ÉPÉES TIRÉES
Malgré des expressions si générales, il varie sur les sociniens : car d'abord, dans ses Préjugés légitimes, où il disait naturellement ce qu'il pensait, il commence par les ranger /)nr?«i les membres de r Église chrétienne ^. Il paraît un peu embarrassé sur la question, si on peut aussi faire son salut parmi eux : car d'un côté il semble ne rendre capables du salut que ceux qui vivent dans les sectes où l'on reconnaît la divinité de Jésus-Christ avec les autres articles fondamentaux; et, de l'autre, après avoir construit le corps de l'Eglise de tout ce grand amas de sectes qui font profession du christianisme dans toutes les provinces du monde^, composé où visiblement les sociniens sont compris, il conclut, en termes formels, quêtes saints et les élus sont répandus dans toutes les parties de ce vaste corps.
Les sociniens gagnaient leur cause, et M. Jurieu fut blâmé dans son parti même de leur avoir été trop favorable; ce qui fait que dans son Système
^ Calixt. de fid. et stud. Conc. Ecc. «.1,2,3, 4, etc. Lu(jd. Bat. 1651. — » Avert. aux Prot. de l'Eur. à la file des Prèf. ;). 19. - - 3 Ibid. p. 12. — « PtH- lég. p. i. — * Jbid — " Uid. p. 4-3.
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il force un pou ses idées; car au lieu que dans les Préjuives il mettait naturellement dans le corps de l'Égiise universelle toutes les sectes quelles qu'elles fussent sans exception; dans le Système il y ajoute ordinairement ce correctif, du moins celles qui conservent les points fondamentaux' : ce qu'il explique de la Trinité, et des autres de pareille conséquence. Parla il semblait restreindre ses propositions générales : mais à la fin , entraîné par la force de son principe, il rompt, comme nous verrons, toutes les barrières que la politique du parti lui imposait, et il reconnaît à pleine bouche que les vrais fidèles se peuvent trouver dans la communion d'une Église socinienne.
Voilà l'histoire de l'opinion qui compose l'Eglise catholique des communions séparées. Elle paraît devoir prendre une grande autorité dans le parti protestant, si la politique ne l'empêche. Les discil»Ies de Calixte se multiplient parmi les luthériens. Pour ce qui regarde les calvinistes , on voit clairement que le nouveau système de l'Église y prévaut : et comme M. Jurieu se signale parmi les siens en le défendant, et que nul n'en a mieux posé les principes, ni mieux vu les conséquences , on n'en peut mieux faire voir l'irrégularité qu'en racontant le désordre où ce ministre est jeté par cette doctrine, et ensemble les avantages qu'il donne aux catholiques.
Pour entendre sa pensée à fond, il faut présupposer sa distinction de l'Église considérée selon le corps, et de l'Église considérée selon l'âme ». La profession du christianisme suffit pour faire partie du corps de l'Église; ce qu'il avance contre M. Claude, qui ne compose le corps de l'Église que de vrais fidèles : mais pour avoir part à l'àme de l'Église, il faut être dans la grâce de Dieu.
Cette distinction supposée, il est question de ; savoir quelles sectes sont simplement dans le corps de l'Église, et quelles sont celles où l'on peut parvenir jusqu'à participer à son âme , c'est-à-dire à la charité et à la grâce de Dieu : c'est ce qu'il explique assez clairement par une histoire abrégée qu'il fait de l'Église. Il la commence par dire qu'elle se gâta après le Iroisièine siècle^ : qu'on retienne cette date. Il passe par-dessus le quatrième siècle , sans l'approuver ni le blâmer : « Mais, poursuit-il, dans « le cinquième, le six, le sept et le huit, l'Église « adopta des divinités d"uu second ordre, adora les « reliques , se fit des images , et se prosterna devant « elles jusque dans les temples; et alors devenue « malade, difforme , ulcéreuse, elle était néanmoins « vivante : » de sorte que l'âme y était encore; et ce qu'il est bonde remarquer, elle y était au milieu de l'idolâtrie.
Il continue en disant que « l'Église universelle
• s'est divisée en deux grandes parties, l'Église grec- « que et l'Église latine. L'Église grecque, avant ce « grand schisme, était déjà subdivisée en nestoriens, « en eutychiens, en melchites, et en plusieurs au- « 1res sectes : l'Église latine, en papistes, vau-
' Syst. p. 233, etc. — » Préj. lèg. c. I. S'jst. l. i, c. i. —
• Pag. 5.
« dois, hussites, tabori&t«3, luthériens, calvinistes n et anabaptistes'; » et il décide que a c'est une er- « reur de s'imaginer que toutes ces différentes par- « ties aient absolument rompu avec Jésus-Christ, en « rompant les unes avec les autres*. »
Qui ne rompt pas avec Jésus-Christ ne rompt pas avec le salut et la vie; aussi compte-t-il ces sociétés parmi les sociétés vivantes. Les sociétés mortes, selon ce ministre, sont « celles qui ruinent le « fondement, c'est-à-dire, la Trinité , l'incarnation , « la satisfaction de Jésus-Christ , et les autres ar- « ticles semblables ; mais il n'en est pas ainsi des « Grecs, des Arméniens, des Cophtes, des Abys- « sins, des Russes, des papistes et des protes- « tants. Toutes, ces sociétés dit-iP , ont formé l'É- « glise,et Dieu y conserve ses vérités fondamen- « taies. »
Il ne sert de rien d'objecter qu'elles renversent ces vérités par des conséquences tirées en bonne forme de leurs principes , parce que , comme elles désavouent ces conséquences, on ne doit pas, selon le ministre*, les leur imputer : ce qui lui fait reconnaître des élus jusque chez les eutychiens, qui confondaient les deux natures de Jésus-Christ; et parmi les nestoriens, qui en divisaient la personne. « Il n'y a pas lieu de douter, dit-il 5, que Dieu ne « s'y conserve un résidu selon l'élection de la «" grâce; » et, de peur qu'on ne s'imagine qu'il y ait plus de difficulté pour l'Église romaine que pour les autres, à cause qu'elle est, selon lui, le royaume de l'Antéchrist, il satisfait expressément à ce "doute, en assurant qu^il s'est conservé des élus dans le ?'égne de r Intechrist même^, et jusque dans le sein de Babylone.
Le ministre le prouve par ces paroles -.Sortez de Babylone , mon peuple. D'où il conclut que le peuple de Dieu, c'est-à-dire ses élus, y étaient donc. Mais, [ poursuit-il 7, il n'y était pas comme ses élus sont ea j quelque façon parmi les païens, d'où on les tire; car Dieu n'appelle pas son peuple des gens qui sont en état de damnation : par conséquent les élus qui se trouvent dans Babylone sont absolument hors de cet état, et en état de grâce. « Il est, dit-il, plus clair « que le jour que Dieu, dans ces paroles. Sortez de « Babylone, mon peuple, fait allusion aux Juifs de « la captivité de Babylone, qui constamment en « cet état ne cessèrent pas d'être Juifs et le peuple « de Dieu. »
Ainsi les Juifs spirituels et le vrai Israël de Dieu*., c'est-à-dire ses véritables enfants, se trouvent dans la communion romaine, et s'y trouveront jusqu'à la fin ; puisqu'il est clair que cette sentence : Sortez de Babylone , mon peuple 9 , se prononce même dans la chute et dans la désolation de cette Babylone mystique qu'on veut être l'Église romaine.
Pour expliquer comment on s'y sauve, le ministre distingue deux voies : la première, qu'il a prise de M. Claude, est la voie de séparation et de discerne» ment, lorsqu'on est dans la communion d'une
» Pag. 5. — » /». 6 —'' Syst. p. 147, 149. — « Ibid. p. 1.55. — 5 Préj. c. f,p. 16. — * Ubi supra. — ■ Syst. p. 145. — • 6at W. IG. — ' .^poc. XTIU, 4.
HISTOIRE
Eglise sans participer à ses erreurs et à ce qu'il y a <le mauvais dans ses pratiques. La seconde, qu'il a ajoutée à celle de M. Claude, est la voie de tolérance du côté de Dieu , lorsqu'en vue des vérités fondamentales que l'on conserve dans une communion , Dieu pardonne les erreurs qu'on met par-dessus.
Savoir s'il nous faut comprendre dans cette dernière voie , il s'en explique clairement dans le Système, oii il déclare les conditions sous lesquelles on peut espérer de Dieu quelque tolérance dans les sectes qui renversent le. fondement par leur additiotiy sans l'ôter pourtant^. On voit bien par ce qui vient, d'être dit, que c'est de nous et de nos semblables qu'il entend parler ; et la condition sous laquelle il accorde qu'on se peut sauver dans une secte de cette nature, c'est « qu'on y communique de bonne « foi , croyant qu'elle a conservé l'essence des sa- « crements, et qu'elle n'oblige à rien contre la cons- « cience : » ce qui montre que , loin d'obliger ceux qui demeurent dans ces sectes d'en rejeter la doctrine pour être sauvés, ceux qui y peuvent le plus tôt être sauvés sont ceux qui y demeurent de la meilleure foi, et qui sont le mieux persuadés tant de la doctrine que des pratiques qu'on y observe.
Il est vrai qu'il semble ajouter deux autres condition à celle-là : l'une , d'être engagé dans ces sectes par sa naissance *; et l'autre, de ne pouvoir communier dans une société plus pure , ou parce qu'on n'en cormaît pas, ou parce qu'o?i n'est pas en état de rompre avec la société où l'on se trouve ^. Mais il passe plus avant dans la suite; car après avoir proposé la question s'il est permis dêtre tantôt grec, tantôt latin, tantôt réformé, tantôt papiste, tantôt calviniste, tantôt luthérien, il répond que non, lorsqu'on fuit profession de croire ce qu'en effet on ne croit pas. Mais si « on passe d'une secte « à l'autre par voie de séduction, et parce que l'on « cesse d'être persuadé de certaines opinions qu'on « avait auparavant regardées comme véritables, » il déclare « qu'on peut passer en différentes com- « munions sans risquer son salut, comme on y « peut demeurer; parce que ceux qui passent dans « les sectes qui neruinent ni ne renversent les fonde- « menls ne sont pas en un autre état que ceux qui « y sont nés : » de sorte que non-seulement on peut demeurer latin et papiste quand on est né dans cette communion, mais encore qu'on y peut venir du calvinisme sans sortir de la voie du salut; et ceux qui se sauvent parmi nous ne sont plus, comme disait M. Claude , ceux qui y sont sans approuver notre doctrine, mais ceux qui y sont de bonne foi.
Nos frères prétendus réformés peuvent apprendre delà que tout ce qu'on leur dit de nos idolâtries est visiblement excessif. On n'a jamais cru ni pensé qu'on pût sauver un idolâtre sous prétexte de sa bonne foi : une si grossière erreur, une impiété si manifeste ne compatit pas avec la bonne conscience. Ainsi l'idolâtrie qu'on nous impute est d'une espèce particulière; c'est une idolâtrie inventée pour exciter contre nous la haine des faibles et des ignorants.
' Si/st. p. \~:\. \-'i. — ' Loc. cil. — » Ibid. I5H, )6i, 269. Ihid'i-/\, 170, i'Ji.
Mais il faut aTijourd'hui qu'ils st désabusent; et nt n'est pas un si grand malheur de se convertir, puisque celui qui vante le plus nos idolâtries, et qui charge de plus d'opprobres et les convertisseurs et les convertis , demeure d'accord qu'ils peuvent être tous de vrais chrétiens.
Il ne faut non plus qu'on exagère la hardiesse qu'on nous impute d'avoir d'un côté augmenté le nombre des sacrements, et de l'autre d'avoir mutilé la cène, dont nous retranchons, dit-on, une espèce : car ce ministre décide que ce serait une cruauté de chasser de l'Église ceux qui admettent d'autres sacrements que les deux qu'il prétend seuls institués de Jésus-Christ', c'est-à-dire, le baptême et la cène ; et loin de nous en exclure pour y avoir ajouté la conQrmation , l'extrême-onction , et les autres, il n'en exclut même pas les chrétiens éthiopiens, à qui il fait recevoir la circoncision, non par une coutume politique, mais à titre de sacrement , encore que saint Paul ait dit : Si vous recevez la circoncision, Jésus-Christ ne vous servira de rien ».
Pour ce qui regarde la communion sous une espèce , il n'y a rien de plus ordinaire dans les écrits des ministres, et même de celui-ci, que de dire qu'en donnant ainsi le sacrement de l'eucharistie, on en corrompt le fond et l'essence; ce qui est dire dans les sacrements la même chose qtie si on ne les avait plus ^. Mais il ne faut pas prendre ces discours au pied de la lettre; car M. Claude nous a déjà dit qu'avant la réformation nos pères , qu'on ne communiait que sous une espèce, n'en avaient pas moins tous les aliments nécessaires, sans sotistraction d'aucun*; et M. Jurieu dit encore plus clairement la même chose , puisqu'après avoir défini l'Église « l'amas de toutes les communions « qui prêchent un même Jésus-Christ , qui annon- « cent le même salut , qui donnent les mêmes sa- « crements en substance , et qui enseignent la même « doctrine*, » il nous compte manifestement dans cet amas de communions et dans l'Église : ce qui suppose nécessairement que nous donnons la substance de l'eucharistie, et par conséquent que les deux espèces n'y sont pas essentielles. Que nos frères ne tardent donc plus à se ranger parmi nous de bonne foi , puisque leurs ministres leur ont levé le plus grand obstacle , et presque le seul qu'ils nous allèguent.
Il est vrai qu'il y parait une manifeste opposition entre ce Système et les Confessions de foi des Églises protestantes; car les Confessions de foi donnent toutes unanimement deux seules marques de vraie Église, « la pure prédication de la parole « de Dieu , et l'administration des sacrements se- « Ion l'institution de Jésus-Christ ^ : » c'est pourquoi la Confession de foi de nos prétendus réformés a conclu que dans l'Église romaine , « d'oîi la pure « vérité de Dieu était bannie, et où les sacrements « étaient corrompus , ou anéantis du tout , à pro-
» Syst. p. 639 , B48. — ^ Gai. v, 2. — » Syst. p. 648. — * Ci-dessus , liv. xv. — 5 Syst. p. 216. — « Prèj. légii. p. 24.
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• prement parler il n'y avait aucune Église'. » Mais oolrt ministre nous apprend qu'il ne faut pas prendre ces expressions à la rigueur » , c'est-à-ilire qu'il y a beaucoup d'exagération et d'excès dans ce que la réforme avance contre nous.
Il est pourtant curieux de voir comment le ministre se défendra de ces deux marques de la vraie Église, si solennelles dans tout le parti protestant. Il est vrai, dit-iP, nous les posons .-nous, c'est-àdire, nous autres protestants : mais pour moi , « je « tournerais , poursuit-il, la chose autrement, et je « dirais que, pour connaître le corps de l'Église « chrétienne et universelle en général, il ne faut « qu'une marque : c'est la confession du nom de « Jésus-Christ, le vrai Messie et le rédempteur du « genre humain. »
Ce n'est pas tout : car après avoir trouvé les marques du corps de l'Église universelle , « il faut trou- « ver celles de l'âme, aOn qu'on puisse savoir en « quelle partie de cette Église Dieu se conserve des « élus.-* » C'est ici, répond le ministre, qu'il faut « revenir à nos deux marques, la pure prédication « et la pure administration des sacrements*. » Toutefois qu'on ne s'y trompe pas : il ne faut pas prendre cela dans un sens de rigueur. La prédication est assez pure pour sauver l'essence de l'Église quand on conserve les vérités fondamentales , quelque erreur qu'on ajoute par-dessus : les sacrements sont assez purs , malgré les additions : ajoutons , suivant le principe que nous venons de voir, malgré les soustractions qui les gâtent; puisqu'au milieu de tout cela le fond subsiste , et que « Dieu « applique à ses élus ce qu'il y a de bon , empê- « chant que ce qui est de l'institution humaine ne « leur nuise, et ne les perde. » Concluons donc avec le ministre qu'il ne faut rien prendre à la rigueur de ce qui se dit sur ce sujet dans la Confession de foi, et qu'au reste TÉglise romaine (luthénens et calvinistes, calmez votre haine), l'Église romaine, dis-je , tant haïe et tant condamnée, malgré toutes vos Confessions de foi et tous vos reproches, peut se gloriûer d'avoir en un sens très- véritable, et autant qu'il est nécessaire pour former les enfants de Dieu, la pure prédication de sa parole, et la droite administration des sacrements.
Si l'on dit que ces bénignes interprétations des Confessions de foi en anéantissent le texte , et qu'en particulier dire de l'Église romaine que /a vérité en est bannie, que les sacrements y sont ou falsifiés, ou anéantis du tout, et enfin qu'à proprement parler il n'y a plus aucune Église^, sont choses bien différentes de ce qu'on vient d'entendre , je l'avoue : mais c'est qu'en un mot on a connu par expérience qu'il n'y a plus moyen de soutenir les Confessions de foi, c'est-à-dire les fondements de la réforme. Aussi est-il véritable que les ministres dans le fond ne s'en soucient guère , et que ce n'est que par honneur qu'ils se mettent en tête d'y répondre; ce qui a fait inventer au ministre Jurieu les réponses
' j^rt. 28. Ci-dessas, liv. xi.
P- 2i. Sysi. p. 21 i. — 4 Ibid. -
BOSSIET. — TOME HT.
' PréJ. p.
Prtj. p. 2
— ' Ihid.
•« Art.
qu'on vient de voir, plus honnêtes et plus ménagées que solides et sincères.
Au reste, pour soutenir ce nouveau système, i) faut avoir un courage à l'épreuve de tout inconvénient, et ne se laisser effrayer à aucune nouveauté. Encore qu'on soit animé les uns contre les autres jusqu'aux épées tirées , il faut dire qu'on n'est qu'un même corps avec Jésus-Christ. Si quelqu'un se révolte contre l'Église , et qu'il la scandalise par ses crimes ou par ses erreurs , on croit en l'excommuniant le retrancher du corps de l'Église en général; et c'est ainsi que les protestants ont parlé aussi bien que nous' : c'est une erreur : on ne retranche ce scandaleux et cet hérétique que â^'un troupeau particulier , et il demeure , malgré qu'on en ait, membre de l'Église catholique par la seule profession du nom chrétien ; quoique Jésus-Christ ait prononcé ; Si quelqu'un n'écoute pas l'Église, tenez-le, non pas comme un homme qui est retranché d'un troupeau particulier, et qui demeure dans le grand troupeau de l'Église en général; mais tenez-le comme un païen et un publicain*, comme un étranger du christianisme , comme un homme qui n'a plus de part avec le peuple de Dieu.
Au reste, ce qu'avance ici M. Jurieu est une opinion particulière, où il dément visiblement sou Église. Un synode national a défini l'excommunication en ces termes : « Excommunier, dit-il , « c'est retrancher un homme du corps de l'Église «comme un membre pourri, et le priver de sa « communion et de tous ses biens ^. » Et dans la propre formule de l'excommunication on parle ainsi au peuple : « ZSous ôtons ce membre pourri de la « société des fidèles, afin qu'il vous soit comme « païen et péager-J, » M. Jurieu n'oublie rien pour embrouiller cette matière avec ses distinctions de sentence déclarative et de sentence juridique; de sentence qui retranche du corps de l'Église , et de sentence qui retranche seulement d'une confédération particulière 5. On n'invente ces distinctions qu'afin qu'un lecteur se perde dans ces subtilités , et ne puisse pas s'apercevoir qu'on ne lui dit rien. Car enfin on ne montrera jamais dans les Églises prétendues réformées d'autre excommunication, d'autre séparation, d'autre retranchement , que celui que je viens de rapporter; et on ne peut pas s'en éloigner plus expressément que fait M. Jurieu. Il prononce, et il répète en cent endroits et en cent manières différentes, qu'on ne saurait chasser un homme de l'Église unicerselle^; et son Église dit au contraire que l'excommunié doit être regardé comme un païen, qui n'est plus rien au peuple de Dieu. M. Jurieu continue : « Toute excommunica- « tion se fait par une Église particulière, et n'es*. « rien que l'expulsion d'une Église particulière?; » et on voit que, selon les règles de sa religion, une Église particulière ôte un homme du corps de l'Eglise comme on fait un membre pourri, qui sans
' Art. Î8. a-dessos, Uv. xv. — ' Matlh. xvnr, 17. — 3 il. Syn. de Par. 1565. — * Discip. ch. 8, art. 17, p. Un. — ^ Syil. l. u.c.z - « Ibid. p. 24, etc. - ■ Ibld.
HISTOIRE
doute n'est plus attaché à aucune partie du corps après qu'il en est retranché.
Voyons néanmoins encore ce que c'est que ces Églises particuHères et ces troupeaux particuliers dont il prétend qu'on est retranché par l'excommunication. Le ministre s'en explique par ce principe : « Tous les différents troupeaux n'ont pas d'autre « liaison externe que celle qui se fait par voie de « confédération volontaire et arbitraire, » telle qu'était celle « des Églises chrétiennes dans le troi- • sième siècle, à cause qu'elles se trouvèrent unies « sous un même prince temporel '. » Ainsi dès le troisième siècle, où l'Église était encore saine et dans sa pureté, selon le ministre, les Églises n'étaient liées que par une confédération arbitraire, ou, comme il l'appelle ailleurs, ijar accident'. Quoi donc! ceux qui n'étaient pas sujets de l'empire romain, ces chrétiens répandus dès le temps de saint Irénée, et même dès le temps de saint Justin , parmi les barbares et les Scythes , n'étaientils dans aucune liaison extérieure avec les autres Églises, et n'avaient-ils pas droit d'y communier? Ce n'est pas ainsi qu'on nous avait expliqué la fraternité chrétienne. Tout orthodoxe a droit de communier dans une Église orthodoxe; tout catholique, c'est-à-dire, tout membre de l'Église universelle, dans toute l'Église. Tous ceux qui portent la marque d'enfants de Dieu ont droit d'être admis partout où ils voient la table de leur commun Père, pourvu que leurs mœurs soient approuvées : mais on vient troubler ce bel ordre; on n'est plus en société que par accident; la fraternité chrétienne est changée en confédérations arbitraires, que l'on étend plus ou moins à sa volonté, selon les diverses Confessions de foi dont on est convenu 3. Ces Confessions de foi sont des traités où l'on met ce que l'on veut. Les uns y ont mis qu'ils enseigneraient Ifs vérités de ia grâce, comme elles ont été expliquées par saint Augustin 4 , et c'est, dit-on, les Églises prétendues réformées : il n'est pas vrai , il n'y a rien moins que saint Augustin dans leur doctrine; mais enfin il leur plaît de le dire ainsi. Il n'est pas permis à ceux-là d'être semi-pélagiens ; et les Suisses, aussi bien que ceux de Genève, tes retrancheraient de leur communion^. Mais pour ceux qui n'ont pas fait une semblable convention, ils seront semi-pélagiens, si bon leur semble. Bien plus : ceux qui sont entrés dans la confédération de Genève et dans celle des prétendus réformés, où l'on se croit obligé de soutenir ia grâce de saint Augustin, peuvent se départir de l'accord 6; mais il faut aussi qu'ils trouvent bon qu'on les sépare d'uiie confédération dont ils auront violé les lois : et ce qu'oui tolérerait pavtoui ailleurs , on ne le peut plus tolérer dans les troupeaux où l'on avait fait d'autres conventions.
Mais ces gens qui rompent l'accord de la réforme calvinienne, ou de quelque autre semblable confédération, que deviendront-ils.' Et seront-ils obli-
• Préj. p. 6. Sysi. p. 2i6, etc. VA, 262,289, 305, 657. — ' Ibid. p. 263.— 3 Ibid. p. 254. - • * nid. — * Ibid. p. 240. • Ibid. p. 254.
gés de se confédérer avec quelque autre Église? Point du tout. « II n'est nullement nécessaire, « quand on se sépare d'une Église, d'en trouver « une autre à laquelle on adhère». » Je vois bien qu'on est forcé de le dire ainsi , parce qu'autrement on ne pourrait excuser les Églises protestantes, qui, en se séparant de l'Église romaine, n'ont trouvé sur la terre aucune Église à qui elles pussent adhérer. Mais il faut entendre la raison qui autorise une telle séparation. « C'est, poursuit M. Jurieu», parce « que toutes les Églises sont naturellement libres « et indépendantes les unes des autres; ou, comme « il l'explique ailleurs, naturellement et originai- « rement toutes les Églises sont indépendantes. »
Voilà précisément notre doctrine , diront ici les indépendants; nous sommes les vrais chrétiens qui défendent cette liberté primitive et naturelle des Églises. Mais cependant Charenton les a condamnés en 1G44. Il a donc aussi par avance condamné M. Jurieu , qui les soutient : mais écoutons le décret ^ : « Sur ce qui a été représenté que plusieurs qui « s'appellent indépendants, parcequ'ils enseignent « que chaque Église se doit gouverner par ses pro- « près lois, sans aucune dépendance de personne « en matière ecclésiastique, et sans obligation à re- « connaître l'autorité des colloques et des synodes « pour son régime et sa conduite, » c'est-à-dire, sans aucune confédération avec quelque autre Église que ce soit; et voilà le cas de M. Jurieu bien posé : mais la réponse du synode est bien différente de la sienne; car le synode prononce, qu'il faut « craindre que ce « venin, gagnant insensiblement, ne jette, dit-il, la « confusion et le désordre entre nous , n'ouvre la «porteàtoutessortesd'irrégularitésetd'extravagan- « ces , etn'ôtetout moyen d'y apporter le remède : » ce qui serait également « préjudiciable à l'Église et •< à l'État, et donnerait lieu à former autant de reli- « gions qu'il y a de paroisses ou assemblées particu- « lières. « Et M. Jurieu conclut au contraire, qu'en se séparant d'une Église sans adhérer à une autre, on ne fait que retenir la liberté et l'indépendance qui convient naturellement et originairement aux Eglises, c'est-à-dire, la liberté que Jésus-Christ leur a donnée en les formant.
En effet, il n'y a pas moyen de soutenir, selon les principes de notre ministre, ces colloques et ces synodes. Car il suppose que si un royaume catholique se divisait d'avec Rome, et ensuite se subdivisait en plusieurs souverainetés, chaque prince pourrait faire U7i patriarche^, et établir dans son État un gouvernement absolument indépendant de celui des États voisins, sans appel, sans liaison, sans correspondance: car tout cela, selon lui, dépend du prince : et c'est pourquoi il a fait dépendre la première confédération des Églises de l'unité de l'empire romain. Mais si cela est, son oncle Louis Dumoulin gagne sa cause : car il prétend que toute cette subordination de colloques et de synodes, en la regardant comme ecclésiastique et spirituelle,
' Liv. II! ,ç. 1 5 , p. 547. — ' Jbid. — 3 Discip. c. 6, de l'un, des Églis. Notes sur l'art. 2, p. 118. — ♦ Liv. ni, c. I&, p. 549.
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n'est qu'un papisme déguisé, et le commencement de l'Antéchrist « ; qu'il n'y a donc de puissance dans cette distribution des Églises que par l'autorité du souverain , et que 'es excommunications et les dégradations des synodes, soit provinciaux, soit nationaux , n'ont d'autorité que par là. Mais en poussant le raisonnement un peu plus loin, les excommunications des consistoires ne paraîtront pas plus efGcacesque celles des synodes : ainsi, ou il n'y aura nulle juridiction ecclésiastique, et les indépendants auront raison ; ou elle Sera dans les mains du prince, et eniin Louis Dumoulin aura converti son neveu, qui s'est si longttimps opposé à ses erreurs.
Voilà où va le système où l'on met à présent tout le dénoùment de la matière de l'Église : on est étonné quand on entend ces nouveautés. Quelle erreur de s'imaginer qu'il n'y ait de liaison extérieure entre les Églises chrétiennes que par rapport à un prince, ou par quelque autre confédération voton/airc et arbitraire, et de ne vouloir pas entendre que Jésus-Christ a obligé ses fidèles à vivre dans une Église, c'est-à-dire, comme on l'avoue, dans une société extérieure, et à communier entre eux non-seulement dans la même foi et dans les mêmes sentiments, mais encore, quand on se rencontre, dans les mêmes sacrements et dans le même service; en sorte que les Églises, en quelque distance qu'elles soient, ne soient que la même Église distribuée en divers lieux, sans que la diversité des lieux empêche l'unité de la table sacrée, où tous communient les uns avec les autres, comme ils font avec Jésus-Christ leur commun chef!
Considérons maintenant l'origine du nouveau système qu'on vient de voir. Son auteur se vante peut-être, comme il fait dans les autres dogmes, d'avoir pour lui les trois premiers siècles ; et il y a apparence que l'opinion qui renferme toute l'Église dans une même communion, puisqu'on la prétend si tyrannique, sera née sous l'empire de l'Antéchrist. iSon, elle est née en Asie dès le troisième siècle» ; Firmilien , un si grand homme, et ses collègues, de si grands évêques , en sont les auteurs : elle a passé en Afrique, où saint Cyprien, un si illustre martyr, et la lumière de l'Eglise, l'a embrassée avec tout le concile d'Afrique ; et c'est cette nouvelle opinion qui leur a fait rebaptiser tous les hérétiques , puisqu'ils n'en alléguaient d'autre raison, sinon que les hérétiques n'étaient pas de l'Église catholique.
Il faut avouer que saint Cyprien a fait ce mauvais raisonnement : les hérétiques et les schismatiques ne sont pas du corps de l'Église catholique, donc il les faut rebaptiser quand ils y viennent. Mais M. Jurieu n'oserait dire que le principe de l'unité de l'Église, dont saint Cyprien abusait, fût aussi nouveau que la conséquence qu'il en tirait; puisque ce ministre avoue ^ que la fausse idée de l'unité de l'Église s'était formée sur l'histoire des deux premiers siècles, jusqu'à la moitié ou la fin (lu troisième. Il ne faut point s'étonner,
» Fascic Ep. Lui. Molin. — » Syit. l. I, c. 7, 8. - » Ibid. p. 6i.
continue-t-il, que l'Eglise regardât toutM les sectes qui étaientdurant ces temps-là, comme entièrement séparées du corps de l'Église; car cela était vrai : et il ajoute que ce fut dans ce temps-là, c'est-à-dire, dans les deux premiers siècles jusquau milieu du troisième, qu'on prit habitude de croire que ks hérétiques n'appartenaient aucunement à l'Église^ : ai.asi la doctrine de saint Cyprien , qu'on accuse de nouveauté et même de t}Taniiie, était une hc'. tudc contractée dès les deux premiers siècles de l'Église, c'est-à-dire, dès l'origine du christianism'î.
Il faudra aussi avouer que cette doctrine de saint Cyprien sur l'unité de l'Église n'a pas été inve.itée à l'occasion de la rebaptisation des hérétiques; puisque le livre de l'Unité de l'Église, où la doctrine qui en exclut les hérétiques et les schismatiques est si clairement établie, a précédé la dispute de la rebaptisation : de sorte que saint Cyprien était entré naturellement dans cette doctrine, ensuite de la tradition des deux siècles précédents.
Il n'est pas moins assuré que toute l'Église avait embrassé aussi bien que lui cette doctrine longtemps avant la dispute de la rebaptisation. Car cette dispute a commencé sous le pape saint Etienne. Or, devant, et non-seulement sous saint Lucius son prédécesseur, mais encore dès le commencement de saint Corneille, prédécesseur de saint Lucius, Novatien et ses sectateurs avaient été regardés comme séparés de la communion de tous les évêques et de toutes les Églises du monde», quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à la profession du christianisme, et qu'ils n'eussent renversé aucun article fondamental. On tenait donc dès lors pour séparés de l'Église universelle, même ceux qui conservaient les fondements, s'ils rompaient l'unité sous d'autres prétextes.
Ainsi c'est un fait indubitable que la doctrine combattue par M. Jurieu était reçue dans toute l'Église, non-seulement avant la querelle de la rebaptisation, mais encore dès l'origine du christianisme ; et saint Cyprien s'en servit, non pas comme d'un nouveau fondement qu'il donnait à son erreur, mais comme d'un principe commun dont tout le monde convenait.
Le ministre a osé dire que ses idées sur l'Église sont celles du concile de IS'icée, et conclut que ce saint concile ne rejetait pas tous les hérétiques de la communion de l'Eglise, à cause qu'il n'ordonnait pas de les rebaptiser tous^: car il ne faisait rebaptiser ni les novatiens ou cathares, ni les donatistes , ni les autres qui retenaient le fondement delà foi; mai» seulement les paulianistes, c'est-à-dire, les sectateurs de Paul deSamosate, qui niaient la Trinité et l'incarnation. Mais, sans attaquer le ministre par d'autres raisons, il ne faut écouter que lui-même pour s'en convaincre. Il parle du concile de Nicée comme du plus universel qui ait jamais élé tenu*; mais néanmoins qui ne le fut pas tout à fait , puis que ies grandes assemblées des novatiens et des donatistes n'y furent point appelées. Je ne veux que cet aveu pour conclure qu'on ne les regardait
• Syst. l.ï, 66. — ' Eptst. Cyp. ad Jntonian. eU. EdiL Bal. p. 66. — » Byst. p. 61. — ' Ibid. p. XW.