — ' -trt. fi et xrq.

plaignez pas : on vous parledu moins franchement, comme vous l'avez désiré ; et tout ceque vous dites qu'on croit de pernicieux dans le parti que vous accusez, tout ce que vous y rejetez avec tant d'horreur , y est décidé en termes formels.

Mais, pour ôter toute équivoque, il faut voir dans le synode ces mots essentiels , totalement tX. finalement, sur lesquels nous avons fait voir que roulait toute la dispute ■ : il faut voir, dis-je, si l'on permit aux remontrants d'assurer qu'un vrai fidèle puisse déchoir et totalement et jinalement de l'élal de jusfificalion.'Le synode, pour ne nous laisser aucun doute de son sentiment contre la perte totale, dit que « la semence immortelle, par laquelle les vrais « fidèles sont régénérés, demeure toujours en eux « malgré leur chute. » Contre la perte finale, le même synode dit qu'un jour réconciliés, ils sentiront de nouveau la grâce*: ils ne la recouvreront pas ; le synode se garde bien de dire ce mot : ils la sentiront de nouveau. De cette sorte, poursuit-il, il arrive que ni ils ne perdent totalement la foi et la grâce, ni ils ne demeurent finalement dans leur péché jusqu'à périr.

En voilà, ceme semble, assez pour l'inaniissibilité. Voyons pour la certitude.

« Les vrais fidèles , dit le synode ' , peuvent être « certain , et le sont de leur salut et de leur per- « sévérance selon la mesure de la foi par laquelle ils « CROIENT AVEC CERTITUDE qu'ils sout et dcmcu- « rent membres vivants de l'Église, qu'ils ont la « rémission de leurs péchés, et la vie éternelle : « certitude qui ne leur vient pas d'une révélation « particulière, mais par la foi des promesses que « Dieu a révélées dans sa parole , et par le témoi « gnage du Saint-Esprit, et enfin par une bonne cons « cience, et une sainte et sérieuse application aus «bonnes œuvres.»

On ajoute , pour ne rien laisser à dire , que dans « les tentations et les doutes de la chair qu'on a à « combattre, on ne sent pas toujours celte plénitude « de foi et cette certitude de la persévérance*; » afin que toutes les fois qu'on sent quelque doute, et qu'on n'ose pas se promettre avec une entière certitude de persévérer toujours dans son devoir , on se sente obligé à regarder ce doute comme un mouvement qui vient de la chair, et comme une tentation qu'il faut combattre.

On compte ensuite parmi les erreurs rejetées, « que les vrais fidèles puissent déchoir, et dé- « choient souvent totalement et finalement, « de la foi justifiante , de la grâce et du salut; et « qu'on ne puisse durant cette vie avoir aucune as- « surance de la future persévérance sans révélation « spéciale 5 : » on déclare que cette doctrine ramène les doutes des papistes, parce qu'en effet cette certitude sans révélation spéciale était condamnée dans le concile de Trente*'.

On demandera comment on accorde avec la doctrine de l'inaniissibilité ce qui est dit dans le synode ,

• Ci-dessus, liv. xiv. —^ Art. 7, 8, p. 272. — 3 Ibid. art. 9, /). 272, 27:î. - * Ibid. art. 2. — » Art. 3, />. 2"*. — « C^mc. Tiid. sens. VI, Clip. I2, cuH. K>,

DES VARIATIONS, LIV. XIV

que par les grands crimes les fidèles qui les commettent se rendent coupables de mort '. C'est ce qu'il est bien aisé de concilier avec les principes de la nouvelle réforme, où l'on soutient que le vrai fidèle, quelque régénéré qu'il soit, demeure toujours par la convoitise coupable de mort, non-seulement d;ms ses péchés grands et petits, mais encore dans ses bonnes œuvres; de sorte que cet état , qui nous rend coupables de mort, n'empêche pas que , selon les termes du synode , on ne demeure en état de justification et de grâce.

Mais , enfin, n'avons-nous pas dit que nos réformés ne pouvaient nier, et ne niaient pas en effet , que si on mourait dans ses crimes sans en avoir fait pénitence, on serait damné? 11 est vrai , la plupart l'avouent ; et encore que le synode ne décide rien en corps sur cette difficulté, elle y fut proposée , comme nous verrons, par quelques-uns des opinants. A la vérité, il est bien étrange qu'on puisse demeurer dans une erreur où l'on ne peut éviter une contradiction aussi manifeste que celle où on reconnaît qu'il y a un état de grâce, dans lequel néanmoins on serait damné si on y mourait. Mais il y a bien d'autres contradictions dans cette doctrine : en voici une sans doute qui n'est pas moins sensible que cellelà. Dans la nouvelle réforme la vraie foi est inséparable de l'amour de Dieu , et des bonnes œuvres qui en sont le fruit nécessaire ; c'est le dogme le plus constant de cette religion : et voici néanmoins contre ce dogme la vraie foi non-seulement sans les bonnes œuvres, mais encore dans les plus t;raiids crimes. Patience, ce n'est pas encore tout : je vois une autre contradiction non moins manifeste dans la nouvelle réfonne , et selon le décret du svnode même : Tous les enfants des fidèles sont saints, et leur salut est assuré ». En cet état ils sont donc vraiment justifiés : donc ils ne peuvent déchoir de la grâce, et tout sera prédestiné dans la nouvelle réforme; ni , ce qui est bien plus étrange , ils ne peuvent avoir d'enfant qui ne soit saint et prédestiné comme eux : ainsi toute leur postérité est certainement prédestinée, et jamais un réprouvé ne peut sortir d'un élu. Qui l'osera dire? Et cependant qui pourra nier qu'une si visible et si étrange absurdité ne soit clairement renfermée dans les principes du synode et dans la doctrine de l'inamissibilité ? Tout y est donc plein d'absurdités manifestes ; tout s'y contredit d'une étrange sorte : mais aussi est-ce toujours l'effet de l'erreur de se contredire ellemême.

Il n'y a aucune erreur qui ne tombe en contradiction par quelque endroit : mais voici ce qui arrive quand on est fortement prévenu. On évite premièrement , autant qu'on peut , d'envisager cette inévitable et visible contradiction : si on ne peut s'en empêcher, on la regarde avec une préoccupation qui ne permet pas d'en bien juger : on croit s'en défendre en s' étourdissant par de longs raisonnements et par de belles paroles : ébloui de quelques principes spécieux dont on s'entête, on n'en veut pas revenir. Eutychès et ses sectateurs n'osaient

« Ci-dessus , p. 204. — » Ihid. p. 238. BOSSIET. — TOME IT.

dire que Jésus-Christ ne fût pa.s tout ensemble viai Dieu et vrai homme; mais, éblouis de cette unité mal entendue qu'ils imaginaient en Jésus-Christ , ils voulaient que les deux natures se fussent confondues dans l'union , et se faisaient un plaisir et un honneur de s'éloigner par ce moyen, plus que tous les autres (quoique ce fdt jusqu'à l'excès), de l'hérésie de Nestorius, qui divisait le Fils de Dieu. Ainsi on s'embrouille, ainsi on s'entête; ainsi les hommes prévenus vont devant eux avec une aveugle détermination , sans vouloir ni pouvoir entendre, comme dit l'apôtre, ni ce qu'ils disent eux-mêmes, ni les choses dont ils parlent avec assurance • : c'est ce qui fait tous les opiniâtres; c'est par là que périssent tous les hérétiques.

Nos adversaires se font un objet d'un agrément infini , dans la certitude qu'ils veulent avoir de leur salut éternel. N'attendez pas que jamais ils regardent de bonne foi ce qui peut leur ôter cette certitude. S'il ne faut pour la maintenir que dire qu'on est assuré de ne mourir pas dans le crime, encore qu'on y tombât par une malice déterminée , et même qu'on en formât la détestable habitude, ils le diront. S'il faut pousser à toute outrance ce passage de saint Paul , Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance » , et dire que Dieu n'ôte jamais tout à fait, ni dans le fond, ce qu'il a donné; ils le diront, quoi qu'il en arrive, quelque contradiction qu'on leur montre, quelque inconvénient, quelque affreuse suite qu'on leur fasse voir dans leur doctrine : autrement, outre qu'ils perdraient le plaisir de leur certitude , et l'agrément qu'ils ont trouvé dans la nouveauté de ce dogme , il faudrait encore avouer qu'ils auraient tort dans le point qu'ils ont regardé comme le plus essentiel de leur réforme, et que l'Église romaine, qu'ils ont blâmée et tant haïe, aurait raison.

Mais peut-être que cette certitude qu'ils enseignent n'est autre chose dans le fond que la confiance que nous admettons. Plût à Dieu ! Personne ne nie cette confiance : les luthériens la soutenaient; et cependant les calvinistes leur ont dit cent fois qu'il fallait quelque chose de plus. Mais , sans sortir du synode , les arminiens admettaient cette confiance; car sans doute ils n'ont jamais dit qu'un fidèle tombé dans le crime dont il se repent dût désespérer de son salut. Le synode ne laisse pas de les condamner, parce que, contents de cette espérance, ils rejettent la certitude. Les catholiques enfin admettaient cette confiance ; et la sainte persévérance , que le concile de Trente veut qu'on reconnaisse comme un don spécial de Dieu^, il veut qu'on l'attende avec con- ; fiance de sa bonté infinie. Cependant, parce qu'il , rejette la certitude absolue, le synode le condamne, I et accuse les remontrants, qui niaient aussi cette I certitude, de retomber par ce moyen dans les doutes du papisme. Si le dogme de la certitude absolue ' et de l'inamissibilité eût causé autant d'horreur au synode qu'une si affreuse doctrine en doit exciter naturellement dans les esprits, les ministres qui

' • /. Tint. 1,7. — » Rom. Xl, 29. — » Conc. Trid. «■«. Ti, ' can. 15, 16, 22.

HISTOIRE

composaient cette .Tssemblée n'auraient pas eu assez tic voix pour faire entendre à tout l'univers que les remontrants , que les lutliériens , que les catholiques, qui les accusent d'un tel blasphème, les calomnient, et toute l'Europe eût retenti d'im tel désaveu : mais au contraire, loin de se défendre de cette certitude et de cette inamissibilité que les remontrants leur objectaient, ils l'établissent, et condamnent les remontrants pour l'avoir niée. Quand ils se croient calomniés, ils savent bien s'en plaindre. Ils se plaignent, par exemple, à la fin de leur synode, de ce que leurs ennemis , et entre autres les remontrants, les accusent « de faire Dieu auteur du péché, de lui « ftiire réprouver les hommes sans aucune vue du « péché ; de lui faire précipiter les enfants des fidèles « dans la damnation , sans que toutes les prières B de l'Église, ni même le baptême, les en puissent « retirer '. » Que ne disent-ils de même qu'on les a ocuse à tort d'admettre la certitude et l'inamissibilité dont nous parlons? Il est vrai qu'ils disent dans ce même lieu qu"on les accuse « d'inspirer aux « hommes une sécurité charnelle , en disant qu'au- « cun crime ne nuit au salut des élus, et qu'ils peu- « vent en toute assurance commettre les plus exécrables. -> Mais est-ce assez s'expliquer, pour des gens à (|ui l'on demande une réponse précise? Ne leur sufllt-il pas, pour s'échapper, d'avoir reconnu des crimes, par exemple ce péché à mort, et contre le Saint-Esprit, quel qu'il soit, oii les élus et les vrais fidèles ne tombent jamais? Et s'ils voulaient que les autres crimes fussent autant incompatibles avec la vraie foi et l'état de grâce , n'auraient-ils pas pu le dire en termes exprès , au lieu qu'en termes exprès ils décident le contraire?

Concluons donc que des trois articles dans lesquels nous avons fait consister la justification calvinienne», les deux premiers, qui étaient déjà insinués dans les Confessions de foi 3, c'est-à-dire la certitude absolue de la prédestination, et l'impossibilité de déchoir finalement de la foi et de la grâce une fois reçue , sont expressément définis dans le synode de Dordrect ; et que le troisième article, qui consiste à savoir si le vrai fidèle pouvait du moins perdre quelque temps, et tant qu'il vivait dans le crime, la grâce justifiante et la vraie foi 4, quoiqu'il ne AU exprimé en aucune Confession de foi , est semblablement décidé selon la doctrine de Calvin et l'esprit de la nouvelle réforme.

On peut encore connaître le sentiment de tout le synode par celui du célèbre Pierre Dumoulin, ministre de Paris : c'était assurément, de l'aveu de tout le monde, le plus rigoureux calviniste qui filt alors, et le plus attaché à la doctrine que Gomar soutenait contre Arminius. Il envoya à Dordrect son jugement sur cette matière, qui fut lu et approuvé de tout le synode , et inséré dans les actes. Il déclare qu'il n'avait pas eu le loisir de traiter toutes les questions; mais il établit tout le fond dn la doctrine du synode , lorsqu'il décide que nul n'est justifié que

» Syn. Dordr. Concl. sess. 136, p. 275. — » Ci-dessus, liv. n , p. 133 et suiv. — ^ Conf. de foi de Fr., art. IR, 19 , 20 , 2i, 22, Dim. 18, 19, 30. — ♦ Ci-dessus, Uv. ix. Conf. Belg. art. 2i, Syn. Ueit. J. part. p. 139.

celui qui est glorifié' : par oii il condamne lef arminien, sen ce qu'ils enseignent qu'il y a desjîi.';fi fiés qui perdent la foi et sont damnés » ; et encore plus clairement dans ces paroles ^ : « Quoique le « doute du salut entre quelquefois dans l'esprit des <' vrais fidèles, Dieu commande néanmoins dans sa « parole que nous en soyons assurés ; et il faut tendre « de toutes ses forces à cette certitude, où il ne faut « pas douter que plusieurs n'arrivent; et quiconque « est assuré de son salut , l'est en même temps que « Dieu ne l'abandonnera jamais, et ainsi qu'il persé- « vérera jusqu'à la fin. » On ne peut pas plus clairement regarder le doute comme une tentation et une faiblesse, et la certitude comme un sentiment commandé de Dieu. Ainsi le fidèle n'est pas assuré qu'il ne tombera pas dans les plus grands crimes , et qu'il n'y demeurera pas longtemps comme David : mais il ne laisse pas d'être assuré que Dieu ne l'abandonnera jamais , et qu'il persévérera jusqu'à la fin. C'est un abrégé du synode: aussi résolut-on dans cette assemblée de rendre grâces à Dumoulin pour le jugement très-exact qu'il avait porté sur cette matière , et pour son consentement avec la doctine du synode.

Quelques-uns ont voulu douter si la certitude que le synode établit dans chaque fidèle pour son salut particulier est une certitude de foi : mais on cessera de douter, si on remarque que la certitude dont il est parlé est toujours exprimée par le mot de croire, qui dans le synode ne se prend que pour la vraie foi ; joint que cette certitude , selon le même synode, n'est que la foi des promesses appliquées par chaque particulier à soi-même et à son salut éternel , avec le sentiment certain qu'on a dans le cœur de la sincérité de sa foi : de sorte qu'afin qu'il ne manque aucun genre de certitude, on a celle de la foi, jointe à celle de l'expérience et du sentiment.

Ceux de tous les opinants qui expliquent le mieux le sentiment du synode, sont les théologiens de la Grande-Bretagne ; car après avoir avoué avec tous les autres dans le fidèle une espèce de doute de soi> salut, mais un doute qui vient toujours de la tentation, ils expliquent très-clairement : «« qu'après la « tentation l'acte par lequel on croit qu'on est « regardé de Dieu en miséricorde, et qu'on aura « infailliblement la vie aernelle, n'est pas un acte « d'une opinion douteuse, ni d'une espérance con- « jecturale où l'on pourrait se tromper, cuifalsum « subesse potest; mais un acte d'une vraie et vive « foi , excitée et scellée dans les cœurs par l'esprit « d'adoption 4 : » en quoi ces théologiens semblent aller plus avant que la Confession anglicane^, qui paraît avoir voulu éviter de parler si clairement sur la certitude du salut, comme on a vu 6.

Quelques-uns ont voulu penser que ces théologiens anglais n'étaient pas de l'avis commun sur la justice qu'on attribuait aux fidèies tombés dans les

« Sess. 103, lOi, p. 2S9, 300. -' Cii 9>ipr. p. 291.-' Ibid. p. 300. - * Sent, riu'ol. Maq. Brif. C. de persev. ccrtd. q„oad vos. Th. m, p. 213. Ibid. Th. iv. p. 219- -» Coh/. ( , oïl. 17, iyiit. C<w. 1, p- 102. -« Ci-d(*sus, Itv. \.

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prnnds crifiîes pendant qu'ils y persévèrent , comme »it David ; et ce qui peut faire douter, c'est que ces tloi'leurs décident formellement que ces fidèles sont en état de damnation , et seraient damnés s'ils mouraient' : d'où il s'ensuit qu'ils sont déchus de la grâce de la justiflcation, du moins pour ce temps. Mais c'est ici de ces endroits où il faut que tous ceux qui sont dans l'erreur tombent nécessairement en contradiction : car ces théologiens se voient contraints par leurs principes erronés à reconnaître d'un coté que les Gdèles ainsi plongés dans le crime seraient damnés s'ils mouraient alors ; et «le l'autre qu'ils ne déchéent pas de l'état de la justification ».

Et il ne faut pas se persuader qu'ils confondent ici la justification avec la prédestination; car, au contraire, c'est ce qu'ils distinguent très-expressément : et ils disent que ces fidèles plongés dans le crime non-seulement ne sont pas déchus de leur prédestination , ce qui est vrai de tous les élus , « mais qu'ils ne sont pas déchus de la foi , ni de ce « germe céleste de la régénération , et des dons fon- * damentaux sans lesquels la vie spirituelle ne peut « subsister^ ; de sorte qu'il est impossible que les « dons de la charité et de la foi s'éteignent tout à r. fait dans leurs coeurs^ : ils ne perdent point tout « à fait la foi, la sainteté, l'adoption *; ils demeu- « rent dans la justification universelle, qui est la « justification très-proprement dite, dont nul crime « particulier ne les peut exclure ^ : » ils demeurent dans la justification, « dont le renouvellement in- « térieur et la sanctification est inséparable 7 ; » en un mot, ce sont des saints qui seraient damnés s'ils mouraient.

On était bien embarrassé , selon ces principes , à bien expliquer ce qui restait dans ces saints plongés dans le crime. Ceux d'Embden demeurent d'accord que la Joi actuelle n'y pouvait rester, et qu'elle était incompatible avec le consentement aux péchés griefs. Ce qui ne se perdait pas , c'était la foi habituelle j celle, disaient-ils, qui subsiste en l'homme lorsqu'il dort, ou qu'il n'agit pas * ; mais aussi cette foi habituelle répandue dans l'homme par la prédication et l'usage des sacrements, est la vraie foi vive et justifiante 9 ; d'où ils concluaient que le fidèle parmi ces crimes énormes ne perdait ni la justice, ni le Saint-Esprit : et lorsqu'on leur demandait s'il n'était pas aussi bon de dire qu'on perdait la foi et le Saint-Esprit pour les recouvrer après, que de dire qu'on en perdait seulement le sentiment et l'énergie , sans perdre la chose; ils répondaient qu'il ne fallait pas oter au fidèle la consolation de ne pouvoir jamais perdre « la foi ni le « Saint-Esprit, en quelquecrime qu'il tombât contre « sa conscience. Car ce serait, disaient-ils '°, une « froide consolation de lui dire : Vous avez tout à « fiait perdu la foi et le Saint-Esprit ; mais peut-être

' Sent. Theol. Mag. Brit. C. de persev. cériii. qnoadnos. ITi. III , IV. - » Jbid. Th. Il, p. 212. - 3 Ibid. Th. V. p. 213; IV. p. 2U.— 4 Ihid. 215. — ^ Ibid. Th. viii. —6 Ibid. Th. VU - '• Ibid. p. 214, 218. — » Jud. Theol. Embd. de v. art. ch. I, n. 44, 52/). 266, 267. — » Ibid. n. 45, 270. — '• Ibid. ». M, 51.

« que Dieu vous adoptera et vous régénérera de nou- « veau , afinque vous lui soyez réconcilié. » Ainsi, à quelque péché que le fidèle s'abandonne contre sa propre conscience, on lui est si favorable, qu'on ne se contente pas, pour le consoler, de lui laisser l'espérance du retour futur à l'état de grâce; mais il faut qu'il ait encore la consolation d'y être actuellement ' parmi ses crimes.

Il restait encore la question , savoir ce que faisaient dans les fidèles ainsi livrés au péché la foi et le Saint-Esprit, et s'ils y étaient tout à fait sans action . On répondait qu'ils n'étaient pas sans action ; et l'effet qu'ils produisaient, par exemple dans David , était qu'il ne péchait pas tout entier : Peccavit David, al non lotus*:, et qu'il y avait un certaia péché qu'il ne commettait pas. Que si enfin l'on poussait la chose jusqu'à demander quel était donc ce péché où r homme pèche tout entier, et dans lequel le fidèle ne tombe jamais , on répondait que « ce n'était pas une chute particulière du chrétien « en tel et tel crime contre la première ou la se- « conde Table; mais une totale et universelle dé- « fection et apostasie de la vérité de l'Évangile,- « par laquelle l'homme n'offense pas Dieu en partie « et à demi, mais par un mépris obstiné il en mé* « prise la majesté tout entière, et s'exclut absolu- « ment de la grâce^. » Ainsi, jusqu'à ce qu'on en soit venu à ce mépris obstiné de Dieu et à Cette apostasie universelle, on a toujours la consolation d'être saint, d'être justifié et régénéré, et d'avoiif le Saint-Esprit habitant en soi.

Ceux de Brème ne s'expliquent pas moins durement, lorsqu'ils disent que « ceux qui sont une fois « vraiment régénérés ne s'égarent jamais assez poui* « s'écarter tout à fait de Dieu par une apostasie « universelle, en sorte qu'ils le haïssent comme un « ennemi , qu'ils pèchent comme le diable par une « malice affectée , et se privent des biens célestes : « c'est pourquoi ils ne perdent jamais absohiment là « grâce et la faveur de Dieu < ; » de sorte qu'on de* meure dans cette grâce, bien régénéré, bien justifié, pourvu seulement qu'on ne soit pas un ennemi dé* claré de Dieu, et aussi méchant qu'un démon.

Ces excès sont si grands que les protestants en ont honte , et qu'il y a eu même quelques catholiques qui n'ont pu se persuader que le synode d« Dordrect y fût tombé. Mais enfin voilà historiquement, avec les décrets du synode, les avis des principaux opinants. Et afin qu'on ne doutât point de tous les autres, outre ce qui est inséré dans les actes du synode, que tout y fut décidé avec un consentement unanime de tous les opinants sans en excepter un seul* , j'ai expressément rapporté les opinions où ceux qui veulent excuser le synode de Dordrect trouvent le plus d'adoucissement.

Outre ces points importants, nous en voyons un quatrième expressément décidé dans ce synode ; et c'est celui de la sainteté de tous les enfants des fidè* les. On s'était expliqué différemment sur cet article

> Ibid. n. 30, p. 265. —ï Ibid. n. 54, p. 267—3 Ibid. n. eo, p. 2G8.—*Jud. Drem. de y, art. n. 12, 13, p. 254, 3ô5.— *^J*, 125 , !30, et prcrf. ad Ecc.

HISTOIRE

dans les actesdeîa nouvelle réforme '. Nous avons vu cette sainteté des enfants formellement établie dans Je Catéchisme des calvinistes de France, et il y est dit expressément que tous les enfants des fidèles sont sanctifiés et naissent dans l'alliance : mais nous avons vu le contraire dans l'accord de ceux de Genève avec les Suisses*; et la sanctification des petits enfants même baptisés y est restreinte aux seuls prédestinés. Bèze semble avoir suivi cette restriction dans V Exposition déjà citée ^; mais le synode de Dordrect prononce en faveur de la sainteté de tous les enfants des fidèles, et ne permet pas aux parents de douter de leur salut ^ : article dont nous avons vu qu'il suit plusclair que le jour, selon les principes du synode, que tous les enfants des fidèles, et toui les descendants de ces enfants jusqu'à la consonnnation des siècles , si leur race dure autant , sont du nombre des prédestinés.

Si toutes ces décisions, qui paraissent si authentiques, font un fondement si certain dans la nouvelle réforme , qu'on soit privé du salut et retranché de l'Église en les rejetant, c'est ce que nous avons à examiner en expliquant la procédure du concile.

■La première chose que j'y remarque, c'est une requête des remontrants , où ils exposent au synode qu'ils ont été condamnés, traités d'hérétiques tit excommuniés par les contre-remontrants , leurs collègueset leurs parties; qu'ils sont pasteurs comme les autres, *t qu'ainsi naturellement ils devraient avoir séance dans le synode avec eux ; que si on les en exclut comme parties dans le procès, leurs parties doivent être exclues aussi bien qu'eux : autrement, qu'ils seraient ensemble juges et parties, qui est la chose du monde la plus inique ^.

C'était visiblement les mêmes raisons pour lesquelles tous les protestants avaient récusé le concile des catholiques, pour lesquelles les zuingliens en particulier s'étaient élevés contre le synode des ubiquitaires , qui les avait condamnés à lène, comme on a vu <>. Les remontrants ne manquaient jias de se servir de ces exemples. Ils produisaient principalement les griefs contre le concile de Trente, où les protestants avaient dit : « Nous voulons « un concile libr« ; un concile où nous soyons avec <• les autres; un concile qui n'ait pas pris parti; un « concile qui ne nous tienne pas pour hérétiques : « autrement nous serions jugés par nos parties:. » Kous avons vu que Calvin et les calvinistes avaient allégué les mêmes raisons contre le synode de lènc. Les remontrants se trouvaient dans le même état, quand ils voyaient François Gomar €t ses adhérents assis dans le synode au rang de leurs juges, et se voyaient cependant exclus et traités comme coupables : c'était préjuger contre eux avant l'examen de la cause ; et ces raisons leur paraissaient d'autantplus convaincantes, que c'était visiblement celles de leurs pères contre le concile de Trente, comme ils le faisaient voir par leur requête ^.

' Ci-âfssus, liv. IX, p. 135. — » H'd. p. 667. — ' Expos, de lu Foi, ch- IV, Coiic. i:j, p- 80. — •< Srss. 36, cup. de Pne- (Ic'ht. ni t. 17. Ci-di'ssus, p. 2;iS. — * S(M. 25, p. 65 et scq. — « Ci-tlcsMis, liv. vm, p. 129. — ' Siff. 25,/?. 70, 81. — " Sj/u. JJoj-dr ibid p. 7U, 71, 72, etc. SI, eU.

Après qu'on eut lu cette requête ' , on leur déclara « que le synode trouvait fort étrange qu« « les accusés voulussent faire la loi à leurs juges , « et leur prescrire des règles; et que c'était faire « injure non-seulement au synode, mais encore " aux états-généraux qui les avaient convoqués, « et qui leur avaient commis le jugement ; qu'ainsi « ils n'avaient qu'à obéir ». »

C'était leur fermer la bouche par l'autorité du souverain; mais ce n'était pas satisfaire à leurs raisons, ni aux exemples de leurs pères, lorsqu'ils avaient décliné le jugement du concile d« Trente. Aussi n'entra-t on guère dans cet examen. Les délégués des états, qui assistaient au synode avec toute l'autorité de leurs supérieurs, jugèrent que les remontrants n'étaient pas recevables dans leurs demandes ^ , et leur ordonnèrent d'obéir à ce qui serait réglé par le synode , qui de son côté déclara leurs propositions insolentes , et la récusation qu'ils faisaient de tout le synode comme étant partie dans le procès, injurieuse non-seulement au synode même, mais encore à la suprême autorité des états-généraux.

Les remontrants condamnés changèrent leurs requêtes en protestations contre le synode. On délibéra dessus 4; et comme les raisons qu'ils alléguaient étaient les mêmes dont les protestants s'étaient servis pour éluder l'autorité des évêques catholiques , les réponses qu'on leur fit étaient les mêmes que les catholiques avaient employées contre les protestants. On leur disait que ce n'avait jamais été la coutume de l'Église de priver les pasteurs du droit de suffrage contre les erreurs, pour s'y être opposés : que ce serait leur ôter le droit de leur charge pour s'en êtreTidèlement acquittés , et renverser tout l'ordre des jugements ecclésiastiques : que par les mêmes raisons les ariens, les nestoriens et les eutychiens auraient pu récuser toute l'Église, et ne se laisser aucun juge parmi les chrétiens : que ce serait le moyen de fermer la bouche aux pasteurs , et de donner aux hérésies un cours entièrement libre. A près tout, quels juges voulaientils avoir? Où trouverait- on dans le corps des pasteurs ces gens neutres et indifférents qui n'auraient pris aucune part aux questions de la foi et aux affaires de l'Église^? Ces raisons ne souffraient point de réplique : mais , par malheur pour nos réformés, c'étaient celles qu'on leur avait opposées lorsqu'ils déclinèrent le jugement des évêques qu'ils trouvaient en place au temps de leur séparation.

Ce qu'on disait de plus fort contre les remontrants, c'est qu'ils étaient des novateurs, et qu'ils étaient la partie la plus petite aussi bien que la plus nouvelle, qui devait par conséquent être jugée par la plus grande, par la plus ancienne, par celle qui était en possession , et qui soutenait la doctrine reçue jusqu'alors^. Mais c'est par laque les catholifjues devaient le plus l'emporter : car enfin quelle antiquité l'Église belgique réformée alléguait-elle aux re-

• Ibid. p. 80. — * Soxx. 26, p. 82, 83. — ^ Sess. 26, p. 81. — < Sess. -27, p. n.— ''Ibid. u. 83, «7, 97, 98, 100, lOi, l<Ki — <■ l'iip. 'j:, t(i:i, etc

DES VARIATIONS^ LIV. XIV

montrants ? Nous ne voulons pas , disait-elle, laisser afiaiblir la doctrine que nous avons toujours soutenue rf^^fX/Z-tcm^uaH/c ans' -, car ils ne remontaient pas plus haut. Si cinquante ans donnaient à l'Église qui se disait réformée tant de droit contre les arminiens nouvellement sortis de son sein, quelle devait être l'autorité de toute l'Église catholique fondée depuis tant de siècles !

Parmi toutes ces réponses qu'on faisait aux remontrants sur leurs protestations, ce qu'on passait le plus légèrement, c'était la comparaison qu'ils faisaient de leurs exceptions contre le synode de Dordrect, avec cellesdes réformés contre les conciles des catholiques et ceux des luthériens. Les uns disaient qu'il y avait « grande différence entre les « conciles des papistes et des luthériens, et celui-ci. ■ Là on écoute des hommes , le pape et Luther; ici « on écoute Dieu. Là on apporte des préjugés; et « ici il n'y a personne qui ne soit prêt à céder à la « parole de Dieu. Là on a des ennemis en tête; et « ici on n'a d'affaire qu'avec ses frères. Là tout est « contraint; ici tout est libre >. « C'était résoudre la question par ce qui en faisait la difficulté. Il s'agissait de savoir si les gomaristes ne venaient pas avec leurs préjugés dans le synode ; il s'agissait de savoir si c'était des ennemis ou des frères , il s'agissait de savoir qui avait le cœur plus docile pour la vérité et la parole de Dieu; si c'était les protestants en général plutôt que les catholiques, les disciples de Zuingle plutôt que ceux de Luther, elles gomaristes plutôt que les arminiens. Et pour ce qui est de la liberté, l'autorité des états, qui intervenait partout, et qu'aussi on avait toujours à la bouche dans le synode^ ; celle du prince d'Orange, ennemi déclaré des arminiens; l'emprisonnement de Grotius et des autres chefs du parti , et enfin le supplice de Barnevcld , font assez voir conoment on était libre en Hollande sur cette matière.

Les députés de Genève tranchent plus court; et sans s'arrêter aux luthériens , à qui aussi quatre ans qu'ils avaient au-dessus des zuinglicns ne pouvaient pas attribuer l'autorité de les juger, ils répondaient à l'égard des catholiques)* : « Il a été « libre à nos pères de protester contre les conciles « de Constance et de Trente, parce que nous ne « voulons avoir aucune sorte d'union avec eux ; au « contraire , nous les méprisons et les haïssons : de «tout temps, ceux qui déclinaient l'autorité des « conciles se séparaient de leur communion. » Voilà toute leur réponse ; et ces bons théologiens n'auraient rien eu à opposer au déclinatoire des arminiens , s'ils avaient rompu avec les Églises de Hollande, et qu'ils les eussent haïes et méprisées ouvertement.

Selon cette réponse , les luthériens n'avaient que faire de se mettre tant en peine de ramasser des griefs contre le concile de Trente , ni de discuter qui était partie ou qui ne l'était pas dans cette cause. Pour décliner l'autorité du concile où les catholiques les appelaient , ils n'avaient qu'à dire sans

' Prttf. ad Ecc. anle Syn. Dordr. — ' Scss. 27, p. 99. — »5cM. 25,7». 80. St$s. 26, p. 81 , 82, 83, etc.— * Lbid. 103.

tant de façon: Nous voulons rompre avec vous, nous vous méprisons , nous vous haïssons, et nous n'avons que faire de votre concile. Mais l'édification publique et le nom même de chrétien ne souffrait pas une telle réponse. Aussi n'est-ce pas ainsi que répondirent les luthériens : au contraire, ils dé* clarèrent, et même à Augsbourg dans leur propre Confession, qu'ils en appelaient au concile, et mêm» au concile que le pape assemblerait '. Il y a une semblable déclaration dans la Confession de Strasbourg * : ainsi les deux partis protestants étaient d'accord en ce point. Ils ne voulaient donc pas rompre avec nous: ils ne nous haïssaient pas; Us ne nous méprisaient pas tant que le disent ceux de Genève. S'il est donc vrai , selon eux, que les remontrants devaient se soumettre au concile de la réforme, parce qu'ils ne voulaient pas rompre; le» protestants, qui témoignaient ne vouloir non plus se séparer de l'Église catholique , devaient se soumettre à son concile.

Il ne faut pas oublier une réponse que fit tout un synode de la province de Hollande au déclinatoire des remontrants. C'est le synode tenu à Delpht , un peu avant celui de Dordrect ^. Les remontrants objectaient que le synode qu'on voulait assembler contre eux ne serait pas infaillible comme l'étaient les apôtres, et ainsi ne les lierait pas dans leur conscience. Il fallait bien avouer cela, ou nier tous les principes de la réforme; mais après l'avoir avoué , ceux de Delpht ajoutent ces mots ^ : « Jésus-Christ, qui a promis « aux apôtres Fespritde vérité, dont les luniièrcs^ « les conduiraient en toute vérité a aussi promis à « son Église d'être avec elle jusqu'à la fin des siè- « clés 5, et de se trouver au milieu de deux ou trois « qui s'assembleraient en son nom^ ; » d'oii ils concluaient un peu après « que lorsqu'il s'assemblerait « de plusieurs pays des pasteurs pour décider selon « la parole de Dieu ce qu'il faudrait enseigner dans « les Églises , il fallait avec une ferme confiance se « persuader que Jésus-Christ serait avec eux selon « sa promesse. »

Les voilà donc enfin obligés à reconnaître deuje. promesses de Jésus-Christ pour assister aux jugements de son Église. Or les catholiques n'ont jamais eu d'autre fondement pour croire l'Église infaillible, lisse serventdu premier passage pourraontrer qu'il est toujours avec elle considérée dans son tout. Ils se servent du second pour faire voir qu'on devrait tenir pour certain qu'il serait au milieu de deux ou de trois, si on était assuré qu'ils fussent vraiment assemblés au nom de Jésus-Christ. Or ce qui est douteux de deux ou trois qui se seraient assemblés en particulier est certain à l'égard de toute l'Église, lorsqu'elle est assemblée en corps : on doit donc alors tenir pour certain que Jésus-Christ y est par sonesprit, et ainsi que ses jugements sont infaillibles ; ou qu'on nous dise quel autre usage on peul

' Ci-dessus, liv. m, p. 52.— » Conf. Argen. peror. Sy^L Gen. 1. part. p. 199. — J 24. oct. 1618. — * Syn Delph. i-it Act. Dordr. sess. 26, p. 86.—» Matth. xxvin, 20. - » Uii^ , X.V11I, 20.

Caire de ces promesses , dans le cas où les applique le synode de Deipht.

Il est vrai que c'est dans le corps de l'Église universelle et de son concile œcuménique qu'on trouve l'accomplissement assuré de ces promesses. C'était aussi à un tel concile que les remontrants avaient appelé. On leur avait répondu « qu'il était douteux si « et quand on pourrait convoquer ce concile œcu- « ménique; qu'en attendant, le national convoqué « par les états serait comme œcuménique; et géné- « rai, puisqu'il serait composé des députés de tou- « tes les Églises réformées -, que, s'ils se trouvaient « grevés par ce synode national , il leur serait libre « d'en appelerau concile œcuménique, pourvu qu'en « attendant ils obéissent au concile national '. »

La réflexion qu'il faut faire ici , est que parler de concile œcuménique , c'était parmi les nouveaux réformés un reste du langage de l'Église. Car que voulait dire ce mot dans ces nouvelles Églises ? Elles n'osaient pas dire que les députés de toutes les Églises réformées fussent un concile œcuménique représentant l'Église universelle. C'était, dit-on, non pas un concile œcuménique, mais comme unconc lie œcuménique. De quoi devait donc être composé un vrai concile œcuménique? Y fallait-il avec eux les luthériens qui les avaient excommuniés? ou les catholiques ? ou enfin quelles autres Églises ? C'est ce que les calvinistes ne savaient pas; et en l'état où ils s'étaient mis en rompant avec tout le reste des chrétiens, ce grand nom de concile œcuménique, si vénérable parmi les chrétiens , n'était plus pour eux qu'un nom en l'air, auquel il ne répondait aucune idée dans leur esprit.

La dernière observation que j'ai à faire pour la procédure regarde les Confessions de foietlescatéçhismes reçus dans les Provinces-Unies. Les synodes provinciaux obligèrent les remontrants à y souscrire: ceux-ci le refusèrent absolument, parce qu'ils crurent qu'il y avait des principes d'où suivait assez clairement la condamnation de leur doctrine. On les avait traités d'hérétiques et de schismatiquessur ce refus; et néanmoins on était d'accord dans les synodes provinciaux » ; et il fut expressément déclaré dans le synode de Dordrect que ces Confessions de foi , loin de passer pour une règle certaine, pouvaient être examinées de nouveau : de sorte qu'on obligeait les remontrants à souscrire à une doctrine de foi, même sans y croire.

Nous avons déjà observé ce qui est marqué dans les actes, que les canons du synode contre les remontrants furent établis avec un consentement unanime de tous les opinants , sans en excepter vn seul ^. Les prétendus réformés de France n'avaient pas eu permission de se trouver à Dordrect, quoiqu'ils y fussent invités : mais ils en reçurent les décisions dans leurs synodes nationaux, et entre autres dans celui de Charenton en 1620 , où l'on en traduisit en français tous les canons ; et la souscription en fut ordonnée avec serment en cette

• Pr<rf. ad Ecc. ante Syn. Dord. — > Syn. Delph. in t. ^ci. D'ifl. sets. 25, p. 91, sess. 32, ;). l23.~-^Sess. 125, 130. Prie/, ad Ercl.

forme : « Je reçois, approuve et embrasse touto « la doctrine enseignée au synode de Dorarect « comme entièrement conforme à la parole de Dieu « et Confession de foi de nos Églises : la doctrine « des arminiens fait dépendre l'élection de Dieu de « la volonté des hommes, ramène le paganisme, « déguise le papisme, et renverse toute la eerti- « tude du salut '. » Ces derniers mots font connaître ce qu'on jugeait de plus important dans les décisions de Dordrect ; et la certitude du salut y paraît comme un des caractères des plus essentiels du calvinisme.

Encore tout nouvellement la première chose qu'on a exigée des ministres de ce royaume réfugiés en Hollande dans ces dernières affaires de la religion , a été de souscrire aux actes du synode de Dordrect; et tant de concours, tant de serments, tant d'actes réitérés semblent faire voir qu'il n'y a rien de plus authentique dans tout ce parti.

Le décret même du synode montre l'importance de cette décision , puisque les remontrants y sont « privés du ministère, de leurs chaires de professeurs « en théologie , et de toutes autres fonctions tant « ecclésiastiques qu'académiques,jusqu'àcequ'ayant « satisfait à l'Église, ils lui soient pleinement récon- « ciliés et reçus à sa communion * : » ce qui montre qu'ils étaient traités d'excommuniés , et que la sentence d'excommunication portée contreeuxdans les Églises et synodes particuliers était confirmée ; après quoi le synode supplie les états «de ne souffrir « pas qu'on enseigne une autre doctrine que celle qui « venait d'être définie , et d'empêcher les hérésies « et les erreurs qui s'élevaient : » ce qui regarde manifestement les articles des arminiens, qu'on avait qualifiés d'frrones et de sources d'erreurs ca^ chées.

Toutes ces choses pourraient faire voir qu'on a regardé ces articles comme fort essentiels à la religion. Cependant M. .Turieu nous apprend bien le \ contraire : car après avoir supposé que l'Église romaine du temps du concile de Trente était du moins dans les sentiments des arminieiis, il poursuit ainsi ^ : » Si elle n'eût point eu d'autres erreurs, « nous eussions très-mal fait de nous en séparer , « il eût fallu tolérer cela pour le bien de la paix; « parce que c'est une Église dont nous faisions par- « tie, et qui ne s'était pas confédérée pour soutenir la « grâce selon la théologie de saint Augustin, » etc. Et c'est aussi ce qui lui fait conclure 4 que ce qui fait « qu'on a retranché les remontrants de la « communion, c'est parce qu'ils n'ont pas voulu se « soumettre à une doctrine premièrement que nous « croyons conforme à la parole de Dieu; seconde- « ment, que nous nous étions obligés, par une Con- « fession confédérée, de soutenir etde défendre con- « tre le pélagianisme de l'Église romaine. »

Sans lui avouer ses principes, ni ce qu'il dit de l'Église romaine , il me suffit d'exposer ses sentiments, qui lui font dire dans un autre endroit que

» Syn. de Char, c. 23. — - Sent. &ys. de Remonst. sess. 138, p. 280. - ^ Syiit. de PÉgl. l. H, c. 3,p, 2&5- * Ibid c. 10, p. 305.

DES VARIATIONS, LIV. XIV

« les Églises de la Confession des Suisses et de Ge- « nève retrancheraient deleur commiinioii un senii- « pt'lagien et un homme qui soutiendrait les er- « reurs des remontrants; mais que ce ne serait « pourtant pas leur dessein de déclarer cet homme « damné, comme si lesemi-pëlagianismedamnait'. » Il demeure donc bien établi , par le sentiment de «•e ministre , que la doctrine des remontrants peut Lien exclure quelqu'un de la confédération particulière des Églises prétendues réformées; mais non pas en général de la société des enfants de Dieu : ce qui montre que ces articles ne sont pas de ceux qu'on appelle fondamentaux.

Enfln le même docteur, dans le Jugement sur les niétliodes, où il travaille à la réunion des luthériens avec ceux de sa communion , reconnaît que, « pour « arrêter un torrent de pélagianismequi allait inon- « der les Pays-Bas , le synode de Dordrect a dû op- « poser la méthode la plus rigide et la plus exacte à ce • relâchement pélagien '. » Il ajoute que, dans cette vue, « il a pu imposer à son parti la nécessité de « soutenir la méthode de saint Augustin, et obli- « gei non tous les membres de sa société , mais au « moins tous ses docteurs , prédicateurs , et autres « gensqui se mêlent d'enseigner, sans pourtant obli- « gerà la même chose les autres Églises et les autres « communions. » D'où il résulte que, le synode, loin d'obliger tous les chrétiens à ses dogmes, ne prétend pas même y obliger tousses membres, mais seulement ses prédicateurs et ses docteurs : ce qui montre ce que c'est au fond que ces graves décisions de la nouvelle réforme, où, après avoir tant vanté l'expresse parole de Dieu , tout aboutit enUn à obliger les docteurs à enseigner d'un commun accord une doctrine que les particuliers ae sont obligés ni de croire ni de professer.

Et il ne faut pas répondre que c'est ici de ces dogmes qui ne doivent pas venir à la connaissance du peuple : car, outre que tous les dogmes révélés de Dieu sont faits pour le peuple comme pour les autres, et qu'il y a certains cas où il n'est pas permis de les ignorer, celui qui fut déflni à Dordrect devait être plus que tous les autres un dogme très-populaire , puisqu'il s'agissait principalement de la certitude que chacun devait avoir de son salut : dogme où l'on mettait dans le calvinisme le principal fondement de la religion chrétienne^.

Tout le reste des décisions de Dordrect aboutissant, comme ou a vu , à ce dogme de la certitude, il n'était pas question de spéculations oiseuses, mais de la pratique qu'on jugeait la plus nécessaire et la plus intime de la religion : et néanmoins M. Jurieu nous a parlé de cette doctrine , non tant connue d'un dogme principal , que comme d'une méthode qu'on aété obligé de suivre ; et non pas comme étant la plus certaine , mais comme étant la plus rigide : Pour arrêter, disait-il, ce torrent de pélagianisme , il a fallu lui opposer la méthode la plus rigide et la plus exacte, et décider, ajoute-t-il •i, beaucoup

Sysl. de VÉgl. l. ii, c. 3, p. 249. — ' Jug. sur les mcth. tect. 18, p. 150, 160.— ^ Ci-dessus, p. i34.— * Jua.surUs mélk. »tcL 18, p. 5i.

de choses anpréjudice de la liberté, qui a toujotirs^ été de disputer pour et contre entre les réformés : comme si t-'était ici une affaire de politique , ou quil y l'ilt autre chose à considérer dans les décisions de l'Kglise que la pure vérité révélée de Dieu clairement et expressément par sa parole , sur laquelle aussi, après qu'elle a été bien reconnue , il n'est plus permis de biaiser.

Mais ce qu'enseigne le même ministre en un autre endroit est encore bien plus surprenant, puisqu'il déclare aux arminiens que ce n'est point proprement l'arminianisme, mais le socinianisme, qu'on rejette en eux. « Ces messieurs les remontrants, « dit-il ' , ne se doivont pas étonner que nous of- « frions la paix aux sectes qui paraissent être dans « les mêmes sentiments qu'eux à l'égard du synode « de Dordrect, et que nous ne la leur présentions « pas. Leur semi-socinianismesera toujours une inu- « raille de séparation entre eux et nous. » Voila doiK* ce qui fait la séparation. C'est qu'aujourd'hui, poursuit-il, le socinianisme est entre eux dans les lieux les plus élevés. Ou voit bien que sans cet obstacle on pourrait s'unir avec les arraiinens , sans s'embarrasser de ee torrent de pélagianisme dont ils inondaient les Pays-Bas, ni des décisions de Dordrect, ni même de la confédération de tout le calvinisme pour les prétendus sentiments de saint Augustin.

M. Jurieu n'est pas le seul qui nous a révélé ce secret du parti. Le ministre Matthieu Bochart nous avait appris avant lui que « si les remontrants « n'eussent différé du reste des calvinistes que dans « les cinq points décidés dans le synode de Dor- « drect , l'affaire eût pu s'accommoder» : » ce qu'il conQrme par le sentiment des autres docteurs do la secte ^ , et par celui du synode même-*.

Il est vrai qu'il dit en même temps qu'eneoro qu'on fût disposé à tolérer dans les particuliers paisibles et modestes les sentiments opposés à ceux du synode, on n'eût pas pu les souffrir dans les ministres , qui doivent être mieux instruits que les autres : mais c'en est toujours assez pour faire voir que ces décisions çu'o« opposait au pélagianisme *, quoique faites par le synode avec un si grand appareil, et avec tant de fréquentes déclarations qu'on n'y suivait autre chose que la pure et expresse parole de Dieu, ne sont pas fort essentielles au christianisme ; et ce qui est le plus étonnant, qu'on réputé pour gens modestes des particuliers qui après avoir connu la décision de tous les docteurs , et , comme parle M. Bocliart , de toutes les Églises du parti autant qu'il y en a dans l'Europe ^ , croient encore pouvoir mieux entendre la saine doctrine, nonseulement que chacune d'elles en particulier, niais encore qu'elles toutes ensemble.

Il est même très-assuré que les docteurs dans lesquels on ne voulait point tolérer les sentiments opposés à ceux du synode, se sont ouvertement relâchés sur ce sujet. Les niinistres qui ont écrit dans les derniers temps , et entre autres M. deBeaulieu,

' Jug., elc, sect. 16, p. |37.— ' Diallact. cnp. 8, p. I2r.,e;«i — ' Ibid. 130- — < Ibid. 127. — * Ibid. \26.et stq. — « /iurfa»3b

HISTOIRE

que nous avons vu à Sedan un des plus savants et des plus pacifiques de tous les ministres, adoucissent le plus qu'ils peuvent le dogme de l'inamissibilité de la justice , et même celui de la certitude du salut ' ; et deux raisons les y portent : la première est l'éloignement qu en ont eu les luthériens , à qui ils veulent s'unir à quelque prix que ce soit; la seconde est l'absurdité et l'impiété qu'on découvre dans ces dogmes, pour peu qu'ils soient pénétrés. Les docteurs peuvent bien s'y accoutumer, en conséquence des faux principes dont ils sont imbus : mais les gens simples et de bonne foi ne croiront pas aisément, que chacun, pour être fidèle, doive s'assurer qu'il n'a point à craindre la damnation, dans quelque crime qu'il se plonge; encore moins qu'il soit assuré d'y conserver la sainteté et la grâce.

Toutes les fois que nos réformés désavouent ces dogmes impies, louons-en Dieu ; et , sans disputer davantage , prions-les seulement de considérer que le Saint-Esprit ne pouvait pas être en ceux qui les ont enseignés, et qui ont fait consister une grande partie de la réforme dans de si indignes idées de la justice chrétienne.

Il résulte néanmoins de là qu'après tout ce grand synode a été inutile ,et qu'il ne guérit ni les peuples ni les pasteurs mêmes, pour qui principalement il a été fait ; puisque ce qu'on appelle pélagianisme dans la réforme, qui est ce que le synode a voulu détruire, demeure en son entier, car. Je le demande : qui est guéri de ce malP Ce n'est pas déjà ceux qui n'en croient pas le synode ; et ce n'est non plus ceux qui le croient: car, par exemple, M. Jurieu, qui est de ce dernier nombre , et qui paraît demeurer si ferme dans la confédération , comme il l'appelle, des Eglises cal viniennes contre le pélagianisme, au fond ne l'improuve pas , puisqu'il soutient, comme on a vu», qu'il n'est pas contraire à la piété. Il ressemble à ces sociniens qui, interrogés s'ils croient la divinité éternelle du Fils de Dieu , répondent bien qu'ils la croient: mais si on les pousse plus loin, ils disent que la croyance contraire, au fond n'est pas opposée à la piété et à la vraie foi. Ceux-là sont vrais ennemis de la divinité du Fils de Dieu, puisqu'ils en tiennent le dogme pour indifférent : M. Jurieu est pélagien , et ennemi de la grâce dans le même sens.

En effet, quel est le but de cette parole : Dmxs les exhortations il faut mcessairement parler à la jiélagiennel Ce n'est pas là le discours d'un théologien ; puisque si le pélagianisme est une hérésie qui rende inutile la croixde Jésus-Christ, commeon l'a tant prêché même dans la réforme ^ , il en faut être éloigné jusqu'à l'inflni dans l'exhortation , loin d'y en conserver la moindre teinture.

Ce ministre ne s'entend pas mieux lorsqu'il excuse les pélagiens ou les semi-pélagiens de la Confession d'Augsbourg avec les arminiens qui en suivent les Kentiments ; sous prétexte que, « pendant qu'ils sont « semi-pélagiens de parole et pour l'esprit , ils sont

' Thés, de art.just. part. II, ih. 42 , 43. Item. th. an hon\n s'ilix nat. virib. etc. CoroU. 2,3,4,5, 6 etc. — ' Cidessus, p. 247. —a Mcth. Sert. 15, p. 131.

« disciples de saint Augustin pour le cœur ' : » caf ne sait-il pas que l'esprit gâté a bientôt corrompu le cœur ? On est trop attaché à l'erreur quand on ne se réveille pas lors même que la vérité nous est présentée, principalement par un synode de toute la communion dont on est.

Quand donc M. Jurieu dit d'un côté que le pélagianisme ne damne pas ' , et que de l'autre on ne rendrajamais de vrais chrétiens et de vrais dévots pélagiens et semi-pélagiens 3 ; tout subtil théologien qu'il est , il ne pouvait pas montrer plus clairement qu'il ne songe pas à ce qu'il dit, et qu'en voulant tout sauver on perd tout.

Il croit aussi avoir évité ces excès de faire Dieu auteur du péché , où il prétend qu'on ne tombe plus dans son parti depuis cent ans^, et il y retombe lui-même dansle même livre où il prétend montrer qu'on les évite. Car enfin, tant qu'on ôtera au genre humain la liberté de son dioix , et qu'on croira que le libre arbitre subsiste avec uneentière et inévitable nécessité, il sera toujours véritable que ni les hommes ni les anges prévaricateurs n'ont pas pu ne pas pécher; et qu'ainsi les péchés où ils -sont tombés sont une suite nécessaire des dispositions où leur Créateur les a mis. Or M. Jurieu est de ceux qui laissent en leur entier cette Inévitable nécessité, lorsqu'il dit que nous ne savons de notre âme , sinon qu'elle pense, et qu'on ne peut pas définir ce qu'il iauipour être libre ^. Il avoue donc qu'il ignore si ce n'est point cette inévitable et fatale nécessité qui nous entraîne au mal comme au bien , et ri se replonge dans tous les excès des premiers réformateurs , dont il se vante qu'on est sorti depuis un siècle.

Pour éviter ces terribles inconvénients, il faut du moins savoir croire, si on n'est pas parvenu jusqu'à l'entendre , qu'on ne peut admettre sans blasphème, et sans faire Dieu auteur du péché, cette invincible nécessité que les remontrants ont reprochée aux prétendus réformateurs, et dont le synode de Dordrect ne les a pas justifiés.

Et en effet, je remarque qu'on ne dit rien dans tout le synode contre ces damnables excès. On a voulu épargner les réformateurs, et sauver d'un blâme éternel les commencements de la réforme.

Mais du moins il ne fallait pas ménager les remontrants, qui opposaient aux excès des réformateurs des excès qui n'étaient pas moins criminels.

On imprima en Hollande en 1618, un peu de vant le synode, un livre avec ce titre : État des controverses des Pays-Bas ; où l'on fait voir que c'était la doctrine des remontrants, qu'il pouvait survenir à Dieu quelques accidents ; qu'il était capable de changement; que sa prescience sur les événements particuliers n'était pas certaine; qu'il agissait par discours et par conjecture , en tirant comme nous une chose de l'autre^ : et d'autres

» Idem. Sect. 14, p. 113, 114.—' Ci-dessus, p. 247. et siiiv. — 3 Meth. Sect. 15, /). 1 1 1, 121. — ' Ci-dessus, /). 2.33. — 5 Met h. Sect. 15, p. l-iO, 330. — "• Specim. Controv. Bel'j.y ex dflic. I Elzev., ;j. 2, 4 , 1 ,etc. :

DES VARIATIO.NS, LIV. XlV.

«■rreurs Infinies de cette nature, où l'on prenait le parti de ces philosophes, qui, depeurde blesser notre liberté, ôtaient à Dieu sa prescience. On faisait voir qu'ils s'égaraient jusqu'à faire Dieu corporel , jusqu'à lui donner trois essences ; et le reste , qu'on peut apprendre de ce livre, qui est très-net et trèscourt. Ce livre fut composé pour préparer au synode qu'on allait tenir la matière de ses délibérations : maison n'y parla point de toutes ces choses, ni de beaucoup d'autres aussi essentielles que les remontrants remuaient. On fut seulement soigneux de conserver les articles qui étaient particuliers au calvinisme , et on eut plusde zèle pour ces opinions que pour les principes essentiels du christianisme.

Les complaisances que nous avons vu qu'on avait pour les luthériens n'en obtenaient rien pour l'union, et ils persistaient à tenir tout le parti des sacramentaires pour excommunié. Enfin les prétendus réformés de France, dans leur synode national de Charenton , firent le décret mémorable oii ils déclarent que « les Allemands et autres suivant la «Confession d'Augsbourg, attendu que les Églises « de la Confession d'Augsbourg conviennent avec o les autres réformés aux principes et points fonda- « mentaux de la vraie religion , et qu'il n'y a en leur «culte ni idolâtrie, ni superstition, pourront, « sans faire abjuration , être reçus à la sainte «table, à contracter mariage avec les fidèles de « notre confession , et à présenter comme parrains « des enfants au baptême, en promettant au consis- « toire qu'ils ne les solliciteront jamais à contre- « venir directement ou indirectement à la doctrine « reçue et professée en nos Églises , mais se con- « tenteront de les instruire dans les principes des- « quels nous convenons tous. »

Kn conséquence de ce décret, il a fallu dire que la doctrine de la présence réelle prise en elle-mênje n'a aucun venin ; « qu'elle n'est pas contraire à la « piété ni à l'honneur de Dieu , ni au bien des hom- « mes : qu'encore que l'opinion des luthériens sur « l'eucharistie induise aussi bien que celle de Rome « la destruction de l'humanité de Jésus-Christ ; cette « suite néanmoins ne leur peut être mise sus sans « calomnie, vu qu'ils la rejettent formellement ' : » de sorte qu'il demeure pour constant qu'en matière de religion il ne faut plus faire le procès à personne sur ce qu'on tire de sa doctrine, quelque claire que paraisse la conséquence ; mais sur ce qu'il avoue en termes formels.

Jamais les sacramentaires n'avaient fait de si grande avance envers les luthériens. La nouveauté de ce décret ne consiste pas à dire que la présence réelle, et les autres dont on dispute entre les deux partis , ne regardent pas les fondements du salut : car il faut demeurer d'accord de bonne foi que dès le temps de la conférence de Marpourg *, c'est-àdire, dès l'an 1529, les zuingliens offrirent aux luthériens de les tenir pour frères , malgré leur doctrine de la présence réelle; etdès lors ils ne croyaient pas qu'elle fût fondamentale : mais ils voulaient que

• DaiUè,,4pol.c.\i\,iZ;id. Lettre à Vongl.~^G-ûc»\U, t.U,p. 560.

la fraternité fdt mutuelle, et également reconnue de part et d'autre; ce qui leur étant refusé par Luther, ils demeurèrent de leur côté sans tenir pour frères ceux qui ne voulaient pas prononcer le même jugement en leur faveur : au lieu que dans le synode de Charenton ce sont les sacramentaires seuls qui ,> reconnaissent pour frères les <uthérien8 , encore qu'ils en soient tenus pour excommuniés.

La date de ce décret de Charenton est mémorable : il fut fait en 163L Le grand Gustave foudroyait en Allemagne; et, à ce coup, on crut dans toute l? réforme que Rome même allait devenir sujette au luthéranisme. Dieu en avait décidé autrement : l'année d'après, ce roi victorieux fut tué dans la bataille de Lutzen , et il fallut rétracter tout ce qu'on en avait vu dans les prophéties.

Cependant le décret était fait, et les catholiques remarquaient le plus grand changement qu'on pût jamais voir dans la doctrine des prétendus réformés.

Premièrement,toute l'horreur qu'on avait inspirée au peuple contre la doctrine de la présence réelle a paru manifestement injuste et calomnieuse. Les docteurs en diront ce qu'il leur plaira. C'était principalement à la présence réelle que l'aversion des peuples était attachée. On leur avait représenté celte doctrine, non-seulement comme charnelle et grossière , mais encore comme brutale et pleine de barbarie, par laquelle on devenait des cyclopes, des mangeurs de chair humaine et de sang humain , des parricides qui mangeaient leur père et leur Dieu. Mais maintenant, depuis le décret de ce synode, il demeure pour constant que toutes ces exagérations, dont on avait longtemps fasciné les simples , sont calomnieuses ; et la doctrine qu'on faisait passer pour si impie et si inhumaine, n'a plus rien de cou traire à la piété.

Dès là même elle devient très-croyable , et même très-nécessaire ; car ce qui obligeait le plus à détourner le sens de ces paroles : Si vous ne mangez ma chair et si voiis ne buvez mon sang ■ ; et encore de celles-ci : Mangez , ceci est mon corps ; buvez , ceci est mon sang', à des sens spirituels et métaphoriques, c'est qu'elles semblaient induire au crime, en obligeant de manger de la chair humaine et de boire du sang humain : de sorte que c'était le cas d'interpréter spirituellement, selon la règle de saint Augustin, ce qui paraissait porter au mal. Mais maintenant cette raison n'a plus même la moindre apparence : tout ce crime imaginaire s'est évanoui, et rien n'empêche qu'on ne prenne au pied de la lettre la parole de notre Sauveur.

On avait fait horreur au peuple de la doctrine catholique, comme dune doctrine qui détruisait la nature humaine en Jésus-Christ, et ruinait le mystère de son ascension. Mais maintenant on ne duit point être effrayé de ces conséquences , et on en est quitte pour les nier, sans qu'on puisse les imputer à qui les nie.

Ces horreurs , qu'on avait mises dans l'esprit des peuples, étaient, à vrai dire, dans leur esprit le vé-

» Joan. VI , Ji. - * .Vii«A. XXVI , 26 , 27 , as.

Histoire

riiable sujet de leur rupture avec l'Église. Qu'on lise dans tous les actes des prétendus martyrs la Cl use pour laquelle ils ont souffert, on verra partout que c'est la doctrine contraire à la présence t\'elle. Que l'on consulte un Melanchton , un Sturniius, un Peucer, tous les autres qui ne voulaient jias que l'on condamnât cette doctrine des zuingliens; leur principale raison fut, que c'était pour cette doctrine que mouraient tant de lidèles en France et en Angleterre. En fiourant pour cette doctrine , ces malheureux martyrs croyaient mourir pour un fondement de la foi et de la piété : maintenant cette doctrine est innocente , et n'exclut ni de la table sacrée, ni du royaume des cieux.

Pour conserver dans le cœur des peuples la haine du dogme catholique, il a fallu la tourner contre un autre objet que la présence réelle. La transsubstantiation est maintenant le grand crime ; ce n'est plus rien de mettre Jésus-Christ présent, de mettre un même corps en divers lieux , de mettre tout un corps dans chaque parcelle; la grande erreur est d'avoir ôté le pain : ce qui regarde Jésus-Christ est peu de chose; ce qui regarde le pain est l'essentiel.

On a changé toutes les maximes qui avaient jusqu'alors passé pour constantes touchant l'adoration de Jésus-Christ. Calvin et les autres avaient démontré que partout où Jésus-Christ, un objet si adorable, était tenu pour présent, d'une présence aussi spéciale que celle qu'on reconnaissait dans l'eucharistie, il n'était pas permis de le frustrer de l'adoration qui lui est due'. Mais maintenant, ce n'est pas assez que Jésus-Christ soit quelque part pour y être adoré, il faut qu'il commande qu'on l'adore; qu'il déclare sa volonté, pour être adoré en tel lieu ou en tel état » : autrement, tout Dieu qu'il est, il n'aura de nous aucun culte. Bien plus, il faut qu'il se montre : « Si le corps de Christ est « en un lieu invisiblement, et d'une manière im- « perceptible à tous les sens, il ne nous oblige pas « à l'adorer en ce lieu-là. » Sa parole ne suffit pas, il faut le voir : on a beau entendre la voix du roi, si on ne le voit de ses yeux, on ne lui doit rien, ou du moins il faut qu'il dise expressément que son intention est d'être honoré : autrement , on agira comme s'il n'y était pas. Si c'était le roi de la terre , on n'hésiterait pas à lui rendre ce qui lui est dû , dès qu'on sait qu'il est quelque part : mais honorer ^insi le Roi du ciel, ce serait une idolâtrie, et on aurait peur qu'il ne crût qu'on adore un autre que lui.

Mais voici une nouvelle finesse. Le luthérien , qui proit Jésus-Christ présent, le reçoit comme son pieu ; il y met sa confiance, il l'invoque? et le synode de Chareiiton décide quil n'y a ?ii idolâtrie ni superstition dans son culte : mais s'il fait un acte sensible d'adoration, il idolâtre : c'est-à-dire qu'il est permis d'avoir le fond de l'adoration, qui est le sentiment intérieur ; mais il n'est pas permis de le téinoigner, et on devient idolâtre en faisant paraître,

> Con.t. Festph. Cont. Heshtis. — » Dial. du ministre Boch. sur (l'.Syn. de Char. 1, 24. E^usd, Vieil. 11. part. cap. 7itcdiiui , p- 21.

par quelque posture de respect, le sentiment de vénération vraiment sainte qu'on a dans le cœur.

Mais, dit-on, c'est que si le luthérien adorait Jésus-Christ dans l'eucharistie, 011 il est avec le pain, il serait à craindre que l'adoration ne se rapportât au pain comme à Jésus-Christ '; et, en tout cas , qu'on ne crût que ce fût l'intention de l'y rapporter. Sans doute, lorsque les mages ont adoré Jésus- Christ, ou dans sa crèche, ou dans un berceau, il fallait craindre qu'ils n'adorassent, avec Jésus-Christ, ou le berceau , ou la crèche ; ou enfin , que la sainte Vierge et saint Joseph ne les prissent pour des adorateurs du berceau où reposait le Fils de Dieu. Voilà les subtilités que le décret de Charenton avait amenées.

D'ailleu^, la doctrine de l'ubiquité, qu'on avait traitée ave?raison, autant parmi les sacramentaires que parmi les catholiques, comme une doctrine monstrueuse, où l'on confond les deux natures de Jésus-Christ, devient la doctrine des saints.

Car il ne faut pas s'imaginer que les défenseurs de cette doctrine soient exceptés de l'union : le synode parle en général des Églises de la Confession d'Augsbourg, dont on sait que la plus grande partie est ubiquitaire; etles ministres nous apprennent que l'ubiquité n'a rien de mortel ^ , quoiqu'elle renverse , plus expressément que n'ont jamais fait les eutychiens , la nature humaine de notre Seigneur.

En un mot, on compte pour peu tout ce qui ne change rien dans le culte , et encore dans le culte extérieur; car la croyance qu'on a au dedans n'est pas un obstacle à la communion : il n'y a que le respect qu'on rend au dehors qui fait le péché; et voilà où nous réduisent ceux qui ne nous prêchent que l'adoration en esprit et en vérité.

On voit bien , sans qu'il soit besoin que j'en avertisse, qu'après le synode de Charenton, ni l'inamissibilité de la justice, ni la certitude du salut, ne sont plus un fondement nécessaire de la piété, puisque les luthériens sont admis à la communion avec la doctrine contraire.

Il ne faut non plus nous parler de la prédestination absolue et des décrets absolus comme d'un article principal, puisqu'on ne doit pas nier, selon M. Jurieu^, « qu'il n'y ait de la piété dans ces gran- « des communions de protestants , dans lesquel- « les on traite si mal et les décrets absolus, et la « grâce efficace par elle-même. » Le même ministre demeure d'accord que les protestants d'Allemagne font entrer « la prévision de la foi dans « cet" amour gratuit par lequel Dieu nous a ai- « mes en Jésus-Christ 4. » Ainsi le décret de la prédestination ne sera pas un décret absolu, et indépendant de toute prévision; mais un déci'et conditionnel, qui renferme la condition de la foi future : et c'est ce que M. Jurieu ne condamne pas.

Mais voici les deux plus remarquables nouveautés qu'ait introduites le décret de Charenton

» Dial., etc. p. 24. — * Boch. ihid. 17 I Diat. II. part. c. 7» — 3 Jugement swr Icê méth. yscct. U,p. Ii3. — •* Ibid., sect, 18, p. l'oS.

DES VARIATIONS, UV. XIV

dans la réforme prétendue : c'est premièrement l'a dispute sur les points fondamentaux ; et secondement , la dispute sur la nature de l'Église.

Sur les points fondamentaux les catholiques leur ont dit : Si la présence réelle, si l'ubiquité, si tant d'autres points importants , dont on dispute depuis plus d'un siècle entre les luthériens et les calvinistes, ne sont point fondamentaux, pourquoi ceux dont vous disputez avec l'Église romaine le serontils davantage? Ne croit-elle pas la Trinité, l'incarnation, tout le Symbole? A-t-elle mis un autre fondement que Jésus-Christ? Tout ce que vous lui objectez sur ce sujet, pour lui montrer qu'elle en a un autre, sont autant de conséquences quelle nie, et qui, selon vos principes, ne doivent pas lui être imputées. Où donc mettez-vous précisément ce qui est fondamental dans la religion ? De rapporter maintenant ici tout ce qu'ils ont dit sur les points fondamentaux, les uns d'une façon, les autres de l'autre , et la plupart confessant qu'ils n'y voient goutte, et que c'est chose qui se sent plutôt qu'elle ne s'explique; ce serait s'engager dans l'infini, et se jeter avec eux dans le lab}Tinthe où ils ne trouveront jamais d'issue.

L'autre dispute n'a pas été moins importante : car, dès qu'une fois on a eu posé pour principe que ceux qui retiennent les principaux fondements de la foi , quelque séparés qu'ils soient de communion , sont au fond la même Eglise et la même société des enfants de Dieu , dignes de sa sainte table et de son royaume; les catholiques demandent comment on les peut exclure de cette Église et du salut éternel. Il n'est plus ici question de regarder l'Église romaine comme une Église qui exclut tout le monde , et que tout lemonde doit exclure; carou voit que les luthériens, qui excluent les calvinistes, ne sont pas exclus. Voilà ce qui a produit ce nouveau système d'Église qui fait tant de bruit , et où enfin il a fallu comprendre l'Église romaine.

Les protestants d'Allemagne n'ont pas été partout également durs envers les calvinistes. En 1661, •/il se tint une conférence à Cassel entre les calvinistes de Marpourg et les luthériens de Riutel , où l'accord fut réciproque, et où les deux partis se tinrent pour frères. J'avoue que cette union fut sans conséquence dans le reste de l'Allemagne, et je n'ai pu même savoir quelle en a été la suite entre ceux qui la contractèrent : mais ily eut dans l'accord un point important que je ne dois pas oublier.

Les calvinistes reprochaient aux luthériens que dans la célébration de l'eucharistie ils omettaient la fraction, dont l'institution était divine'. C'est ladoctrinecomniunedu calvinisme, que la fraction fait partie du sacrement , comme étant un symbole du corps rompu que Jésus-Qirist voulait donner à ses disciples; que c'est pour cette raison que Jésus- Christ l'a pratiquée; qu'elle est de commandement, et qu'elle se trouve enfermée par notre Seigneur dans cette ordonnance : Faites ceci. C'est ce que soutenaient les calvinistes de Marpourg; c'est ce que niaient les luthériens de Rintel. Oa ne laissa

• Coll. Cass. q. defracL pan.

pas de s'unir , quoique chacun persistât dans son avis; et il fut dit par ceux de .Marpourg, • que la « fraction appartenait non pas à l'essence, maisseu- « lement à l'intégrité du sacrement, comme y étant « nécessaire par l'exemple et le commandement «■ de Jésus-Christ; qu'ainsi tes luthériens ne lais- « saient pas , sans la fraction du pain , d'avoir la « substance de la cène, et qu'on pouvait se tolérer « mutuellement.»

Un ministre, qui a répondu à un traité de la communion sous les deux espèces, a examiné cette conférence que l'on avait objectée ' : le fait a passé pour constant, et le ministre est convenu que la fraction, quoique commandée par Jésus-Christ» n'appartenait pas à l'essence , mais à la seule intégrité du sacrement. Voilà donc l'essence du sacrement manifestement séparée du commandement divin ; et on a trouvé des raisons pour dispenser de ce qu'on dit que Jésus-Christ a commandé : après quoi je ne vois plus comment on peut presser le commandement de prendre les deux espèces ; puisque, quand nous serions convenus que Jésus-Christ les a commandét'S, nous serions toujours reçus à examiner si ce précepte divin regarde l'essence , ou seulement l'intégrité.

On peut voir dans le même colloque l'état présent des controverses en Allemagne entre les luthériens et les calvinistes, et on voit que la doctrine constante des théologiens de la Confession d'Augsbourg est que la grâce est universelle ; qu'elle est résistible, qu'elle est amissible ; que la prédestination est conditionnelle, et présuppose la prescience de la foi ; enfin, que la grâce de la conversion est attachée à une action purement naturelle , et qui dépend de nos propres forces , c'est-à-dire , du soin d'entendre la prédication * : ce que le docte Beaulieu confirme par plusieurs témoignages , auxquels nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres , si la chose n'était constante, ainsi qu'on l'aura pu voir par le témoignage de M. Jurieu^, et si nous n'avions déjà parlé de cette matière *.

En effet , on a pu voir, dans cette histoire * ^ combien Melanchton avait adouci parmi les luthériens l'extrême rigueur avec laquelle Luther soutenait les décrets absolus et particuliers S; et oa 7 enseignait unanimement que Dieu voulait sérieusement et sincèrement sauver tous les hommes; qu'il leur offrait Jésus-Christ comme rédempteur ; qu'il les appelait à lui par la prédication et par les promesses de son Évangile; et que sou esprit était toujours prêt à être efficace en eux, s'ils écoutaient sa parole : que c'est enfin attribuer à Dieu deux volontés contraires, de dire que d'un côté U propose soq Évangile à tous les hommes , et de l'autre qu'il n'ea veuille sauver qu'un très-petit nombre. Par une suite de la complaisance (ju'on avait pour le^ lu-, thériens , Jean Cameron, Écossais, (îélèbre ministre

' Traité de la comm. sous les deux espèces. II. part. ch. IS. La Roq. Rép. II. part. ch. 17, p. 307. — » The.i. de g. an hom. in stal. jiecc. solis nat. viribiis, etc. T/tes. 31 et seq. — * Cidessus, lib. XIV. — ' a-dcssos, /. vni, — * Iltid. — • Èpit. tit^ de Pnvi. Conc. p. 617. Solida repcUt. cod. lit. p. ' &ji.

HISTOIRE

et professeur en théologie dans l'académie de Saunmr, y enseigna une vocation et une grâce universelle, qui se déclarait envers tous les hommes par les merveilles des œuvres de Dieu , par sa parole et les sacrements. Cette doctrine de Cameron fut fortement et ingénieusement défendue par Amirauld et ïestard ses disciples , professeurs en théologie dans la même ville. Toute cette académie l'embrassa : Dumoulin se mit à la tête du parti contraire , et engagea dans ce sentiment l'académie de Sedan , oïl il pouvait tout; et nous avons vu de nos jours toute la réforme partagée en France avec beaucoup de chaleur entre Saumur et Sedan. Malgré les censures des synodes , qui supprimaient la doctrine de la grâce universelle, sans néanmoins la qualifier d'hérétique ou d'erronée , les plus savants ministres en entreprirent la défense. Daillé en fit l'apologie, où Blondel mit une préface très-avantageuse aux défenseurs de ce sentiment; et la grâce universelle triompha dans Sedan, où le ministre Beaulieu l'a easeignée de nos jours.

Elle ne réussissait pas également hors du royaume, et principalement en Hollande, où on la croyait opposée au synode de Dordrect. Mais au contraire Blondel et Daillé firent voir que les théologiens de la Grande-Bretagne et de Brème avaitnt soutenu dans le synode une volonté et intention universelle de sauver tous les hommes, une grâce suffisante donnée à tous ; grâce sans laquelle on ne pouvr.it pas rétablir en soi-même l'image de Dieu '. C'est oe qu'avaient dit publiquement les théologiens dans lo synode, et n'en avaient pas moins mérité les congratulations et l«s louanges de toute cette compagnie.

Genève, toujours attachée aux rigoureuses propositions de Calvin, fut fort ennemie de l'universalité, qui cependant fut portée jusque dans son sein par des ministres français. Déjà elle partageait toutes les familles, lorsque le magistrat y mit la main. Du conseil des Vingt-Cinq la question fut portée à celui des Deux-Cents. Ces magistrats ne rougirent point de faire disputer leurs pasteurs et leurs professeurs devant eux , et s'érigèrent en juges d'une question de la plus fine théologie. Il vint de puissantes recommandations de la part des Suisses pour la grâce particulière contre la grâce universelle : un rigoureux décret partit, par lequel la dernière fut proscrite. On publia la formule d'un théologien que les Suisses avaient approuvée, où le système de la grâce universelle était déclaré non médiocrement éloigné de la saine doctrine révélée dans les Écritures; et afin que rien n'y manquât, le souverain magistrat ordonna que tous les ministres, docteurs et professeurs souscriraient à la formule avec ces mots : Ainsi je le crois ; ainsi je le prof esse ; ainsi je l'enseignerai. Ce n'est pas là une soumission de police et d'ordre ; c'est un pur acte de foi ordonné par l'autorité séculière : c'est à quoi se termine la réforme, à soumettre l'Église au siècle, la science à l'ignorance , et la foi au magistrat.

' Dali. ApoJ. tract. IL part. Blond, act. aiith- 8 et seq.

Ç. 77. Jud. Theol. Mag. Brit. de art. 2, int. Jcf. Si/n. Dordr. 1. pari./). 287. Jud. Brcm. ibid. p. \licl wq.

I Cette formule helvétique avait encore une autre partie, où, sans se mettre en peine ni des Septante, ni des Targums, ni de l'original samaritain, ni de tous les vieux interprètes et de toutes les anciennes leçons, on canonisait jusques aux points du texte hébreu que nous avons, qu'on déclarait net de toute faute de copistes, jusques aux moindres, et de toute atteinte du temps. Les auteurs de ce décret ne sentirent pas corabein ils s'immolaient à la risée de tous les savants , même de leur communion ; mais ils s'attachaient aux vieilles maximes de la réforme encore ignorante. Ils étaient fâchés de voir que les leçons de la Vulgate, qu'on avait prises autrefois comme autant de falsifications, étaient tous les jours de plus en plus approuvées par les savants du parti : et en fixant le texte original, suivant que nous l'avons aujourd'hui , ils croyaient s'affranchir de la nécessité de la tradition ; sans songer que sous le nom de texte hébreu, au lieu des traditions ecclésiastiques et de celle de l'ancienne Synagogue, ils consacraient celles des rabbins.

Il s'est fait encore à Genève un autre décret sur la foi en 1675, où l'on confirma celui de 1649 , par' lequel on ajoutait deux nouveaux articles à la Co7i-\ fession de foi : l'un pour dire « que l'imputation du « péché d'Adam était antérieure à la corruption; » l'autre, pour dire « que, dans l'ordre des décrets. « divins, l'envoi de Jésus-Christ est après le décret « de l'élection. » On ordonna que tous ceux qui refuseraient de souscrire à ces deux nouveaux article» defoi seraient exclus et déposés du ministère et de toute fonction ecclésiastique.

Cette décision fut trouvée étrange dans le parti même; et Turretin, ministre et professeur à Genève, en reçut de grands reproches de M. Claude , comme il paraît par une lettre de ce ministre du 20juin 1675, que Louis Dumoulin, fils du ministre Pierre Dumoulin , et oncle du ministre Jurieu , a fait imprimer'.

M. Claude se plaint dans cette lettre de ce qu'on sollicite les Suisses à dresser un formulaire conforme à celui de Genève, contenant les piêmes points elles mêmes restrictions , pour être ajoutées à leur Confession defoi*; et on voit par une remarque de Dumoulin, insérée dans la même lettre^, que les Suisses, en effet, ont frappé ce coup, que M. Claude trouvait 5^ terrible.

Cependant le même ministre soutient qu'il « n'est « pas permis d'ajouter ainsi de nouveaux articles de- « foi à ceux de sa Confession , et qu'il est dange- « reux de remuer les anciennes bornes qui ont « été plantées par nos pères 4. » Plût à Dieu que nos réformés eussent toujours eu devant les yeux cette maxime du Sage^, où ils sont si souvent contraints de revenir pour terminer les divisions qu'ils voient naître incessammentdans leur sein ! M. Claude la propose à ceux de Genève, et s'étonne que cette Église /a.9.ve ainsi de nouveaux articles defoi et de now-elles lois de prédication^ : il prétend qu'en user ainsi c'était se faire soi-même des dieux, et

■ Fasc. rpist. 1670, p. 83-9i. — * Ihid. p. 95, — ^ P. lOU . />. yj. 5 prov. xxn, 28. —^Fasc. epist. IG76. p. 89..

DES VARIATIONS, LIV. XIV

as

rompre l'unité avec toutes les Églises qui ne sont pas de son sentiment, c'est-à-dire avec celles de France, avec celles d'Angleterre, avec celles de Pologne, tk Prusse et d: lUemagne^ : que ce n'est point ici une simple affaire de discipline où les Églises puissent varier; que c'est se désunir dans des points de doctrine immuables de leur nature ; qu'on ne peut jxis en bonne conscience enseigner diversement: de sorte que ce n'est pas seulement se/aire un ministère particulier, mais encore jeter les semences (fune funeste division dans la foi même, et en un mot fermer son cœur aux autres Églises».

Si on veut maintenant sa voir jusqu'où l'Église de fienève portait sa rigueur, on l'apprendra dans la «ïéine lettre^; car elle marque « qu'on exigeait la si- « gnature des articles avec une sévérité inconceva- « ble; qu'on l'exigeait même de ceux qui s'adres- « saiont à Genève pour y recevoir la vocation, dans « le dessein d'aller servir ailleurs; qu'on leur impo- « sait la même nécessité de la souscription qu'à ceux « (le Genève même; qu'on l'exigeait des pasteurs

* déjà reçus avec la même rigueur, bien qu'ils eus- « sent déjà vieilli dans les travaux du ministère : » ■et cela, dit M. Claude^, c'est, « autant qu'il est « en eux , ravir partout la charge à tous ceux qui

* sont de différents sentiments (c'est-à-dire à tout « le reste des Eglises), et se condamner eux-mêmes, « comme ayant entretenu jusques ici une paix in-

* juste avec des gens à qui il fallait déclarer la

* guerre*. »

Toutes ces remontrances n'ont rien opéré : l'Église de Genève est demeurée ferme , aussi bien que «elle des Suisses, persuadées l'une et l'autre que ieurs déterminations étaient appuyées sur la parole de Dieu : ce qui continue à faire voir que, sous le nom de cette parole, c'est ses propres imaginations que chacun adore; que si l'on a quelque autre principe pour convenir du sens de cette parole, il n'y aura jamais entre les Églises qu'une union politique €t extérieure, telle qu'elle est demeurée avec ceux de Genève, qui dans le fond avaient rompu avec tous les autres; et que, pour trouver quelque chose dxi Gxe, il faut, à l'exemple de M. Claude, ramener les esprits à cette maxime du Sage : qa il ne faut pas remuer les bornes plantées par nos pères '^ : c'està-dire qu'il s'en faut tenir aux décisions qu'ils ont fuites sur la foi.

, Le fameux serment du Test mérite bien d'avoir place dans cette histoire, puisqu'il a été un des actes principaux de la religion en Angleterre. Le voici comme il avait été résolu au parlement tenu à Londres en 1678 : « Moi, N., je proteste, certiOe et dé- « clare solennellement et sincèrement, enla présence « de Dieu, que je crois que dans le sacrement de « la cène du Seigneur il n'y a aucune transsubstan- « tiation des éléments du pain et du vin dans le « corps et le sang de Christ, dans et après la con- « sécration faite par quelque personne que ce soit; « et que l'invocation ou adoration de la vierge Ma-

* rie ou tout autre saint, et le sacrifice de la messe,

- ' FoK epistJtrre, /?. 90. oi , w, 103. —*ibid- 93, 100. —3

f. 9i, Di. — * />. 91. — i P lUO. — « P/wr. XVII. 28.

« de la manière qu'ils sont en usage à présent danf n l'Église romaine, est superstition et idolâtrie. • Ce qu'il y a de particulier dans cette profession de foi , c'est premièrement qu'elle ne s'attaque qu'à la , transsubstantiation, et non pas à la présence réelle : en quoi elle suit la correction qu'Elisabeth avait faite à la réforme d'Edouard VL On y ajoute seulement ces mots, dans et après la consécration, qui permettent manifestement de croire la présence réelleavant la manducatiou, puisqu'ils n'en excluent ; comme on voit, que le seul changement de substance.

Ainsi un Anglais bon protestant, sans blesser.sa religion et sa conscience , peut croire que le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement et substantiellement présents dans le pain et dans le vin aussitôt après la consécration. Si les luthériens en croyaient autant, il est certain qu'ils l'adoreraient. Aussi les Anglais n'y apportent-ils aucun obstacle dans leur Test; et comme ils reçoivent l'eucharistie à genoux, rien ne les empêche d'y reconnaître ni d'v adorer Jésus-Christ présent dans le même esprit que nous faisons : après cela, nous incidenter sur la transsubstantiation est une chicane peu digne d'eux.

Dans les paroles suivantes du Test, on condamne, comme des actes de superstition et d' idolâtrie, 17»vocation, ou, comme ils l'appellent, V adoration de la sainte Vierge et des saints, et le sacrifice de la messe, non absolument, mais de la manière qu'ils sont en usage daiu fÉglise romaine. Cest que les Anglais sont trop savants dans l'antiquité ; pour ignorer que les Pères du quatrième siècle, sans maintenant remonter plus haut, ont invoqué la sainte Vierge et les saints. Ils savent que saint Grégoire de ISazianze approuve expressément, dans la bouche d'une martyre, la piété qui lui fit demander à la sainte Vierge qu'elle aidât une vierge qui était en péril'. Ils savent que tous les Pères ont fait et approuvé solennellement, dans leurs homélies, de semblables invocations adressées aux saints, et se sont même servis du terme d'invocation à leur égard. Pour le terme d'adoration , ils savent aussi qu'il est équivoque, aussi bien parmi les saints Pères que dans l'Écriture; et qu'il ne signifie pas toujours rendre à quelqu'un les honneurs divins : que c'est aussi pour cette raison que saint Grégoire de ^azianze n'a pas fait difficulté en plusieurs endroits de dire qu'on adorait les reliques des martyrs, et que Dieu ne dédaignait pas de confirmer une telle adoration par des miracles'. Les Anglais sont trop instruits dans l'antiquité pour ignorer cette doctrine et ces pratiques de l'ancienne Eglise, et trop respectueux envers elle pour l'accuser de superstition et d'idolâtrie : c'est ce qui leur fait apporter la restriction qu'on voit dans leur Test, et supposer dans l'Église romaine une manière d'invocation et d'adoration différente de celle des Pères;

■ Orjt. X VIII, tn Cijp. tom. 1, p. 273. — » Basil, oral, in .Mam. t. II. hom. 23, n.i,p. 185. Greg. Ayss. oral, in Theod. t. m, p 578 et seq.Amhr. Serm de S. fit. exhort. virg. H. 4. 7, 9 et seq. tom. 11, col. 279. Greg. Xaz. orat. itt Jiii. ^ in iltchab. rie. tom. i, p.~7 ; ibid- P 397 et sea.

HISTOIRE

parce qu'ils ont bien senti que sans cette précaution le Test n'aurait non plus été souscrit en bonne conscience par les protestants habiles que par les catholiques.

Cependant, clans le fait, il est constant que nous ne demandons aux saints que la société de leurs prières, non plus que les anciens; et que nous n'honorons dans leurs reliques que ce qu'ils y ont honoré. Si nous prions quelquefois les saints non pas de prier, mais de donner et de faire, les savants anglais conviendront que les anciens l'ont fait comme nous", et que comme nous ils l'ont entendu dans le sens qui fait attribuer les grâces reçues, non-seulement au souverain qui les distribue, mais encore au.x intercesseurs qui les obtiennent : de sorte qu'on ne trouvera jamais aucune véritable différence entre les anciens, que les Anglais ne veulent pas condamner, et nous qu'ils condamnent, mais par erreur, et en nous attribuant ce que nous ne croyons pas.

J'en dis autant du sacrifice de la messe. Les Anglais sont trop versés dans l'antiquité pour ne savoir pas que de tout temps, dans les saints mystères et dans la célébration de l'eucharistie, on a offert à Dieu les mêmes présents qu'on a ensuite distribués aux peuples, et qu'on les lui a offerts autant pour les morts que pour les vivants. Les anciennes liturgies qui contiennent la forme de cette oblation , tant en Orient qu'en Occident, sont entre les mains de tout le monde ; et les Anglais n'ont eu garde de les accuser ni de superstition ni d'idolâtrie. Il y a donc une manière d'offrir à Dieu , pour les vivants et pour les morts , le sacrifice de l'eucharistie, que l'Église anglicane protestante ne trouve ni idolâtre ni superstitieuse; et s'ils rejettent la messe romaine, c'est en supposant qu'elle est différente de celle des anciens.

Mais cette différence est nulle : une goutte d'eau n'est pas plus semblable à une autre , que la messe romaine est semblable , quant au fond et à la substance, à la messe que les Grecs et les autres chrétiens ont reçue de leurs pères. C'est pourquoi VÉglise romaine, lorsqu'elle les reçoit à sa communion, ne leur propose pas une autre messe. Ainsi l'Église romaine n'a point au fond d'autre sacrifice que celui qu'on a offert en Orient et en Occident dès l'origine du christianisme, de l'aveu des protestants d'Angleterre.

De là il résulte clairement que la doctrine romaine, tant sur l'invocation et l'adoration, que sur le sacrifice de la messe, n'est condamnée dans i« Test qu'en présupposant que Rome reçoit ces choses dans un autre sens et les pratique dans un autre esprit que celui des Pères; ce qui visiblement li'est pas : de sorte que sans hésiter, et sans parler des autres raisons, on peut dire que l'abrogation du Test n'est autre chose que l'abrogation d'une / calomnie manifeste faite à l'Eglise romaine.

' Crrij. Nfjz. orat funch. Ath. et Basil, oral. xx,p. 373; or. \xi, p. 397«

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