LIVRE XTV
Depuis 1601 et dans tout le reste du siècle où nous sommes.
SOilMAIRE.
Les excès de la réforme sur la prédestination et le libre arbitre aperçus en Hollande. Arniinius, qui les reconnaît, lomlie en d'autres excès. Partis des remontrants et contre-remontranls. Le synode de Dordrect, où les excès de la Jusiilication cjilvinieniie sont clairement approuvés. Doctrine pro«ligieuse sur la certitude du salut, et la justice des liommes les plus criminels. Conséquences également absurdes de la sanclilicatiou des enfants , décidée dans le synode. La procédure du synode justifie l'Église romaine contre les protestants. L'arminianisme en son entier dans le fond, malgré les décisions de Dordrect. Le pélagianisme toléié, et le soupçon du socinianisme seule cause de rejeter les arminiens. Inutilité des décisions synodales dans la réforme. Connivence du synode de Dordrect sur une inlinilé d'erreurs capitales , pendant qu'on s'attache aux dogmes particuliers du calvinisme. Ces dogmes, reconnus au commencement comme essentiels , à la lin se réduisent presque à rien. Décret de Charenton pour recevoir les luthériens à la communion. Conséquence de ce décret, qui change l'étal des controverses. La distinction des articles fondamentaux et non fondamentaux oblige enfin à reconnaître l'Église romaine pour une vraie Église où l'on peut faire son salut. Conférence de Cassel entre les luthériens et les calvinistes. Accord où l'on pose des fondements décisifs pour la communion sous une espèce. État présent des controverses en Allemagne. L'opinion de la grâce universelle prévaut en France. Elle est condamnée à Genève et chez les Suisses. La question décidée par le magistrat. Formule établie. Erreur de cette formule sur le texte hébreu. Autre décret sur la foi fait à Genève. Cette Église, accusée par M. Claude de faire schisme avec les autres Églises par ses
•Ci-dessus, {(P. XII.
Donvelles dwisions. Réflexions sur le Test, où la réalité demeure en son entier. Reconnaissance de l'ÉglLse anslicane protestante, que la messe et l'invocaUcn des saints peuvent avoir un bon sens.
On avait tellement outré la matière de la grâco et du libre arbitre dans la nouvelle réforme, qu'il n'était pas possible à la fin qu'on ne s'y aperçût de ces excès. Pour détruire le pélagianisme , dont on s'était entêté d'accuser l'Église romaine , on s'était jeté aux extrémités opposées : le nom même du libre arbitre faisait horreur. Il n'y en avait jamais eu, ni parmi les hommes, ni parmi les anges : il n'était pas même possible qu'il yen eût, et jamais les stoïciens n'avaient fait la fatalité plus roide ni plus inflexible. La prédestination s'étendait jusqu'au mal; et Dieu n'était pas moins cause des mauvaises actions que des bonnes : tels étaient les sentiments de Luther ; Calvin les avait suivis; et Bèze, le plus renommé de ses disciples, avait publié une briève exposition des principaux points de la religion chrétienne , où il avait posé ce fondement : « Que Dieu fait toutes choses selon son « conseil défini , voire même celles qui sont mé- « chantes et exécrables '. »
Il avait poussé ce principe jusqu'au péché du premier homme, qui, selon lui, ne s'était pas fait sans la volonté et l'ordonnance de Dieu; à causequ'ayant ordonné la fin, qui était de glorifier sa justice dans le supplice des réprouvés, il faut qu'il ait quant et quant ordonné les causes qui amènent à cette fin » ; c'est-à-dire, les péchés qui amènent à la damnation éternelle, et en particulier celui d'Adam , qui est la source de tous les autres ; de sorte que la corruption du principal ouvrage de Dieu, c'est-à-dire du premier homme, n'est point avenue à l'aventure y ni sans le décret et juste volonté de Dieu^.
Il est vrai que cet auteur veut en même temps que la volonté de l'homme , qui a été créée bonne , se soit faite méchante ■* ; mais c'est qu'il entend et qu'il répète plusieurs fois que ce qui est volontaire est en même temps nécessaire ^ : de sorte que rien n'empêche que la volonté de pécher ne soit toujours la suite fatale d'une dure et inévitable nécessité; et si les hommes veulent répliquer qu'ils n'ont pu résister à la volonté de Dieu, Bèze ne leur dit pas (ce qu'il faudrait dire) que Dieu ne les porte pas au péché ; mais il répond seulement qu'eV les faut laisser plaider contre celui qui saura bien défeiulre sa cause.
Cette doctrine de Bèze était prise de Calvin , qui soutient en termes formels çM'.^rfa/rt na pu éviter sa chute ; et qu'il ne laisse pas d'en être coupable, parce qu'il est tombé volontairement ^ ; ce qu'il entreprend de prouver dans son Institution 7; et il réduit toute sa doctrine à deux principes : l'un, que la volonté de Dieu apporte dans toutes choses, et même dans nos volontés, sans eu excepter
' Exp. de la foi, chez Riv., 1560, cA.2, ConcL l. — » Loc. cit. c. 3 ; Cnnc. /. iv , V , p. 35. — * Ibid. Conc. 6 , />. S8. — • Ibid. iO. — » Ibid. 29, 9<j, 91 , c. 3. Conc. 6,/>. 40. — • Ub. de tri, Dei prœdcst. Ojtiisc 70i, 7oi. — ' Liô. m, c. 23, «. 7, H, 9.
HISTOIRE
celle tl"x\.dam, une nécessité inévitable . Tautre, que cette nécessité n'excuse pas les pécheurs. On voit par là qu'il ne conserve du libre arbitre que le nom, même dans l'état d'innocence : et il ne faut pas disputer aprèscela s'il faitDieu auteur du péché; puisque, outrequ'iltiresouventcette conséquence', on voit trop évidemment, par les principes qu'il pose, que la volonté de Dieu est la seule cause de cette nécessité imposée à tous ceux qui pèchent.
Aussi ne dispute-t-on plus à présent du sentiment de Calvin et des premiers réformateurs sur ce sujet-là ; et après avoir avoué ce qu'ils en ont dit , même que Dieu pousse les méchants aux crimes énormes, et qu'il est, en quelque sorte cause du péché, on croit avoir suflisamment justifié la réforme de ces expressions si pleines d'impiété , à cause qu'on ne s'en est point servi depuis plus de ce7it ans » : comme si ce n'était pas une assez grande conviction du mauvais esprit dans lequel elle a été conçue , de voir que ses auteurs se soient emportés a de tels blasphèmes.
Telle était donc la fatalité que Calvin et Bèze avaient enseignée après Luther; et ils y avaient ajouté les dogmes que nous avons vus touchant la certitude du salut et l'inamissibilité de la justice^. C'était à dire que la vraie foi justifiante ne se perd jamais : ceux qui l'ont sont très-assurés de l'avoir, et sont par là non-seulement assurés de leur justice présente , comme le disaient les luthériens , mais encore de leur salut éternel , et cela d'une certitude infaillible et absolue : assurés par conséquent de mourir Justes, quelques crimes qu'ils puissent commettre; et non-seulement de mourir justes, mais encore de le demeurer dans le crime même, parce qu'on ne pouvait sans cela soutenir le sens qu'on donnait à ce passage de saint Paul : Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance^.
C'est ce que Bèze décidait encore dans la même Exposition de la foi, lorsqu'il y disait qu'aux élus seuls était accordé le don de la foi ; que « cette foi , « qui est propre et particulière aux élus, consiste à « s'assurer, chacun en droit soi , de son élection : » d'où il s'ensuit que « quiconque a ce don de la vraie « foi doit être assuré de la persévérance.» Car comme il dit : « Que me sert de croire, puisque la persévé- « rance de la foi est requise , si je ne suis assuré que « la persévérance me sera donnée *? » il compte ensuite parmi les fruits de cette doctrine « qu'elle seule « nous apprend d'assurer notre foi pour l'avenir : » ce qu'il trouve de telle importance, que ceux, ditil, « qui y résistent, il est certain qu'ils renversent « le principal fondement de la religion chrétienne. «
Ainsi cette certitude qu'on a de sa foi et de sa persévérance n'est pas seulement une certitude de foi , mais encore le principal fondement de la religion chrétienne : et, pour montrer qu'il ne s'agit pas d'une certitude morale ou conjecturale, Bèze ajoute ^ que « nous pouvons savoir si nous sommes prédes-
• De prœdest. de occuH. Provid. etc. * Jur. jitgem.sitr les mclh., sect. xvii , /). Ii2, 143. - ^ Ci-tlessus , liv. ix. - ♦ R<ym. Xi, 29. — '' C/i. 8, Conc. I, p. 6(> — " Ibid. Conc.2, p 121.
« tincs à salut, et être assurés de la glorification « que nous attendons, et sur laquelle Satan nous lift vre tous les combats, voire, dis-je, assurés, con- « tinue-t-il , non point par notre fantaisie , mais par « conclusions aussi certaines que si nous étions «. montés au ciel pour ouïr cet arrêt de la bouche de « Dieu. » Il ne veut pas que le fidèle aspire à une moindre certitude; et après avoir exposé les moyens d'y parvenir, qu'il met dans la connaissance certaine que nous avons de la foi qui est en nous, il conclut que par là « nous apprenons que nous avons été « donnés au Fils selon la prédestination et propos de « Dieu : » par conséquent, poursuit-il, « puisqus « Dieu est immuable, puisque la persévérance en la « foi est requise à salut, et qu'étant faits certains « de notre prédestination, la glorification y est atta- « chée d'un lien indissoluble, comment douterons- « nous de la persévérance , et finalement de notre « salut.' »
Comme les luthériens , aussi bien que les catholiques , détestaient ces dogmes , et que les calvinistes lisaient les écrits des premiers avec une prévention plus favorable, l'horreur de ces sentiments, inouïs jusqu'à Calvin, se répandait peu a peu dans les Églises calviniennes. On se réveillait ; on trouvait horrible qu'un vrai fidèle ne pût craindre pour son salut, contre ce précepte de l'apôtre : Opérez votre salut avec crainte et tremblement^. Si c'est une tentation et une faiblesse de craindre pour son salut, comme on est forcé de le dire dans le calvinisme, pourquoi saint Paul commande-t-il cette crainte.' et une tentation peut-elle tomber sous le précepte.'
La réponse qu'on apportait ne contentait pas. Ou disait : Le fidèle tremble quand il se regarde luimême, parce qu'en lui-même, tout juste qu'il est, il n'a que mort et que damnation, et qu'enfin il serait damné s'il était jugé à la rigueur. Mais, assuré de ne le pas être, qu'a-t-il à craindre.' L'avenir, dit-on, parce que, s'il abandonnait Dieu, il périrait : faible raison, puisqu'on tient d'ailleurs la condition impossible, et qu'un vrai fidèle doit croire comme indubitable qu'il aura la persévérance. Ainsi en toutes façons la crainte que saint Paul inspire est bannie, et le salut assuré.
Si on répondait que sans craindre pour le salut il y avait assez d'autres châtiments qui donnaient de justes sujets de trembler, les catholiques et les luthériens répliquaientque lacrainte dont parlait saint Paul regardait manifestement le sahit : Opérez, dit-il, votre salut avec crainte et tremblement. L'apôtre inspirait une terreur qui allait jusqu'à craindre àQ faire naufrage dans la foi, aussi bien que danslabonne conscience^ ; et Jésus-Christ avait dit Xm-mèin^ , Craignez celui qui peut envoyer tàme et le corps dans la géne^ : précepte qui regardait les fidèles comme les autres, et ne leur faisait rien craindre de moins que la perte de leur ;lme. On ajoutait à ces preuves celles de l'expérience : les idolâtries et la chute affreuse d'un Salomon, orné sans doute dans ses commencements de tous les donsdela grâce; les crimesabominablesd'un David ;
' Phil n 12. - ' I. Tim. i 19. — ' Xlatlh. $ , 3». .
DES VARIATIO.NS, LIV. XIV
et chacun outre cela sentait les siens. Quoi donc! est-il convenable que sans être assuré contre les crimes, on le soit contre les peines, et que celui qui une fois s'est cru vrai fidèle soit obligé de croire que le pardon lui est assuré, dans quelques abominations qu'il puisse tomber? Mats perdra-t-il cette certitude dans son crime? Il perdra donc nécessairement le souvenir de sa foi et de la grâce qu'il a reçue. Ne la perdra-t-il pas? Il demeurera donc aussi assuré dans le crime que dans l'innocence; et pourvu qu'il raisonne bien selon les principes de la secte , il y trouvera de quoi condamner tous les doutes qui pourraient jamais lui venir dans l'esprit sur son retour : de sorte qu'en continuant de vivre dans le désordre, il sera certain de n'y mourir pas : ou bien il sera certain de n'avoir jamais été vrai Adèle lorsqu'il croyait l'être le plus; et le voilà dans le désespoir, ne pouvant jamais espérer plus de certitude de son salut qu'il en avait eu alors, ni, quoi qu'il fasse, s'assurer jamais dans cette vie qu'il ne retombera plus dans l'état déplorable oii il se voit. Quel remède à tout cela, sinon de conclure que la certitude infaillible, qu'on vante dans le calvinisme, ne convient pas à cette vie, et qu'il n'y a rien de plus téméraire ni de plus pernicieux?
Mais combien l'est-il davantage de se tenir assuré, non pas de recouvrer la giàce perdue et la vraie foi justifiante, mais de ne la perdre pas dans le crime même ; d'y demeurer toujours juste et régénéré; d'y conserver le Saiat-Esprit et la semence de vie, comme on le croit constamment dans le calvinisme, si on suit Calvin et Bèze, et les autres docteurs principaux de la secte'? Car, selon eux, la foi justifiante est propre aux seuls élus, et ne leur est jamais ravie; et Bèze disait, dans l'Exposition tant de fois citée, que « la foi, encore qu'elle « soit quelquefois comme ensevelie es élus de Dieu « pour leur faire connaître leur infirmité, ce néan- « moins jamais ne va sans crainte de Dieu et « charité du prochain». » Et, un peu après, il disait deux choses de l'esprit d'adoption : l'une, que ceux qui ne sont plantés en Église que pouî' un temps, ne le reçoivent jamais; l'autre, que ceux qui sont entrés dans le peuple de Dieu par cet esprit d'adoption n'en sortent jamais 5.
On appuyait cette doctrine sur ces passages : Dieu n'est point comme l'homme, en sorte qu'il viente, ni comme le Fils de l'homme, en sorte qu'Use repente^. Ce qui avait aussi fait dire à saint l'aul que les dons et la vocation de Dieu sont sans rfjjentance'^. Mais quoi ! ne perdait-on aucun don de Dieu dans les adultères, dans les homicides, dans les crimes les plus noirs, ni même dans l'idolâtrie? Et s'il y en a quelques-uns qu'on puisse perdre du moins pour un temps et dans cet état, pourquoi la vraie foi justifiante et la présence du Saint-Esprit ne seront-elles pas de ce nombre; puisqu'il n'y a rien de plus incompatible avecTétalde péché que de telles grâces?
' Ci-dessus , ?ii;. rx. — ' Ch. iv , Conc. l3, p. 74. — ' Ubi Eiipr. ch. \ , Conc. 6, p. 90. —* Ch. iv, Conc. 13, p. 7t. — *Rom. XI, 29.
Sur cette dernière difficulté on faisait encore une demande d'une extrême conséquence; et je prie qu'on la considère attentivement, parce qu'elle fera la matière d'une importante dispute dont nous aurons à parler. On demandait donc à un calviniste: Ce vrai fidèle, David par exemple, tombé dans un adultère et un homicide, serait-il sauvé ou damné, s'il mourait en cet état avant que d'avoir fait pénitence? Aucun n'a osé répondre qu'il serait sauvé : car , aussi comment soutenir étant chrétien , qu'on serait sauvé avec de tels crimes? Ce vrai fidèle serait donc damné s'il mourait en cet état; ce vrai fidèle en cet état a donc crssé d'être juste, puisqu'on ne dira jamais d'un juste qu'il serait damné s'il mourait en l'état où il est.
Répondre qu'il n'y mourra pas, et qu'il fera pénitence s'il est du nombre des prédestinés, ce n'est rien dire ; car ce n'est pas la prédestination , ni la pénitence qu'on fera un jour, qui nous justifie et nous rend saints : autrement, un infidèle prédestiné serait actuellement sanctifié et justifié, avant même que d'avoir la foi et la pénitence ; puisque , avant que de les avoir , constamment il était déjà prédestiné, constamment Dieu avait déjà résolu qu'il les aurait.
Que si on répond que cet infidèle n'est pas actuellement justifié et sanctifié, parce qu'il n'a pas encore eu la foi et la pénitence, encore qu'il les doive avoir un jour, au lieu que le vrai fidèle les a déjà eues : c'est un nouvel embarras; puisqu'il s'ensuivrait que la foi et la pénitence une fois exercées par le fidèle le justifient et le sanctifient actuellement et pour toujours , encore qu'il cesse de les exercer et même qu'il les abandonne par des crimes abominables : chose plus horrible à penser que tout ce qu'on a pu voir jusqu'ici dans cette matière.
Au reste , ce n'est point ici une question chimérique : c'est une question que chaque fidèle , quand il pèche, se doit faire à lui-même; ou plutôt c'est un jugement qu'il doit prononcer : Si je mourais en l'état où je suis , je serais damné. Ajouter après cela : Mais je suis prédestiné , et je reviendrai un jour; et à cause de ce retour futur, dès à présent je suis saint et juste , et membre vivant de Jésus- Christ : c'est le comble de l'aveuglement.
Pendant que les catholiques , et les luthériens mieux écoutés qu'eux dans la nouvelle réforme , poussaient ces raisonnements, plusieurs calvinistes revenaient : et voyant d'ailleurs parmi les luthériens une doctrine plus douce , ils s'y laissaient attirer. Une volonté générale en Dieu de sauver tous les hommes ; en Jésus-Christ une intention sincère de les racheter , et des moyens suffisants offerts à tous ; c'est ce qu'enseignaient les luthériens dans le livre de la Concorde. Nous l'avons vu : nous avons vu même leurs excès touchant ces moyens offerts , et la coopération du libre arbitre ' : ils entraieiit tous les jours de plus en plus dans ces sentiments ; et on commençait à les écouter dans le calvinisme, principalement en Hollande.
' Ci-dessus, liv. vin.
repcL GCa , 805 ci scq.
Epi t. c. XI, Conccrd. p. C2L Solid.
Jacques Arminius, célèbre niinîslre d'Amsterdam, et depuis professeur en théologie dans l'académie de Leyde , fut le premier à se déclarer dans l'académie contre les maximes reçues par les Églises du pays : mais un homme si véhément n'était pas propre à garder de justes mesures. Il blâmait ouvertement Bèze , Calvin , Zanchius , et les autres qu'on regardait comme les colonnes du calvinisme '. , Wais il combattait des excès par d'autres excès; et, outre qu'on le voyait s'approcher beaucoup des pélagiens, on le soupçonnait, non sans raison, de quelque chose de pis : certaines paroles qui lui échappaient, le faisaient croire favorable aux sociniens; et un grand nombre de ses disciples , tournés depuis de ce côté-là , ont confirmé ce soupçon.
Il trouva un terrible adversaire en la personne de François Goniar, professeur en théologie dans l'académie de Leyde*, rigoureux calviniste s'il en fut jamais. Les académies se partagèrent entre ces deux professeurs : la division s'augmenta : les ministres prenaient parti : Arminius vit des Églises entières dans le sien : sa mort ne termina pas la querelle ; et les esprits s'échauffèrent tellement de part et d'autre sous le nom de remontrants et contre-remontrants, c'était à dire d'arminiens et de gomaristes, que les Provinces-Unies se voyaient à la veille d'une guerre civile.
Le prince d'Orange IMaurice eut ses raisons pour soutenir les gomaristes. On croyait Barneveld, son ennemi , favorable aux arminiens ; et la raison qu'on en eut , c'est qu'il proposa une tolérance mutuelle, et qu'on imposât silence aux uns et aux autres ».
C'était en effet ce que souhaitaient les ren.ontrants. Un parti naissant, et faible encore, ne demande que du temps pour s'affermir. Mais les ministres, parmi lesquels Gomar prévalait, voulaient vaincre, et le prince d'Orange était trop habile pour laisser fortifier un parti qu'il croyait autant opposé à sa grandeur qu'aux maximes primitives de la réforme.
Les synodes provinciaux n'avaient fait qu'aigrir le mal en condamnant les remontrants. Il en fallut enfin venir à un plus grand remède. Ainsi les états-généraux convoquèrent un synode national , où ils invitèrent tous ceux de leur religion , en quelque pays qu'ils fussent. A cette invitation , l'Angleterre, l'Ecosse, le Palatinat, la Hesse, les Suisses, les républiques de Genève, de Brème, d'Embden , et en un mot tout le corps de la réforme qui n'était pas uni aux luthériens , députèrent , à la réserve des Français , qui en furent empêchés par des raisons d'État : et de tous ces députés , joints à ceux de toutes les Provinces-Unies , fut composé
' Àct. Syn. Dordr. edit. Dordr. 1620, prœj. adEcc. ante Synod. Dordr. — ' Ibid.
* Les deux premières éditions i«-'i" et /«-I2 portaient rfnws racadémie de Groningiie. Bossuet, dans ses liemarques stir quelques ouvrages, imprimées à la lin du sixième avertissewfiit aux protcslaiiis, a corrijié Lojde , an lieu de Crouinque , et ajoute :/i«c/«/ à Groningue qu'après la muild'Arniiitius. (Note de Lequcux.)
ce fameux synode de Dordrect , dont il nous faut maintenant expliquer la doctrine et la procédure.
L'ouverture de cette assemblée se fit le 14 novembre 1618 , par un sermon de Baltasar Lydius, ministre de Dordrect. Les premières séances furent employées à régler diverses choses de discipline, ou de procédure, et ce ne fut proprement que le 13 décembre, dans la trente et unième séance, que l'on commença à parler de la doctrine.
Pour entendre de quelle manière on y procéda , il faut savoir qu'après beaucoup de livres et de conférences la dispute s'était enfin réduite à cinq chefs. Le premier regardait la prédestination ; le second , l'universalité de la rédemption ; le troisième et le quatrième, qu'on traitait toujours ensemble, regardaient la corruption de l'homme, et la conversion; le cinquième regardait la persévérance.
Sur ces cinq chefs, les remontrants avaient déclaré en général en plein synode par la bouche de Simon Episcopius, professeur en théologie à Leyde, qui paraît toujours à leur tête, que des hommes de grand nom et de grande réputation dans la réforme avaient établi des choses qui ne convenaient ni avec la sagesse de Dieu , ni avec sa bonté et sa justice , ni avec l'amour que Jésus- Christ avait pour les hommes , ni avec sa satisfaction et ses mérites, ni avec la sainteté de la prédication et du ministère , ni avec l'usage des sacrements , ni enfin avec les devoirs du chrétien. Ces grands hommes qu'ils voulaient taxer étaient les auteurs delà réforme, Calvin, Bèze, Zanchius, et les autres qu'on ne leur permettait pas de nommer , mais qu'ils n'avaient pas épargnés dans leurs écrits. Après cette déclaration générale de leur sentiment, ils s'expliquèrent en particulier sur les cinq articles ' , et leur déclaration attaquait principalement la certitude du salut et l'inamissibilité de la justice; dogmes par lesquels ils prétendaient qu'on avait ruiné la piété dans la réforme , et déshonoré un si beau nom. Je rapporterai la substance de cette déclaration des remontrants , afin qu'on entende mieux ce qui fit la principale matière de la délibération, et ensuite les décisions du synode.
Sur la prédestination, ils disaient » « qu'il ne « fallait reconnaître en Dieu aucun décret absolu , « par lequel il eût résolu de donner Jésus-Clrrist « aux élus seuls, ni de leur donner non plus à eux « seuls par une vocation efficace la foi, la justification, «la persévérance, et la gloire; mais qu'il avait « ordonné Jésus-Christ rédempteur commun de K tout le monde , et résolu par ce décret de justifier « et sauver tout ceux qui croiraient en lui , et en « même temps leur donner à tous les moyens suf- « usants pour être sauvés; que personne ne périsait « pour n'avoir point ces moyens, mais pour en « avoir abusé; que l'élection absolue et précise des « particuliers se faisait en vue de leur foi et de « leur persévérance future, et qu'il n'y avait « d'élection que conditionnelle; que la réprobation « se faisait de même en vue de l'infidélité et de la. « persévérance dans un si grand mal, »
^ Scss. 31,/). 112.- ^ Ihid.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
Ils ajoutaient deux points dignes d'une particulière considération : l'un , que tous les enfants des fidèles étaient sanctifiés , et qu'aucun de ces enfants qui mouraient devant l'usage de la raison n'était «laniné ; l'autre , qu'à plus forte raison aucun de ces enfants qui mouraient après le baptême avant l'usage de la raison , ne l'était non plus '.
En disant que tous les enfants des fidèles étaient sanctifiés, ils ne faisaient que répéter ce que nous avons vu plus clairement dans les Confessions de foi calviniennes; et s'ils étaient sanctifiés, il était évident qu'ils ne pouvaient être damnés en cet état. Mais après ce premier article, le second semblait mutile; et si ces enfants étaient assurés de leur salut avant le baptême, ils l'étaient beaucoup plus après. Ce fut donc avec un dessein particulier qu'on mit un second article ; et les remontrants voulaient noter l'inconstance des calvinistes, qui d'un côté, pour sauver le baptême donné à tous ces enfants , disaient qu'ils étaient tous saints et nés dans l'alliance , de laquelle par conséquent on ne leur pouvait refuser le signal ; et qui , pour sauver de l'autre côté la doctrine de l'inamissibilité de la justice, disaient que, le baptême donné aux enfants n'avait son effet que dans les seuls prédestinés ; en sorte que les baptisés qui vivaient mal dans la suite n'avaient jamais été saints , pas même avec le baptême qu'ils avaient reçu dans leur enfance.
Remarquez , je vous en conjure , lecteur judicieux , «ette importante difficulté : elle porte coup pour décider sur l'inamissibilité ; et il sera curieux de voir ce que dira ici le synode.
A l'égard du second chef, qui regarde l'universalité de la rédemption, les remontrants disaient « que le prix payé par le Fils de Dieu n'était pas « seulement suffisant à tous, mais actuellement « offert pour tous et un chacun des hommes ; « qu'aucun n'était exclu du fruit de la rédemption « par un décret absolu , ni autrement que par sa « faute ; que Dieu , fléchi par son Fils , avait fait « un nouveau traité avec tous les hommes, quoique « pécheurs et damnés ». » Us disaient que par ce traité il s'était obligé envers tous à leur donner ces moyens suffisants dont ils avaient parlé : qu'au reste, « la rémission des péchés méritée à tous n'était « donnée actuellement que par la foi actuelle, par « laquelle on croyait actuellement en Jésus-Christ : » par où ils faisaient entendre que qui perdait par ses crimes la foi actuelle qui nous justifie, perdait aussi avec elle la grâce justifiante et la sainteté. Enfin ils disaient encore que « personne ne devait « croire que Jésus-Christ fût mort pour lui , si ce « n'est ceux pour lesquels il était mort en effet ; « de sorte que les réprouvés , tels que quelques- « uns les imaginaient , pour lesquels Jésus-Christ « n'était pas mort, ne devaient pas croire qu'il fût « mort pour eux ^. » Cet article allait plus loin qu'il ne paraissait. Car le dessein était de montrer que, selon la doctrine de Calvin et des calvinistes,
» Jrt. 9,10, ibid, — ' Sets. U, p. lia et seq. — ^ Art. 4 , ilU.
qui posaient pour dogme indubitable que Jésus- Christ n'était mort en aucune sorte que pour les prédestinés , et n'était mort en aucune sorte pour les réprouvés, il s'ensuivait que pour dire: JésuS' Christ est mort pour moi, il fallait être assuré d'une certitude absolue de sa prédestination et de son salut éternel ; sans que jamais on pdt dire : // est mortpour moi; maisjeme suis rendu sa mort et la rédemption inutiles : doctrine qui renversait toutes les prédications, où l'on ne cesse dédire: aux chrétiens qui vivent mal , qu'ils se sont rendus indignes d'avoir été rachetés par Jésus-Christ. C'était aussi l'un de ces articles où les remontrants soutenaient qu'on renversait dans la réforme toute la sincérité et la sainteté de la prédication , aussi bien que ce passage de saint Pierre : Ils ont renié le Seigneur qui les aoait rachetés , et se sont attiré une soudaine ruine '.
Sur les troisième et. quatrième chefs, après avoir dit que la grâce était nécessaire à tout bien, non-seulement pour l'achever, mais encore pour le commencer , ils ajoutaient que la grâce efficace n'était pas irrésistible *. C'était leur mot , et celui des luthériens dont ils se vantaient de suivre la doctrine. Ils voulaient dire qu'oit pouvait résister à toute sorte de grâces ; et par là, comme chacun voit, ils prétendaient » qu'en- « core que la grâce fût donnée également , Dieu « en donnait ou en offrait une suffisante à tous « ceux à qui l'Évangile était annoncé , même à « ceux qui ne se convertissaient pas; et l'offrait « avec un désir sincère et sérieux de les sauver « tous, sans qu'il fît deux personnages, faisant « semblant de vouloir sauver, et au fond ne le « voulant pas , et poussant secrètement les hom- « mes aux péchés qu'il défendait publiquement 3. » Us en voulaient directement dans tous ces endroits aux auteurs de la réforme, et à la vocation peu sincère qu'ils attribuaient à Dieu, lorsqu'il appelait à l'extérieur ceux que dans le fond il avait exclus de sa grâce , les prédestinant au mal.
Pour montrer combien la grâce était résistible ( il faut permettre ces mots que l'usage avait consacrés, pour éviter la longueur), ils avaient mis un article qui disait que « l'homme pouvait par « la grâce du Saint-Esprit faire plus de bien qu'il « n'en faisait, et s'éloigner du mal plus qu'il ne a s'en éloignait ^ : » ainsi il résistait souvent à la grâce , et la rendait inutile.
Sur la persévérance ils décidaient « que Dieu « donnait aux vrais fidèles régénérés par sa grâce « des moyens pour se conserver dans cet état ; qu'ils « pouvaient perdre la vraie foi justifiante , et tom- « ber dans des péchés incompatibles avec la juso tification, même dans des crimes atroces, y per- « sévérer, y mourir, s'en relever aussi par la péni- « tence , sans néanmoins que la grâce les contraignît « à la faire ^. • Voilà ce qu'ils pressaient avec plus de force, « détestant, disaient-ils, de tout leur cœur ces « dogmes impies*et contraires aux bonnes mœurs,
' //. Pctr. n, I. — * Ead. sess. p. 116 et seq.—^ P. 117. — ' Jrt. 7, ibid. 117. — ■' End. sess. p. 117, lin et seq.
ans
HrSTOIRE
« qu'on répandait tous les jours parmi les peu- « pies; que les vrais fidèles ne pouvaient tom- « ber dans des péchés de malice, mais seule- « ment dans des péchés d'ignorance et de fai- « blesse; qu'ils ne pouvaient perdre la grâce; a que tous les crimes du monde assemblés en un « ne pouvaient rendre inutile leur élection , ni , n leur en ôter la certitude : chose , ajoutaient-ils , « qui ouvrait la porte à une sécurité charnelle et « pernicieuse ; qu'aucuns crimes , quelque horribles « qu'ils fussent , ne leur étaient imputés ; que tous « péchés présents et futurs leur étaient remis par « avance; qu'au milieu des hérésies, des adultères « et des homicides pour lesquels on pourrait les « excommunier, ils ne pouvaient totalement et « finalement perdre la foi-. »
Ces deux mots totalement et finalement étaient ceux sur lesquels principalement roulait la dispute. Perdre la foi et la grâce de la justification totalement , c'était la perdre tout à fait un certain temps; la [)erdre finalement , c'était la perdre à jamais et sans retour. L'un et l'autre était tenu impossible dans le calvinisme; et les remontrants détestaient l'un et l'autre de ces excès.
Ils concluaient la déclaration de leur doctrine en disant que comme le vrai fidèle pouvait dans le temps présent être assuré de sa foi et de sa bonne conscience , il pouvait aussi être assuré j)our ce temps-là, s'il y mourait, de son salut éternel ; qu'il pouvait aussi être assuré de pouvoir persévérer dans la foi , parce que la grâce ne lui manquerait jamais pour cela : mais qu'il fût assuré de faire toujours son devoir , ils ne voyaient pas qu'il le pût être, ni que cette assurance lui fût nécessaire *.
Si l'on veut maintenant comprendre en peu de mots toute leur doctrine, le fondement eu était qu'il n'y avait point d'élection absolue , ni de préférence gratuite par laquelle Dieu préparât à certaines personnes choisies, et à elles seules, des moyens certains pour les conduire à la gloire : mais que Dieu offrait à tous les hommes , et surtout à tous ceux à qui l'Évangile était annoncé , des moyens suffisants de se convertir, dont les uns usaient , et les autres non , sans en employer aucun autre pour ses élus, non plus que pour les réprouvés; de sorte que l'élection n'était jamais quo conditionnelle , et qu'on en pouvait déchoir en manquant à la condition. D'où ils concluaient, premièrement, qu'on pouvait perdre la grâce justifiante, et totalement, c'est-à-dire tout entière, et finalement, c'est-à-dire, sans retour : secondement, qu'on ne pouvait en aucune sorte être assuré de son salut.
Encore que les catholiques ne convinssent pas du principe, ils convenaient avec eux des deux dernières conséquences, qu'ils établissaient néanmoins sur d'autres principes qu'il ne s'agit pas (l'expliquer ici : et ils convenaient aussi que la doctrine calvinienne contraire à ces conséquen-
• AH. 6 , ibid. p. 1 18. — ^Art. T et», ibid. 119.
ces était impie , et ouvrait la porte à toutes sortes de crimes.
Les luthériens convenaient aussi en ce point les catholiques et les remontrants, avec Mais ia différence des catholiques et des luthériens est que les derniers, en niant la certitude de persévérer, reconnaissaient une certitude de la justice présente; en quoi ils étaient suivis par les remontrants : au lieu que les catholiques différaient des uns et des autres , en soutenant qu'on ne pouvait être assuré ni de ses bonnes dispositions futures, ni même de ses bonnes dispositions présentes, dont, au miUeu des ténèbres de notre amour-propre, nous avions toujours sujet de nous défier ; de sorte que la confiance que nous avions du côté de Dieu n'ôtait pas tout à fait le doute que nous avions de nousmêmes.
Calvin et les calvinistes combattaient la doctrine des uns et des autres , et soutenaient aux luthériens et aux remontrants que le vrai fidèle était assuré non-seulement du présent, mais encore de l'avenir; et assuré par conséquent de ne perdre jamais ni totalement, c'est-à-dire tout à fait, ni finalement, c'est-à-dire sans retour, la grâce justifiante , ni la vraie foi une fois reçue.
L'état de la question et les différents sentiments sont bien entendus; et, pour peu que le synode de Dordrect ait voulu parler clairement , on comprendra sans difficulté quelle en aura été la doctrine; d'autant plus que les remontrants, après leur déclaration, avaient sommé ceux qui se plaindraient qu'on expliquait mal leur doctrine, de rejeter nettement tout ce dont ils se croiraient injustement accusés; et priant aussi le synode de s'expliquer précisément sur des articles dont on se servait pour rendre toute la réforme odieuse ' .
Si jamais il a fallu parler nettement, c'est après une telle déclaration et dans de semblables conjonctures. Ecoutons donc maintenant la décision du synode.
Il prononce sur les cinq chefs proposés en quatre chapitres; car, comme nous avons dit, le troisième et le quatrième chefs allaient toujours ensemble. Chaque chapitre a deux parties : dans la première on établit, dans la seconde on rejette et on improuve. Voici la substance des ca nous; car c'est ainsi qu'on appela les décrets de ce synode.
Sur la prédestination et l'élection , l'on décidait « que le décret en est absolu et immuable ; « que Dieu donne la vraie et vive foi à tous ceux « qu'il veut retirer de la damnation commune, o ET A EUX seuls; quc cette foi est un don de « Dieu; que tous les élus sont dans leur temps « assurés de leur élection , quoique non pas en « même degré et en égale mesure ; que cette as- « surance leur vient non en sondant les secrets « de Dieu, mais en remarquant en eux, avec « une sainte volupté et une joie spirituelle , les « fruits infaillibles de l'élection , tels que sont la
' Ead. Sess. p. I2i, l«2.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
îîl')
« vraie foi, la douleur de ses pwhés, et les au- « très; que le sentiment et la certitude de leur a élection les rend toujours meilleurs ; que ceux
• qui nout pas encore ce sentiment efficace et
• cette certaine confiance , la doivent désirer ; et « enfin que cette doctrine ne doit faire peur qu'à •■ ceux qui, attachés au monde, ne se convertissent « pas sérieusement '. « Voilà déjà pour les seuls élus avec la vraie foi la certitude du salut : mais la chose s'expliquera bien plus clairement dans la suite.
L'article xvii décide que « la parole de Dieu n déclarant saints les enfants des fidèles,,xnon « par nature , mais par l'alliance où ils sont « compris avec leurs parents , les parents fîdè- « les ne doivent pas douter de l'élection et du « salut de leurs enfants qui meurent dans ce bas « âge '. »
En cet article le synode approuve la doctrine des remontrants , à qui nous avons ouï dire précisément la même chose ^. Il n'y a donc rien de plus assuré parmi nos adversaires qu'un article qu'on voit également enseigné des deux partis : la suite nous fera voir quelles en sont les conséquences.
Parmi les articles rejetés on trouve celui qui veut que la certitude du salut dépende d'une condition incertaine ^ : c'est-à-dire que l'on condamne ceux qui enseignent qu'on est assuré d'être sauvé en persévérant à bien vivre, mais qu'on n'est pas assuré de bien vivre ; qui était précisément la doctrine que nous avons ouï enseigner aux remontrants. ï.e svnode déclare absurde cette certitude incertaine; et par conséquent établit une certitude absolue , qu'il tache me'me d'établir par l'Écriture : mais il ne s'agit pas des preuves; il s'agit de bien poser la doctrine, et d'entendre que le vrai fidèle, selon les décrets de Dordrect, non-seulementdoit être assuré de son salut, supposé qu'il fasse bien son devoir, mais encore qu'il doit être assuré de le bien faire, du moins à la fin de sa vie. Ce n'est pourtant rien encore, et nous verrons cette doctrine bien plus clairement décidée.
Sur le sujet de la rédemption et de la promesse de grâce, on décide qu'elle est « annoncée indifférem- « meut à tous les peuples : c'est par leur faute que « ceux qui n'y croient pas la rejettent, et c'est par la « grâce que les vrais fidèles l'embrassent ; mais les « élus sont les seuls à qui Dieu a résolu de donner « lafoijustifiante, parlaquelleilssontinfailliblement « sauvés. » Voilà donc une seconde fois la vraie foi justifiante dans les élus seuls : il faudra voir dans la suite ce qu'auront ceux qui ne continuent pas à croire jusqu'à la fin.
Le sommaire du quatrième chapitre est, qu'encore que Dieu appelle sérieusement tous ceux à qui l'Evangile est annoncé, en sorte que, s'ils périssent, ce n'est pas la faute de Dieu ; il se fait néanmoins quelque chose de particulier dans ceux qui reconvertissent , Dieu les appelant efficacement , ît leur donnant la foi et la pénitence. La grâce
' Sess. ZG,p. 2i9 et seq. Ihid. art. 12 pt srq. p. 25 f. 'Jrt. 17,252. — 'Ci-dessus, li y. xiv.— ' Ibid., art.-, p. ici.
suffisante des arminiens, avec laquelle le libre arbitre se discerne lui-même , est rejetée comme wi dogme pélagien'. La régénération est représentée comme se faisant sans .nous , non par la parole extérieure, ou par une persuasion morale, mais par une opération qui ne laisse pas au pouvoir de l'homme d'être kégénéeé ou kon», d'être converti ou non : et néanmoins, dit-on dans cet article., quand la volonté est renouvelée., elle est non-seulement pozissée et mue de Dieu, mais elle agit étant mue de lui ; et c'est l'homme qui croit et qui se repent.
La volonté n'agit donc que quand elle est convertie et renouvelée. Maisquoi! n'agit-ellequequand on commence àdésirersaconversion , età demander la grâce delà régénération? ou bien est-ce qu'on l'avait déjà quand on commençait à la demander? C'est ce qu'il fallait expliquer, et ne pas dire généralement que la conversion et la régénération se fait sans nous. Il y aurait bien d'autres choses à dire ici; mais il ne s'agit pas de disputer : il suffit historiquement de bien faire entendre la doctrine du synode.
Il dit au xiii^ article, que la manière dont se fait en nous cette opération de la grâce régénérante est inconcevable : il suffit de concevoir que , par cette grâce, le fidèle sait et sent qu'il croit et qu'il aime son Sauveur. Il sait et spnt : voilà , dans l'ordre de la connaissance, ce qu'il y a de plus certain, savoir et sentir.
Nous lisons dans l'article xvi^ , que de même que le péché n'a pas oté la nature à Ihomme , ni soa entendement , ni sa volonté ; ainsi la grâce régénérante n'agit pas en lui comme dans un tronc et dans une bûche : elle conserve les propriétés à la volonté , et ne la force point malgré elle : c'està-dire qu'elle ne la fait point vouloir sans vouloir. Quelle étrange théologie! N'est-ce pas vouloir tout embrouiller que de s'expliquer si faiblement sur le libre arbitre ?
Parmi les erreurs rejetées , je trouve celle qui enseigne « que, dans la vraie conversion de l'homme, « Dieu ne peut répandre par infusion des qualités, «des habitudes et des dons; et que la foi par laquelle <t nous sommes premièrement convertits , et d'où « nous sommes appelés fidèles , n'est pas un don et «unequalité infuse deDieu,maisseulement un acte «de l'homme ^. » Je suis bien aise d'entendre l'infusion de ces nouvelles qualités et habitudes : elle nous sera d'un grand secours pour expliquer la vraie idée de la justification , et faire voir par quel moyen elle peut être obtenue de Dieu. Car je ne crois pas qu'on puisse douter qu'en ceux qui sont en âge de connaissance , ce ne soit un acte de foi inspiré de Dieu , qui nous impètre la grâce d'en recevoir l'habitude avec celle des autres vertus. Cependant l'infusion de cette habitude n'en sera pas moins gratuite, comme on verra en son temps : mais passons. Tl faut maintenant venir au dernier chapitre, qui est le plus important; puisqu'il y fallait expliquer précisément et à fond ce qu'on auraii à
' ./,/. li. p. 1C<,. — ' ILid. — 3 Jrl. 6, p. 267.
SJO
HISTOIRE
répondre aux reproches des remontrants sur la certitude du salut et l'inaniissibilité de la justice. Sur rinamissibilité voici ce qu'on dit : « Que dans certaines actions particulières les « vrais fidèles peuvent quelquefois se retirer, et se « retirent en effet , par leur vice , de la conduite de « la grâce, pour suivre la concupiscence, jusqu'à « tomber dans des crimes atroces; que par ces « péchés énormes ils offensent Dieu , se rendent « coupables de mort, interrompent l'exercice de la « foi, font une grande blessure à leur conscience, et « QUELQUEFOIS perdent pour un temps le senti- « MENT de LA GRACE'. » O Dieu! cst-il bien possible que dans cet état détestable ils ne perdent que LE sentiment de LA GBACE , et nou pas la grâce même, et ne la perdent que quelquefois? Mais il n'est pas encore temps de se récrier ; voici bien pis : « Dieu, dans ces tristes chutes, ne leur ôte « pas TOUT A FAIT son Saint-Esprit, et ne les laisse « pas tomber jusqu'à déchoir de la grâce del'a-
« DOPTION et de l'état DE LA JUSTIFICATION ,
« ni jusqu'à conunettre le péché à mort, ou contre « le Saint-Esprit, et être damnés». » Quiconque donc est vrai fidèle, et une fois régénéré par la grâce, non-seulement ne périt pas dans ses crimes, mais dans le temps qu'il s'y abandonne , il ne déchoit